ORDRE DES HYMÉNOPTÈRES
S'il est une tribu d'insectes pacifiques qui rappellent les mœurs des peuples pasteurs, vivant de peu, contents de peu, c'est celle des Bourdons. Amis des champs, ils font visite à toutes les fleurs, leur empruntent leur nectar et en extraient du miel et de la cire, comme l'industrieuse Abeille ; ils sont si débonnaires, qu'ils ne tirent l'épée qu'à la dernière extrémité, n'attaquent jamais, et, plutôt que de disputer leur bien contre les voleurs, ils le leur abandonnent généreusement.
Allures et costumes, tout, en eux, sent le villageois. Ils s'habillent ordinairement de gros velours et ont une prédilection marquée pour les couleurs voyantes, le jaune, le rouge, le blanc, qu'ils portent en bandes sur leur corps. S'ils n'ont aucune prétention à la grâce et à l'élégance, ils ont, en compensation, tous les signes d'une robuste santé, ils sont trapus et velus, pourvus de fortes jambes que défend postérieurement un double éperon
leur voix de basse-taille retentit comme les cloches sonores d'une cathédrale.
Leurs bourgades les plus peuplées ne comptent pas plus de trois cents habitants; beaucoup n'en ont qu'une cinquantaine; trois catégories de citoyens, des mâles, des femelles et des ouvrières, y mènent doucement une tranquille existence. Les premiers se reconnaissent à leurs mandibules bidentées et à l'absence de toute arme offensive ou défensive; les autres sont pourvus d'un dard et leurs pattes sont munies de brosses et de palettes pour recueillir le pollen des végétaux : tous travaillent, mais la plupart du temps en amateurs, sans se donner ni beaucoup de fatigue ni beaucoup d'embarras.
Les Bourdons s'établissent, en général, sous terre. Ceux qui sont nés fouisseurs s'emparent d'un trou abandonné de Mulot ou de Musaraigne, le déblayent, le garnissent de feuilles et s'y installent; les autres, plus confiants, au lieu de se renfermer dans une cave, se logent au rez-de-chaussée, à la surface du sol, choisissent un emplacement gazonné ou buissonneux, légèrement déprimé, et y plantent leur tente. A première vue, on prendrait ce logis pour une simple motte de terre couverte de végétation ; mais, tout modeste qu'il soit, il ne laisse pas de coûter un certain travail : le Bourdon des mousses (Bombus mitëcorum] y déploie tout son talent. Fidèle à ses traditions de famille, il se place au voisinage d'un tapis de mousse, car la mousse lui est indispensable pour sa bâtisse. Son premier soin est de débarrasser le terrain de ce qui l'obstrue ; il y creuse une petite coupe et en matelasse le fond d'un lit de feuilles : sur ces fondations s'élève le mur d'enceinte. S'il ne s'agissait que de lui seul, le Bourdon aurait bien vite préparé sa case ; habitué qu'il est à coucher à la belle étoile, à dormir, tète nue, sur le premier lit de camp que lui offre une fleur de chardon, il ne se donnerait pas le luxe d'une toiture, mais il songe à ses petits; que deviendraient les pauvrets s'ils demeuraient exposés, sans abri, aux froidures de la nuit, aux averses, au grand soleil? Un dôme pare à tous ces inconvénients, se dit-il ; aussitôt, tournant le dos au gtte, il se pose sur ses jambes, saisit avec ses mandibules un paquet de mousse et conunence son métier de cardeur. La première paire de pattes l'aide à trier chaque brin. A mesure que la matière première est divisée, il la fait passer sous son corps ; ses deux jambes mitoyennes s'en eniparent et la refoulent en arrière; lorsqu'elle y est arrivée.
ses deux dernières pattes, par une forte impulsion, la rejettent plus loin : cette manœuvre se répète un grand nombre de fois, la mousse cardée s'amoncelle. Si l'insecte est seul sur le chantier, comme cela a toujours lieu au printemps, au commencement des colonies, il reprend lui-môme son œuvre ; mais quand plusieurs compagnons sont réunis, un autre Bourdon recommence, sur le petit tas, l'opération exécutée par le premier : la mousse, derechef divisée, fait un pas de plus vers l'habitation;
big. '2'i7. BourJou.
elle avance ainsi par degrés jusqu'à ce que toutes les approches
soient faites.
C'est toujours en les poussant avec ses jambes, et non pas au
vol, que les paquets de mousse cheminent; dès qu'il y en a une
quantité suffisante, le Bourdon élève son étage à la hauteur qu'il doit atteindre. Tant qu'il n'est question que de charrois, l'insecte opère à reculons; mais lorsqu'il faut attaquer la voûte ou mettre la dernière main au mur d'enceinte, les choses se passent autrement : tantôt il n'emploie que ses mandibules, tantôt il s'aide des pattes antérieures pour entrelacer les filaments de mousse ;
de temps en temps, il enfonce sa tète dans son ouvrage pour le battre au dedans et au dehors, pour le feutrer et lui faire prendre la forme d'une calotte demi-sphérique. Le toit, en cet état, suffit pour mettre provisoirement la gent Bourdonne à couvert ; mais à la longue, l'air et la pluie le traverseraient de part en part : autant alors se passer de maison ; ce n'est point le compte des Bourdons, il leur faut une demeure bien close, ils l'auront. Le travail est repris avec d'importantes améliorations ; une espèce de plafond est d'abord construit ; toutes les parois de la bâtisse sont enduites d'une couche de cire brute qui ne fait plus qu'un seul corps de tous les brins de mousse, lisse et polit toutes les surfaces internes : les appartements sont désormais à l'abri de la pluie, les vents eux-mêmes n'ont plus aucune prise sur les cloisons parfaitement défendues contre l'air humide : l'industrie humaine, dans ses procédés hygiéniques, ne fait pas mieux avec l'huile de lin sur les murs intérieurs pour écarter l'humidité.
Ce qu'on aperçoit au dehors de la demeure des Bourdons n'est que la chemise de la place ; on y entre et l'on en sort par un trou pratiqué dans le bas, et qui parfois débouche dans une longue galerie mousseuse; le nid, le véritable nid, se trouve au-dessous de l'enveloppe protectrice. Il est facile de s'en assurer : on n'a qu'à enlever la toiture et percer une cloison de cire, le ménage des Bourdons se trouve à nu. On peut l'examiner à son aise ; les pacifiques insectes ne songent nullement à punir, d'un coup d'épée, l'indiscret qui vient les troubler : ils se bornent à voler en foule autour de lui et à protester, par un fort bourdonnement, contre cette violation de domicile; plusieurs d'entre eux ne quittent même pas le nid, alors qu'on le bouleverse de fond en comble; impassibles, dès qu'on se retire, souvent même avant qu'on ne soit parti, ils se remettent, sans plus d'émotion, à réparer les brèches de leur chaumine.
Quand on a enlevé la calotte du nid, le premier objet qui se présente est une espèce de gâteau irrégulier, assez mal façonné, renfermant les provisions de bouche, pots de miel,et magasins de pollen. Dans les sociétés de Bourdons nouvellement formées, on ne voit qu'un seul gâteau; mais si elles existent déjà depuis quelque temps, on découvre, à divers étages, un certain nombre de petits corps ovoïdes, adossés les uns contre les .autres, sur lesquels s'appuient les gâteaux reliés au reste de l'édifice par des piliers. Au-dessus du gâteau supérieur s'étendent des masses de cire brunâtre qui remplissent l'intervalle entre les corps ovoïdes
et forment, au-dessus d'eux, des espèces de mamelons; ceux-ci jouent un rôle principal dans le nid des Bourdons : c'est à la fois le berceau des œufs, le magasin où sont déposés les premiers vivres destinés aux larves, et l'appareil qui met spécialement les petits à l'abri du froid et de l'humidité.
La construction du nid entraîne une grande dépense de cire ; les Bourdons en puisent la matière première dans le suc miellé des plantes, et l'élaborent comme les Abeilles ; elle transsude en lames cireuses à travers les anneaux de leur abdomen : pour la mettre en œuvre, les mandibules font TofTice d'une truelle. C'est toujours une femelle qui entreprend ce travail. Après s'être approvisionnée d'une certaine quantité de. cire, elle la porte à l'endroit où elle veut nidifier. Il s'agit d'en faire une cellule ; la mère Bourdon la ronge au centre, y creuse un trou qui ne tarde pas à prendre l'aspect d'une petite coupe, et elle élève successivement les contours avec la cire pétrie entre ses mandibules. Cette première façon s'exécute à reculons; l'insecte tourne tout autour de son creuset, l'arrondit, et finalement le fortifie en le transformant
en amphore. Quand un cer- r\g. 228. Nid. de Bourdon.
tain nombre de cellules sont
ainsi sculptées (fig. 228), le Bourdon dépose dans le fond une pAtée composée de miel et de pollen, et se met à pondre; quatre ou cinq jours après, un ver sans pattes sort de l'œuf. Sous leur premier état, toutes les larves d'une mémo cellule vivent en commun à la même table. Leur commune tente, â l'origine, n'est pas plus grosse qu'un pois; mais à mesure que les petits se développent, elle se fend dans la longueur. La mère n'a rien de plus pressé que d'y coller une pièce de cire, elle la ravaude de la même manière chaque fois que la cellule éclate sous la pression des nourrissons; lorsqu'ils sont au bout de leur première croissance, elle atteint la grosseur d'une noix. La forme varie avec le développement des larves; il en est de précoces et de tardives, la cellule se moule sur leurs évolutions ; c'est ainsi qu'elle se rompt sur un point, tandis qu'elle tient bon sur un autre ; les pièces qui bouchent chaque déchirure influencent forcément sa configura-
tion , surtout au moment où les larves se changent en nymphes. Avant de passer sous ce deuxième état, chacune d'elles se file une coque de soie blanche, s'y enferme et change de peau; quinze jours après, l'insecte se revêt de sa robe virile, ronge les barreaux de sa prison, et apparaît muni d'ailes avec une livrée >assez pâle : son premier acte d'affranchi est une visite au buffet.
Jusqu'ici la mère Bourdon s'est occupée seule de fonder la colonie; les éclosions, en se multipliant, lui procurent des ouvrières; le travail dès lors est partagé. Les filles commencent par ébaucher de nouvelles cellules, la mère se réserve de les compléter; bientôt après, elles entreprennent la construction de l'enceinte intérieure qui doit embrasser tout le nid ; la cire seule en fait les frais. Un premier côté est abordé : elles appliquent le ciment contre plusieurs coques et en garnissent leurs interstices; la ligne de circonvallation tracée, le mur s'élève rapidement. Lorsqu'il dépasse la hauteur des coques, on entame l'autre côté; tous les maçons sont à l'œuvre, la construction se poursuit sur toutes les faces ; les intervalles qui séparaient tout à l'heure les pans du mur disparaissent à vue d'œil, l'enceinte continue n'attend plus que son couronnement. Dans ce travail capital, les Bourdons font preuve d'une singulière intelligence : l'édifice vient-il à pencher trop d'un côté, plusieurs ouvriers se portent à l'instant dans le sens contraire, s'arc-boutent sur leurs pattes contre la muraille, et restent dans cette position jusqu'à ce que le bâtiment ait repris son équilibre au moyen des piliers de cire dont on Tétaye.
Tandis qu'ils construisent verticalement, les Bourdons ont la tête et les premières pattes sur le bord du mur, et leurs jambes postérieures s'appuient sur les coques les plus proches. Pour voûter le nid, ils prennent une autre position : ils enjambent la muraille, se campent à califourchon sur la crête, Tentaillent en différents endroits, maçonnent de côté et étendent ainsi une toiture plate au-dessus du nid ; des piliers partant des coques supérieures et aboutissant à la voûte soutiennent le dôme en are; le gros mur extérieur, fabriqué de mousse et de brins d'herbe, renferme la véritable cité; il est enduit intérieurement, comme le reste, d'une couche de cire.
Les ouvrières ne sont pas seulement d'habiles maçonnes, elles prennent encore une part active à l'éducation des petits. Audibut de la société, la mère Bourdon privée d'auxiliaires ne pourrait pas mener de front la construction et l'alimentation de la progéniture : voilà pourquoi elle dépose au fond des cellules la
pâtée que les nouveau-nés prennent instinctivement tout seuls ; mais, chose étrange, ou pour mieux dire, artifice providentiel des plus curieux ! à peine la population est-elle en force, les jeunes larves ne savent plus se nourrir elles-mêmes, il faut leur donner la becquée, les ouvrières arrivent juste à point pour remplir les fonctions de nourrices ; elles savent Tinstant précis où leur intervention est nécessaire, pratiquent une petite ouverture au couvercle des cellules, distribuent à chacun sa ration et referment aussitôt les alvéoles. Plus tard, quand les larves se sont filé des coques, ce sont elles qui enlèvent la cire dont les prisons temporaires sont couvertes, elles aident encore les jeunes à se débarrasser de leur tunique au temps de leur deuxième métamorphose : grâce à leur concours, la mère Bourdon, puissamment soulagée dans sa tâche multiple, n'a bientôt plus à remplir que sa fonction de pondeuse. Elle y vaque à différentes reprises. La ponte commence au printemps, mais ne produit que des ouvrières ; les jeunes femelles paraissent vers la fin de juillet, les mâles se montrent peu de temps après. Les plus fortes éclosions ont lieu en août et en septembre; aussi, à l'entrée de l'automne, les peuplades sont-elles au grand complet. Chaque fois que la population s'accroît, cellules et magasins deviennent plus nombreux, car le Bourdon est prévoyant, il fait des approvisionnements, ses entrepôts occupent ordinairement le gâteau supérieur. Au retour de ses excursions champêtres, il dégorge dans des pots le miel qu'il a butiné, et se débarrasse , à Taide de ses pattes, du pollen récolté sur les fleurs : il le fait tomber dans un vase où il le dépose couche par couche, et l'arrose de miel.
Les femelles nées vers la fin de Tété ne pondent qu'au printemps suivant et dans un autre logis. Il n'en est pas de môme des ouvrières, dont les pontes jettent la mère dans des accès de jalousie furieuse ; dès qu'elles font mine de vouloir se débarrasser de leurs œufs, elle les chasse à coups de mandibules, s'empare de leurs œufs et n'en fait qu'une bouchée. La race, du reste, semble avoir une aCTection toute particulière pour ce genre de mets; la mère Bourdon en sait quelque chose: ses propres pontes ne s'eflectuent pas sans qu'elle ait maille â partir avec d'effrontées gourmandes.
Nul danger lorsque la mère monte la garde auprès de ses œufs; mais pour peu qu'elle s'éloigne, qu'elle passe d'une cellule à une autre, les friponnes la harcèlent, et pendant qu'elle fait tête aux voleuses ou qu'elle les poursuit, les plus malicieuses se glissent
dans le berceau, en tirent plusieurs œufs et se mettent à les gober. Quelle désolation pour la malheureuse mère! Au retour de celte expédition, elle trouve la cellule vide ; éperdue, courroucée, elle se jette sur les pillardes, les houspille d'importance, et ne laisse plus une seule ouvrière approcher de son cantonnement; eJIe est d'une si bonne nature cependant, que, malgré son désespoir, ridée de tirer son poignard, ne fût-ce que pour faire un exemple, ne lui vient pas à l'esprit.
Ces incidents sont les seuls qui troublent momentanément le calme habituel des sociétés de Bourdons ; leur caste ne connaît pas l'horreur des guerres civiles, ni les prises d'armes confre un ennemi étranger ; leurs légers orages n'éclatent qu'entre la mère et les ouvrières : les jeunes femelles, nées pendant la belle saison, ne prennent aucune part à ces contestations. Elles ont plus d'un privilège. Si elles vont au dehors, comme les simples travailleurs, récolter le miel et le pollen, elles sont dispensées de construire ; elles ne bâtissent de cellules que pour leur propre compte, lorsqu'elles jettent personnellement les bases d'une autre cité, et qu'elles sont sur te point de pondre ; elles vivent toujours plus longtemps que les autres. Elles résistent à l'hiver, se creusent, au delà du nid, une retraite profonde oh elles s'engourdissent et résistent aux froids les plus durs; le printemps venu, elles se réveillent, quittent le toit natal et chacune d'elles, isolée, sans autre auxiliaire que son courage maternel, va fonder une nouvelle colonie.
Les Guêpes, chez les insectes, représentent ces gens mal élevés, familiers à l'excès, parasites de profession , qui d'emblée s'introduisent chez vous, s'invitent d'eux-mêmes à votre table, et s'érigeraient bientôt en tyrans domestiques si on les laissait faire. Les pillardes n'ont pas volé leur mauvaise réputation, le poignard qu'elles portent toujours avec elles les «nd féroces; leurs mœurs sont celles de spadassins toujours prêts à dégainer: elles font la guerre aux Abeilles, ravagent les fruits, et viennent, à notre barbe, goûter les plus mûrs et les plus savoureux; à peine les a-t-on mises à la porte, qu'elles rentrent par la fenêtre, la menace et l'injure à la bouche. Et cependant, tout n'est pas absolument mauvais dans la race; son architecture est un chef-
d'œuvre; les habitudes de famille ne lui sont pas étrangères, elle entoure ses petits de soins et de tendresse, met en commun son butin, et présente Timage d'une république en paix avec elle-même et bien administrée.
Les Guêpes ont une tournure qui les fait aisément reconnaître : taille des plus coquettes et passée en proverbe; yeux effrontés;
Fig. 339. Nid de Guêpe des arbustes.
antennes coudées et toujours en mouvement; robe chamarrée d'or, avec couleurs tranchantes (fig. 229).
Leurs sociétés, comme celles des Abeilles, comprennent trois sortes d'individus : les femelles propagent l'espèce, bâtissent, chassent et pourvoient, à une certaine époque, aux besoins des petits. Les mâles, simples reproducteurs, sont chargés des menus emplois, tiennent la cité propre, ils la balayent, la débarrassent des immondices et font l'office de croque-morts toutes les fois qu'il y a un cadavre à enlever : dans cette catégorie, ni maçons, ni chasseurs, aucun ne porte l'épée. Les ouvrières représentent le tiers état, elles forment l'immense majorité de la po-
pulation et constituent la grande armée des travailleurs. C'est à elles, comme aux plus valeureuses, que sont dévolues les principales attributions : elles ont le département des travaux publics, elles veillent au salut commun, remplissent à rintérleur le rôle de nourrices, et font au dehors le métier de corsaires. Constamment en guerre avec tout ce qui peut leur servir de proie, elles sont pourvues d'un arsenal formidable; leurs mandibules sont de véritables emporte-pièce, également propres à déchirer, écraser, broyer ; leur dard envenimé tue rapidement les insectes et cause aux autres bétes des piqûres très-douloureuses. Qui ne sait combien leur nature atrabilaire prend feu au moindre prétexte, et s'acharne à la vengeance? Jambes et mains, tête et visage, tout leur est bon pour assouvir leur fureur; elle est d'autant plus ardente, qu'il fait plus chaud ; par une température basse, à la pointe du jour et à l'entrée de la nuit, leur tempérament est moins bouillant, quoique toujours à craindre : la pluie et le froid les plongent dans l'engourdissement.
Bien qu'omnivores, les Guêpes adoptent cependant un régime spécial suivant les saisons. Au printemps, tant que les fleurs abondent, elles déposent à peu près tout appétit sanguinaire, vivent innocemment de miel, el le puisent avec leur langue dans les corolles peu profondes ; à la fin de l'été, quand cette ressource vient à faire défaut, elles se rabattent sur les fruits, se délectent de toute liqueur sucrée et banquettent sur les pêches, les prunes, les poires, le raisin; fruit entamé, fruit dévoré; elles s'y jettent en bandes, en absorbent rapidement les parties succulentes et n'en laissent que l'enveloppe. A Tépoque où dans le guêpier les naissances se multiplient, l'instinct carnassier s'éveille chez les Guêpes en même temps que les affections de famille, elles se font franchement meurtrières, relancent, du matin au soir. Abeilles, Mouches et Papillons, les roulent en boulettes et les emportent au logis ; si la pièce est forte, la Guêpe, en trois temps, la décapite, coupe ailes et pattes, triture le reste entre ses mandibules, en charge ses jambes et gagne son nid à plein yoI; arrivée au guêpier, elle partage son butin avec les camarades qui n'ont pu faire campagne : l'égoïsme du moins n'est pas son défaut.
La plupart des Guêpes vivent en société et construisent des nids de forme et de grandeur variables; toutes choisissent comme matières premières les mêmes substances ligneuses. Elles s'attaquent de préférence aux bois vermoulus, vieux châssis, vieilles portes, vieux treillages en voie de destruction ; elles les
divisent avec leurs mandibules, les mettent en charpie, et, après les avoir réduits en pâte, elles en composent une espèce de papier de couleur généralement grisâtre. L'emplacement du nid n'est pas le môme chez toutes les Guêpes. Les unes le suspendent aux poutres des greniers ou dans le creux des arbres cariés; d'autres l'appliquent contre la tige ou les rameaux des plantes (fig. 229) ; quelques-unes enfin, telles que la Guêpe commune, le cachent sous terre : décrire le nid de cette dernière espèce, c'est donner une idée de la plupart des autres nids de Guêpes ; tous sont construits sur un moule à peu près semblable.
Sa configuration la plus ordinaire est celle d'une boule, dont la régularité dépend du trou qu'il occupe. La Guêpe rencontret-elle un obstacle dans les pierres ou les racines du sol, elle le contourne; la forme extérieure du nid présente alors, suivant les circonstances, tantôt une sphère parfaite, tantôt un ballon plus ou moins anguleux dans sa circonférence. Sa surface moutonnée est percée de deux trous ronds : l'un sert de porte d'entrée, l'autre de porte de sortie; tous deux ne laissent passer qu'une seule Guêpe à la fois. Au delà de cette enveloppe se trouve le nid proprement dit, composé d'une quinzaine de gâteaux papyracés, parallèles les uns aux autres et à peu près horizontaux ; ce sont autant de planchers distribués par étages, soutenus, dans l'intervalle qui les sépare, par de nombreux piliers et chargés d'un grand nombre de cellules où il n'y a jamais ni miel ni cire, ni pollen ; elles servent uniquement de berceau : la hauteur de chaque étage répond à la profondeur des cellules et à l'espace vide qui sépare les gâteaux les uns des autres.
A l'opposé des principes qui dirigent nos architectes, la Guêpe commence toujours sa construction par la toiture, en d'autres termes, c'est en haut qu'elle pose les fondements de son édifice. Le gâteau supérieur, le plus petit de tous, est attaché au sommet de l'enveloppe du nid; le second se trouve suspendu parles liens qui le rattachent au rayon supérieur; les pilastres qui soutiennent le troisième gâteau s'appuient sur le second étage, et ainsi de suite jusqu'au dernier rayon. Le premier gâteau forme donc la pierre angulaire de l'édifice; il soutient tous les étages, grâce à une infinité de colonnes qui servent à la fois de piliers et de contre-forts ; pour plus de solidité, les gâteaux, en certains endroits, sont encore soudés aux parois de l'enveloppe; il ne faut rien moins que toutes ces précautions pour que l'édifice résiste au poids des vingt mille habitants qui composent un guêpier bien peuplé.
Trois ouvrages principaux caractérisent donc le logis de la Guêpe conunune : une enveloppe générale, des gâteaux à cellules hexagones, et des liens sous forme de colonnettes évasées à leurs extrémités. L'enveloppe du nid n'est pas d'un seul bloc, elle est formée de plusieurs pièces ; les feuillets qui la composent se soudent de distance en distance, et, en se recouFrant les uns les autres, enferment des espaces vides. Les points de suture alternent entre eux ; ceux de deux couches juxtaposées ne
Fig. 230. Nid de Gu6pe commune (rue extérieure).
tombent jamais l'un sur l'autre, mais sur les sacs à air .aussi la surface extérieure du guêpier peut-elle être trempée sans que l'intérieur se mouille ; cette espèce de papier ne boit pas et sèche promptement. La construction de l'enveloppe dont chaque pi^ est plus mince qu'une feuille de papier brouillard, marche à la fois dans tous les sens : à mesure que des ouvrières sont occupées à la prolonger, d'autres la fortifient en ajoutant couches sur couches à son épaisseur; il n'est pas rare d'en compter jusqu'à quinze (fig. 230).
a Rien n'est plus amusant, dit Réaumur, que de voir les Guêpes travailler à étendre et à épaissir la voûte de leur nid, il n'est pas d'ouvrage qu'elles conduisent plus vite; un grand nombre y sont occupées, mais tout se fait sans confusion. Une seule Guêpe entreprend une bande d'un cintre et mène plus d'un pouce d'ouvrage à la fois. Elles vont chercher à la campagne les matières premières nécessaires ; la Guêpe qui les a ramassées les met elle-même en œuvre. Elle ne se contente pas de les détacher et de les hacher; avant de les couper en morceaux, elle presse leui*s fibres entre ses mandibules, elle les divise, les réduit en charpie et en fait ensuite une boule qu'elle emporte entre ses jambes à l'endroit où elle veut étendre son mortier. Supposons une voûte commencée que la Guêpe se propose de prolonger. Elle se place à l'un des bouts de cette voûte contre lequel elle applique et presse sa petite boule; celle-ci, qui est faite d'une espèce de pâle molle, s'attache à la partie contre laquelle elle est pressée; aussitôt on voit la Guêpe marcher à reculons ; à mesure qu'elle marche, elle laisse devant elle une portion de sa boule; cette portion est aplatie et n'est pourtant pas détachée du reste ; la Guêpe tient ce reste entre ses deux premières jambes, tandis que ses mandibules allongent, étendent et aplatissent ce qu'elle en veut laisser et coller à chaque pas contre le bord de la bande ou du cintre qu'il s'agit d'élargir.
« Cette bande que vient d'appliquer la Guêpe est trop épaisse, mal unie; l'ouvrage n'est encore que dégrossi, il reste à l'amincir et à Taplanir; elle va le reprendre où elle l'a commencé, et cela sans perdre un instant; elle met l'épaisseur de la nouvelle bande entre ses deux dents, et répète un manège assez semblable au premier, c'est-à-dire qu'elle s'en retourne à reculons avec vitesse, en donnant, sans discontinuer, des coups à la nouvelle bande avec ses deux mandibules, entre lesquelles elle la tient, mais sans y rien ajouter. Ordinairement, toute la matière a été employée dès la première fois. Les mandibules font les fonctions des palettes de potier à creusets; en frappant la matière molle, elles rétendent. L'effet de leurs coups est sensible. La Guêpe retourne de la sorte quatre et cinq fois à son entreprise; après quoi, l'ouvrage est fini, la nouvelle bande n'a plus que l'épaisseur voulue; sa couleur est plus brune, parce qu'elle est encore mouillée. »
Tel est le nid de la Guêpe commune; son intérieur, comme celui de toutes les autres espèces, rappelle la science géométrique des Abeilles; chaque cellule se compose d'un fond pyramidal sur le-
quel s'élève un tube prismatique hexagone, disposition qui concilie admirablement Téconomie de place et Téconomie de matériaux, en ne laissant aucun vide entre les cellules et en doDDant la môme paroi à deux cellules (flg. 231).
Le guêpier, vers le milieu de Tété, renferme des femelles et des ouvrières; la ponte commence au printemps et continue pendant toute la belle saison; les œufs d'ouvrières occupent des cellules distinctes. Huit jours après qu'ils ont été pondus, éclôtunelane sans pattes, munie de deux fortes mandibules, à qui on donne
Fig. 231. Nid de Guêpe commune (vue intérieure).
la pâtée de la même manière que les oiseaux abecquent leurs petits; au bout de trois semaines, elle devient nymphe, ne prend plus de nourriture, et s'enveloppe d'une membrane soyeuse avec laquelle elle ferme en môme temps sa cellule. Le neuvième jour après qu'elle s'est clôturée, elle dépose sa tunique au fond de l'alvéole, ronge les barreaux de sa prison et se métamorphose en insecte parfait, qui, au bout de quelques jours, est assez fort pour partager les travaux de la société.
Les berceaux ne restent pas longtemps vides. A peine les locataires en sont-ils sortis, que les ouvrières y font une descente,
LES GUEPES. 703
les nettx)ient de fond en comble et les approprient pour recevoir une nouvelle génération. Pendant la plus grande partie de Tété, les Guêpes femelles ne quittent pas le nid; quoique recluses, elles vivent en bonne intelligence entre elles ; on ne les voit au dehors que dans les mois de septembre et d'octobre. La ponte et Féducation des larves sont leur grande affaire, mais les ouvrières leur viennent puissamment en aide pour la nourriture des petits. 11 le faut bien, vraiment ! car il s'agit de faire vivre des milliers d'affamés, réclamant à toute force leur pitance journalière; c'est alors qu'ont lieu les chasses les plus effrénées; les ouvrières s'y livrent avec passion, ce qui ne les empêche pas de se montrer, en même temps, nourrices dévouées.
A mesure que la cité s'élève, elle se remplit d'habitants, et, bien que la plupart aient l'humeur violente, l'ordre le plus parfait et l'entente la plus cordiale régnent dans l'intérieur du guêpier ; chacun s'y livre sans relâche au travail, parce qu'il n'a pas une minute à perdre ; il lui faut, en quatre mois, parcourir tout le cercle de la vie individuelle, naître, manger, mourir et, de plus, satisfaire aux exigences de la vie sociale, jeter les fondements de la cité, la remplir de nombreux édifices, l'entourer de remparts, et veiller à sa défense. Un peuple si fortement constitué semblerait pouvoir compter sur une longue destinée, il n'en est rien; à peine est-il parvenu à l'apogée de sa puissance, qu'on le voit décliner, perdre rapidement ses milices guerrières et finir misérablement. Les premiers froids de l'automne arrêtent subitement ses courses. Au dehors, plus de fleurs, adieu les fruits, quelques rafes insectes; au dedans, ni provisions, ni magasins de réserve; la nation des Guêpes vit au jour le jour, sans souci du lendemain, elle en portera la peine, déjà la faim est à ses portes. Les Guêpes ne pouvant plus nourrir leurs larves de proie vivante, seule nourriture qui leur convienne, prennent le parti de s'en défaire. Tous les petits tardivement éclos sont condamnés à mourir de mort violente : ni le sexe ni l'âge ne sont épargnés; on arrache de leurs berceaux jusqu'aux nymphes elles-mêmes, toute la jeunesse est immolée. Ces exécutions ne sauveront pas le reste du peuple, il doit périr de froid et de faim. La première gelée emporte du même coup la plupart des Guêpes; quelques-unes plus robustes résistent seules à l'hiver et le traversent dans un état de léthargie. A la fin de la saison rigoureuse, de tous ces édifices somptueux, de toute cette population si pressée, si active, si vaillante, il ne reste plus
qu'une habitation désolée où quelques rares survivants respirent encore : la mort en a fait une solitude silencieuse. Le guêpier n'a donc vécu qu'une année. Les Guêpes échappées au désastre général abandonnent la funèbre nécropole ; elles s'en vont, isolées, fonder ailleurs d'autres colonies, qui passeront à leur tour par les mêmes vicissitudes : prospérité, décadence et ruine entière.
Nous allons souvent chercher bien loin des spectacles qui ne valent pas ceux qui s'offrent d'eux-mêmes, à chaque instant, sous nos pas. Autour de nous, il est un peuple actif, industrieux, à la fois artiste, pasteur et guerrier, chez qui l'autorité du commandement ne se fait sentir que pour assurer l'ordre, la paiiel la sécurité ; ce peuple modèle est celui des Fourmis. Qui ne connaît cet humble insecte? petit corps porté suç de longues jambes; taille svelte; point d'ornements de luxe dans son costume, les bons ouvriers s'en passent; pour outils, deux fortes pinces; sur la tête, des antennes coudées qui lui servent à palper les objets et l'avertissent de ce qui se passe autour de lui: à l'œuvre on l'a bientôt jugé.
Toute fourmilière se compose de trois catégories d'individus: des mâles, des femelles et des neutres ou ouvrières auxquelles incombent la bâtisse, les expéditions au dehors, l'éducation des petits, la défense de la cité, en un mot tout ce qui constitue la vie active.
Le premier établissement d'une fourmilière est curieux à étudier ; c'est un vaste atelier de travail où chacun déploie toutes ses ressources. Ici, des éclaireurs sondent le terrain ; là, de hardis pionniers escaladent les hautes herbes et s'aventurent jusque sur les arbres ; ceux-ci parcourent les chemins; ceux-là explorent les broussailles ; les uns sont attelés à des poutrelles, tandis que d'autres charrient des brins de chaume; tous sont à la besogne avec ardeur; des files entières forment une longue procession sur le sol ; on dirait une immense cohue d'allants et de venants; néanmoins tout se passe avec ordre et harmonie, toutes les forces sont dirigées vers le même but, chaque travailleur apporte son tribut à l'édifice commun.
Toutes les Fourmis n'ont pas le même mode d'architecture.
La Fourmi fauve, une des plus répandues dans nos bois, ramasse toutes les brindilles, tous les fétus d'un facile transport : fragments ligneux, débris foliacés, débris de coquillages et d'insectes, etc., pour former le dôme de sa métropole; à force de
Fig. 231. Fourmis nourrices.
voîturer des matériaux de toutes sortes, elle finit par élever un monticule qui prend Taspect d'une coupole arrondie. Cette voûte extérieure n'est qu'une enveloppe prolectrice; la cité est au dessous, elle plonge sous terre et est coupée de rues, de passages,
d'avenues conduisant de la base au sommet de Tédifice. Pendant le jour, s'il fait beau, la plus grande partie des ouvrières se répand au dehors; vers le soir, les Fourmis regagnent leurs cantonnements intérieurs ; à mesure que le jour décline, on commence par fermer quelques issues; le soleil baissant de plus en plus, on bouche un plus grand nombre d'ouvertures; à la nuit tombante, tous les passages sont obstrués el barricadés; des sentinelles placées aux portes sont chargées de veiller à la sûreté générale ; ces précautions prises, tout s'endort.
Au point du jour, autre scène. Tand^ que la garde fait sa ronde, quelques Fourmis malineuses commencent à se montrer; le soleil est près de luire, elles sonnent aussitôt la diane:toutle peuple noir de s'éveiller et de se mettre à l'œuvre; les barricades sont enlevées, on accourt en foule à la surface du nid pour jouir des premiers rayons et boire la rosée; chacun ensuite se disperse et vaque à ses occupations privées : même manège, chaque jour, quand le temps est serein ; mais si la pluie menace, les portes restent closes; le ciel n'est-il que légèrement voilé, on ouvre en partie l'entrée des avenues.
L'habitation souterraine exige de longs et rudes travaux; il s'agit, en effet, de creuser le sol souvent à trente et quarante centimètres de profondeur, et de préparer dans cette caverne des logements pour une immense population; des bataillons entiers s'y emploient : les uns attaquent les parties les plus dures à coups de mandibules ; les autres enlèvent les déblais ; ceux-<i élèvent des murs ; les matériaux apportés du dehors sont nlisen place; à mesure qu'on pratique des excavations, on construit, on élève étages sur étages, et quand toute la bâtisse est achevée, on dirait un vaste labyrinthe suspendu sur de minces appuis el protégé par des toitures sans fin qui le mettent à l'abri des injures de l'air : le ciment terreux qui relie toutes ses parties le rend complètement imperméable.
Les Fourmis maçonnes bâtissent autrement leurs demeures; toutes emploient la terre comme élément principal de construction. L'une des plus petites de cette catégorie, la Fourmi brune, se distingue par son industrie ; sa fourmilière, de forme arrondie, est ordinairement logée au milieu des prés, des gazons ou sur le bord d'un sentier. Comme elle craint la lumière et la chaleur, elle se tient confinée sous terre pendant le jour, et ne sort de son antre qu'après le soleil couché ou par la rosée. De longues galeries partant du fond l'amènent à la surface de son nid. En-
nemie de tout système absolu en architecture, elle se règle sur la configuration du terrain, et partage sa maison en plusieurs étages concentriques, se recouvrant les uns les autres, portés par des cloisons d'un millimètre d'épaisseur, et d'un grain si fin, qu'elles semblent lisses; on compte parfois jusqu'à vingt de ces étages dans un seul nid : il renferme des cases, des corridors, des places et des galeries de communication. Les cases les plus spacieuses sont occupées par les adultes ; les jeunes habitent les loges les plus voisines de la surface. Quand un soleil ardent échauffe trop les étages supérieurs, les Fourmis brunes retirent leurs larves dans la partie basse; au contraire, si le rez-dechaussée devient humide à la suite de pluies très-prolongées^ on déménage et l'on se transporte dans la partie haute, toujours au sec.
Le procédé qu'emploie cette espèce de Fourmi dans ses constructions a son carattère spécial; il lui faut nécessairement de l'eau pour lier les particules terreuses qui entrent exclusivement dans sa bâtisse; une forte rosée, la fraîcheur de la nuit, une pluie fine, toute humidité, en un mot, quelle qu'en soit l'origine^ est le grand secret de son art. La pluie tombe, voyons les Fourmis brunes à l'œuvre. Averties par leur instinct qui vaut le meilleur baromètre, elles sortent de leur souterrain chargées, chacune, de parcelles de terre roulées entre leurs mandibules ; des ouvrières s'en emparent, y mêlent le mortier qu'apportent d'autres travailleuses ; les maçons achèvent de préparer les matériaux pour jeter les fondements des piliers et des cloisons; de petits murs s'élèvent en face les uns des autres ; ils reçoivent un plafond cintré d'un millimètre d'épaisseur; sur cette première assise sont construites les loges, et l'on ménage, à chaque étage, un certain nombre de salles, de places et de carrefours. Jusqu'ici l'édifice est dressé, mais il ne tient encore que par juxtaposition. Les Fourmis brunes sont sans inquiétude sur sa solidité ; elles n'ignorent pas que la première averse unira toutes les différentes pièces de l'habitation, et que l'action combinée de Tair et du soleil achèvera de les consolider. En effet, c'est en mettant la pluie à contribution pour faire leur mortier, et en profitant du soleil pour fortifier leur bâtisse, que ces insectes construisent; ils savent à la fois miner et bâtir, et font marcher de front cette double opération qu'ils mènent avec une prodigieuse activité : il le faut bien; l'humidité est une faveur du ciel, elle doit être saisie au passage, car sans elle point de travaux possibles.
Autaot d'espèces de Fourmis, autant de modes différents de construire.
La Fourmi noire, qui fait son nid sur le bord des chemins, dans les champs et les jardins, se creuse, à fleur de terre, de petites galeries aboutissant toutes à son domicile, comme les branches épanouies d'un éventail.
La Fourmi sanguine fabrique avec de la terre et d'autres matériaux un tissu serré , extrêmement solide et imperméable à Teau.
Les noires-cendrées construisent tout différemment que les autres espèces ; leur industrie, fort simple, rappelle l'enfance de Tart architectural, mais les combinaisons auxquelles elles ont recours ne laissent pas de présenter une certaine originalilé. Indépendamment des Fourmis qui bâtissent avec toutes sortes de matériaux, et des espèces qui n'emploient que ducimentdans leurs constructions, il en est qui sculptent ies bois dont ellesfonl leur habitation : telles sont particulièrement les Fourmis hercule, fuligineuse et éthiopienne ; leurs sociétés se logent dans l'intérieur des arbres, et, sans autre outil que leurs mandibules, elles viennent à bout du bois le plus dur. Le tronc travaillé par ces insectes est entièrement sculpté, criblé d'étages sans nombre dont les planchers et les cloisons, à quelques millimètres les uns des autres, sont aussi minces qu'une carte à jouer; le nid se divise en une infinité de cases séparées tantôt par des murailles, tantôt par de petites colonnes; les communications y sont tellement multipliées, que l'édifice, dans son ensemble, paraît entièrement percé à jour (fig. 232).
L'architecture des Fourmis n'est pas le seul côté remarquable de leur histoire, leurs mœurs ont aussi un cachet particulier d'originalité. Et d'abord, peu d'insectes prodiguent autant de soins et d'affection à leurs petits. L'œuf de la Fourmi, presque microscopique, éclôt quinze jours après avoir été pondu; lalar^e qui en sort est transparente et ressemble à un petit ver sans pattes dont la bouche est armée de deux crochets. En général, laarde des petits est confiée à des ouvrières qui, dressées sur leurs pattes, veillent à leur sûreté et sont toujours prêtes à lancer leur venin contre le premier ennemi venu. Aussitôt que le soleil se montre, les Fourmis portent leurs larves à la surface du nid, afin qu'elles jouissent de la chaleur; quand elles en sont suffisamment pénétrées, elles les mettent à l'abri; plusieurs fois par jour elles leur donnent la becquée (fig. 231), elles les lèchent
et les nettoient. Leur sollicitude n'est pas moins empressée quand la progéniture est sur le point de se filer une coque, un peu avant de se changer en nymphes ; sous cet état, la larve est complètement immobile ; elle se trouve emprisonnée dans son fourreau de soie, et y périrait infailliblement, si les ouvrières ne venaient à son secours lorsqu'elle se dispose à prendre sa dernière livrée. Ce moment arrivé, elles coupent et déchirent les coques qui emmaillottent leurs nourrissons, elles en tirent les jeunes Fourmis et leur apportent aussitôt des vivres. Ce dévouement plein de
Fig. 333. Nid de Fourmis hercule.
tendresse qu'elles leur témoignent dure encore plusieurs jours après qu'elles les ont mises en liberté ; elles les accompagnent dans leurs promenades, elles les guident à travers leur labyrinthe, et ne les abandonnent finalement à elles-mêmes que lorsqu'elles sont en état de se passer de tutelle.
Les Fourmis vivent du suc des végétaux et aussi de matières animales. Elles ne font pas de provisions de bouche, comme le prétendait la Fontaine; qu'en feraient-elles? Dans la belle saison, elles trouvent, en butinant, de quoi subsister largement; en hiver, elles sont engourdies ; elles s'entassent par milliers au
fond de leurs souterrains, accrochées les unes aux autres, et passent ainsi des mois entiers sans que la moindre nourriture leur soit nécessaire. On connaît leurs relations amicales avec les Pucerons ; ces petits animaux sont pour elles des vaches à lait; chaque fois qu'elles en rencontrent un, elles vont au-devant de lui, le caressent avec leurs antennes; et quand ce légerchatouiJlement amène une gouttelette à l'extrémité du corps du Puceron, la Fourmi s'en empare avec avidité ; d'un premier Puceron, elle passe de la sorte, chemin faisant, à un second, puis à un troisième et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle soit complètement rassasiée. Néglige-t-elle de recueillir la fine liqueur, les Pucerons s'en débarrassent, par une sorte de ruade, sur les feuilles des plantes qu'ils visitent ; d'autres Fourmis s'en délectent en butinant. Huber n'aurait donc rien dit de trop en avançant que les Fourmis étaient des peuples pasteurs, s'il est réellement parmi elles des espèces qui enferment les Pucerons dans des enceintes, -comme nous parquons nous-mêmes nos troupeaux, et qui les visitent chaque fois qu'elles veulent puiser à la: source sucrée.
En général, les Fourmis sont de nature pacifique; ménagères, laborieuses, elles sont toujours affairées, toujours en course, du matin au soir, occupées de la prospérité de leurs sociétés; parfois cependant elles ont des combats à soutenir, et, chose étrange I la guerre leur est déclarée par certaines espèces de leur propre race : Huber en a été maintes fois témoin. L'humeur batailleuse existe au plus haut degré chez les Fourmis rousses, et c'est aux noires-cendrées qu'elles déclarent surtout la guerre. L'armée d'invasion, forte de ses gros bataillons, emploie la stratégie dans ses expéditions; elle commence par cerner les monticules habités par les noires-cendrées. Quand elle les a complètement investis, elle s'avance en lignes serrées et bientôt elle leur donne l'assaut. En quelques secondes, la mêlée devient furieuse; de part et d'autre on se bat avec acharnement; les assiégés résistent tant qu'ils peuvent, mais, nullement belliqueux, et incapables de lutter longtemps contre de farouches adversaires, iils ne tardent pas à prendre la fuite : leur cité, * l'instant même, est livrée au pillage. Les Fourmis rousses enlèvent tous les petits des noires-cendrées ; c'était pour s'en emparer qu'elles ont violé le droit des gens et qu'elles leur ont fait une guerre injuste ; à peine se voient-elles maîtresses du champ de bataille, elles se jettent sur les larves, les saisissent avec leurs mandibules et les transportent dans leur propre demeure : la dévastation ne cesse
que lorsque la fourmilière envahie est absolument dépouillée de ses habitants.
Dans leur nouvelle demeure, les transportés subissent une étrange condition; ils deviennent les esclaves des vainqueurs, mais esclaves affectionnés, qui bientôt se chargeront avec zèle et dévouement de l'éducation des petits de la race guerrière; ils ne prendront jamais part, il est vrai, à leurs pirateries, mais ils recevront en dépôt de nombreux captifs, leur donneront la becquée et les soigneront comme si c'était leur propre lignée. Les Fourmis rousses pratiquent donc Tesclavage, mais elles n'y condamnent que leurs prisonniers de guerre. Ceux-ci semblent accepter Jeur position sans le moindre regret ; comment en auraientils? Enlevés au berceau, ils n'ont connu ni père ni mère, ni foyer natal; la nouvelle cité devient pour eux une patrie adoptive, ils y sont chargés de tous les travaux de la société des rousses : on le comprend sans peine, ce peuple belliqueux se bat fort et ferme, mais ne travaille jamais que le moins possible.
Tels sont les traits les plus saillants de la vie des Fourmis. Leurs mariages ont lieu à travers l'atmosphère ; aussitôt après, . les femelles s'abattent sur une fourmilière, se dépouillent ellesmêmes de leurs ailes, et se mettent bientôt à pondre. Quand rien ne les trouble, elles gardent longtemps le môme domicile ; mais si on les inquiète souvent dans leur habitation, si elles sont plusieurs fois en butte aux envahissements des hordes batailleuses, de guerre lasse elles se décident à abandonner leur cité pour aller fonder ailleurs une autre colonie : la société persécutée émigré alors en corps.
Dès que le départ est résolu, un certain nombre d'ouvrières partent pour aller à la découverte. Ont-elles trouvé un emplacement convenable, elles en portent la nouvelle à leurs compagnes. Des recruteuses s'organisent; quiconque est curieux de voir la nouvelle localité, est voiture entre leurs mandibules et transporté ainsi à la future cité. Le bruit s'en répand bientôt de tous côtés, l'émigration est à l'ordre du jour. Au commencement, on aperçoit à peine quelques fugitives dans le sentier qui mène de la fourmilière à l'habitation projetée; mais dès qu'il se trouve assez d'ouvrières dans le nouvel emplacement pour suffire aux premiers travaux d'établissement, une partie des émigrantes se rend à l'ancien nid, et l'on en tire, comme d'une pépinière, les habitants jeunes et vieux destinés à former la colonie.
Généralement l'émigration a lieu de gréa gré; les recruteuses
procèdent par la douceur pour se faire suivre; elles s'approchent des Fourmis sédentaires, les caressent avec leurs antennes et semblent les inviter à la désertion. Le consentement est-il obtenu, les voyageuses se roulent autour du cou des Fourmis chargées des enrôlements, et Ton chemine ainsi sans plus de difficulté. Parfois cependant les recruteuses s'emparent par surprise de leurs compagnes récalcitrantes ou indifférentes et, sans leur laisser le temps de résister ou de réfléchir, elles les entraînent par une course précipitée et les déposent, sans plus de cérémonie, dans la nouvelle demeure : aucune ne cherche à la quitter. Le recrutement dure plusieurs jours ; lorsque la colonie commence à être suffisamment peuplée, les ouvrières renoncent à leur rôle de porteuses et se mettent avec ardeur à construire des logements. Piliers, cloisons et voûtes s'improvisent à vue d'œil; on s'assure tout d'abord du gîte des larves, puis on s'occupe des cases pour les adultes ; le déménagement de l'ancienne fourmilière est à peine achevé, que la nouvelle est déjà en pleine activité; ses habitants, grâce à leurs communs efforts, en font bientôt une grande cité prospère.
L'hiver s'est enfui, les premières fleurs du printemps commencent à paraître, les Abeilles ont repris leurs travaux; que se passe-t-il dans cette ruche qui bourdonne? Nous allons l'appren-
Fig. 233. AbeiUe ouYrière. Fig. 234. Mère AbeiUe. Fig. 235. AbeiUe mi'e.
dre par les admirables recherches de Réaumur et les belles expériences d'Huber qui, privé de la vue, voyait par les yeux de son sagace serviteur, François Burnens.
Et d'abord, un mot sur la constitution de leur république et sur leur structure. Les Abeilles vivent en sociétés, espèces de
grandes familles où chacun, d'après son organisation, s'occupe de fonctions spéciales. Trois sortes d'Abeilles se rencontrent dans la ruche au grand complet : une femelle unique ou mère Abeille improprement appelée reine ; des mâles en nombre restreint, et une quantité considérable d'ouvrières. La mère Abeille, un peu plus allongée que les autres, est exclusivement chargée de propager la race et, par suite, dispensée de tout travail : elle porte Tépée. Les mâles aident à la conservation de l'espèce et ne font pas autre chose; aussi, dès qu'ils ne sont plus nécessaires, disparaissent-ils : leur gros corps tout velu, privé d'aiguillon, et leur voix de basse-taille les caractérisent nettement. Les ouvrières, plus petites et plus nombreuses que les deux catégories pré-
Fig. 236. Trompe de rAbeille. Fi^. JST. Palette ou corbeille.
cédentes, représentent le tiers état de la nation et ses forces vives (fîg. 233 à 235). Constituées essentiellement pour le travail et ne connaissant pas les douceurs de la maternité, elles sont chargées des approvisionnements, de l'éducation des petits et de la défense de la cité. Leur principal outil consiste dans une paire de mandibules garnies de dents, faisant office de pince angulaire; au-dessous de cet appareil de préhension s'étend une trompe qui, dans le repos, se replie et se cache dans un étui, et qui, mise en mouvement, se dilate, s'étend et remplit le rôle d'une langue flexible (fig. 236); leurs piittes postérieures présentent un enfoncement triangulaire, une sorte de corbeille (fig. 237) où l'insecte dépose la poussière fécondante des fleurs qu'il a recueillie; il la détache des poils de son corps à l'aide
d'une brosse dont ses jambes sont munies (fig. 238] : son dard est son principal moyen de défense (fig. 239).
La trompe est l'organe dont TAbeille se sert pour recueillir le suc des plantes. Appliquée sur une fleur épanouie, elle s'agite de mouvements rapides, s'allonge, se raccourcit, se tourne et se contourne suivant que les parties de la corolle qu'elle explore sont superficielles ou profondes, convexes ou concaves. Après s'être chargée de leur nectar, elle le fait couler dans son gosier, d'où il glisse dans l'estomac. S'il s'agit d'une récolte de pollen, l'ouvrière commence par descendre dans la fleur, et s'y enfariné en se roulant contre les étamines; ne sont-elles pas assez ouvertes, elle les déchire avec ses dents. Les brosses alors d'agir; elles
Fig. 338. Pttte postérieure de rAbeiUe. Fig. 239. Dard de rAbeUIe.
passent et repassent sur tout le corps, détachent les poussières qui s'y sont arrêtées et les rassemblent en boule. Une seconde manœuvre fait passer le butin d'une patte à l'autre, jusqu'à ce qu'il soit déposé dans la corbeille de la troisième paire de pattes: de petits coups répétés l'y assujettissent. A ce moment de la ré- <îolte, les brosses, une seconde fois, sont mises en jeu; elles achèvent de réunir toutes les poussières végétales; les pattes, dere chef, font la chaîne, elles se transmettent leur charge et l'empilent sur les corbeilles où elle s'accumule en pelote arrondie, débo^ dant la jambe quand la picorée a été bonne; ainsi lestée, l'Abeille se rend à la ruche : celle-ci est curieuse à examiner.
Au dehors, tout est bourdonnement et mouvement. DesAbeilleî arrivent des champs, chargées de matériaux et de provisions;
d'autres partent en expédition. Ici, des sentinelles vigilantes contrôlent tout ce qui entre ; là, des pourvoyeuses pressées de retourner au travail s'arrêtent à rentrée de la ruche, déposent leur tribut et repartent ; ailleurs, les agents de la salubrité publique renouvellent Tair de la ruche par le battement précipité de leurs ailes, tandis que d'autres débarrassent le logis des débris et des immondices nuisibles ; de toutes parts, entrants et sortants se pressent aux portes, l'activité est générale, chacun concourt avec ardeur à la prospérité commune : au dedans, môme empressement à la besogne, mais travaux d'un autre genre. Le premier soin des Abeilles nouvellement installées est de passer une revue générale de leur domicile, d'en boucher toutes les fentes et de n'y laisser que les ouvertures indispensables
Fig. 240. Organes sécréteurs de la cire.
pour l'entrée et la sortie. Pendant ce temps, des éclaireurs vont ii la recherche d'une matière résineuse, ductile, odorante, de couleur rougeâtre ; nommée propolis; dès qu'ils l'ont trouvée, ils en chargent leurs pattes et gagnent tout droit la ruche. A peine y sont-ils arrivés, qu'une escouade d'ouvrières leur enlève ces parcelles visqueuses; elles les ramollissent entre leurs mandibules et les étendent ensuite sur les parois de la ruche : tout l'intérieur en est enduit. Lorsqu'il ne reste plus ni crevasses, ni fentes à fermer, souvent môme pendant que des ouvrières se livrent à cette première opération, d'autres, spécialement préposées à la maçonnerie, commencent à construire l'édifice destiné à recevoir les œufs de la mère Abeille et à loger les provisions communes : la cire extraite du suc môme des végétaux est leur unique
ciment. Elle se forme dans le corps de Tinsecle par voie de Iranssudation, se montre sous Taspect de petites lames pentagones, entre les anneaux de Tabdomen (fig. 240), et ne peut être employée qu'après avoir été rendue ductile par une préparation particulière. Lorsqu'une ouvrière a fini sa récolte de miel, elle retourne à la ruche, prend place à la suite des autres Abeilles maçonnes et se tient immobile jusqu'à ce que le miel qu'elle a recueilli se soit change en cire dans son estomac; quand la matière est suffisamment élaborée, la construction commence. C'est toujours dans la partie la plus élevée de l'habitation que
les Abeilles jettent les fondements de leur édifice; une partie des ouvrières se suspend à la voûte ; d'autres se cramponnent à elles et s'échelonnent ainsi en guirlandes (fig. 241). Après être restée quelques instants en repos, une d'elles se détache du groupe, tire de ses anneaux une lamelle de cire et la porlc à sa bouche, où elle est hachée et Iriturt'c pour s'allonger en ruban élroil; clic s'y imprègned'une liqueur écumeusc, repasse entre les mandibules qui la broient une seconde fois et achèvent de la rendre ductile. Dans cet état, l'Abeille l'applique à Fendioit saillant de la voûte; elle y ajoute une seconde, puis une troisième et une quatrième lamelle de cire, et, sa provision épuisée, elle s'envole pour chercher d'autres matériaux. Sa place
Fig. 241. Grappe d*Abeilles. '^
est bien vite occupée par une seconde ouvrière qui opère de la même façon; une autre lui succède à son tour, et ainsi de suite : les fondations sont posées.
La première assise n'est qu'un noyau assez informe, un simple bloc, mais qui tout à l'heure, façonné par d'habiles ouvrières, se transformera en un chef-d'œuvre d'architecture. Dans ces travaux préliminaires, les Abeilles déploient tant d'énergie et d'activité, qu'il semble tout d'abord que le trouble et la confusion se sont emparés de la cité. Il n'en est rien cependant; avec un peu d'attention on voit que tout marche avec ensemble et
régularité; les ciseleurs et les sculpteurs sont à Toeuvre, l'ébauche ne tardera pas à prendre figure.
Des blocs primitifs il s'agit de faire des cellules ou alvéoles d'égale dimension et disposées de telle sorte que la place et les matériaux soient le mieux possible ménagés : problème difficile, mais dont les Abeilles viendront facilement à bout. Les fonds des premières cellules sont creusés dans les blocs; l'insecte les lime, les rabote et les sculpte avec ses mandibules; il saisit des parcelles de cire, les bat de chaque côté et les aplanit en lames qui, élevées sur une bascrlioinboïdale et complétées ensuite par
Fig. 2'i2. Portion de gâteau d'Abeille,
d'autres lames, finiront par former un tuyau hexagone. La cellule n'est pas plutôt modelée, que l'œuvre se poursuit d'après la figure géométrique esquissée: des artistes dégrossissent et polissent le travail commencé par les simples maçonnes; leur savoir infaillible lui donne finalement la forme de cellules à six côtés parfaitement réguliers. Les cellules s'adossent les unes aux autres; le point central de chacune d'elles est toujours le point de réunion d'un des côtés des trois cellules opposées, de sorte que toutes |ont leurs parties de môme épaisseur; deux rangées de cellules se touchant par leurs fonds constituent ce qu'on ap-
pelle un gâteau ou rayon à deux faces, composé d'un nombre considérable et à peu près égal d'alvéoles (flg. 242).
Les gâteaux commencés au sommet descendent verticalement, et sont, en général, parallèles les uns aux autres; ils embrassent toute la largeur de la ruche, sont fixés à la voûte par une espèce de pied en cire et attachés aux parois à Taide d'épatements à rayons, formés de cire et de propolis ; ils ne se touchent pas ; TAbeille a soin de se ménager des issues de distance en distance : l'intervalle qui sépare les gâteaux représente les rues de la cité.
Les cellules, d'abord blanches quand elles viennent d'être construites, prennent en peu de temps une teinte dorée, et finissent par devenir brun-noirâtre en vieillissant. Elles ne sont pas toutes semblables ; on en distingue trois sortes : les plus petites et les plus nombreuses logent les larv< t occu-
pent le milieu de la ruche ; les ah jéparés
de ceux des ouvrières, renfermer les cel-
lules royales, attachées par un pi îaux et
semblables à une cupule de glam îervées
pour les jeunes femelles; elles e iiié de
cire pour leur construction; le po uivaut
à celui de cent cinquante cellules d'ouvrières.
Indépendamment de leur usage comme berceaux, les cellules ont une autre destination : elles servent de magasins pour serrer les provisions, encore qu'il y en ait toujours un certain nombre qui soient spécialement affectées à cet emploi : les Abeilles y mettent en dépôt leur miel et leur pollen. L'ouvrière qui arrive à la ruche les pattes garnies de pelotes, s'accroche avec ses deux jambes antérieures sur le bord d'une cellule; elle y enfonce ses deux pattes de derrière chargées de butin et fait tomber le pollen au fond en s'aidant de ses pattes mitoyennes ; son fardeau déposé, elle part; sa place aussitôt est occupée par une Abeille qui entre la tète la première dans la cellule, pétrit la poussière pollinique, l'imbibe de liquide et la presse de manière qu'elle vienne, à la fin, affleurer l'ouverture. Pour emplir les cellules de miel, il faut le concours de plusieurs ouvrières ; chacune, tour à tour, y dégorge sa récolle sucrée et l'y dépose couche par couche; la dernière gorgée est contournée et forme une plaque qui retient le liquide et l'empêche de couler.
Le miel contenu dans les magasins fournit à la consommation journalière des Abeilles ; elles le puisent à discrétion dans des cellules toujours ouvertes pour les besoins ordinaires, mais
l'insecte ne touche jamais à la réserve que lorsqu'il ne peut plus butiner au dehors; une lame aplatie, formée de Tenroulement successif de petits cordons de cire, clôt ces greniers d'abondance, conserve au miel sa fluidité et Tempêche de s'évaporer.
Aussitôt que les cellules sont bâties, quelquefois même avant qu'elles ne soient achevées, la mère Abeille dépose un œuf dans chaque alvéole. Avant de pondre, elle examine avec soin les berceaux en y enfonçant sa tête et en les inspectant en tout sens ; cette précaution prise, elle introduit l'extrémité de son ventre dans la cellule, et y laisse tomber un œuf qui se fixe dans le fond par la matière visqueuse qui l'enveloppe. La ponte se fait avec une extrême célérité ; des centaines d'œufs sont pondus dans une seule journée de printemps, un ordre régulier y préside. Les œufs d'ouvrières sont les premiers pondus, la mère Abeille n'en pond pas d'autres pendant les onze premiers mois de son existence comme femelle ailée ; viennent ensuite des œufs de mâles, doùt le nombre s'élève de quinze cents à deux mille ; les ouvrières alors construisent des cellules royales; le 'tour des œufs d'ouvrières revient derechef, et dix jours après cette ponte, qui comprend aussi un certain nombre d'œufs de mâles, commence la ponte dans les alvéoles royaux ; la mère Abeille ghsse un œuf dans chacun d'eux, en laissant un ou deux jours d'intervalle entre ces dernières pontes, afin que les jeunes reines n'éclosent pas toutes dans le même temps.
La ponte est surtout active au printemps ; elle éprouve quelque temps d'arrêt, même dans la saison favorable, et cesse aussitôt que les premiers froids se font sentir. Cette opération n'interrompt pas le travail des ouvrières, loin de là : pourvoyeuses et cirières redoublent d'ardeur; seulement un certain nombre d'Abeilles ont pour mission spéciale de s'attacher à la mère, elles la lèchent et la brossent, tandis que d'autres lui offrent du miel au bout de leur trompe.
L'ordre des pontes ne souffre jamais d'irrégularité lorsque la fécondation de la mère Abeille a suivi de près sa dernière métamorphose ; mais si elle a éprouvé un retard considérable, les pontes ont d'étranges conséquences. S'est-il écoulé plus de seize jours et moins de vingt et un depuis que la femelle a pris des ailes, elle pond encore des œufs d'ouvrières, de mâles et déjeunes reines, mais le nombre des œufs de mâles égale presque celui des œufs d'ouvrières ; si la fécondation n'a eu lieu que plus
lard encore, la femelle ne pond plus que des œufs de mâles pendant toute sa vie.
De Tœuf sort, au bout de huit jours, quel que soit le sexe de l'individu, une larve blanchâtre qui se tient roulée au fond de la cellule. Des ouvrières, véritables nourrices, sont chargées de veiller à ses besoins ; elles la visitent à différentes heures du jour, examinent si elle a tout ce qui lui est nécessaire et dégorgent dans la cellule où elle glt la bouillie destinée à son alimentation. Cette bouillie se compose d'un mélange de miel, d'eau et de pollen qui se forme dans l'estomac de la nourrice; les larves de mâles et d'ouvrières n'en reçoivent pas d'autre, on la leur distribue par égales portions. Il n'en est pas de même à l'égard des larves destinées à devenir mères ; leur bouillie toute spéciale est plus sucrée et plus abondante, elle ressemble à une épaisse gelée. C'est à cette bouillie particulière, ainsi qu'à la dimension des cellules, que les larves femelles doivent leur fécondité; c'est aussi ce qui explique comment des Abeilles qui ont perdu leur reine peuvent la remplacer à volonté, lorsque la ruche renferme des larves âgées de moins de trois jours ; elles choisissent alors une larve d'ouvrière, agrandissent son alvéole en démolissant les cellules environnantes, et lui préparent de la gelée royale : celle nourriture en fait une femelle. Telle est encore son influence, que, s'il vient à tomber quelque parcelle de gelée sur les œufe d'ouvrières placés autour des cellules royales, les larves qui s'en nourrissent deviennent aptes à propager leur espèce, mais elles ne pondent jamais que des œufs de mâles.
Les larves ne vivent que peu de temps sous leur premier élat ; au bout de cinq à six jours, l'ouvrière a pris assez de développement pour se filer une coque et se changer en nymphe ; les Abeilles aussitôt ferment la cellule avec un petit couvercle de cire de forme bombée. Le jeune insecte reste sept jours et demi sous le masque de nymphe; le vingtième jour, à partir du moment où l'œuf a été pondu, il ronge le couvercle de sa cellule, déchire l'enveloppe qui l'emprisonne et sort pourvu d'ailes. Dans cet état, il est encore humide et se lient sur le bord du gâteau; mais les ouvrières l'entourent, le lèchent, absorbent son humidité et lui présentent du miel qu'elles dégorgent sur sa trompe : vingt-quatre heures après avoir quitté sa cellule, la nouvelle ouvrière va butiner dans la campagne.
La durée des transformations varie suivant les différents sexes. Les mâles restent six jours et demi sous la forme de larves, et
ne sont métamorphosés en insectes parfaits que le vingt-quatrième jour, à compter du moment où Tœuf a été pondu ; comme les ouvrières, lorsqu'ils sont sur le point de subir leur second changement, ils sont enfermés dans leurs cellules par un couvercle bombé. Les jeunes femelles passent cinq jours à Tétat de larves dans les cellules qu*on a eu soin d'agrandir, et elles se filent une coque qui n'enveloppe qu'une partie de leur corps, laissant à nu l'extrémité de l'abdomen; le seizième jour à compter de la ponte elles deviennent insectes ailés; mais si la mère Abeille habite encore la ruche, elles restent prisonnières et sont gardées à vue. Déjà les ouvrières ont rétréci leurs cellules, elles en fortifient le couvercle par un cordon de cire, et n'y laissent qu'un petit trou par lequel elles dégorgent du miel sur la trompe des jeunes femelles captives ; aucune d'elles n'est rendue à la liberté avant le départ de la mère Abeille.
Dès que plusieurs larves sont sorties de l'œuf, l'éclosion n'est plus interrompue que par les variations de l'atmosphère : un temps chaud l'accélère, un temps froid la retarde. Chaque jour des Abeilles s'échappent des berceaux, la population s'accroît à vue d'œil, beaucoup de mâles ont pris des ailes ; de jeunes reines n'attendent plus que le moment de leur délivrance; vient enfin une époque où le nombre des Abeilles est devenu si considérable, qu'une partie d'entre elles est obligée de se tenir en dehors de la ruche : l'essaimage est prochain, il s'annonce par des signes particuliers. D'abord un bourdonnement se fait entendre par intervalles, le soir et pendant la nuit; les mâles se montrent avec leurs ailes ; une partie des Abeilles passe la nuit hors de la ruche et s'entasse à l'entrée ; celles qui reviennent chargées conservent leur pollen et se réunissent aux divers groupes ; peu d'ouvrières vont butiner, la plupart volent devant la ruche ; à l'intérieur, tout est agitation ; les Abeilles semblent frappées de vertige.
Au bruissement des jeunes femelles, la mère Abeille est prise d'une espèce de fureur, elle parcourt avec inquiétude les gâteaux, visite les alvéoles et cherche à se jeter sur les cellules royales pour y tuer ses rivales. Arrêtée dans ce projet par les Abeilles, elle entre en délire et le communique au reste de la ruche. Plus de soin des larves, plus d'approvisionnement ; les butineuses, à peine revenues des champs, partagent l'efiervescence générale et courent à travers la ruche, sans chercher à se débarrasser de leur butin ; tout à coup la température de la ruche s'élève à 32* : le tumulte est à son comble, la mère Abeille se précipite
Ters les portes, elle s'envole au dehors, la foule des Abeilles la -suit.
Au sortir de la ruche, ressaim s'élève en tourbillonnant, se balance pendant quelques instants dans l'air, et va se fixer sur une branche d'arbre ou sur tout autre objet préféré. Un certain nombre d'Abeilles ne tardent pas à le rejoindre; elles se posent ies unes au-dessus des autres, cramponnées par leurs jambes à crochets ; de minute en minute le peloton se grossit des retardataires qui n'avaient pas quitté la ruche au départ. Quand presque tous ont rejoint, le calme se fait dans cette masse tout à l'heure si bourdonnante ; elle pend en grappe immobile {Rg. 243), escor-
Fig. 343. Grappe d'Abeilles après l'essaimage.
tée seulement de quelques éclaireurs qui voltigent à l'enlour : c'est le moment de recueillir l'essaim; si on le laisse trop longtemps à lui-même, il finit par prendre sa volée, et va s'établir dans le creux d'un arbre ou dans le trou de quelque vieil édifice; il est alors rendu à sa condition première d'Abeilles libres *ou sauvages.
Pendant cette émigration, qu'est devenue la ruche d'où Fessaim est parti? Un grand vide s'y est fait, mais elle n'est pas absolument déserte; d'une part, les Abeilles en expédition n'ont
pas accompagné la mère dans sa fuite ; en rentrant au gîte, souvent elles y restent et forment déjà un noyau de population ; de l'autre, les éclosions se succèdent d'instant en instant : nouvelle source de citoyens pour la ruche, qui sera bientôt reconstituée. On se rappelle qu'au moment du jet les cellules royales renfermaient des jeunes femelles autour desquelles des ouvrières faisaient sentinelle. La mère Abeille partie, elles n'ont plus intérêt à retenir leurs prisonnières; elles rendent donc la liberté à la jeune reine éclose la première, et, dès qu'elle est en état de pondre, elles lui abandonnent les femelles contenues dans les alvéoles royaux : la nouvelle mère les tue toutes sans pitié, les unes après les autres. En cela elle ne fait qu'obéir à son instinct. Deux reines ne peuvent exister à la fois dans la même ruche ; déjà les ouvrières, malgré leur activité, ont peine à suffire à tous leurs travaux : que deviendraient-elles si elles avaient affaire à deux reines douées toutes deux d'une prodigieuse fécondité ? A coup sûr, elles succomberaient à la peine. Une seule mère Abeille doit donc présider aux destinées de la ruche, voilà pourquoi toutes ses rivales sont sacrifiées. Sa prééminence, du reste, ne s'établit pas toujours sans difficulté. Il arrive parfois que, dans le trouble occasionné par le départ de l'essaim, deux jeunes femelles imparfaitement surveillées forcent au même instant leur prison : un combat devient inévitable. Dès qu'elles s'aperçoivent, elles fondent l'une sur l'autre et cherchent toutes deux à se poignarder^ les Abeilles témoins de leur lutte, loin de vouloir les séparer, font cercle autour d'elles et les empêchent de fuir; ainsi ramenées l'une vers l'autre, les deux reines s'attaquent de plus belle et se prennent par la tête, les antennes, les ailes, les pattes; leur duel est un duel à mort, il continue jusqu'à ce que la plus habile ou la plus heureuse triomphe de son adversaire par un coup d'aiguillon.
La nouvelle reine maltresse du terrain commence aussitôt sa ponte d'ouvrières ; elle imitera en tout la reine qui l'a précédée, et, comme elle, jouira des privilèges attachés à sa dignité: on lui fera cortège, on l'accompagnera partout, et partout on lui offrira sa nourriture miellée, sans qu'elle ait besoin de l'aller chercher sur les fleurs ou de la prendre à l'entrepôt : elle a bien droit à ces faveurs, n'est-elle pas l'àme de tout un peuple?
La saison de l'essaimage passée, vient pour les Abeilles le temps des travaux d'approvisionnement; il s'agit de faire face à rhîver qui approche; toute la population en état de butiner se
met avec ardeur en campagne ; on part dès le lever du soleil, et Ton ne cesse de picorer qu'avec le jour. L'activité, à cette époque, égale au moins celle déployée au printemps. On peut s'en faire une idée par le calcul suivant : au plus fort des travaux, dans les grands jours, une ruche bien peuplée donne entrée à cent Abeilles par minute; de cinq heures du matin à sept heures du soir, si Taffluence est la même pendant quatorze heures d'excursions répétées, il se fait quatre-vingt mille rentrées, ce qui, pour une ruche garnie seulement de vingt mille Abeilles, produit un peu plus de quatre sorties pour chaque ouvrière en quête de miel et de pollen ; à voir l'ardeur avec laquelle eUe dépouille les plantes, on comprend que les magasins soient bien vite remplis : cette opération se poursuit jusqu'à la fin de l'été, mais pendant ce temps les Abeilles ont une grande exécution à faire. Aussi économes que laborieuses, elles n'admettent pas de gaspillage dans leur gouvernement, elles n'y souffrent pas non plus de bouches inutiles. Les mâles, à cette époque de l'année, ne sont plus bons à rien : comme ils ne contribuent pas aux approvisionnements, on ne juge pas à propos de les nourrir éternellement aux frais de la république; ils ont rempli les fonctions pour lesquelles ils étaient nés, cela suffit; ils n'ont plus aucun droit à vivre dans une cité où chacun doit se dévouer au bien général; un beau matin, leur extermination est décrétée : les Abeilles y procèdent rapidement. La sortie du dernier essaim donne le signal de cette autre Seunt^Barthélemy. Les ouvrières commencent par faire main basse sur les larves et les nymphes des mâles ; elles les arrachent de leurs cellules, les sucent jusqu'à extinction, et jettent ensuite leurs restes hors de la ruche. Les adultes, eux, sont condamnés à périr de faim. Ils sont privés de leur nourriture habituelle, l'accès des magasins de miel leur est interdit ; s'ils font mine de résister, les ouvrières les appréhendent au corps, les saisissent par les ailes et par les pattes, et les expulsent des gâteaux. Inquiétés, traqués, harcelés de toutes parts, les malheureux se précipitent hors de la ruche, ils n'y rentreront plus ; leur bannissement est sans appel ; leur moil ne tardera guère. Sans feu ni lieu, ils se réfugient à l'entrée de la ruche et s'y agglomèrent en masse compacte; réduits enfin à la dernière extrémité, ils expirent au seuil de la ruche ou ils vont périr également de faim dans la campagne, car ils ne savent ni ne peuvent butiner.
U est cependant une circonstance où les mâles sont épargnés :
c'est lorsque la fécondation de la reine, par une cause quelconque, a été retardée jusqu'au vingt et unième jour; les ouvrières, dans ce cas, leur font grâce : on les retrouve jusqu'au cœur de l'hiver, quand la ruche existe encore. La plupart du temps, le découragement s'empare des Abeilles réduites à cet état de détresse ; elles abandonnent, après l'avoir pillée, une cité ou les ouvrières en petit nombre ne peuvent plus se renouveler par de nouvelles naissances; la ruche est également dévastée et désertée quand les Abeilles ont perdu leur reine et qu'elles n'ont pas de jeunes larves de femelles pour la remplacer.
Après la destruction des mâles, la ruche ne contient plus que des ouvrières et une seule femelle. Celle-ci pond jusqu'à l'automne dans les cellules d'ouvrières; pendant ce temps, une partie des Abeilles est occupée à nourrir les larves ; les autres se répandent dans la campagne pour butiner; d'autres enfin veillent au salut général, prêtes à repousser toute attaque étrangère.
Entre elles les Abeilles d'une même ruche vivent pacifiquement, mais elles ont parfois à se défendre contre les voleurs du dehors, surtout quand une ruche voisine n'a pu remplacer sa reine ou que les vivres y font défaut. La misère, on le sait, est souvent mauvaise conseillère ; une ruche qui meurt de fa'm à Tarrière-saison et qui, ayant perdu sa mère, a perdu tout courage et toute idée générale de travail, songe alors à vivre aux dépens d'autrui. Le coup monté, toute la population se précipite sur une ruche prospère, la bataille s'engage aussitôt. Les assaillantes jouent leur vie en désespérées, les autres combattent pour la défense du foyer ; de part et d'autre l'acharnement est extrême; le plus souvent le bon droit l'emporte, l'attaque est repoussée ; les vainqueurs alors se tournent contre les vaincus, et par voie de représailles se jettent sur la cité coupable ; ils n'ont pas de peine à l'envahir : elle était déjà à demi ruinée par la famine, une partie de ses habitants vient de rester sur le champ de bataille.
Ces pillages et ces combats de ruche à ruche n'ont jamais lieu entre peuplades bien pourvues de citoyens et largement approvisionnées ; c'est un simple accident qu'il faut mettre sur le compte de circonstances désespérées ; quand toutes choses marchent régulièrement, la nation des Abeilles vit en bonne harmonie avec tout ce qui l'entoure.
Tant que dure la belle saison, les Abeilles poursuivent sans re-
lâche leurs courses sur les fleurs et les fruits ; elles récoltent aussi le miellat, espèce de gomme sucrée qui se produit, en certain temps, à la surface des végétaux, et elles continuent leurs approvisionnements jusqu'à ce qu'elles n'aient plus rien à emmagasiner. Lorsque le règne des fleurs est passé, qu'il n'y a plus ni miel ni poussières végétales à recueillir, la ponte de la mère Abeille s'arrête, et les Abeilles achèvent d'élever le couvain avec le pollen déposé dans les alvéoles. L'hiver enfln arrive avec son cortège de brumes et de frimas ; les Abeilles ne sortent plus qu'à de rares intervalles, et seulement lorsqu'il fait doux et que luit le soleil ; bientôt le froid les confine au fond de leur ruche, elles y vivent des provisions amassées, et attendent ainsi sans trop de souffrances, blotties entre leurs gâteaux, que la chaleur du printemps les ramène à leur vie active.
ORDRE DES LEPIDOPTERES.