DES TZIGANES
j’ai moi-même, on Angleterre, mangé la soupe chez des montreurs d Ours, cjui avaient démuselé leurs bêtes pour leur donner leur part du maigre repas qu’elles avaient gagné en faisant la culbute et en valsant sur les planches de quelque café-concert, ou dans la fange de quelque faubourg de Londres. Il était impossible d’en avoir peur : on se sentait même pris d’une pitié naïve pour ces cabotins à quatre pattes, qui ont aussi leur Roman comique , plein de soirées où le dîner se fait attendre, et où le maître, déguenillé et grelottant, dort contre son Ours, dans le creux d’un chemin, sous la lune. Il a fallu d’abord donner son souper au velu, et voilà pourquoi l’homme est si hâve et paraît si las. Il ne lui est resté qu’une croûte après que
OURS BRUN MALE DE RUSSIE (JARDIN DES l’ LANTES)
l’Ours a eu fini ; mais c’est toujours du pain bien noir, celui dont vivent les pauvres bêtes qui dansent ou luttent dans les foires!
Il n’y a plus beaucoup de luttes entre hommes et Ours. Jadis, il ne se passait pas une fête de paroisse où l’on ne vît de ces combats qui tenaient les enfants enchaînés au spectacle tout comme la bêle à son lien de fer, jusqu’à ce que les lutteurs roulassent sur la poussière; c’était souvent sur la terre détrempée et sale ; l’athlète et l’Ours avalaient de la boue pour avoir le droit, au bout de la journée, de casser une croûte.
Parfois, quand la misère était trop grande, le montreur demandait à l’animal un sacrifice : il fallait qu’il se laissât mordre et labourer de coups de dents par des chiens qu’on jetait sur lui!
Heureusement le paletot de l’Ours est épais, si épais que, serait-il décousu de tous côtés, il faudrait mettre des lunettes pour voir les déchirures, et on a toujours un peu envie de rire devant un Ours, même s’il a le derrière tout mordu, même s’il a des balles dans la peau. Il a sans cesse l’air de digérer ou de rigoler. Il est condamné, de par sa conformation, à des mouvements de repu qui flâne ou s’endort; la place rouge marquée par une blessure dans le gros de la toison ferait plutôt l’effet d’une petite faveur rose comme on peut en mettre à la queue d’un chien savant : la pesanteur de son derrière, le mauvais équilibre de son corps, le trop court de ses pattes, lui donnent, jusque dans l’agonie, lamine d’un magot qui se balance, et, avec son remuement de tète éternel, on dirait qu’il crache une arête, alors qu’il serait en train de vomir sa vie. Il est comme les hommes gras qui demandent des secours dans les mairies. On leur rit au nez : on ne peut pas croire que la faim loge dans cette bedaine. L’Ours est victime de la même fatalité : Anankè! Puis cette absence de queue! On ne sait jamais ce qu’il pense!
L’Ours devait fournir le bonnet à poil de la Garde nationale bourgeoise. Il ressemble par plus d’un côté au garde national classique, tel que les caricatures l’ont dessiné dans l’histoire : il fait le beau et le
L'OURS
malin. Mais au moment où il s’y attend le moins et quand il est en train de se frotter les pattes, il reçoit des atouts sur le museau ou dans l’arrière-train comme les compagnies d'élite reçoivent, dans le derrière, des émeutes ou des révolutions.
L’Ours cassant le nez de son bienfaiteur, en voulant tuer une mouche sur son front, est tout à fait
le représentant de sa race, comme le Bonnet ci poil de 1848 était le représentant de la sienne. Ce pavé de Lafontaine a été ramassé par Jérôme Paturot, qui le porta aux barricades sur laquelle la République planta son drapeau ; cette République dont il ne voulait pas, mais qui était, entrée dans la peau de la Réforme dont il voulait! Je ne fais pas de politique, mais je constate la ressemblance. Je proteste aussi contre ceux qui appellent Ours l’homme grossier et dur, solitaire et farouche , dont l’Alceste du Misanthrope peut • fournir le type. — Type laid et brutal, tandis que l’Ours que je connais est gai, musard et bêta.
Regardez les dessins ' de Lançon !
Voyez avec quels airs de sérénité ces petits oursins s’étirent et se pelotonnent cherchant une bonne place pour dormir ou rêver; énormes bébés souriant de leur gueule entr’ouverte et de leurs yeux clignotants au sommeil qui vient ou au gâteau qui va venir.
Mais qui donc a pris l’Ours pour symbole du redresseur de torts, de 1 indomptable, du tribun ?