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LA LOUTRE

court et soyeux, d'un brun clair ou marron, et d'un poil plus long et plus fourni, terne dans son milieu et luisant à ses extrémités : la chapellerie en tire un bon parti.

Les Loutres mettent bas deux fois par an, en automne et au printemps ; on compte rarement plus de trois petits dans chaque portée. La femelle les dépose sur une litière sèche, parmi les roseaux; au bout de deux mois, ils sont en état de pourvoir à leurs besoins, vont à Teau et s'essayent à poursuivre le poisson ; ils sont adultes dès la seconde année; leur cri Wu, rlu est un sifQement plaintif qui rappelle celui de la Sarcelle.

Malgré l'assertion de Buffon, qui déclare n'avoir jamais pu accoutumer aucune Loutre à la vie domestique, cet animal, pris jeune, se laisse aisément apprivoiser. Au rapport de M. Léon de Guizelin, on a vu, dans ces derniers temps, aux environs d'Ardres (Pa&-de-Calais], plusieurs jeunes Loutres habituées à suivre leurs maîtres comme le fait un Chien ; elles les accompagnaient partout, à la ville, aux marchés, aux champs, et savaient même retrouver leur trace en se guidant par l'odorat. On leur avait appris à pêcher; elles se livraient avec beaucoup d'entrain à cet exercice, toujours suivi d'une récompense immédiate en nature, fort de leur goût. Elles se laissaient enlever, sans mot dire, le morceau de la gueule, jouaient avec le Chat de la maison, partageaient sa couche et sa gamelle sans la moindre dispute, grattaient à la porte pour se la faire ouvrir, et n'allaient jamais au vivier sans déposer aux pieds de leurs maîtres ce qu'elles avaient capturé. La Loutre est donc susceptible d'une certaine éducation; pourquoi, dès lors, ne pas développer et diriger sa vocation pour la pèche, comme on le fait en Chine? Le Chien, tout aussi vorace qu'elle, et certainement plus féroce d'instinct, est bien devenu, entre nos mains, un serviteur fidèle et notre meilleur compagnon de chasse.

D'illustres naturalistes, Buffon et 6. Cuvier à leur tête, considèrent le Chien comme la plus heureuse conquête que nous ayons faite, et, partant de ce point de vue, ils doutent que, sans cet auxiliaire, nous eussions jamais pu nous rendre maîtres des autres animaux, les réduire en servitude, et même nous établir

en société. Mais, précisément parce que le Cbien nous était indispensable pour assurer notre domination sur la plupart des êtres créés, ne semblerait-il pas plus logique et plus équitable de faire remonter un don aussi précieux jusqu'à la Providence? Dès les temps les plus reculés, on a toujours vu le Chien aux côtés de l'homme ; pourquoi, dès lors, n'en serait-il pas à son égard comme de nos principaux animaux domestiques, le Bœuf, le Cheval, compagnons inséparables de l'humanité déchue, et qu'un Dieu de bonté nous a donnés pour nous aider dans notre existence laborieuse et pénible? Cette supposition n'a rien que de naturel, ce qui se passe sous nos yeux parait devoir la justifier.

Sur tous les points du globe, du pôle nord à l'Equateur, sous tous les climats intermédiaires, partout, les Chiens sont assujettis à l'homme, sans qu'on puisse découvrir une époque où ils aient été originellement libres; ceux qu'on rencontre & l'état de nature dans les solitudes de l'Amérique du Sud n'y existent que depuis l'arrivée des Espagnols; auparavant, on ne les y avait jamais observés ; ils proviennent tous d'individus domestiques abandonnés dans ces parages au temps de l'invasion étrangère ; ailleurs, on n'en connaît pas de sauvages qui n'aient une origine analogue. Leur type se rapporte à notre Chien de berger; comme lui, ils ont le museau effllé, les oreilles droites, le poil rude et long. Ils forment des troupes nombreuses, se creusent des terriers, chassent en commun, à la manière de nos Chiens, dans les immenses plaines ou pampcts de ces contrées, et, malgré leurs habitudes devenues farouches, ils semblent n'avoir pas entièrement oublié leur ancienne domesticité, car lorsqu'on en prend aux pièges, ils s'attachent promptement aux personnes qui les soignent, et suivent, au bout de peu de jours, leurs nouveaux maîtres, comme s'ils leur avaient toujours appartenu : les petits dont on s'empare à la naissance sont, à l'instant même, privés ; en se développant, ils montrent le même instinct et les mêmes mœurs que les Chiens qui ne nous ont jamais quittés; la domesticité parait, en quelque sorte, innée chez eux : il est donc permis d'y voir une disposition toute providentielle.

Le Chien, doué de qualités éminentes, l'un de nos hôtes les plus familiers, serviteur fidèle et ami dévoué, a trouvé plus d'un peintre pour faire son portrait; anciens et modernes se sont plu, à l'envi, à lui prodiguer les plus riches couleurs de leur palette; Xinné, dans son style pittoresque et concis, a résumé son

histoire en quelques lignes d*un excellent latin. « Le Chien, (lit-il, est un carnassier qui se nourrit volontiers de cadavres, dédaigne les légumes, digère les os, se purge par vomissement avec des graminées, boit en lappant, dépose ses ordures sur les pierres, et flaire ses semblables sous la queue. Son odorat, quand il a le nez humide, est excellent; il court en ligne oblique, marche sur les doigts, sue & peine, tire la langue lors- (ju'il a chaud, tourne autour de Tendroit où il va se coucher, dort Toreille aux écoutes, et se prend à rêver. La Chienne assiste indiflérente aux rixes de ses prétendants, mord tantôt Tun, tantôt Tautre, porte pendant soixante-trois jours et produit ordinairement de quatre à huit petits : les m&les ressemblent au père, les femelles à la mère. Fidèle entre tous, le Chien partage Thabitation de l'homme, accable son maître de caresses à son arrivée, le précède en éclsiireur dans ses voyages , revient sur ses pas & la bifurcation de deux chemins, cherche avec patience les objets perdus, veille la nuit, signale les étrangers et fait sentinelle auprès des marchandises. Il éloigne les troupeaux des récoltes, les maintient dans le lieu qui leur est assigné, garde les Bœufs et les Brebis contre les bêtes sauvages, donne la chasse aux animaux nuisibles, arrête le gibier, le pille pour le faire tomber dans le filet, et rapporte au chasseur la pièce tuée, sans commettre de larcin. En France, il tourne la broche ; en Sibérie, on l'attelle aux traîneaux. A table, il sollicite humblement sa part; a-t-il dérobé, il exprime sa crainte en serrant la queue, gronde en jaloux auprès de son écuelle, veut être le maître, chez lui, avec les autres Chiens, est Tennemi des mendiants, aboie après les étrangers, sans leur faire de mal, pousse des hurlements au bruit de la musique, soufAre et sent fort à l'approche de l'orage, mord la pierre qu'on lui jette, est sujet à la rage, la communique, et périt souvent victime des expériences que font sur lui les médecins et les anatomistes. »

BulTon, à son tour, a retracé de main de maître les mérites du Chien; le tableau qu'il en a fait n'a point été surpassé. « Le Chien, dit cet admirable écrivain, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a, par excellence, toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le Chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède, dans le Chien domestique, aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher et au désir de plaire. Il vient,

en rampant, mettre aux pieds de [son maitre son courage, sa force, ses talents ; il attend ses ordres pour en faire usage ; il le consulte, il le supplie ; un coup d'œil sufGt, il entend les signes de sa volonté ; sans avoir, comme Thomme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment; il a, de plus que lui, la fidélité, la constance dans ses aflections ; nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire; il est tout zèle, toute ardeur, toute obéissance; plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements, il les subit, les oublie, ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage ; loin de s'irriter ou de fuir, il s'expose à de nouvelles épreuves, il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper, il ne lui oppose que la plainte, et la désarme, enfin, par la patience et la soumission.

« Plus docile que l'homme, plus souple qu'aucun des animaux, non-seulement le Chien s'instruit en peu de temps, mais même il se conforme aux mouvements, aux manières, à toutes les habitudes de ceux qui lui commandent ; il prend le ton de la maison qu'il habite ; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands et rustre à la campagne; toujours empressé pour son maître et prévenant pour ses seuls amis, il ne fait aucune attention aux gens indifférents et se déclare contre ceux qui, par état, ne sont faits que pour importuner; il les connaît aux vêtements, & la voix, à leurs gestes, et les empêche d'approcher. Lorsqu'on lui a confié, pendant la nuit, la maison, il devient plus fier, et quelquefois féroce; il veille, il fait la ronde, il sent de loin les étrangers, et, pour peu qu'ils s'arrêtent ou tentent de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose, et par des aboiements réitérés, des efforts et des cris de colère, il donne l'alarme, avertit et combat; aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ôte ce qu'ils s'efforçaient d'enlever; mais, content d'avoir vaincu, il se repose sur les dépouilles, n'y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne, en même temps, des exemples de courage, de tempérance et de fidélité. »

On compte ordinairement deux portées par an dans l'espèce canine. Le Chien qui vient de naître est à peine ébauché ; ses yeux sont fermés, et il ne les ouvre que vers le dixième ou le douzième jour; son museau est bouffi, et son corps emp&té

dessine imparfaitement ses formes; mais, dans l'espace d'un mois, il jouit de tous ses sens, s'afBne, et se développe ensuite rapidement.

Pendant le premier âge, la mère témoigne la plus vive affection à ses petits; elle les allaite avec une sollicitude et une abnégation admirables; sans cesse occupée à les lécher, elle ne les quitte que pour vaquer à ses besoins les plus impérieux, et revient aussitôt rassembler auprès d'elle sa lignée et la réchauffer de sa propre chaleur. Durant cette période pénible, elle ne souffre aucun étranger dans son voisinage ; les intimes de la maison et les gens qui lui apportent habituellement à manger ont seuls le privilège d'approcher, tous les autres sont accueillis par la menace d'une double rangée de dents et par des aboiements de fureur. Sa constance et son dévouement ne se démentent pas à mesure que ses petits prennent de la force; elle se prête avec complaisance à tous leurs jeux, & tous leurs caprices ; les jeunes drôles ont beau la harceler, la mordiller, monter, de toutes parts, à l'assaut sur son ventre et sur son dos, ne lui laisser aucun instant de répit, elle supporte leur pétulance avec une patience imperturbable ; tout au plus, lorsqu'elle est épuisée de lassitude, arréte-^-elle leurs importunités par un brusque éclat de voix : l'avertissement ne va jamais au delà de la simple menace. A la fln de la première année, les jeunes Chiens sont adultes; leur vie la plus longue ne s'étend pas au delà de vingt ans; pour le plus grand nombre, elle s'arrête à quinze, encore la vieillesse se fait-elle sentir avant ce terme : leurs dents s'usent et noircissent ; leur poil blanchit au front, autour des yeux et sur le museau ; l'âge leur apporte presque toujours son contingent inévitable de maladies et de douleurs; il est peu de Chiens qui, près de leur fin, ne languissent paralysés ou bien perclus de rhumatismes; beaucoup meurent sourds ou aveugles, affligés quelquefois de cette double calamité.

Le Chien, vorace par nature, se jette avidement, même en domesticité, sur sa nourriture ; il s'accommode de presque toute espèce d'aliments, mais préfère cependant la chair corrompue à la viande fraîche ; son goût, à cet égard, est si dépravé, qu'il recherche les charognes en putréfaction, et, lorsqu'elles sont trop desséchées pour lui servir de pâture, il se. roule dessus avec délices, comme s'il voulait s'imprégner de leur odeur infecte.

Entre des mains habiles, son éducation n'est ni difficile, ni

longue ; il comprend, dinslinct, la nécessité de la discipline, se •corrige rapidement de son ardeur emportée, apprend avec docilité à ralentir et calculer ses mouvements, met & profit son heureuse mémoire pour éviter de retomber dans les fautes passt^es, •et s'identifie si parfaitement avec celui qui l'instruit, qu'il finit

Fig. 16. Chiens de berger.

par ne plus avoir besoin d'être commandé, et qu'il exécute, de lui-môme, ce qu'il a deviné dans la pensée de son maître.

Grâce à son merveilleux instinct et à son extrême obéissance, le Chien est apte à plus d'une fonction ; on en fait, à volonté, un commissionnaire sagace et incorruptible, un voiturier adroit, un moteur économique et un gardien à toute épreuve : dans ces divers emplois, il n'a point son égal parmi les bêtes.

Voyez à l'œuvre le Chien de berger (fig. 16) : avec quelle inlel-

iigence, quelle fermeté tempérée de douceur, il dirige ce troupeau le long d'une luzerne à laquelle les moutons ne doivent pas toucher! Quel habile et actif manœuvrier! il va, il vient, il monte, il descend à pas précipités aux abords de la pièce commise & sa vigilance ; au moindre écart, il est sur les talons du délinquant, et le ramène, par la peur, dans les rangs ; que si, tentés par Therbe tendre, les Moutons profitent d'un instant où Ton n'a pas l'œil sur eux pour enfreindre la consigne, il court

Fig. 17. Malin.

de l'un à l'autre, les brusque, les effraye de sa plus grosse voix et, sans les mordre, les refoule au quartier général : le berger n'a pas même à s'en mêler. Buffon a raison : « C'est un peuple qui lui est soumis, qu'il conduit, qu'il protège, et contre lequel il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. » Sa tâche Gnie, tous les sujets à leur poste, occupés paisiblement à brouter le chaume qui leur a été dévolu, le prudent animal ne s'épuise pas en marches et en courses inutiles, il se couche, repose tranquillement et semble dormir de plein somme; mais, au moindre appel du berger, il est debout, ne s'appartient plus, et dit : a me voici I »

Tout aulre est le Chien de garde chargé, comme sentinelle, de défendre les abords du logis : il porte à son cou la marque de son emploi (fig. 17).

Le professeur Fée en a fait un portrait fidèle. « Constamment enchaîné pendant la journée, son humeur change et s'aigrit; gare à qui l'approche ! il ne tolère que les caresses de son maître, à tout autre il montre les dents. Si momentanément il recouvre sa liberté, il bondit ivre de joie, se lance en avant, sans but, tourne en rond et se dédommage de son long repos en courant & travers l'espace jusqu'à en perdre haleine. Quand il est à l'attache, il semble toujours qu'il va dévorer tout ce qui l'approche. Les pauvres et les gens mal vêtus sont principalement l'objet de son aversion. Entend-il quelque bruit la nuit, il aboie avec d'autant plus de véhémence, que le bruit est plus fort et provient d'une source plus prochaine. Dormant presque tout le jour et ne veillant que la nuit, il prend rang parmi les animaux nocturnes, en dépit de l'espèce à laquelle il appartient. »

La passion dominante du Chien, c'est, sans contredit, la chasse : il en oublie le boire et le manger ; les meilleures races rêvent gibier pendant leur sommeil. Que de fois n'est-il pas arrivé à plus d'une meule n'ayant pu, dans la même journée, forcer le Cerf ou le Sanglier, après un courre effréné de plusieurs heures, de passer la nuit au bois, de relancer la bête le lendemain à la pointe du jour, pour ne la prendre qu'au milieu de la seconde journée! Ces braves Limiers étaient ainsi restés vingt-quatre heures sans manger, et , dans leur fougue enthousiaste, avaient surmonté d'héroïques fatigues.

A la vue du fusil, l'œil du Chien s'illumine d'un éclair; sa queue s'agite de tressaillements non équivoques; il saute, il bondit, s'anime de la joie et de l'entrain des chasseurs , fait chorus avec le tapage général, presse le départ, éclate, et par ses transports bruyants témoigne de sa bonne volonté et de sa suprême jouissance. C'est surtout à la chasse que ses qualités innées ou acquises se déploient dans toute leur richesse. Avec quelle finesse et quelle sûreté d'odorat il perçoit et suit la trace du Renard I Avec quelle sagacité il démêle ses fuites, ses retours, ses fausses voies, déjoue ses ruses et s'attache obstinément k ses pas! Sur le champ de bataille, c'est à qui se montrera le plus habile, le plus audacieux ou le plus fort; le Chien n'abandonne son ennemi que lorsqu'il l'a terrassé et mis à mort,

ou que la bêle maudite s'est dérobée à sa poursuite, favorisée par une avance considérable.

Sa stratégie n'est pas moins curieuse, quand, au lieu d'une bète fauve, il a affaire au menu gibier. A-t-il éventé une Perdrix, il indique, tout d'abord, qu'il rencontre par le ralentissement prudent de sa quête. Ses allures sont pleines de circonspection et d'astuce; il cherche à se rendre compte de la distance qui le sépare de son objectif, fait quelques pas en avant, s'arrête, interroge de nouveau la voie; 'mieux renseigné, il reprend sa marche

Fig. 19. Êpagneul.

avec encore plus de prudence, s'allonge en rampant, puis, tout à coup, tombe en arrêt sur le point d'où le fumet lui arrive plus chaud (fig. 19) ; dans cette bonne fortune, immobile, le corps penché en avant, une patte levée et la queue raide, s'il n'aperçoit pas encore distinctement ce qu'il sent, il sonde du regard la remise sans cligner les yeux; à peine a-t-il le gibier en vue, d'un œil flamboyant il le fixe, le fascine, le glace d'effroi, jusqu'à ce qu'enfin la pauvre Perdrix, pour échapper à ses mortelles angoisses, s'envole et tombe foudroyée sous le plomb du chasseur ; en trois bonds le Chien est sur elle, il la saisit d'une dent déli-

cate et la rapporte triomphant à son maître, ne lui demandant, pour toute récompense, qu'une caresse de sa main.

Le Chien est éminemment désintéressé, l'affection est un de ses besoins journaliers et peut-être son mobile le plus puissant : il lui sacrifie tout, jusqu'à son existence. Fatigues, privations, dangers, il brave tout pour le maître qu'il aime et dont il est aimé. Que de fois n'a-t-il pas fait preuve de dévouement sublime pour le défendre, le sauver ou le venger! Le Chien est le meilleur ami du malheureux, trop souvent sa seule consolation ; sa tendresse pour lui semble redoubler avec l'excès de sa misère ; vient-il, par hasard, à le perdre dans la foule, il remplit l'air de ses gémissements jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvé; si le pauvre Lazare est aveugle ou blessé, il le guide avec précaution, lèche . ses plaies, se couche à ses pieds, sollicite pour lui la pitié des passants et s'expose , pour l'assister, aux plus rudes intempéries, sans jamais se rebuter ni se plaindre, heureux du rare et furtif sourire qu'il peut surprendre sur les lèvres de son ami. Son maître, c'est son unique bien, il lui tient lieu de tout; il partage son pain, sa peine, son toit et lui en garde un souvenir reconnaissant; si la maladie le cloue sur son grabat, il ne le quitte pas un seul instant; lorsque la mort le lui enlève, après l'avoir veillé durant sa cruelle agonie, il est souvent seul à l'accompagner à sa dernière demeure : on l'a môme vu, plus d'une fois, expirer sur sa tombe, accablé par une douleur inconsolable.

L'attachement du Chien pour l'homme ne se borne pas à des affections isolées ; bien des faits prouvent que c'est notre race môme qu'il aime et pour laquelle il éprouve le besoin de se dévouer ; l'éducation, il est vrai, n'est pas étrangère à ce sentiment généreux, mais, selon toute probabilité, elle ne le fait pas naître, elle ne fait que le développer. Qui n'a entendu parler des Chiens du mont Saint-Bernard, dont le principal office est d'exploiter la tourmente, et d'aller, sous la conduite d'intrépides religieux, à la recherche du voyageur surpris par la neige, égaré au milieu des brouillards et transi de froid? Leur admirable instinct les guide sur sa trace ; ils affrontent les fondrières, les précipices, les avalanches, pour l'arracher à une mort imminente, le réchauffent de leur haleine et de leurs caresses, et l'amènent sauvé au couvent hospitalier.

Et le Chien de Terre-Neuve n'a-t-il pas droit aussi à notre reconnaissance? Combien de personnes lui ont dû la vie!

Presque aquatique par ses pattes demi-palmées, il ne peut voir un homme en danger de se noyer sans s'élancer aussitôt à son secours; ce sauvetage instinctif est presque toujours heureux.

Le Chien des Esquimaux ne rend pas de moindres services à ces peuplades voisines de la vie primitive. Sans le Chien, les âpres régions du Kamtchatka, du Labrador ne seraient pas habitables; le sol y est presque toujours couvert d'une neige épaisse, et le ciel, sombre et morne, l'enveloppe d'un funèbre linceul. Qui oserait s'aventurer dans ces affreux déserts dénués de tout abri et de toutes ressources, si le Chien n'était là pour servir à la fois de coursier et de pionnier? Sans autre boussole que son odorat, il fait voler le traîneau d'un pied sûr, avec un courage que rien n'abat; l'excellent animal proportionne la rapidité de sa course à la distance qu'il s'agit de franchir, comme s'il savait que dans ces steppes glacés tout retard comme toute erreur de route expose à périr de froid ou de faim; grâce à lui, il est bien rare que le traîneau chavire ou n'arrive pas, à heure fixe, à la misérable hutte où le voyageur nomade doit se réconforter.

Ainsi que tous les animaux soumis à l'homme et qui l'ont suivi partout où il s'est porté, les Chiens ressentent, à un haut degré, l'influence des divers climats sous lesquels ils vivent; la domesticité, la nourriture et le croisement des races entre elles ont, à leur tour, produit de nombreuses variétés dans l'espèce canine, depuis le molosse aux formes puissantes jusqu'à ces roquets abâtardis, gâtés par de ridicules caprices, voués à la paresse, à l'embonpoint, à la difformité, et incapables du moindre service : heureux encore quand ils ne couronnent pas ces défauts par un caractère hargneux, acariâtre et méchant !

D'après Buffon, le Chien de berger serait la souche de l'espèce primitive; on le retrouve dans toutes les latitudes. Les plus beaux types se rencontrent dans les contrées septentrionales, mais là seulement où le froid n'est pas excessif. Au premier rang figurent le Danois, le Lévrier et le Mâtin ; le premier est originaire de la Finlande, le second de Constantinople, le troisième nous appartient. L'Angleterre, la France et l'Allemagne paraissent avoir produit le Chien courant, le Chien braque et le Chien basset (fig. 20), triple variante d'un môme type, car ils sont à peu près semblables d'instinct et de formes, et ne diffèrent entre eux que par la hauteur des jambes et par l'ampleur des oreilles qu'ils portent longues, molles et pendantes. L'Épagneul, le

AIOMÂUX Dl LA FAARCB. S

Barbet, le Caniche et le Griffon (fig. 21 et 22) constituent une autre catégorie, caractérisée par la longueur du poil, plus ou moins épais, laineux, soyeux ou rude, et par les oreilles Irèsdéveloppées et retombantes; tous ont de grandes dispositions pour la chasse.

La manière dont les Chiens sont coiffés les rapproche ou les éloigne du type originel ; plus l'oreille est flne, rabattue et tombante, plus l'animal accuse son ancienne déviation du point de

Fig. 20. Bassets.

départ; plus l'oreille esl droite, moins l'animal s'éloigne du sang primitif.

Tous les Chiens, quelle que soit leur race, naissent plus ou moins chasseurs; tous, sans être dressés, emploient le même procédé contre les botes rapides; ils s'appellent et se réunissent pour attaquer de concert; les uns se posent en embuscade, pendant que les autres mènent à voix et indiquent la direction de l'animal poursuivi; le Renard et le Loup, de môme race que le Clhien, usent du môme stratagème; seulement le Loup chasse à la muette.

S'il fallait classer les Chiens d'après leur aptitude instinctive pour lâchasse, la priorité appartiendrait de droit au Chien cou-

rant qui, Qdèle aux us et coutumes de ses ancêtres, poursuit, aboie et force; chez les autres Chiens, le talent de spécialité est le fruit de l'éducation; comme ces animaux étaient bons à tout faire, la méthode et le fouet les ont promptement transformés; ils ont appris, en peu de leçons, à chasser la bête fauve, le gibier d'eau et de terre, le poil et la plume, le gros et le menu gibier.

A en croire les amateurs de profession, l'acquisition du Chien couchant aurait une date fort ancienne : elle remonterait à l'é-

Fig. 21. Barbet.

poque des croisades, au temps où florissait la fauconnerie. Du jour où l'on s'est avisé d'habituer l'oiseau de proie à chasser pour le compte de l'homme, on a été amené, comme conséquence obligée, à dresser le Chien pour faire lever le gibier; le docile animal s'est prêté à tout ce qu'on a voulu. D'abord il s'est mis k pointer^ aQn de signaler Id^ reiicontre ; il s'est ensuite couché pour se laisser envelopper par le filet qui s'abattait sur la proie: de là le Chien couchant. Lorsque l'arme à feu a fait disparaître le filet, le Chien couchant a modifié ses allures : il a tenu le gibier immobile sous ses yeux étincelants; nous avons eu alors le

Chien d'a/rrêt. A partir de ce moment, la chasse devait, tôt ou tard, cesser d'être le privilège exclusif de Taristocratie et réjouir les loisirs de la petite et de la moyenne propriété : le Chien, à coup sûr, n'a pas moins contribué à cette révolution que la

Fig. 22. Caniche.

fameuse déclaration du 4 août 1789 ; malheureusement, les braconniers de toute espèce en ont bien souvent abusé.

Le Loup (Canis lupus, fig. 23) est Teffroi des campagnes, et le cri général dont on le poursuit est un cri de malédiction justement méritée, car, à son violent appétit pour la chair, cet animal réunit tout ce qu'il faut pour le satisfaire : vigueur, agilité, prudence et courage poussé, à l'occasion, jusqu'à l'intrépidité ; il est odieux à l'agriculture dont il ravage les troupeaux, el quand la faim le presse, il devient dangereux même pour l'homme ; aussi sa tête a-l-elle été souvent mise à prix.

Son extérieur rappelle celui du Chien, au point de les confondre, tout d'abord, Tun avec l'autre. Son pelage est gris-fauve, avec la tète, les épaules, le dos et la croupe noirâtres. Sa taille égale celle de nos plus forts Mâtins, mais il s'en distingue par son museau plus effilé, sa queue droite, garnie de longs poils touifus, et surtout par son naturel farouche.

Quoique le Loup et le Chien appartiennent à la môme race, il existe entre ces deux espèces une antipathie profonde, une inimitié d'instinct. A l'aspect du Loup, avant môme de l'avoir

Fig. 23. Loup.

aperçu, à son odeur seule, le jeune Chien se prend de frayeur et vient se réfugier tout frissonnant entre les jambes de son maître; les Chiens faits, qui ont de l'expérience et le sentiment de leur force, ne tremblent pas ; mais, dès qu ils sentent le Loup, ils se mettent sourdement à gronder, leur poil se hérisse, et bientôt ils se jettent à la poursuite de la bête carnassière en aboyant avec fureur : s'ils parviennent à la joindre, une lutte à mort s'engage aussitôt. Du côté du Loup, la haine et l'aversion ne sont pas moindres; tout Chien, faible ou blessé, court grand risque d'être dévoré si la nuit le surprend isolé dans les bois ou dans la

plaine; contre les Mâtins vigoureux, le Loup emploie la ruse; s'il en trouve un en défaut de vigilance, il saute dessus et l'étrangle; ils l'attaquent à plusieurs quand le fidèle gardien est jugé trop redoutable.

Le Loup est un des animaux les mieux favorisés sous le rapport des sens; sa vue est perçante, son ouïe des plus fines; son odorat l'avertit, à de grandes distantes, des ressources qui l'attendent ou des dangers qui le menacent. Sa voix se traîne en longs hurlements, qu'il fait entendre surtout pendant les sombres nuits d'hiver; toujours inquiet, il ne dort que d'un sommeil léger; il supporte aisément la diète, quoique très-vorace, et peut rester plusieurs jours sans manger, quand l'eau ne lui manque pas; il suit sa proie à la piste, d'un pas mesuré sur la distance qui l'en sépare, et sans l'effrayer par aucun cri. Sa force principale est dans le cou et 1^ mâchoire; il emporte un mouton dans sa gueule sans le laisser toucher à terre, et sans que sa course en soit le moins du monde ralentie; infatigable à la marche, il rôde de jour comme de nuit, franchit d'énormes distances sans avoir besoin de s'arrêter, lorsqu'il s'agit d'échapper au péril; en un mot , son robuste tempérament est approprié à sa vie de hasards, de privations, de meurtres et de brigandages.

Les fourrés les plus épais lui servent habituellement de retraite. Quand les forêts sont giboyeuses, il s'y confine et vit aux dépens des Cerfs, des Daims, des Chevreuils, et des jeunes Sangliers trop écartés de leurs mères pour pouvoir être secourus à temps. Quoiqu'il chasse le plus souvent pour son compte exclusif, dans certaines expéditions il s'associe à un autre Loup; les rôles alors sont partagés : l'un d'eux lève le gibier et le suit dans sa fuite précipitée; l'autre, caché en embuscade, le saisit au passage et l'étrangle; la curée se fait en commun, lestement.

Mais lorsque le gibier est peu abondant, et si le Loup n'a que des bois peu profonds pour s'abriter, il change de système, la nécessité le rend industrieux. Il passe la plus grande partie du jour à dormir dans son repaire et attend que la nuit soit venue pour se livrer à la maraude. Naturellement hardi, et non point poltron, comme le prétend Buffon, il ne s'expose pas à l'aventure dans les pays découverts et cultivés où sa témérité lui coûterait la vie; il s'entoure de précautions avant de sortir de la lisière du bois, met le nez au vent, interroge toutes les émanations qui lui arrivent, et lorsqu'il s'est bien assuré qu'il n'y a pour lui aucun danger immédiat, il entre en campagne, parcourt

les champs, se dirige vers les parcs à moutons et s*en approche, mais à pas comptés. En général, il ne fait irruption dans Tenclos qu'après avoir choisi sa victime ; pour peu que les Chiens ne soient pas sur le qui-vive, d'un bond il s*élance sur sa proie, remporte d'une seule traite et d'une telle vitesse, qu'il laisse, en un clin d'œil, Chiens et berger bien loin derrière lui.

Lorsque ses premiers essais de rapine lui ont réussi, il revient à la charge et se familiarise promptement avec la vie de forban. A mesure qu'il s'y perfectionne, il semble redoubler de prudence et de circonspection, n'attaque que sous le vent, afin que ses émanations et le bruit de ses pas n^arrivent pas à la proie, et ne donne l'assaut qu'avec la certitude du succès. Rarement il se laisse prendre aux pièges ; quand, par aventure, le traquenard l'a saisi par une patte, il n'hésite pas : d'un coup de dent, il coupe le membre prisonnier et reprend énergiquement sa liberté ; la douleur ne lui fait pas même pousser un gémissement. Il n'est pas facile de Tenipoisonner ; tout ce qui a passé par la main de l'homme lui est suspect; plutôt que de toucher à un cadavre dans lequel il flaire quelque perfidie, il endure stoïquement les angoisses de la faim; mais quand il peut l'assouvir, il oublie toute modération; on l'a vu maintes fois dévorer en sécurité la moitié d'un cheval dans un seul repas ; il est vrai, la faculté qu'il possède de se débarrasser promptement de ce qu'il a digéré et de rejeter encore, par vomissement, ce qui surcharge son estomac, le maintient en appétit perpétuel. Bête de carnage, les champs de bataille l'attirent, et il s'y rue avec orgie, déterre les corps mal enfouis, et prend tant de goût à cette nourriture afireuse, qu'une fois qu'il s'en est repu, il ne quitte plus lasuite des armées et devient alors extrêmement dangereux pour les traînards et les blessés. A la chair fraîche cependant il préfère la chair corrompue, comme le Chien ; aussi se nourrit-il de toutes les charognes qu'il peut trouver.

Le Loup, par instinct, fuit la société de l'homme; mais, avec Tâge, et instruit par l'expérience, il devient de plus en plus audacieux, s'approche des habitations, et si les Chiens ne donnent pas l'éveil, il entre dans les fermes, pénètre dans les bergeries et y commet d'épouvantables massacres : il y étrangle tout, et après avoir mis tout à mort, il emporte un mouton et le mange, revient ensuite en chercher d'autres qu'il cache dans le voisinage en les recouvrant de feuilles sèches ou de broussailles ; mais, chose bizarre, il est bien rare qu'il profite de ces réserves :

échappent-elles à sa mémoire ou craint-il, par réflexion, qu'elles ne lui attirent quelques coups de fusil? on Tignore; toujours estil que ces provisions, qui semblaient faites pour la mauvaise fortune, restent presque toujours inutilisées.

Le Loup pirate surtout la nuit. Quand il n'a pu, avant l'arrivée du jour, se retirer dans son fort accoutumé, il use de précautions pour déguiser sa présence. Sa marche, ordinairement libre et ferme, devient insidieuse, furtive; il se glisse derrière les haies, se coule dans les fossés, se tapit dans les creux, et se sert habilement des moindres mouvements de terrain pour aller se gîter incognito dans un buisson isolé où il se tient aux aguets, jusqu'à ce qu'il puisse gagner une retraite plus sûre. Est-il surpris dans cet asile improvisé? il demande son salut & la vitesse de ses jambes ; si les Chiens lui coupent le passage et parviennent à le cerner, il fait bien voir qu'il n'est ni lâche ni poltron, il se bat résolument, et lorsque le nombre l'accable, il meurt bravement, sans jeter un cri.

Dans les pays dégarnis de bois, les Loups qu'on voit en été ne sont que des Loups de passcige ; ils vivent alors comme ils peuvent, de Mulots, de Grenouilles, de Levrauts, de charognes et aussi de nids de Cailles et de Perdrix; le jour, ils se tiennent dans les blés, et, de là, font main basse, comme le Renard, sur toute volaille et sur tout jeune Chien qui s'approche trop près d'eux.

Dans les pays très-peuplés, les Loups ne sont jamais réunis en grand nombre; on ne rencontre le plus souvent que des individus isolés, la crainte de l'homme les oblige à se diviser. Mais ils ne sont pas naturellement solitaires, comme le croyait BufTon, ils vivent presque toujours en famille. Les grandes troupes de Loups ne sont fréquentes que dans les déserts du nord de l'Europe; elles existent aussi dans nos pays de montagnes, tels que les Cévennes, l'Aubrac, le Jura, les Vosges, etc., lorsque la neige couvre la terre et que la faim chasse les Loups hors des forêts. Traqués par cette terrible nécessité, toute prudence, toute crainte les abandonne: ils se répandent dans les plaines, pénètrent jusque dans les villages, étranglent les premiers animaux qui se montrent, et se jettent sur les femmes et les enfants; ils sont d'autant plus dangereux, qu'ils sont plus affamés et, par suite, plus sujets à la rage. On en a vu, par des brouillards épais et des neiges abondantes, s'attacher aux pas des voyageurs, épier l'instant favorable pour les assaillir et les suivre jusqu'aux portes de leurs habita-

lions; en temps ordinaire cependant, quand ils trouvent de quoi vivre, loin d'attaquer Thomme, ils s^enfuient à son aspect.

La Louve devient mère en hiver : elle porte pendant soixantetrois jours, prépare son nid dans l'endroit le plus secret, le garnit de mousse, s'arrache les poils du ventre pour rendre la couchette plus douce, et met bas. en mars ou en avril, trois ou quatre petits, si elle est jeune, et de cinq & neuf, si elle est âgée; jamais, dit-on, il n'y en a moins de trois dans une portée ; ils naissent les yeux fermés. Dans les premiers temps, la Louve ne les quitte pas, le mâle lui apporte sa nourriture. L'allaitement dure environ deux mois, mais déjà à quatre ou cinq semaines les Louveteaux commencent à se nourrir de chair fraîche ; les père et mère la leur dégorgent à demi mâchée, et tandis que l'un d'eux s'acquitte de cette fonction, l'autre veille à la sûreté de la progéniture en faisant sentinelle aux environs. A mesure que les petits se fortifient, des animaux vivants, tels que Mulots, Volailles, Perdrix, Levrauts, remplacent la viande morte ; leur instinct sanguinaire se dénote dès le jeune âge : ils jouent d'abord avec leur gibier, puis l'étranglent, la mère le dépèce en morceaux qu'elle distribue à chacun d'eux. Jusqu'à deux mois, ils ne sortent pas du nid; au bout de ce temps, la Louve leur apprend à la suivre, les mène boire, leur enseigne à se cacher en cas d'alerte et les ramène au gîte. Cette éducation, pleine de sollicitude, se continue tant qu'Us ne sont pas en état de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Pendant ce temps, rien n'égale l'ardeur de la mère à les défendre, elle brave tout pour les sauver du danger; les lui a-t-on enlevés, elle risque sa vie pour les reprendre, poursuit le ravisseur, et lui sauterait, furieuse, à la gorge, s'il ne se hâtait d'en abandonner quelques-uns sur sa route : elle les emporte l'un après l'autre dans sa gueule et court les cacher dans les bois. Grâce à la nourriture abondante qu'ils reçoivent, leur développement est prompt. C'est aussi le temps où les Loups causent le plus de ravages; les couples chassent alors de concert; la Louve attaque avec audace ; elle se présente la première aux Chiens, les éloigne en se faisant donner la chasse ; pendant qu'ils sont ainsi occupés, le mâle, aux aguets, escalade le parc que le berger seul est impuissant à défendre, étrangle une brebis et se sauve avec son butin : cette ruse de guerre se répète plus d'une fois. Vient enfln le moment où toute la lignée est assez forte pour exploiter elle-même le pays ; vers neuf mois, les père et mère les chassent de

leur domicile ; ils s'éloignent de leurs parents, pour lesquels ils ne sont plus que des étrangers incommodes, qui leur rendraient les vivres plus rares et plus difficiles; mais les Louvards expulsés restent encore unis entre eux pendant six ou huit mois ; ce n'est qu'au moment de fonder, à leur tour, de nouvelles familles, qu'ils se séparent définitivement les uns des autres.

Le Loup vit une vingtaine d'années. Pris jeune, il est susceptible d'une sorte d'éducation ; jusqu'à dix-huit ou vingt mois, il fait bon ménage avec ses compagnons de captivité, se montre assez docile et môme caressant vis-à-vis de ceux qui le soignent; mais à peine a-t-il complété sa deuxième année, que son naturel sauvage se réveille et que ses instincts sanguinaires reprennent tout à coup le dessus : on le voit se jeter, sans provocation, sur les bêtes qui l'approchent, les attaquer sournoisement, les mettre à mort sans y être excité par la faim, et, finalement, chercher à recouvrer sa liberté; aussi est-il nécessaire de l'enchaîner étroitement pour l'empêcher de s'enfuir et d'être nuisible ou dangereux.

La présence d'une famille de Loups dans un canton est toujours plus ou moins fatale aux troupeaux, car ces Carnassiers ont assez d'intelligence pour calculer leurs expéditions d'après les habitudes du bétail. Au printemps, ils rôdent, de grand matin, à travers champs pour tâcher de surprendre quelque bête isolée; en été, ils méditent leurs coups de main, cachés dans les hautes moissons ; l'hiver, leur tactique est différente. A cette époque, les guérets, à peu près nus, ne leur offrant plus d'abris, et les troupeaux restant presque constamment à l'étable, les Loups se répandent, la nuit, autour des villages, dans l'espoir de trouver quelque bête morte, et sont prêts à faire irruption dans les métairies mal fermées. A mesure que la saison se fait plus rigoureuse, ils deviennent plus entreprenants; lorsque la terre est couverte de neige, la faim les réunit en troupes, ils errent à l'aventure, sèment partout la terreur et se jettent sur tout ce qu'ils ren contrent; c'est alors surtout qu'on s'organise pour les détruire; les moyens les plus usités consistent à leur faire la chasse avec des chiens courants, et à les tirer à l'affût ou en battue.

On quête les Loups depuis l'automne jusqu'à la fin de l'hiver. D'octobre à décembre, ils habitent les grands fonds et se rencontrent également dans les buissons; comme ils ne sont pas encore très-affamés, ils sont faciles à détourner ; il n'en va pas de même en janvier, époque à laquelle ils commencent à ligner: ils sont constamment sur pied, et se montrent souvent plusieurs

ensemble; les Chiens donnent alors à tort et à travers et sont sujets à les manquer pour vouloir les courre tous à la fois.

La chasse avec les Chiens courants exige un équipage spécial, composé de Limiers vigoureux, hardis et alertes; le Loup, en effet, ne manque jamais d'haleine, et ses jambes infatigables peuvent le porter pendant la même journée à plus de soixante kilomètres du point d*attaque, lorsqu'il trouve, chemin faisant, de quoi étancher sa soif. Dès qu'il se sent poursuivi sérieusement, il se lance à fond de train, pique droit devant lui, ce qui ne l'empêche pas quelquefois de mettre encore par ses refuites la meute en défaut; en général cependant le Loup ne fait de retour que lorsqu'il commence à faiblir après avoir été blessé : c'est, du reste, un des fauves les plus difficiles à forcer, môme avec d'excellents Limiers, parce que peu de Chiens sont capables de tenir contre ses courses eflTrénées.

L'affût demande beaucoup de patience, et ne réussit pas toujours, quelques précautions que l'on prenne, car les Loups, extrêmement méfiants, sentent le chasseur de fort loin, et son ombre seule les fait fuir. Toutefois, quand ils ont donné sur une charogne et qu'ils ne l'ont pas entièrement dévorée dans un seul repas, ils ont coutume de revenir, la nuit suivante, achever le reste : on profite du moment où ils sont le plus acharnés à la curée pour les tirer à bonne distance.

A défaut de charogne, on peut se servir, en guise d'appât, d'une bête morte récemment qu'on fait traîner autour des lieux fréquentés par ces animaux. On sait qu'ils attendent d'ordinaire la nuit pour se mettre en quête de vivres. Le vieux Loup arrive rarement le premier à l'appât; presque toujours il y est devancé par des Louvards sans expérience, et partant moins défiants; mais à peine la bête d'âge se montre-t-elle, que les autres lui cèdent la place et ne reviennent qu'après son départ. Trop prudent pour approcher de prime-saut de la proie, le vieux Loup se met d'abord aux écoutes, il regarde de tous côtés, avance, recule, revient ensuite sur ses pas, donne, en courant, deux ou trois coups de dents, et recommence à diverses reprises ce manège, arrachant, chaque fois à reculons, des lambeaux de chair : le chasseur embusqué choisit ce moment pour lui loger une balle dans la tête ou dans les flancs.

Mais, de tous les moyens employés pour se défaire des Loups, la battue est celui qui donne les meilleurs résultats. Dans ce but, on réunit le plus de monde possible, on cerne l'enceinte où les

Loups sont rembuchés ; les tireurs se postent, à bon vent, le long des chemins et dans les sentiers qui bordent la forêt, et lorsque chacun est en place, les traqueurs, armés de bâtons, d'épieux, de fourches, entrent sous bois avec les Chiens qu'on découplé : ils se mettent sur une même ligne, à une certaine distance les uns des autres, et, à un signal donné, tous s'ébranlent et marchent devant eux en poussant de grands cris. Effrayés de ces clameurs qui ne cessent pas, les Loups prennent la fuite en se dirigeant vers la lisière des bois pour gagner la campagne; aussitôt qu'ils y paraissent, chaque tireur, & portée, les salue de ses deux coups de fusil : pour peu que les chasseurs soient habitués à ces battues, qu'ils gardent leur sang-froid et visent juste, toujours un certain nombre de Loups tombent sous leurs balles : le pays, pendant un certain temps, se trouve débarrassé de ces dangereux animaux.

Le Renard (Canis vulpes) est un des animaux les plus fins et les plus rusés contre lesquels nous ayons à défendre notre gibier et nos volailles. S'il n'a pas la violence hardie du Loup, s'il n'attaque pas, comme lui, à force ouverte, il déploie plus d'adresse dans ses rapines et se montre plus ingénieux et plus varié dans ses ressources; il prend habilement son temps, prépare ses expéditions, dissimule sa marche, rampe, se glisse, se faufile, s'arme d'une patience à toute épreuve, et, à force de prudence, arrive presque toujours à son but; aussi son existence est-elle moins précaire que celle du Loup et fait-il moins souvent diète. Avec plus de légèreté et de souplesse, quoique aussi dur à la fatigue, il veille mieux à sa conservation ; il ne se fie pas exclusivement à la rapidité de ses jambes pour échapper au danger, il va chercher encore sa sécurité au fond d'une retraite d*où il n'est pas facile de le déloger. Le soin qu'il apporte dans le choix de son domicile et l'art avec lequel il en dérobe l'entrée, le rendent, sous le rapport de l'intelligence, très-supérieur au Loup, vagabond à qui il faut toujours le grand air et que son indépendance sauvage livre à tous les hasards de la vie errante.

Avant de s'établir à poste fixe, le Renard commence par explorer la contrée et prendre connaissance de tout ce qui l'environne. Il affectionne particulièrement les bois à proximité des

villages dont on entend les coqs chanter ; mais cette agréable musique ne suffit pas pour le décider; sa prudence méticuleuse veut être renseignée à fond ; il a besoin de savoir où sont les hameaux du voisinage, quelles maisons sont isolées, de quelles fermes partent les aboiements des Chiens, le mouvement ou le repos qui règne autour de lui, quels sont enfin les taillis, les haies, les cavités propres à favoriser son évasion en cas de péril : celte revue topographique terminée, son plan arrêté, il se met à l'œuvre. Le plus souvent il creuse son terrier dans un endroit

Fig. 34. Renard en embuscade.

isolé et d'un abord difficile, par exemple entre les racines d'un gros arbre ou dans les fentes d'un rocher; une seule galerie le compose, mais c'est un étroit défilé, et plusieurs issues y aboutissent. Quelquefois, pour s'éviter un pénible travail, il s'empare d'un trou de Lapin ou de Blaireau, le nettoie, l'agrandit et s'y loge ; il met aussi à profit les vieux terriers abandonnés de Renards. Timide, défiant, et partant très-soupçonneux, tout objet qu'il aperçoit pour la première fois le trouble; il n'a plus de tranquillité qu'il ne sache à quoi s'en tenir sur son compte; il en fait le tour par de longs circuits, s'en approche peu à peu, à pas

lents, Texamine sous toutes les faces, et ne s'en fie qu'à sa propre expérience pour se rassurer; pour peu que ses craintes subsistent, il va demander son repos à une autre retraite, qu'il étudie et visite scrupuleusement, comme la précédente, avant de s'y fixer. Le Renard ne sort guère de son terrier pendant le jour, il y dort et d'un sommeil profond tant que le soleil est à l'horizon ; le crépuscule lui rend le mouvement, il va et vient, circule et

Fig. 25. Renard au gîte.

rôde toute la nuit: c'est le temps ordinaire de sa maraude. Ses yeux, comme ceux du Chat, sont organisés pour voir au milieu des ténèbres ; dans l'obscurité, sa pupille se dilate considérablement et devient circulaire, tandis qu'à la lumière du jour elle se rétrécit et ne présente plus qu'une fente étroite.

Peu d'animaux sont aussi déprédateurs que le Renard ; en peu de temps il dévaste une garenne, éclaircit les Levrauts d'un pays, détruit une foule de Cailles, de Perdrix, et, si les Chiens ne font bonne garde, dépeuple les poulaillers : c'est un braconnier de la

pire espèce, contre lequel tous les moyens de répression ne sau^ raient être trop prodigués. Conduit par son odorat plus encore que par sa vue, il chasse à la façon qui lui est propre, s'approche cauteleusement, sans bruit, du gibier, ou bien l'attend en embuscade, tapi derrière une touffe d'herbe ou un arbrisseau (Qg. 24). Rarement il se laisse emportera suivre une béte fuyante, il préfère arriver près d'elle en tapinois, la surprendre au milieu de son sommeil, au gtte ou sur son nid, et la faire passer en silence de vie à trépas : le meurtre, de la sorte, est plus sûr, plus multiplié, plus profitable; du reste, il a plus d'un tour au fond de son sac, et sa tactique savante révèle le flibustier consommé. Pour chaque espèce de gibier il emploie un stratagème spécial. Habitant des bois, ainsi que le Lapin, il connaît tous les us et coutumes de son voisin, observe ses passages, épie son retour et le happe au moment où, venant de faire sa cour à l'aurore, Jean Lapin rentre à son logis. Au temps des nids, il parcourt la plaine, le nez au vent, et détruit une quantité de Cailles, d'Alouettes, de Perdrix, en surprenant les mères sur leurs œufs. Quand il jouit d'une sécurité complète, il chasse à courre les Levrauts et donne alors de la voix comme les Chiens; son glapissement ordinaire consiste en une série de petits aboiements précipités qui se terminent par un éclat analogue au cri du Paon. Un Lièvre est-il lancé par des chasseurs, il se met de la partie, attend le fuyard au passage, et, dès qu'il le sent à portée, lui saute lestement dessus et l'emporte à son terrier ; toute pièce blessée que le Chien n'a pas sentie et rapportée à son maître, est à peu près sûre de tomber sous sa dent. Lorsqu'il a éventé des Perdrix, il rampe le long des sillons, se dissimule derrière les moindres abris, et glisse d'une marche si légère, qu'à peine les herbes sontelles courbées ; le plus souvent il est sur le gibier avant d'avoir été aperçu. Si la compagnie s'envole avant qu'il l'ait jointe, il remarque attentivement sa direction, prend sa course, arrive à la remise presque aussitôt qu'elle et se met à louvoyer : comme il lui a déjà donné l'éveil, celle-ci ne se laisse pas aussi facilement surprendre et se tient aux écoutes ; le Renard alors se démasque et la fait partir de nouveau. Son jeu est facile à deviner, il veut la fatiguer par des volées successives, certain qu'à la longue la compagnie se divisera. Ce qu'il avait espéré se réalise ; les Perdrix se séparent ; il laisse le gros de la troupe aller où bon lui semble, s'attache exclusivement à une Perdrix isolée de la bande et la relance jusqu'à ce que la malheureuse, épuisée de fatigue,

tombe dans quelque regain pour s'abriter et réparer ses forces ; en deux temps, le bandit est à ses trousses et Ta bientôt achevée.

C'est par une autre stratégie qu'il fait la guerre à la volaille. Le fort et le faible de chaque exploitation lui étant connus, il sail par quelle brèche on peut avoir accès dans la ferme où dorment les Poules. Par une nuit obscure, il franchit la muraille ou l'enclos, pénètre dans le poulailler, y met tout à sac, sans perdre un instant, emporte chaque pièce, les cache sous la mousse, parmi des broussailles, dans les haies, et recommence ses voyages meurtriers, jusqu'à ce que l'arrivée du jour lui dise qu'il est temps de décamper : c'est à peu près la même manière de pirater que le Loup, mais avec cette différence capitale, que le Renard ne renonce nullement à ses réserves ; il sait parfaitement les retrouver et ne manque jamais d'en faire son profit.

Les amateurs de pipée ne sont pas heureux avec lui. Debout bien avant l'aube, comme tout chasseur qui sait son métier, il a bien soin de visiter les collets avant leurs légitimes propriétaires, décroche les Grives, les Merles et les autres écervelés qui se sont laissé prendre à l'appât, et regagne son manoir chargé de ces dépouilles opimes qu'il échelonne, de distance en distance, pour les utiliser au besoin : le rusé compère montre ainsi qu'il n'est pas seulement bon chasseur, mais encore ménager prudent. Il aime à épier les oiseaux à la lisière des bois, couché à plat ventre, l'oreille tendue et les yeux braqués sur tout ce qui fait mine d'approcher ; mais la gent emplumée est sur ses gardes, elle sait à qui elle a affaire ; les Geais, les Merles, les Mésanges signalent le larron aussitôt qu'ils le découvrent, et le poursuivent, du haut des arbres, de leurs cris d'avertissement. Dans les temps de disette, le Renard fait de nécessité vertu, il se contente de Taupes, de Mulots, de Grenouilles et même de Sauterelles et de Hannetons : c'est le seul service qu'il nous rende ; il ne touche pas aux bétes mortes.

Son goût bien prononcé pour le gibier lui joue parfois de mauvais tours; il donne aisément dans les pièges quand il est jeune ; mais lorsqu'il en a fait l'expérience, qu'il y a laissé du poil ou quelque autre chose de plus précieux, il en garde une impression qui ne s'efface plus de sa mémoire, il résiste aux plus fortes tentations plutôt que d'affronter derechef les engins; c'est par d'autres moyens qu'il faut l'attaquer, car son horreur pour les pièges est désormais si profonde, que, lorsqu'il s'en voit environné, il prend son canton en dégoût, et va chercher fortune dans un pays moins insidieux.

La femelle porte pendant deux mois ; près de mettre bas, elle prépare son nid avec des feuilles et du foin, produit de cinq à huitpetits qui viennent au jour couverts de poils et les yeux fermés. Le père et la mère veillent avec beaucoup de sollicitude à leur entretien; ils les approvisionnent largement de volaille et de gibier (fig. 25), et, pendant tout le temps de leur éducation, s'oublient au point de se départir de leur prudence accoutumée; ils chassent souvent alors ensemble, même de jour, et poussent l'audace jusqu'à entrer en plein midi dans les fermes mal gardées, pour y dérober quelques Poules ou Canards, à la barbe des gens. Les Renardeaux quittent le terrier natal entre trois et quatre mois, abandonnés de leurs père et mère.

La chasse du Renard est fort amusante et se termine presque toujours par un dénoûment heureux, la mort de la bête. Les vieux Renards ont bien soin de se tenir prudemment hors de la portée du fusil, et Ton ne peut guère espérer les tirer qu'à l'affût ou en battue ; quand ils sont poursuivis avec ardeur par les Chiens, ils passent par les fourrés les plus épais et les plus inextricables ; si la meute s'y engage avec résolution, ils gagnent, à toutes jambes, la plaine après maintes randonnées et pointent longtemps sans reprendre haleine. Un des moyens les plus commodes pour les détruire, est de boucher, de grand matin, les terriers ; après s'être posté, on découple les chiens; ils sont bientôt sur la voie. Le Renard lancé n'a rien de plus pressé que de regagner son repaire ; au moment où il s'y présente, il essuie un premier coup derfeu; s'il a été manqué, il fuit de toute sa vitesse, décrit un grand détour et vient se faire tirer une seconde fois près de son terrier ; après cette double épreuve, il ne se soucie pas d'en tenter une troisième, il se sauve pour ne plus revenir ; de bons Lévriers parviennent facilement à le forcer, malgré les ressources de sa fuite, aussi habile que diversifiée. On peut encore s'en défaire, à coup sûr, en le traquant dans son propre terç rier. Lorsqu'on est certain qu'il y est renfermé, on fait entrer un Basset rompu à cet exercice. Pour peu que celui-ci soit de bonne race, il attaque hardiment l'animal; la lutte devient bientôt extrême entre les deux combattants ; on profite de leur acharnement pour défoncer le terrier dont toutes les gueules, bien entendu, ont été préalablement fermées ; arrivé à un certain point de la galerie, la pioche découvre le Renard aux abois, acculé dans un coin : prenez bien garde à ses morsures, elles sont dangereuses et cruelles ; on s'en préserve en lui serrant le cou avec

une fourche et en le muselant si on veut le prendre vivant, ou bien on le fusille à bout portant, comme un criminel.

Buflbn a dressé un piédestal au Chien, et il a eu raison; on ne saurait trop louer ce bon et fidèle animal qui nous rend tant de services et nous aime si franchement; mais, pour Texalter davantage, n'a-t-il pas, par un piquant contraste, trop déprécié le Chat? On serait tenté de le croire.

« Le Chat, dit-il dans son incomparable style, est un domestique infidèle, qu'on ne garde que par nécessité, pour l'opposer à un autre ennemi encore plus incommode et qu'on ne peut chasser. Quoique les Chats, quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers que Tàge augmente encore, et que l'éducation ne fait que masquer. De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, quand ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine; comme eux, ils savent couvrir leur marche, dissimuler leur dessein, épier les occasions, attendre, choisir l'instant de faire leur coup, se dérober ensuite au châtiment, fuir et demeurer éloignés jusqu'à ce qu'on les rappelle. Us prennent aisément des habitudes de société, mais jamais des mœurs. Ils n'ont que l'apparence de l'attachement; on le voit & leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques; ils ne regardent jamais en face la personne aimée; soit défiance ou fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu'elles leur font. Bien diiTérent de cet animal fidèle dont tous les sentiments se rapportent à la personne de son maître, le Chat parait ne sentir que pour soi, n'aimer que sous condition, et ne se prêter au commerce que pour en abuser. »

Certes, Tindignité du personnage est nettement formulée. Mais dans ce portrait où l'on sent un peu la fantaisie, Buflon semble n'avoir pas bien saisi le véritable caractère du Chat; il n'a voulu voir en lui qu'un domestique ou un vassal insoumis, et il l'a ' traité comme un malfaiteur de profession, sans lui tenir compte

de ses qualités naturelles : cette appréciation erronée Ta rendu injuste.

Il ne faut pas l'oublier, le Chat se prête, mais ne se donne pas complètement à Thomme; en se faisant volontairement son hôte, en acceptant le vivre et le couvert, il n'a nullement entendu renoncer à son indépendance; pour remplir sa mission et pour être équitablement jugé, il faut qu'il conserve sa liberté et même qu'il garde quelque chose de sa sauvagerie primitive : à cette condition seulement, il développera toute la puissance de son instinct. Le Chat qui dans les villes s'est accoutumé aux privilèges du comptoir et aux honneurs du salon, n'est plus que l'ombre de lui-même, un animal dégénéré, abâtardi par la civilisation; à son nez, à sa barbe, tout le peuple souriquois peut impunément prendre ses ébats; le sire est devenu trop fier pour abaisser sa dignité jusqu'à d'infimes Rongeurs. Parlez-moi plutôt du Chat de ferme, demi-rustre, demi-policé, toujours prêt à reprendre sa vie de nature, passant avec la même philosophie de la cuisine à la grange, et du grenier sur les toits; ni gras, ni efflanqué, plus près cependant de la maigreur qui tient sans cesse l'appétit en éveil, le jarret dispos, rend souple, leste, alerte, et maintient un sage équilibre entre toutes les facultés vitales et intellectuelles : ce Chat est le vrai type en qui se reflète le génie de la race.

Comme la nature Ta richement doté! Quels crocs et quelles griffes! Ses molaires comprimées et tranchantes déchirent la chair presque aussi bien que ses longues canines (fig. 26). Ses ongles, rélractiles, ne risquent pas d'user leur pointe acérée; un ingénieux mécanisme les tient élevés au-dessus de terre pendant la marche, et les conserve dans une espèce de gaine qui les préserve de tout choc extérieur : au moment d'agir, ils se redressent soudain, et s'enfoncent profondément dans la proie pour la saisir et l'arrêter. Ses membres, doués d'une extrême flexibilité, ont la faculté de se débander conmie un ressort et de se projeter avec vigueur en avant. Ses pieds et ses mains, matelassés de pelotes élastiques et aréolaires, lui permettent de marcher sans faire le moindre bruit, et de se précipiter d'une grande hauteur sans se faire le plus petit mal; il n'en est pas de même lorsqu'on le jette d'un endroit élevé : le plus souvent il se blesse ou même il se tue dans sa chute»

Si l'odorat et le toucher n'ont rien chez lui d'extraordinaire, atténués qu'ils sont, l'un par la brièveté du nez et la faible ou-

verture des narines, Tautre par l'épaisse fourrure destinée à le défendre du froid, il s'en dédommage par Texcellence de Touïe et la perfection de la vue : son tympan, très-développé, à parois très-minces, saisit la moindre particule des sons que recueille la conque extérieure de l'oreille ; par la disposition spéciale de ses yeux rapprochés Tun de l'autre, le Chat est à la fois diurne et nocturne; sous Tinfluence d'une vive lumière, sa pupille, il est vrai, se contracte en fente linéaire, mais dans l'obscurité elle se dilate considérablement, devient large et ronde; aussi la nuit n'a-t-elle, pour ainsi dire, pas de ténèbres pour les Chats, leurs yeux, jaunes ou verts, y brillent comme deux escarboucles

Fig. 26. Tête du Chat.

étincelantes : ils en profitent pour faire la guerre aux autres animaux.

Les mœurs du Chat, à tous les points de vue, méritent d'être étudiées.

Nul animal ne porte aussi loin le respect de sa personne et ne se montre plus difficile sur les soins de propreté. Il n'a pas moins horreur de la boue que de l'eau. Sa robe l'occupe sans cesse, il n'y souffre aucune souillure; à chaque instant, il passe sa langue raboteuse sur toutes les parties de son corps, arrange, lustre et polit son poil, essuie avec soin ses moustaches chaque fois qu'il vient de manger, et se sert de la paume de sa main humectée de salive pour faire la toilette de son cou et de sa tète; on sait avec quelle pudique circonspection il se met à l'écart pour faire ses 01x1 ures, et quelle précaution il prend pour en cacher la trace en les recouvrant de cendre ou de terre.

Tout coureur de gouttières qu'il soit, la vie sédentaire auprès du foyer domestique a ses affections quandil se livre au farniente; il reste volontiers des heures entières blotti dans l'âtre et si près du feu, qu'il y roussit souvent ses poils; les jeunes Chats sur-

tout ne le quittent guère en hiver; on les y voit en famille, dormant côte à côte des père et mère, entrelacés les uns dans les autres et occupant toujours la place d'honneur, c'est-à-dire la plus chaude. La domesticité les rend frileux; peut-être aussi aiment-ils naturellement la chaleur, car ils s'étendent voluptueusement au soleil, même en plein été, et s'en imbibent avec délices; à l'état sauvage, au contraire, ils résistent parfaitement au froid, sans doute parce que, étant forcés de gagner leur vie à la pointe de l'épée, il leur faut, ainsi que les pauvres gens, s'échauffer par l'exercice et se faire un tempérament à tout braver. C'est bien à tort qu'on a accusé le Chat d'indifférence pour le

Fig. 37. Chat domestique.

lieu où il a pris naissance : des faits nombreux prouvent le contraire. Quand le logis lui offre le couvert régulièrement mis, et qu'il y a été traité en ami de la maison, il n'est pas aussi ingrat qu'on veut bien le dire, et n'est point insensible aux peines de l'exil ou de l'émigration; on en a vu déserter de confortables demeures pour revenir à leur humble gîte natal : n'est-ce pas là un certiflcat de bon goût, sinon de bon cœur? D'autres, enfermés dans un sac, au fond d'une voiture, et lâchés, à plusieurs kilomètres du point de départ, sur une route qu'ils n'avaient jamais parcourue, n*ont pas hésité à franchir haies, champs et fossés pour surprendre, par leur retour inattendu, ceux qui avaient voulu traîtreusement les perdre : par quel talisman retrouvent-ils leur chemin? Nul n'a su encore le découvrir; à

cet égard, leur flair ou leur instinct égale celui du Chien luimême.

Et ce n'est pas la seule bonne note à enregistrer à leur profit. Ils ont généralement bon caractère, ne se jalousent pas entre eux et mangent fraternellement à la même gamelle, sans disputes, ni coups de griffes; demandez donc la même tolérance au Chien! A peine celui-ci souffre-t-il son propre maître quand il est à table; qu'un autre Chien fasse mine d'approcher lorsqu'il prend sa lippée, un sourd grondement, avant-coureur de Forage, témoigne d'abord de son mécontentement; puis un murmure plus ^accentué se fait entendre ; bientôt la bataille éclate furieuse, et tout cela pour un os à demi rongé! Chacun chez soi, chacun jpour soi, telle est la devise du Chien en train de manger; le Chat se montre plus désintéressé et plus libéral.

La réputation qu'on lui a faite d'être hargneux, traître et mé- •chant, n'est pas fondée. Il ne faut rien moins que la famine et une longue série de mauvais traitements pour le faire sortir de ses habitudes pacifiques ; dans ce cas, à bout de misères, il se fait bandit pour ne pas mourir de faim et ne point périr sous les •coups. Lorsque le malheur ne Ta point aigri, il est plein de mansuétude Que n'endure-t-il pas avec stoïcisme des caprices de l'enfance ! Il se laisse tirer la moustache et porter sens dessus dessous, la tête en bas; le moindre bambin de la maison le tourne et le retourne dans tous les sens, lui arrache des poignées de poils et lui tire la queue sans qu'il cesse, pour cela, de faire patte de velours. Si par hasard il égratigne, c'est que, serré à outrance, il est près de suffoquer, ou que des caresses trop multipliées ont surexcité son système nerveux si irritable : l'excuse d'un mouvement irréfléchi, et non perfide, est tout entière dans Textrôme douleur qu'il éprouve et dont il n'est pas le maître ; la griffe sort alors de s^on étui ; la plupart du temps •elle s'arrête à l'épiderme et les dents restent inoffensives : n'est-il pas d'ailleurs dans le cas de légitime défense?

Soit appréhension ou répulsion instinctive, le Chat est respecté ■de presque tous les animaux ; le Chien seul en veut à sa peau, mais il est bien rare qu'il puisse l'entamer. Quand le félin voit venir son ennemi, prudemment il décampe ; assailli & l'improviste, il crache d'affreux jurons à la face de son adversaire et s'apprête à lui sauter aux yeux s'il essaye d'avancer ; pendant ce temps, la fuite est toujours au bout de sa pensée ; s'il ne peut l'effectuer, il fait bravement volte-face et défend ses approches

avec l'énergie du désespoir. Dans cette extrémité, sa colère est vraiment belle à voir : le dos fortement courbé, hissé sur ses jambes, l'oreille couchée à plat, le poil hérissé et les yeux pleins de fureur, il attend de pied ferme l'assaut. Gare au téméraire qui s'y risque ! son nez griffe et ensanglanté le dégoûte promplement d'une seconde attaque ; l'ennemi ainsi repoussé, le Chat, en habile stratégiste, court se jeter, à corps perdu, dans le soupirail d'une cave, ou saule sur un mur : sa bravoure et son agilité cette fois l'ont sauvé du danger.

Au contact de l'engeance humaine, les Chats ont pris certaines habitudes qu'on ne retrouve pas dans Tespèce sauvage : ils sont curieux, sensuels et gourmands. Tout d'abord, ils veulent tout voir et se rendre compte de tout. La sonnette se fait-elle entendre, ils accourent, examinent entrants et sortants, et souvent leur font un bout de conduite. Une porte est-elle entre-bâillée, ils y allongent leur museau, flairent la pièce, l'inspectent du regard sur toutes ses faces et ne se retirent qu'après avoir complété leurs observations. Même manège s'il y a du bruit dans la rue; les voilà aussitôt à la fenêtre, ils passent en revue chaque promeneur et profitent de l'occasion pour jeter un coup d'œil sur la maison du voisin ; en deux temps, ils sautent chez lui : hors la saison fiévreuse du printemps, leurs courses effrénées à travers les gouttières ont pour cause principale le démon de la curiosité. Sensibles comme les femmes à l'attrait des odeurs, les parfums les plongent dans une véritable ivresse; quelques plantes à odeur forte, telles que le nepeta calaria^ le teucrium mat^um et certaines valérianes ont le privilège de les attirer ; ils les sentent de loin, passent et repassent à côté d'elles, les frôlent avec délices, et finissent par se rouler dessus avec frénésie.

Le plaisir qu'ils éprouvent bur les lits élastiques, sur les coussins, les tapis épais et les meubles finement capitonnés, n^est pas douteux ; ils le témoignent en y faisant leurs griffes, en d'autres termes, en écartant largement leurs doigts, en posant et en relevant tour à tour leurs pattes de devant, comme s'ils voulaient piétiner les tissus et en savourer le moelleux.

Rien qu'à voir le Chat déguster une liqueur sucrée, on devine les jouissances intimes qu'il y puise. « Tout son organisme, comme le dit si bien Gratiolet, est pénétré de plaisir ; il se ramasse sur lui-même, il fait le gros dos, il frémit voluptueusement; sa tête se retire doucement entre ses deux épaules ; on dirait qu'il cherche à oublier le monde, désormais indifférent

pour lui : il s'est fait odeur, il s'est fait saveur, et il se renferme en lui-même avec une componction toute significative. » Les petits Chats, particulièrement, sont sujets à ce péché mignon.

Lorsqu'ils songent à prendre épouse, messieurs les Chats publient leurs bans à son de trompe, par d'effroyables clameurs; tous les matous du voisinage de se mettre aussitôt en campagne; pendant dix ou douze jours, l'air est rempli de leurs affreux miaulements ; ils arpentent, au pas de course, les toits les plus escarpés, se battent sans trêve ni merci, et, par leur sabbat infernal, empêchent tout un quartier de fermer l'œil.

La Chatte porte de cinquante-cinq à cinquante-six jours; elle fait son nid au fond des greniers, dans l'endroit le plus obscur et le plus secret, de peur du mâle, assez sujet à dévorer sa progéniture. Chaque portée est ordinairement de quatre à six petits; ils viennent au monde les yeux fermés, montrant à peine d'oreilles ; mais, vers le neuvième jour, leurs yeux s'ouvrent et la conque externe de l'oreille perce et se redresse. Nulle mère n'est plus remplie de tendresse et de soins que la Chatte pour ses petits. Après les avoir nourris de son lait pendant quelques semaines, elle se met à chasser pour eux avec une activité étonnante ; plusieurs fois par jour elle leur apporte des Souris, des Mulots, des petits oiseaux, et les habitue, de bonne heure, à manger de la chair; à ce régime, ils se fortifient rapidement. Sa sollicitude semble augmenter à mesure qu'ils croissent. Dès qu'ils commencent à marcher, elle les accompagne partout, les rallie autour d'elle par de doux petits cris, et ne cesse de les appeler ainsi jusqu'à ce qu'elle en soit entourée. Quand on lui enlève un de ses nourrissons, inquiète, éperdue, elle furète partout, le réclame pendant plusieurs jours par des miaulements de désespoir et ne se console de sa perte qu'en redoublant de tendresse vis-à-vis de ceux qu'on lui a laissés. La maternité la rend courageuse au delà de toute expression. Non-seulement elle ne craint plus le Chien qui menace sa lignée, mais elle va au-devant de lui, lui montre ses griffes et ses dents, et s'il fait un pas, lui saute, furieuse, au visage; ce n'est pas tout : elle le harcèle jusqu'à ce qu'il ait déguerpi. Revenant ensuite auprès de ses petits que la peur a dispersés deci, delà, elle les rassemble autour d'elle, et, heureuse de les retrouver sains et saufs, elle leur prodigue mille caresses, les lèche, les serre entre ses pattes, et, finalement, les invite à téter (fig. 27).

Les Chattes ne sont pas seulement dévouées à leur propre li-

gnéBy il en est qui nourrissent de leur lait de petits Chiens, des Lapereaux^ des Écureuils, etc. ; on en a vu adopter quelquefois les enfants d'autres Chattes qu'elles croyaient orphelins; Dupont de Nemours raconte, à ce sujet, une anecdote touchante dont tout cœur de mère serait ému. « J'avais deux Chattes, dit ce philanthrope un peu rêveur. Tune mère de l'autre. La mère avait mis bas le jour précédent; on ne lui avait ôté aucun de ses petits. La jeune étant à sa première portée, eut un accouchement très-pénible ; elle perdit la connaissance et le mouvement à son dernier petit; la mère tournait et retournait autour d'elle, essayant de la soulever, lui prodiguant tous les mots de tendresse, qui chez elles sont très -multipliés, des mères aux enfants. Voyant, à la fin, que les soins qu'elle prenait pour sa fille étaient superflus, elle s'occupa, en digne grand'mère, des petits, qui rampaient sur le parquet, comme de pauvres orphelins ; elle les lécha et les porta, l'un après l'autre, au lit de ses propres enfants pour leur partager son lait.

« Une bonne heure après, la jeune Chatte reprit ses sens, chercha ses petits, les trouva tétant sa mère. La joie fut extrême des deux parts, les expressions d'amitié et de reconnaissance sans nombre et singulièrement touchantes. Les deux mères s'étabHrent dans le même panier : tant que dura l'éducation, elles ne le quittèrent jamais que l'une après l'autre, nourrirent, caressèrent, gardèrent ensuite indistinctement les sept petits Chats, dont trois étaient à la fille et quatre à la grand'mère : notre espèce eût-elle fait mieux ? »

Fêtés et choyés pendant leur première enfance, les jeunes Chats ne sont pas pressés de quitter leur bonne mère ; dès qu'ils sont un peu forts, le mâle, à son tour, vient prendre part à leur éducation, il leur apporte de la chair fraîche, et se montre aussi bon père que ses intentions étaient féroces au moment de leur naissance. Pendant toute cette période, l'union de la famille est exemplaire. Tandis que le père et la mère, gravement accroupis dans un coin de la cheminée, sommeillent ou font semblant de dormir, les jeunes espiègles ont bien soin de ne pas les laisser rêver tout à leur aise ; leur sève surabondante a besoin de s'épancher ; ils sautent, ils gambadent, se poursuivent entre eux, et, au plus fort de leur entrain, ils convient les grands parents à s'associer à leurs jeux ; afin de les y décider plus vite, ils les lèchent à outrance, grimpent sur leur corps, mordillent leur longue queue frétillante, et, de guerre lasse, les tirent de leur

somnolence paresseuse en les entraînant dans leurs parties enfantines.

A cet âge, le jeune Chat est la grâce môme ; rien de plus gai, de plus vif, de plus joli ; le spirituel historiographe des Chats, Champfleury, en a tracé, d'après nature, un charmant portrait. « C'est, dit-il, la joie de la maison ; la comédie s'y donne par un acteur incomparable. Son théâtre toujours prêt, l'appartement, n'a besoin que de peu d'accessoires : un chiffon de papier, un bout de fil, une pelote, une plume, c'en est assez pour accomplir des prodiges de clownerie. Tout ce qui s'agite devient pour lui un sujet de badinage ; il s'amuse du premier objet venu, et faute de jouets, il trouve en lui-même le moyen d'épanouir sa folle gaieté ; la vie déborde en lui; il lui faut le mouvement, l'activité sans but. Même au repos, rien de plus amusant. Tout est malice et sainte nitouche dans le petit Chat accroupi, et fermant les yeux ; la tête penchée, comme accablée de sommeil, les yeux mourants, les pattes allongées, jusqu'au museau lui-même, semblent dire : ne me réveillez pas, je suis si heureux! Mais le voilà sur pied ; il faut le voir grimper le long d'un arbre ; il monte de branche en branche, toujours plus haut, comme s'il voulait se donner le spectacle d'un beau panorama. Où va-t-il? il n'en sait rien. 11 grimpe avec ardeur, nes'inquiétant pas si les branches s'amincissent : ce n'est que quand il pose la patte sur de frêles branches, qu'il commence à comprendre le danger d'aller toujours devant soi. Alors, plein d'angoisses, ne pouvant continuer sa route, n'osant reculer, le petit Chat pousse des miaulements à fendre l'âme, et si l'arbre sur lequel il est perché consterné, empêche, par son élévation, d'y appliquer une échelle pour tenter le sauvetage, ce sera avec d'infinies précautions et le cœur battant à rompre la poitrine, que le petit Chat se laissera couler le long des branches, en y enfonçant des griffes. »

Sous l'habile direction de père et mère vieillis dans le métier, les jeunes Chats ont bien vite appris tout ce qu'ils doivent savoir pour se lancer dans la vie. Intrépides explorateurs, ils se jettent, à l'aventure, tantôt dans la cave, tantôt dans le grenier, grimpent sur les toits, et, guidés par leur instinct, se mettent bientôt à l'affût, épiant Rats, Souris et petits oiseaux: en fort peu de temps, ils deviennent d'adroits chasseurs, aussi experts, dans cette guerre de patience et de ruse, que le Chien le mieux dressé. La chasse, en effet, est une des facultés dominantes du Chat, il s'y

livre avec passion et toujours avec profit; c'est dans cet exercice qu'il montre réellement tout ce qu'il est. Voyez-le guettant une Souris. Le bruit d'un imperceptible grignotement est arrivé à son oreille; le Rongeur n'est pas loin, se dit-il, ayons -en raison. Après avoir bien examiné tous les coins et recoins, et s'être bien assuré que le trou n'a qu'une seule issue, il se poste auprès, en silence. Immobile, les yeux presque fermés, n'ayant l'air de songer à rien, anéanti en quelque sorte, tant il est replié sur luimême, il attend le souriceau avec une patience qui tient du prodige. Il l'attendra, s'il le faut, des heures entières, sans bouger; mais à peine l'imprudent allonge-t-il le bout de son museau, d'un coup de griffe le Châtie saisit, l'étourdit ou l'assomme. Lorsque la victime tombe vivante entre ses pattes, le Chat se montre vraiment cruel et le digne émule du Tigre et de la Panthère, auxquels il tient de fort près. Il se fait un jouet de la Souris, la prend entre ses pattes, lui rend un instant de liberté, et au moment où la malheureuse tente de fuir, il la reprend de plus belle, lui fait sentir la pointe de ses griffes et l'abreuve d'angoisses ^vant de lui donner le coup de grâce. Les Chats de bonne maison, bien nourris, fleuris et gras, tuent, mais ne mangent pas les petits Rongeurs; fi donc! Les Chats de ferme, eux, habitués à la dure, et n'ayant pour toute nourriture que des mets rustiques, sont moins difficiles: ils vivent de leur butin. En tout temps, mais surtout lorsqu'ils ont des petits, ils font une chasse active aux Rats et aux Souris; sous ce rapport, ils nous rendent de véritables services en protégeant nos grains; on sait qu'il suffit de la présence d'un seul Chat dans une maison pour en éloigner les Rongeurs; malheureusement, leur instinct carnassier les envoie aussi à la poursuite du gibier, sans même en excepter les oiseaux chanteurs; adieu alors les musiciens de la feuillée. Rossignols, Pinsons, Fauvettes, Chardonnerets et autres diletlanti : leurs nids sont ravagés juste au moment où les petits commençaient à prendre plume : les bosquets attristés n'ont plus dès-lors d'autre poésie que le silence. Bien pis encore font les Chats quand la misère les chasse du logis: ils deviennent rôdeurs et braconniers effrénés, s'embusquent dans les buissons, se blottissent dans les blés, happent au passage les Levrauts, égorgent les Lapins et détruisent à la sourdine une quantité de nids de Perdrix, de Cailles, et les mères souvent avec. Ce sont alors d'insignes malfaiteurs, d'autant plus dangereux, qu'ils excitent moins de soupçons, et qu'on les croit hon-

notes; leur crime est irrémissible, point de pitié pour eux! Tirez-leur, sans scrupule, deux coups de fusil plutôt qu'un! Lorsque la faim les a rendus chasseurs exira-murosj ils ne tardent pas à devenir misanthropes, et leurs mœurs bientôt ne diffèrent plus de celles du Chat sauvage proprement dit.

Ce dernier [Felis catus, fig. 28) a longtemps passé pour la souche de toutes nos variétés domestiques; il n'y aurait aucun doute à cet égard, tant leur ressemblance est grande, si l'espèce sauvage n'avait les pelotes charnues de la plante des pieds, les lèvres et le nez noirs, tandis que chez le Chat domestique ils sont habituellement roses : c'est pourquoi on a cherché à ce dernier une autre origine dans le Chat ganté d'Abyssinie. Quoi qu'il en

Fig . 38. Chat sauvage.

soit, le Chat sauvage, de taille plus forte, est gris jaunâtre avec de larges raies noires transversales sur le dos et les flancs; la queue est aussi annelée de noir. II vit solitaire dans les bois, se nourrit de tous les animaux incapables de se défendre, grimpe avec agilité sur les arbres, et niche dans les troncs creux. Lorsque les Chiens courants lui donnent la chasse, le Chat sauvage se fait battre et rebattre dans les fourrés, exactement comme le Renard; quand cet exercice forcé commence à le fatiguer, il s'élance sur un arbre et se tapit contre une maîtresse branche; du haut de cet asile, il regarde passer la troupe aboyante, et se rit de sa déconvenue ainsi que de tous les nez en l'air interrogeant le vent.

Le Chat sauvage était autrefois très-commun en France, mais heureusement il y est devenu fort rare; on ne le trouve plus que dans les grandes forêts; sa disparition totale ne serait pas une perte : demandez plutôt aux chasseurs I

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