LES NOTONECTES
Les eaux fourmillent d'Hémiptères curieux à observer. Sans parler de la Ranâtre linéaire, de l'Hydromètre des étangs dont tous les pas sont géométriques, de la Nèpe cendrée à la démarche lente quand on la compare aux courses précipitées de la Corise striée, les Naucores et les Notonecles se signalent entre tous par les chasses actives auxquelles elles se livrent à travers les eaux; les dernières surtout s'attaquent à des insectes plus gros qu'elles, et leur donnent promptement la mort : leur instru-
ment de guerre consiste dans un bec conique où se cachent quatre soies très-fines et très-acérées.
Indépendamment de leur appétit carnassier, les Nolonectes se distinguent de toute la tribu aquatique par leur mode spécial de nager, couchées sur le dos ; elles méritent à cet égard de fixer Tattention (fig. 221). Leur organisation est merveilleusement appropriée à cette singulière habitude. Leur corps oblong, convexe en dessus, aplati en dessous, a l'apparence d'un bac. Les pattes antérieures sont courtes, mais celles de derrière les dépassent de beaucoup ; les franges nombreuses dont elles sont bordées complètent ces espèces d'avirons et leur viennent en aide pour se lancer en avant. La région dorsale a été aussi modifiée pour répondre à une allure tout exceptionnelle ; elle est relevée en carène, et revêtue d'une cuirasse veloutée qui la rend imperméable. Le ventre, à son tour, porte une crête médiane formée de deux ran-
Fig. 221. Notonecle.
gées de cils s'étalant ou se pliant à la volonté de Tinsecle et faisant fonctions de nageoires; le reste est en harmonie avec la supination obligée : la tête s'infléchit sur le thorax pour mieux assurer l'équilibre; deux grands yeux saillants exercent leur action de haut en bas ; la seconde et la troisième paires de pattes sont arquées, de manière à faciliter la préhension ; elles se débandent en quelque sorte comme un ressort, grâce à la longueur des hanches qui les unissent au corps; les griffes, enfin, dont les tarses sont armés, servent à accrocher le gibier. Les Notonectes ne s'en font pas faute: sans cesse elles le relancent dans les eaux dormantes, c'est là qu'on les trouve le plus abondamment. Quand elles rampent au fond de l'eau, elles se servent presque exclusivement de leur première paire de pattes, les autres ne font alors que traîner à leur suite sur la vase. L'insecte ne sort e:uère de l'eau que le
soir pour fol&trer quelques instants dans Pair ou pour passer d'un marais à Tautre ; la femelle dépose ses œufs sur les plantes aquatiques.
. LES PUCERONS {Aphis).
S'il est un insecte répandu partout à profusion, c'est, à coup sûr, le Puceron : on le trouve sur une foule déplantes et presque toujours en nombre considérable. A en juger par son extérieur, on ne serait guère tenté de lui prêter attention. Son gros corps lourd et massif, où tout est panse, porté par de grêles échasses, en fait une sorte de caricature; ses grands yeux fixes n'ont d'autre expression que celle d'une inaltérable placidité; sa démarche est si lente, que ses moindres mouvements ressemblent à un pénible effort; sa peau fine et tendue l'expose à tous les coups et à tous les outrages ; rien, enfin, dans sa livrée la plus générale ne provoque le regard. Cet avorton cependant, étudié dans son organisation et dans ses mœurs, offre plus d'un Irait curieux ; Malpighi, Bonnet et Réaumur ne l'ont pas jugé indigne de leurs recherches, leur science nous a révélé de singulières particularités chez ces insectes : tant il est vrai que, jusque dans les infiniment petits, il y a de quoi étonner et confondre notre superbe ignorance.
Tout débonnaires qu'ils paraissent, les Pucerons doivent être classés parmi les races envahissantes : il est peu d'arbres de forêts qu'ils ne hantent ; chênes, ormes, peupliers, tilleuls, érables, sycomores en hébergent des milliards ; les fleurs les plus modestes conune les plus opulentes leur servent de domicile ; on les voit sur les rosiers et sur le laiteron, sur les fèves aussi bien que sur les choux ; le sureau et le groseillier sont également de leur goût ; tous nos arbres à fruit, abricotiers, pruniers, pommiers, pêchers surtout, reçoivent leurs colonies ; quelle place au soleil laisseraient-il intacte, si leur appétit de conquérants n'était bridé et muselé? Ils sont de tous les climats et de toutes les saisons, à part le froid qu'ils ne supportent que renfermés dans leurs œufs.
Les Pucerons ne pratiquent pas la solitude ; loin de là, ils vivent en société, se cantonnent par familles, mettent en commun le vivre et le couvert, et, chose étrange! parmi eux, jamais de dis-
putes ; ni coups, ni querelles ; chacun vil en paix avec ses voibins, et se trouve content de son sort.
Les Pucerons à peine venus à la lumière à reculons, se mettent aussitôt à table et ne la quittent plus pour ainsi dire qu'avec la vie ; du matin au soir ils banquètent, et pour n'être pas dérangés dans cette fonction, ils se fixent^solidement à leui poste, à Taide du bec dont leur bouche est armée ; une fois ancrés, ils défient vents et tempêtes, font jouer incessamment leur pompe et se gorgent à plaisir des sucs séveux que leur fournissent les plantes. Dans cette position, à peine se meuvent-ils; jamais ils ne hâtent le pas; dans les jours de gaieté folle ils s'abandonnent exceptionnellement à quelques ébats ; les Pucerons du prunier, par exemple, font parfois de la haute gymnastique, la tête en bas, les quatre dernières pattes en rair,'il8 sedressenl en équilibre sur les deux membres antérieurs ; le premier auquel pousse cette idée bizarre, trouve aussitôt des imitateurs dans ses voisins ; en un instant, tous les habitants de la même feuille prennent cette posture d'acrobate, elle dure peu: ces émancipés rentrent bientôt dans leur calme habituel. Lorsqu'ils se déplacent, c'est uniquement pour se livrer aux douceurs d'une courte promenade dans leur royaume circonscrit, ou pour aller festiner au plus proche endroit.
L'habit du Puceron est généralement modeste. Le vert avec ses différentes nuances est le costume ordinaire de la caste; toutefois il y a plus d'une variante dans cet uniforme. On rencontre des Pucerons couleur citron, couleur bronze, couleur cannelle; quelques-uns sont bruns, noirs, blancs, rouges; d'autres se distinguent par leurs panachures; à côté de livrées ternes et mates, on en voit de luisantes comme du vernis, de veloutées, de bronzées ; les plus coquettes sont variées de blanc el de brun, et, mieux encore, de vert et de noir. La plupart des Pucerons, indépendamment de leur coloration spéciale, 8'eDV^ loppent d'un duvet plus ou moins épais. Ceux du choux el du prunier sont simplement enfarinés; ceux de l'orme, poudrés à frimas ; les Pucerons du peuplier se drapent de filaments cotonneux ; l'espèce particulière au pommier est un véritable portelaine ; mais les plus chaudement vêtus sont, sans contredit, ceux du hêtre : leur manteau blanc le dispute à la plus belle fourrure, ses longues flammèches dépassent trois millimètres, elles flottent sur leur corps sans s'y incruster; il suffit d'un simple frottement pour les en détacher.
Parmi les Pucerons, les uns sont pourvus d'ailes (fig. 222), les autres n'en ont pas (Qg. 223). Tous les mâles, parvenus à Tétat adulte, en sont munis ; ces ailes sont grandes, plus longues que le corps de l'insecte et disposées en toit. Sous la forme de larve ou sous la forme de nymphe, on reconnaît aisément les Pucerons qui doivent être ailés; les organes du vol sont empaquetés dans un mamelon situé de chaque côté du corselet, la dernière métamorphose les met en évidence. Les femelles ne jouissent pas toutes
Fig. 232. Puceron ailé.
des avantages du vol ; elles sont tantôt ailées, tantôt aptères ; cette anomalie se remarque jusque sur les mômes espèces; elle s'étend aussi aux petits : leur faculté de reproduction n'en est nullement troublée.
Autre singularité plus étonnante encore, les Pucerons sont à la fois vivipares et ovipares, non par caprice et à l'aveuglette, mais dans un but de conservation de la race. Pendant toute la belle saison, les femelles, aptères ou ailées, mettent au jour des
Fig. 223. Puceron sans ailes.
petits vivants; ceux-ci, à leur tour, durant le printemps ou l'été^ donnent naissance à d'autres individus; onze générations se succèdent ainsi dans l'espace de six mois; la dernière, spécialement chargée de sauver la race contre les froids de l'hiver, cesse alors d'être vivipare : les femelles redeviennent ovipares,, et les petits de leur sexe, issus des œufs, recommencent au printemps le rôle de vivipares.
Les mères Puceronnes sont pourvues d'une extrême fécondité.
Chacune d'elles, dans une demi-année, se voit à la tête de dix générations vivipares et d'une onzième ovipare; chaque jour elle produit une cinquantaine de Pucerons, à leur tour aussi riches en postérité; arrivée au bout de sa rotation, elle ne compte pas moins de cinq millions de descendants.
Dès que les petits sont débarqués, ils vont prendre position sur la plante où se nourrit leur tribu, et s'y rangent symétriquement. Les Pucerons de sureau s'échelonnent tout le long de la tige de cet arbuste et y forment des anneaux qui l'enveloppent entièrement. Ceux du sycomore s'étalent en plaques à la surface des feuilles, la tête tournée vers une espèce de point central; d'autres se groupent de façons différentes. Leur présence sur ces végétaux n'est pas désintéressée, ils y cherchent leur pâture et un abri ; à force d'en aspirer la sève, ils les contournent et les déforment d'une étrange sorte. Les Pucerons du tilleul s'attachent aux jeunes pousses. Au fur et à mesure qu'ils naissent, les petits adoptent un des côtés d'un rameau, se placent à la Qle les uns des autres, font jouer à l'envi leur suçoir et courbent bientôt la tige en spirale : chaque concavité de ce tire-bourre leur sert d'appartement. Quand ils s'établissent sur les jeunes feuilles, celles-ci ne tardent pas & se rouler, de chaque côté, vers la nervure principale; d'autres fois, comme dans le chèvrefeuille, les feuilles sont toutes frisées : cette altération provient des piqûres multipliées des Pucerons. Ce sont eux encore qui produisent les tubérosités dont les feuilles du groseillier sont souvent hérissées; leur face supérieure, au lieu d'être plane et unie, se relève alors en bosses, tantôt vert pâle, tantôt vert lavé de rouge: retournez la feuille ainsi défigurée, vous y trouverez en creux ce que le dessus présente en relief; les creux sont autant de cavernes peuplées de Pucerons,
Les galles ou protubérances végétales n'ont pas d'autre origine, les ormes en sont quelquefois criblés; sous l'influence d'une succion continue, leurs feuilles perdent leur aspect habituel, et sont remplacées par des vessies irrégulières qu'habite toujours une mère Puceronne avec ses petits : au volume des vessies, on peut juger de l'importance des familles qui s'y logent : les plus grosses indiquent une forte population.
Les Pucerons qui fréquentent le peuplier y donnent lieu à des galles de figures très-variées : les unes sont arrondies, les autres simulent des cornes; il en est encore d'oblongues, comme aussi plusieurs sont roulées en spirale. Toutes sont situées sur
la feuille même, et toujours si près de la principale nervure, qu'on dirait que celle-ci les a enfilées de part en part, dans le sens de la longueur. La galle fait saillie à la face supérieure, mais sa face inférieure reste plane; la principale nervure semble manquer dans toute la partie correspondant à la longueur de la galle; à sa place se montre une légère fente. Tout paraît bien joint, quoique les parties de la feuille, à cet endroit, soient simplement contiguCs. C'est que les portions de la galle qui s'appliquent ainsi Tune contre l'autre sont deux bourrelets bien plus épais que le reste de la tubérosité ; en se développant démesurément, ils se sont rapprochés et comme soudés l'un à l'autre, mais il n'y a là qu'un simple accolement. Il est facile de s'en assurer : on n'a qu'à tirer avec les doigts la feuille de peuplier par ses deux bouts opposés, dans des directions contraires et perpendiculaires à la nervure, la fente sera bientôt mise en évidence; elle s'élargira, se raccourcira, et son ouverture laissera voir l'intérieur de la cavité où sont les Pucerons ; ce sont ces mêmes bourrelets, plus épais que le reste, mais circulaires sur la feuille de l'orme, qui renferment la mère Puceronne et sa lignée.
Mieux encore que les revers des feuilles, les galles défendent les Pucerons contre la pluie et le soleil; les premières sont de simples tentes, les autres constituent de véritables demeures. Ces insectes, en effet, y passent la plus grande partie de leur existence ; ils y changent plusieurs fois de peau, comme ceux qui vivent au grand air, ils s'y multiplient et y nourrissent, dans le premier âge, leurs petits avec la liqueur sucrée que distille la glande située au bas de leurs petites cornes anales. Cette liqueur leur crée de nombreux amis, les fourmis en sont avides; toujours on en voit quelqu'une à leur suite, butinant le nectar partout où les Pucerons le déposent, sur les tiges et sur les feuilles des plantes, et sachant aussi l'extraire par d'ingénieuses provocations ; il lui suffit de faire jouer ses antennes sur le précieux réservoir, pour que la gouttelette sucrée se montre à l'extrémité des cornicules; aussitôt la commère s'en empare et la fait passer dans son estomac.
Avant d'arriver à l'état d'insectes parfaits, les Pucerons ont une dernière métamorphose à subir; ceux qui doivent rester aptères, changent simplement de peau, et tout est dit pour eux; ils sont affranchis des crises qui signalent chaque mue; sans ailes ils sont venus au monde, sans ailes ils trépasseront; mais
pour les Pucerons destinés à voler, l'épreuve est plus sérieuse. Il faut d'abord que leur peau se fende par le dos; ils auront ensuite à agrandir cette brèche, car le ventre est gros, et ce n'est pas petite affaire que de le tirer de son étui; cette difficulté surmontée, il ne reste plus que les ailes à dégager; leur développement s'effectue par degrés et sans nul danger; cette fois, le Puceron est au grand complet : après une ou deux poses pour reprendre haleine, il s'envole.
ORDRE DES NÉVROPTERES,
L'IIEMEROBE-PERLE.
Les Pucerons n'ont pas seulement à craindre les Cynips et les Coccinelles qui leur font une guerre incessante, ils ont encore un ennemi redoutable dans l'Hémérobe-perle {Hemerobiusperla): ce rival des Demoiselles en immole chaque jour plusieurs centaines. Avoir la parure élégante de ce joli insecte, son corps svelte cl fluet, tout chamarré d'or et d'émeraudes, ses ailes transparentes et réticulées qui défient la gaze la plus fine, et ses yeux de bronze-igné, d'un éclat flamboyant, on ne lui soupçonnerait pas des habitudes carnassières ; pendant son jeune âge cependant, les Pucerons défrayent exclusivement sa table; mais une fois arrivé à son état parfait, il ne vit plus que d'air et de lumière ; sa vie, il est vrai, s'éteint alors au bout de deux ou trois jours. Son vol est lourd et rare; il se montre surtout vers le soir, dans son vêtement de noce, coquet, pimpant et brillant ; & peine l'insecte a-t-il cessé de vivre, son éclat disparaît, et son corps, quand on y touche, exhale une odeur très-nauséabonde.
Les œufs de l'Hémérobe ont un aspect tout particulier : au lieu d'être déposés par paquets, comme chez la plupart des insectes, ils sont implantés sur de petites tiges cristallines de la grosseur d'un cheveu, placées isolément les unes près des autres et dans
L'HEMÈROBE-PERLE. 68S
des positions variées. Tanlôt ils pendent en stalactites au-dessous d'une feuille, tantôt ils la couronnent d'une espèce d'aigrette ; quelquefois ils affectent une situation horizontale ; d'autres fois, leur direction est perpendiculaire ; en maintes circonstances, ils partent du pétiole même de la feuille ou de la tige sur laquelle l'aigrette se trouve insérée. Généralement, on trouve les œufs agglomérés sur dix ou douze colonnettes transparentes, de couleur blanche, offrant toujours une légère courbure dans leur étendue ; chacune se termine par une petite tête arrondie ou ovalaire qui, à un moment donné, s'évase en cu-
Fig. 234. Héinérob«-perle et ses œufis.
pule et ressemble alors à une petite plante en miniature poussant sur un autre végétal. Longtemps, on a pris ces œufs pour des plantes parasites; mais les observations de Réaumur ne laissent aucun doute sur la nature de ces petits corps élégants : ce sont bien les œufs de l'Hémérobe; l'insecte les tient ainsi suspendus sur des tiges d'une délicatesse extrême, et, dans son admirable instinct, il les installe juste au milieu des provisions de bouche que réclamera bientôt sa lignée.
Le mécanisme à l'aide duquel l'Hémérobe fixe chacun de ses œufs au sommet d'un pédicule n'est pas encore parfaitement
connu ; on croit que l'œuf est enveloppé, à l'un de ses bouts, d'une matière visqueuse susceptible d'être filée. A peine l'Hémérobe en a-t-elle déposé quelque parcelle sur un point du végétal, qu'elle s'éloigne entraînant avec elle l'œuf dont elle n'est pas entièrement délivrée ; pendant ce temps, la matière visqueuse se tire en fil délié qui, au contact de l'air, se sèche et prend la consistance d'un fil de soie ; plus l'insecte s'éloigne du point de départ, plus le fil s'allonge; quand il a atteint la longueur et la solidité nécessaires, l'animal se débarrasse de son œuf; celui-d se trouve former la tète de la tigelle, il y adhère par son propre enduit (fig. 224). C'est dans cet œuf, suspendu pour ainsi dire en l'air, que, sous l'influence d'une température déterminée, naîtra la larve qu'il renferme à l'état de germe ; malheur alors aux Pucerons habitants du rez-de-chaussée ! l'Hémérobe n'aura pas plutôt percé la coque de sa prison, qu'elle descendra de sa colonne pour tomber sur sa proie et s'en repaître à outrance.
La larve est équipée pour cette fin ; sa tête est munie de deux cornes en forme de croissant qui se joignent et se terminent eo pointes très-fines; creuses à l'intérieur, elles sont percées d'une ouverture à leur extrémité; c'est à la fois une arme de préhensioo et d'attaque; chacune d'elles fait, en outre, l'office d'un corps de pompe. Dans sa marche, l'insecte s'aide de son bout postérieur comme d'une septième patte, il le recourbe et s'en sert ensuite en guise de point d'appui pour se pousser en avant.
Les ravages qu'exercent parmi les Pucerons les larves d'Hémérobe dépassent toute idée. Les Pucerons sont partout répandus en troupes serrées , ils marchent à peine , et le plus souvent ils restent immobiles sur leurs feuilles. Les pauvrets, sans armes et sans cuirasse, dodus et pansus, sont légèrement recouverts d'une peau diaphane; la fuite leur est interdite; peu habiles à se servir de leurs longues échasses, ils s'ébranlent à peine et chacun de leurs mouvements semble trahir un pénible effort. Tandis qu'ils sont tranquillement attablés, leur implacable ennemi, armé de pied en cap, agile et vorace, fait irruption dans la bergerie ; il la dévaste sans peine, choisit à son gré ses victimes, les saisit, suce leurs parties liquides, et quand il s'est complètement gorgé, rejette leur cadavre épuisé pour passer à d'autres festins du même genre.
La manière dont la larve de l'Hémérobe s'y prend pour absorber la substance du Puceron ne laisse pas d'être curieuse. A peine la bête carnassière s'est-elle emparée d'un Puceron, qu'elle
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rélève en Tair, lui enfonce la tête entre ses pinces, et l'y engage comme un bouchon dans le goulot d'une bouteille. Le patient, dans cette posture, fait vraiment pitié ; plus de tète, elle a disparu dans le gouffre béant; au dehors, on ne voit plus que des pattes grêles, agitées de tremblements convulsifs, et un gros ventre qui se dégonfle à vue d'œil. La succion, en effet, n'est pas longue, c'est l'affaire d'une demi-minute. Les deux cornes de la larve jouent à la façon d'un piston, comme un corps de pompe qui, chaque fois qu'il s'applique contre le Puceron, le vide de ses sucs et ne lui laisse plus qu'une dépouille inerte. Une larve d'Hémérobe avale vingt pucerons sans reprendre haleine; en moins de trois heures, elle en expédie plus de cent ; à quel chiffre formidable n'arriverait-elle pas à la fin de la journée, si elle ne se reposait de temps en temps? Ces repos, du reste, ne sont jamais bien longs, il est rare de surprendre la gloutonne sans une proie entre ses pinces.
A de pareils festins la larve se développe vite ; au bout de quinze jours elle est en état de subir sa seconde métamorphose. Elle s'y prépare par la retraite, dit adieu aux Pucerons par une dernière hécatombe, et va expier sa gourmandise par un jeûne absolu, dans les plis d'une feuille ou dans quelque réduit secret : l'anachorète s'y file une coque ronde, d'une soie très-blanche et à tours très-serrés. Cette coque a la grosseur d'un pois, elle se moule sur le corps de THémérobe ramassé sur lui-même, et dont l'extrémité très-flexible se meut avec l'agilité d'une navette de tisserand ; à chaque instant, il change de place, glisse avec une adresse merveilleuse sur l'enveloppe sphérique à peine ébauchée, et sans déranger le peu de fils qui la composent. Peu de temps après que la coque est terminée, l'Hémérobe se change en nymphe ; dans les mois chauds, elle demeure environ trois semaines sous cet état de mort apparente ; mais si l'automne l'y surprend, elle passe tout l'hiver sous le masque de nymphe et ne parait plus qu'au printemps sous sa dernière forme. Quand elle a percé sa coque pour en sortir insecte parfait, on est tout surpris qu'elle ait pu se loger dans une coque si petite; c'est que ses longues ailes s'étaient pliées et repliées avec un art infini pour occuper le moins de place possible dans une prison aussi étroite ; son corps, de plus, était roulé sur lui-même.
LES FRIGANES.
L'état de larve, pour beaucoup d'insectes, est celui où leur vie est le plus menacée, mais leurs ressources instinctives, presque toujours en raison directe de leur faiblesse, leur fournissent de nombreux moyens de salut : l'histoire des Friganes est un exemple frappant de cette vérité.
Ces Névroptères, aquatiques sous leur première forme, habitent les mares, les étangs, et quelquefois aussi les petits ruisseaux; les femelles pondent dans l'eau; leurs œufs, très-petits, sont enveloppés de gelée, et fixés par paquets sur des pierres ou des feuilles. Deux ou trois jours après sa naissance, la lar\e se file un tuyau de soie et devient ensuite fabricante d'étuis;
Fig. »5. Frigane*.
chacune, selon son espèce, choisit son domicile et ses matériaux de construction. Leur régime est herbivore; les grandes espèces mangent toute la feuille en commençant par le bord, les petites se contentent d'attaquer la partie succulente ou parenchyme ; aucune, à l'occasion, ne dédaigne ni les animalcules, ni les petits insectes ; elles n'épargnent même pas leur propre race quand elles rencontrent des larves hors de leurs fourreaux ; toutefois, malgré leurs goûts carnassiers, elles peuvent rester des mois entiers sans manger.
Le fourreau, autrement dit l'habit des Friganes, est le trait saillant de leur existence. Le fond en est de soie et toujours fort régulier; il consiste en un tuyau cylindrique, plus large à l'avant qu'à l'arrière, toujours parfaitement lisse à l'intérieur. Il n'en est pas de môme de sa surface externe, elle varie autant
LES FRIGANES. 687
de forme que les matériaux destinés à la recouvrir sont euxmêmes diversifiés. L'élégance et le goût ne président pas toujours au choix et à l'emploi de la matière première, les circonstances en décident ; le costume parfois est assez baroque. On en voit de hérissés comme des porcs-épics; d'autres, au contraire, ressemblent à de longues robes de chambre flottantes ; il en est qui se couvrent de morceaux de bois diversement rangés, tandis que d'autres se fabriquent des habits d'arlequin avec des brindilles, des félus de paille, des débris de coquilles bizarrement entrelacés. Certains habits sont encore plus excentriques; quelques larves portent sur leur dos toute une ménagerie vivante, Bulimes, Cyclostomes, Mollusques aquatiques de toutes sortes, dans les positions les plus grotesques, qui la tête en bas, qui le corps en travers, qui à cheval sur son voisin, tous amarrés les uns aux autres par des cordages de soie. Règle générale, tout objet immergé est apte à s'adapter aux vêtements des Friganes; le sable même et le gravier entrent dans leur confection. Plus les matériaux sont uniformes, plus les fourreaux sont réguliers ; plus ils sont hétérogènes, plus leur aspect est varié ; l'insecte alors, semble fort mal habillé : on dirait qu'il traîne une série de guenilles. Les fourreaux les plus irréguliers sont ceux qui sont formés de substances végétales; ceux qui sont fabriqués avec des graviers, du sable, sont les plus uniformes de tous dans la même espèce ; la régularité est parfaite, quand le fourreau est revêtu exclusivement de coquilles (fig. 225).
A première vue, il semble qu'à part les substances végétales, les autres matériaux doivent rendre les fourreaux bien lourds ; la plupart, en effet, seraient de terribles fardeaux pour l'insecte, s'il était obligé de marcher sur terre ; mais tantôt il chemine sur le fond de l'eau, tantôt il monte et descend à travers l'espace liquide; son étui lui coûte peu à porter, parce que les différentes pièces dont il est formé constituent un tout d'une pesanteur à peu près égale à celle de l'eau ; Tinsecte d'ailleurs a eu soin de choisir des matériaux plus légers qu'elle; ils lui servent, pour ainsi dire, de gourdes pour se maintenir en équilibre; sa maison, par suite des fragments végétaux qui la revêtent, risquet-elle d'être trop légère, et, par suite, de gêner sa marche, il leste partout également son fourreau, de manière qu'il puisse prendre dans l'eau la position qu'il veut lui donner. La forme cylindrique des étuis les met en état de supporter d'assez fortes pressions; la larve, trop faible pour se défendre, se retire dans
son réduit dès qu'un danger menace; en marchant, elle traîne son fourreau derrière elle, le corps à demi découvert; à la moindre alerte, tête et corselet disparaissent, on ne voit plus rien hors de cette cachette.
Sous leur premier état, les Friganes quittent rarement leur étui : il faut une circonstance majeure pour les forcer à en sortir, môme momentanément Elles n'y rentrent jamais qu'aveccirconspection ; elles tournent auparavant tout autour et Texaimnent attentivement; y flairent-elles quelque embuscade, elles s'en éloignent, sauf à s'emparer du premier étui vide qu'elles rencontreront, pourvu qu'il ait appartenu à quelqu'un de leur espèce; s'il est d'une autre forme, ou d'une dimension différente de celle du fourreau d'où elles sont sorties, elles lui tournent le dos et vont s'en construire un nouveau quelque pari.
Ainsi que toutes les choses de ce monde, l'étui, à force de servir, s'use, la larve est obligée de le réparer. A mesure qu'elle grandit, elle l'allonge et coupe la partie postérieure devenue trop étroite. Pendant toute la durée du premier âge, le fourreau suffit pour défendre l'insecte contre les attaques de l'extérieur; i,\ X approches de sa seconde période, il a des précautions particulières à prendre; la faiblesse de ses organes et son immobilité forcée à l'état de nymphe le livreraient à la rapacité de ses nnemis, s'il n'était pas mieux protégé : il sait d'instinct pourvoir à sa sûreté ; peu de temps avant de se métamorphoser, il s'enferme dans son fourreau et le clôt avec soin. Cette fermeture n'est pas la môme dans toutes les espèces : chez plusieurs, la larve construit aux deux bouts de l'étui une grille composée de fils peu serrés qui laissent passer l'eau ; d'autres espèces, indépendamment de leur grille, se barricadent avec des fragments de toutes sortes, feuilles, débris de coquillages et brindilles reliés entre eux par des fils de soie.
Lorsque le moment de la troisième transformation est venu, l'insecte brise les barreaux de sa prison, nage avec rapidité sur le dos, à la façon des Notonectes, et cherche un endroit sec pour passer à son dernier état : il s'y cramponne dans la position normale, c'est-à-dire le ventre appuyé contre un objet quelconque, à l'air libre. Au bout de quelques instants, sa peau se gonfle, se boursoufle comme une vessie et se fend ensuite sur le dos, La Frigane sort par cette ouverture ; le corselet se dégage le premier, la tête passe après ; les antennes se déroulent ensuite, les pattes et les ailes se démaillotent les dernières:
tous les organes libérés apparaissent. Aquatique sous la forme de larve, la Frigane tout à fait développée ne s'éloigne guère des [endroits où elle a subi son deniier changement. Pendant le jour, elle se tient immobile, tapie sous une feuille, dans un buisson ou appliquée au tronc d'un arbre; dans cette position de repos, elle porte en avant ses antennes; celles-ci, au moindre danger, s'agitent d'une vibration rapide, et l'insecte pj^ ^^^ p^^^^ prend aussitôt sa volée. Il voltige surtout le soir, vers le coucher du soleil ; la lumière artificielle l'attire d'une manière presque irrésistible : il y trouve souvent la mort.