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ORDRE DES DIPTÈRES

Les Cousins (Culex) semblent avoir été créés et mis au monde pour nous dresser à la patience. Ils pullulent à outrance dans les pays chauds et dans les climats humides ; au printemps, en été et à l'automne, on ne peut faire un pas, le matin et le soir, sans en faire lever d'effroyables légions qui vous poursuivent avec acharnement : c'est bien pis encore la nuit. Âvez-vous laissé vos fenêtres ouvertes, après le soleil couché, pour tâcher de respirer un peu d'air frais, des bandes entières envahissent vos appartements : adieu le repos; toute chair fraîche est criblée de cuisantes piqûres et ne sort de ce supplice que meurtrie, gonflée, défigurée; pour être condamné à l'insomnie, il n'est pas nécessaire que la troupe assassine soit nombreuse, il suffit qu e trois ou quatre Cousins se soient faufilés dans votre chambre , pour vous faire passer une nuit blanche; les maudits garnements vous harcèlent sans relâche de leur irritante musique, se rient de vos fureurs, boivent votre sang, et, pour comble d'injure.

Ayant sonné la charge, ils sonnent la victoire.

A part ces méfaits, ils ne sont point indignes d'attention; leurs mœurs ont un cachet d'originalité qui contre-balance leurs importunités; après tout, ils usent de leur droit à la vie : à nous de nous défendre contre leurs attaques. Le Cousin, observé à l'œil nu, n'ofTre rien qui le distingue des insectes les plus vulgaires. Son aspect estchétifet presque difforme; son corselet n'est qu'une grosse bosse et son ventre s'étend entre de grêles échasses d'une longueur démesurée. Ce portrait, à coup sûr, n'est pas flatteur ; mais prenez un microscope, vous aurez une tout autre idée du personnage. Voyez quels jolis panaches dé-

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corent sa tête, et comme ses yeux étincellent tour à tour du vert 4e l'émeraude, de la pourpre du rubis! Ses ail^ son encore Plus ornées; friables et transparentes comme du talc, elles sont fortifiées par des nervures ramifiées, se recouvrent 1 une 1 au^e et sont parsemées d'écaillés nombreuses qui simu ent de pittoresques arborisations : on dirait une série de feuillages brodés

, Fig. 252. Cousin t« de profll.

Fig. 251. Cousin vn de face.

ine

sur un fond tout pointillé, que borde une

cuirasse de même nature, hérissée de lo ie

«orps du Cousin comme la cotte de maill

moyen' âge. Mais c'est surtout dans son a senal de guerre, qu'il est admirable : ses

arnos

fig. «3. Tél. da Cousin. Fig. »4. TroDip. do Co»i».

appareils de chirurgie les plus ingénieux; Réaumur les a parfaitement décrites. Elles sont renfermées dans un fourreau; ce qu'on en voit au dehors n'est que l'étui des pièces destinées à percer notre peau et à sucer notre sang. « Cherchant, dit cet ; habile observateur, à me rendre compte de ce qui se passe pen-

dant que le Cousin nous pique, bien loin de vouloir le chasser ou le tuer, je n'avais d'autre crainte que de le troubler dans son opération. Plus d'une fois j'ai invité ces insectes à venir sur ma main; plus d'une fois je l'ai offerte à ceux qui volaient, la mettant tout doucement à leur portée; pendant ce temps, je tenais une loupe de l'autre main, pour m'aider à mieux voir le jeu de leur trompe. On croira sans peine que j'ai réussi à me faire piquer; je n'ai pourtant pas été piqué toujours, ni aussi souvent queje l'aurais voulu. Il y a plaisir, je vous assure, à voir le Cousin à l'œuvre, on oublie bien vite la légère blessure qu'il vous a faite sur la main, elle n'est ni très-douloureuse ni de longue durée. Un jour donc qu'un Cousin m'avait fait la grâce de se poser sur ma main, je suivis attentivement son manège; il faisait sortir de sa trompe une pointe très-fine et, avec son extrémité, il tûtaît successivement quatre ou cinq endroits de ma peau. Il sait apparemment choisir, le point le plus aisé à percer et celui audessous duquel se trouve un vaisseau sanguin où l'on peut puiser à souhait; une petite douleur vous avertit que son choix est fait; l'aiguillon s'introduit dans la peau par l'extrémité du bouton qui termine l'étui. Celui-ci, quoique solide, a une sorte de flexibilité, il se courbe à mesure que l'aiguillon pénètre dans la chair et s'y enfonce presque jusqu'à la garde. Il doit toujours rester tendu et droit, et être soutenu immédiatement au-dessus du bord du trou qui a été pratiqué : aussi l'étui ne fait-il que se courber; il devient d'abord un arc dont l'aiguillon est la corde^ son bouton reste constamment sur le bord du trou pour y maintenir un instrument très-délicat et l'empêcher de vaciller. A mesure que l'aiguillon pénètre, l'étui se courbe de plus en plus; il finit par prendre la figure d*un angle tellement aigu qu'il est plié en deux quand l'aiguillon s'est enfoncé aussi avant que possible, c'est-à-dire lorsque la tête du Cousin est près de toucher la peau (fig. 254). »

On n'est pas toujours averti de la présence du Cousin au moment même où il pique ; sa lancette est si fine, qu'elle est incapable par elle-même d'occasionner la plus petite sensation, et cependant elle ne laisse pas d'être cuisante; d'où vient donc l'impression désagréable qu'on ne tarde pas à éprouver? D'une cause bien simple, du liquide empoisonné que l'insecte dépose au fond de la plaie, à l'exemple des Guêpes et des Abeilles ; ce venin irrite les chairs et produit, selon la docte formule, roug-eur, tumeuri douleur; peut-être aussi, comme le pense Réau-

mur, a-t-il pour elTet de rendre notre sang plus fluide et plus appétissant : on sait que quelques gouttes d'alcali, ou tout bonnement un peu d'eau fraîche, calme promptement la douleur résultant de cette légère blessure, quand on a eu soin de l'agrandir et de la laver immédiatement après qu'elle a été infligée.

Ta n que le Cousin n'est pas troublé, il banquette à son aise, et reste à l'endroit où il s'est abattu. Au préalable, il a eu bien soin de vider son sac, afm de le mieux remplir; il charge, sans désemparer, son estomac et ses intestins de tout le sang qui peut s'y loger et gonfle à vue d'œil ; de flasque et terne qu'il était en se mettant à table, son ventre s'arrondit, se tend comme un ballon et prend une couleur rougeâtre parfaitement visible : une fois repu, il abandonne la place et s'envole.

Les Cousins sont des animaux à la fois nocturnes et crépusculaires; s'ils passent toute la nuit à voyager, ils gardent un repos à peu près absolu pendant la plus grande partie du jour, et se mettent à l'abri du soleil sur le revers des feuilles qui leur tiennent lieu de parasols; ils conservent la même place pendant plusieurs heures de suite, cependant ils n'y sont pas toujours immobiles. Cramponnés par l'extrémité de leurs paltes, Je reste de leur corps oscille tantôt de la proue à la poupe, taniôt de bdbord à tribord ; les jambes, à un moment donné, se plient et se redressent successivement, comme si elles éprouvaient des inquiétudes; quelquefois elles se contournent dans un sens, pour revenir presque aussitôt dans le sens contraire ; l'animal a l'air de jouer à la balançoire.

Avant d'être citoyens de l'air, les Cousins sont habitants des eaux; les mares, les étangs, toutes les eaux dormantes en fourmillent ; jamais on ne les trouve dans les rivières ni dans les ruisseaux tant soit peu fluents ; sous leur premier état, ils sont exclusivement aquatiques.

Les femelles près de pondre gagnent le bord des étangs, la première flaque d'eau venue, ou bien se posent sur quelques plantes flottant à la surface; elles s'y amarrent dressées sur leurs quatre pattes antérieures, les deux dernières restent libres. Le ventre touche à l'eau vers son extrémité, mais le dernier anneau émerge et se recourbe en crochet du côté du dos. Pour se délivrer, l'insecte a un problème délicat à résoudre; il faut que les œufs, en venant au dehors, soient perpendiculaires à la surface de l'eau et gardent leur équilibre, sous peine de naufrager : le Cousin croise ses deux dernières jambes ; le premier œuf est

appliqué dans l'angle intérieur qu'elles forment; un second, un troisième prennent place à la suite et ainsi des autres; comme ils sont enduits d'une substance visqueuse, ils s'accolent les uns aux autres, se maintiennent debout et présentent la figure d'un petit esquif, quand tout le paquet est déposé; une grande partie de la besogne est faite, mais ce n'est pas tout : il faut maintenant lancer le radeau ; le Cousin en vient aisément à bout. Ses jambes postérieures jusqu'ici étaient repliées en X à leur base, elles plongeaient légèrement dans l'eau, alourdies par la charge qu'elles avaient à soutenir; au fur et à mesure que les œufs défilent, leur support s'écarte de plus en plus; lorsque l'accouchement est tout à fait terminé, les deux pattes de derrière se rangent sur deux lignes parallèles, les œufs s'en séparent, et, maintenant, vogue la nacelle I

Pondre un œuf, le mettre en place avec l'extrémité de son ventre, est pour le Cousin l'affaire d'un instant; en moins de deux minutes, une trentaine d'œufs est casée ; chaque nichée se compose de trois cents œufs. Les pontes ont lieu ordinairement le matin; elles commencent avec le printemps et se renouvellent jusqu'à sept fois dans la même année; elles sont d'autant plus actives, que les saisons sont plus chaudes et plus mouilleuses; les légions formidables qui en proviennent prennent rapidement des proportions à faire fuir tous les habitants du globe ; par bonheur, elles ont pour ennemis un certain nombre d'insectes et d'oiseaux; les Hirondelles et les Martinets, entre autres, en font chaque année d'immenses curées : et dire que nous sommes assez ingrats pour exercer notre fatale adresse contre ces précieux auxiliaires!

Les larves de Cousins éclosent au bout de deux jours; leur organisation est appropriée au milieu dans lequel elles doivent passer leur première existence. Leur corps est allongé, leur tête, très-grosse (d'où leur surnom populaire de Cabochons) y est munie de deux mâchoires ciliées, presque toujours en mouvement pour agiter l'eau et attirer vers la bouche les animalcules aquatiques; elles respirent au moyen d'un stigmate placé à l'extrémité d'un long tube implanté au bout du corps dans une direction un peu oblique ; il transmet aux trachées l'air atmosphérique puisé à la surface : aussi la larve vit-elle dans une position renversée, la tête en bas ; elle n'en possède pas moins la faculté de nager et même de plonger pendant un certain temps; elle est pourvue, à cette fin, d'un appareil lamelleux situé au

edté opposé du tube aérifëre, mais elle use fort peu de cette espèce de nageoire : au plus petit souffle qui d'aventure fait rider la surface de Tcau, elle se précipite au fond et remonte bientôt après, en vertu de sa pesanteur spécifique, bien inférieure à celle du liquide.

Quinze jours suffisent aux larves pour arriver à leur seconde période, celle de nymphes; pendant ce temps elles subissent trois mues. Le moment venu de changer un vêtement trop étriqué, ranimai se place à la surface de Teau, non plus pour mettre son tube respiratoire en contact avec l'air, mais bien pour exécuter une singulière évolution : il se recourbe, replie sa tête et sa queue, et présente son dos à l'atmosphère ; la peau, à Vvnstant, se dessèche et se fend sur toute la longueur du corps, la larve n'a plus qu'un effort à faire pour se débarrasser de sa tunique et l'abandonner aux vents; sa forme aussitôt devient extraordinaire, son corps est tellement contourné, qu'il vient s'appliquer au-dessous de sa tête ; sous ce travestissement, le Cousin ressemble à une lentille dont les bords auraient une épaisseur inégale, et, au lieu du tube aérifère qui a disparu, son dos est surmonté de deux rames destinées a remplacer le premier organe dans ses relations avec l'air extérieur; toujours elles dépassent le niveau de l'eau quand la nymphe se tient en repos à la surface; elle peut toutefois se mouvoir avec rapidité et elle en profite; veut-elle nager, elle se débande tout à coup et s'allonge; l'extrémité de son corps, garni de palettes, fait office de nageoire; elle avance à coups de queue; lorsqu'elle cesse d'agir, son extrême légèreté la ramène à l'instant à la surface, sans qu'elle ait à faire aucun effort.

Le Cousin ne reste guère qu'une dizaine de jours sous le masque de nymphe; sa dernière métamorphose s'opère rapidementy elle a lieu à toute heure du jour, mais principalement vers midi; les circonstances qui l'accompagnent sont pleines d'émotions. Sa grosse affaire est de se délivrer des enveloppes qui désormais ne lui sont plus nécessaires. Immobile à la surface de l'eau, il déroule la partie postérieure de son corps, jusqu'alors contournée sur elle-même, en dessous, et l'expose à l'action de l'air; à l'instant, la peau se boursoufle entre les deux cornes et met à découvert le corselet A mesure que la brèche s'agrandit, la tête se montre au-dessus de sfô bords; la vie ou la mort de l'insecte va dépendre de ce montent suprême. Aquatique jusqu'à cette heure, il ne pouvait exister

hors de Teau ; tout à coup il devient un être aérien qui n'a rien * à redouter autant que son premier milieu ; s'il venait à être couché sur le côté, si Teau touchait seulement son corps, c'en serait fait de lui ; en'général, il se tire avec bonheur de cette situation

Fig. 3&S. Métamorphoses du Cousin.

critique. A peine le corselet et la tète se sont-ils fait jour, le Cousin les élève autant qu'il peut au-dessus de l'ouverture qui leur a livré passage; par une série de contractions et d'allongements combinés, la partie postérieure de son corps se dégage de

Tenveloppe. Ses rugosités lui servent de point d'appui. Eq même temps que la tête se dirige en avant, elle s'élève de plus en plus, les deux extrémités du fourreau se vident pour se transforma en bateau ; le Cousin s'y tient dans une position verticale, semblable au grand mdt d'un navire; il s'allonge à vued'œil; à un moment donné, il n'est plus retenu que par l'extrémité postérieure de son abdomen; sa délivrance approche, mais tout péril n'est pas encore conjuré : loin de là, il est devenu plus imminent. En effet, dans sa situation perpendiculaire, le Cousin ne peut s'aider ni de ses pattes ni de ses ailes; les unes sont trop molles, les autres sont couchées le long du ventre, toutes sont comme emmaillottées, ses anneaux seuls ont la liberté de leurs mouvements; de son cdté, le bateau, plus chargé à l'avant qu'à Tarriëre, se trouve bord à bord avec le perfide élément. Dans cette extrémité, que va devenir le pauvre passager? Ses efforts sont à demi paralysés par ses entraves, et la traversée est bien dangereuse; le vent souffle-t-il avec force, les flots soulevés menacent de faire sombrer l'embarcation ; heureusement, le vent ne déchaîne pas toujours la tempête; en ce moment, la chance est favorable, tout va bien ; sous l'impulsion du zépbir, la barque glisse légèrement sur le miroir de l'eau, elle aborde dans une anse tranquille ; sans perdre de temps, le Cousin quitte sa position verticale, se penche sur l'eau, se dégage, quatre à quatre, de ses derniers liens, pose ses pattes sur le liquide plancher comme s'il était en terre ferme, ses ailes achèvent de se sécher au grand air, elles se déploient, il est sauvé! Ce drame s'accomplit dans l'espace d'une minute (fig. 255).

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