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LA SANGSUE MÉDICINALE

La Sangsue médicinale (Ilirudo officinaliSy fig. 257), type des espèces qui composent la famille des Hirudinées, appartient à Tordre des Annélides. Son corps toujours nu, mou, visqueux, est caractérisé par le grand nombre d'anneaux extensibles et coriaces qui lui constituent une sorte de squelette cutané. Garni en avant d'un disque musculaire à deux lèvres, il se termine en arrière par un disque dilatable, remplissant les fonctions de ventouse, sauf qu'il ne fait pas le vide, pas plus que le disque antérieur ; ce sont de simples organes d'adhérence, se collant aux surfaces par toute leur périphérie. En vertu de son extrême contractilité, la Sangsue, tantôt s'allonge en ondoyant, tantôt se ramasse en olive; les tubercules crypteux dont elle est flanquée de chaque côté surgissent ou disparaissent à son gré; une peau mince et transparente, figurant une espèce de vernis, l'enveloppe de toutes parts; la Sangsue la renouvelle tous les cinq jours et s'en dépouille comme d'un fourreau, à la manière des Serpents. De l'épaisseur de la couche musculaire s'échappe une humeur destinée à lubrifier la surface de la peau; l'animal ne peut s'en passer; aussi se reproduit-elle aisément : si on l'efface, elle reparaît bientôt; continue-t-on à l'enlever à mesure qu'elle se régé-

nère, la Sangsue devient de plus en plus languissante; sa santé, à la fln, s'en trouve sérieusement compromise.

Son organisation présente d'autres singularités.

La vision, chez elle, n'existe qu'à l'état rudimentaire; les yeux sont remplacés par des ocelles disposés symétriquement sur la partie antérieure du corps, ils lui permettent de sentir plus vivement l'action de la lumière et peut-être de percevoir vaguement les objets peu éloignés. Malgré cette quasi-cécité cependant, l'obscurité complète ne lui platt pas, et elle se trouve offusquée en même temps par l'éclat d'un trop grand jour : ne laisse-t-on arriver qu'un seul point de lumière sur le bocal qui contient des Sangsues, toutes se dirigent vers cet endroit; si le rayon lumineux est trop vif, elles se hâtent de s'y soustraire.

L'ouïe parait nulle dans la Sangsue; l'odorat existe, mais peu développé; la sensation du goût ne lui fait pas défaut, car, indépendamment de sa prédilection pour le sang, elle n'est insen-

Fig. 3&7. Sangsae.

sible ni au lait, ni à l'eau sucrée; sa préférence pour certaines carnations est bien connue ; appliquée sur le corps d'une personne récemment expirée, la Sangsue ne mord pas ou se détache aussitôt après avoir entamé la peau.

Mais si la plupart des sens sont nuls ou obtus chez la Sangsue, celui du toucher, en revanche, est très-développé; les ventouses des deux extrémités du corps en sont les principaux organes, la sensibilité s'y trouve en quelque sorte concentrée. Toute Sangsue, avant de mordre, allonge sa ventouse buccale et s'en sert pour explorer la partie qu'elle veut attaquer; quand on réunit plusieurs de ces animaux dans un bocal, leur premier soin est de chercher à se reconnaître ; ils se palpent et se caressent avec leur ventouse supérieure. Leur peau jouit aussi d'une grande sensibilité. Au moindre attouchement, ils se contractent ; quelques atomes de nitrate d'argent dissous dans une certaine quantité d'eau suffisent pour les jeter dans une vive agitation; le plus

léger froltement des barbes d'une plume détermine la rigidité de leurs cryptes et fait paraître leur peau toute tuberculeuse ; enfm, le plus faible mouvement imprimé à Teau les met aussitôt en danse, comme par un choc électrique.

On ne connaît chez les Sangsues aucun organe qui puisse être assimilé à des poumons ou à des branchies; Tenveloppe générale de leur corps paraît en remplir les fonctions. Ces animauXy du reste, semblent ne pas avoir besoin d'une respiration trèsactive; ils peuvent séjourner impunément deux jours entiers dans rhuile, absolument privés d'air; ils supportent pendant plusieurs jours d'être plongés dans l'acide carbonique, et résistent plus de vingt-quatre heures à Tasphyxie sous la machine pneumatique; néanmoins ils souffrent quand on les tient renfermés dans un bocal dont l'eau n'est pas fréquemment renouvelée : leur malaise se trahit par les mouvements ondulatoires de leur corps, dont Tune des extrémités est fixée au vase par la ventouse postérieure; c'est pour cela qu'ils se portent souvent à la surface du liquide, afin d'y chercher un air plus pur.

La bouche des Sangsues, creusée au fond d'une capsule dans la ventouse supérieure, est armée de mâchoires triangulaires dont le bord tranchant ne porte pas moins de soixante petites dents d'inégale grosseur; deux lèvres de grandeur difl'érente la forment ; ses parois internes distillent un liquide onctueux et diaphane, toujours gluant.

Le mode de locomotion des Sangsues sur un plan solide rappelle celui des Chenilles arpenteuses. Comme ces dernières, elles s'avancent par enjambées, et il n'y a jamais que les deux extrémités du corps qui touchent le sol l'une après l'autre. Mais, tandis que les Chenilles se cramponnent par leurs pattes et par leurs tubercules postérieurs, les Sangsues procèdent d'une façon spéciale: dans la marche, leurs disques terminaux jouent un rôle important. Elles commencent par fixer la ventouse anale, contractent tout ou partie de leur corps dans une certaine direction, et rallongent en môme temps par la contraction transversale des anneaux. Parvenues à l'endroit qu'elles veulent occuper, elles fixent la ventouse buccale, détachent ensuite le disque postérieur et se contractent sur la nouvelle base, rapprochant la ventouse postérieure de la ventouse antérieure. Veulent-elles faire un nouveau pas, elles emploient le môme manège ; la ventouse buccale se détache la première du plan auquel elle est fixée, le corps s'allonge derechef; la ventouse anale abandonne à son

tour sa position et va rejoindre la tête : la marche en avant est dessinée. Quand elle doit être rétrograde, Tanimal se meut en sens inverse; il prend son point d'appui sur la ventouse buccale, étend son corps d'avant en arrière, fixe la ventouse anale, puis détache le disque antérieur et le rapproche de l'autre extrémité : ainsi de suite jusqu'à ce que toute la distance à parcourir soit franchie. Ces mouvements ne laissent pas que d'être rapides; ils s'effectuent par le jeu des fibres musculaires transversales et longitudinales, alternativement contractées et dilatées. C'est encore par le même mécanisme que la Sangsue se glisse entre deux obstacles. Dans ce cas particulier, non-seulement les anneaux sur lesquels porte la pression viennent en aide aux deux ventouses, mais la Sangsue trouve encore une précieuse ressource dans la mucosité dont son corps est baigné; les anneaux se contractent avec force et transversalement; le corps, ainsi devenu plus mince, s'allonge entre l'étroit passage et s'y msinue avec d'autant plus de facilité, qu'il laisse échapper une plus grande abondance de mucosité : la ventouse postérieure se détache une dernière fois, quand il n'y a plus qu'une seule enjambée à faire pour sortir du défilé.

Dans l'eau, les Sangsues exécutent des mouvements variés, elles y nagent fort bien. Pour soutenir cet exercice, leur corps se déprime, s'allonge et se projette verticalement au moyen de courbures et de redressements alternatifs ; en même temps, il frappe

liquide à droite et & gauche par des inclinaisons obliques, le disque postérieur fait office de rame et de gouvernail : c'est de cette manière que les Sangsues se dirigent transversalement et qu'elles s'élèvent du fond de l'eau à la surface; quand elles veulent descendre rapidement, elles se contractent avec force, se ramassent en olive et se laissent tomber comme une masse inerte.

Les Sangsues, animaux essentiellement aquatiques, vivent dans les eaux douces des étangs et des mares ; on ne les rencontre jamais dans les torrents ni dans les cascades. Pendant lejour, elles se montrent généralement très-actives : leur agilité est alors en raison directe de l'élévation de la température; la nuit, elles se tiennent inmiobiles sur les plantes immergées; quand il doit faire grand vent, il n'est pas rare de les voir fort agitées et parcourir rapidement leur demeure ; lorsque le ciel est nuageux, elles s'enfoncent dans la vase; à l'approche de l'orage, au contraire, elles s'élèvent à la surface. Dans la saison rigoureuse, elles

sont dans un état voisin de Tcngourdissement et se cachent dans la vase ou sous les pierres; celles qui vivent dans des bocaux n'en résistent pas moins à tous les changements de température; aux approches de Thiver, elles s'entassent, se pressent les unes contre les autres. Le froid, même intense, les fait rarement mourir; on en a vu qui, gelées à fond, sont parfaitement revenues à la vie lorsqu'on avait eu la précaution de les dégeler graduellement. En revanche, la sécheresse prolongée leur est fatale ; l'eau, en se retirant ou en s'évaporant, les a-t-elle laissées à sec, elles commencent par s'enfoncer dans la vase; si celle-ci vient elle-même à se dessécher, les Sangsues résistent quelque temps encore, grâce à leur mucosité ; mais, après avoir épuisé cette ressource, l'animal se contracte de plus en plus et ne tarde pas à périr, ramassé sur lui-môme.

Toutes les Sangsues sont carnassières. A l'état de nature, elles vivent du sang des vertébrés et se nourrissent surtout de celui des Grenouilles, des Tritons et des petits Poissons; elles s'attachent aussi fréquemment aux jambes des bestiaux qui vont s'abreuver dans les étangs. Une diète rigoureuse les éprouve, mais ne les tue qu'à la longue; on en a conservé pendant plus de deux ans dans l'eau pure, sans la moindre alimentation ; mais, à ce régime sévère, elles diminuent peu à peu de volume ; au bout d'un an de jeûne, elles ont perdu le tiers de leur poids. Quelle que soit la faim qui les presse, jamais elles ne se fixent que sur des bêtes vivantes et jamais elles ne s'attaquent entre elles; seulement, après avoir pâti longtemps, leur voracité est extrême et elles se précipitent ardemment sur leur proie.

La Sangsue pompe le sang et le recherche avec avidité. Moquin-Tandon a parfaitement décrit tout ce qui accompagne et suit le mécanisme de la succion. «Avant de mordre, dit-il, l'Hirudinée allonge sa ventouse orale et contracte les deux lèvres qui se replient un peu en dehors, les mâchoires sont portées en dedans. La Sangsue fait entrer dans sa bouche une portion de la peau de l'animal, en forme de manchon, elle la presse avec ses mâchoires, puis, contractant et resserrant alternativement l'anneau musculaire, elle déchire le manchon en trois endroits. Les denticules du bord intérieur commencent l'incision; le point d'appui a lieu sur les anneaux de la ventouse, qui sont alors très-rapprochés et solidement fixés à la peau de l'animal; les mâchoires agissent comme trois petites roues dentées ou trois scies très-tîncs, fortement courbées on arc. »

La personne mordue par une Sangsue éprouve d'abord un sentiment de pression ou mieux d'aspiration à Tendroit ob la béte s'est fixée ; le tiraillement devient bientôt un peu plus fort; enfin, on ressent une douleur vive, pénétrante, qui ressemble à celle des piqûres ou des déchirures ; la plaie se présente sous Taspect de trois cicatrices linéaires qui s'unissent dans uo cendre commun, formant trois angles convergents, & peu près égaux entre eux.

Dès que la peau a été percée, la succion commence. Le sang est chassé dans Tœsophage, la déglutition s'opère et se continue dans toute l'étendue de l'estomac, représenté par onze paires de poches; on voit alors ces dernières se gonfler; les anneaux deviennent lisses, brillants, et sont bientôt couverts par la viscosité de l'animal; ils exécutent des mouvements ondulatoires alternatifs et réguliers depuis la ventouse orale jusqu'à l'autre extrémité; quand la Sangsue est gorgée de sang, elle reste immobile, dans une sorte de stupeur; elle cesse d'adhérer et tombe, incapable de mouvement; parfois môme elle meurt de réplétion : elle a souvent absorbé une quantité de sang égale à sept fois soo poids.

La digestion se fait avec une extrême lenteur, elle dure de six mois à un an, selon la somme de sang absorbée et suivant Fàge et l'état de santé de la Sangsue. Pendant tout ce temps, le sang reste liquide et conserve à peu près sa coloration normale; mais dès que l'Hirudinée est morte, il cesse d'être fluide, se prend eo masse solide et passe au brun rouge.

L'accroissement des Sangsues exige plusieurs années pour arriver à son point le plus élevé. D'après certains auteurs, elles n'atteignent leur taille moyenne qu'à l'âge de cinq ans et ne sont aptes à se reproduire que vers la huitième année ; leur vie ne s'étend pas au delà de douze ans.

Toutes les Sangsues réunissent les deux sexes sur ellesmêmes. Dans nos climats, l'accouplement de la Sangsue médicinale a lieu vers le printemps, lorsque la chaleur est bien établie.

La gestation dure de vingt à trente jours, selon l'état de la température ; on reconnaît que la Sangsue est sur le point de se reproduire au gonflement de la ceinture qui se forme alors sur la partie antérieure de son corps ; sa couleur, plus pâle que le reste de sa peau, tire sur le jaune. Les œufs, multiples, varient de quatorze à dix-huit, mais toujours en nombre pair. Au commencement de la ponte, ils se présentent sous la forme d'une

masse ovalaire, semblable au cocon du Ver à soie : aussi leur ensemble porte-t-il le nom de cocon. Ordinairement, chaque Sangsue en produit deux; elle les dépose sur le rivage, hors de Teau, soit à la surface du sol, soit à une certaine profondeur, dans la vase, Targile ou la tourbe. L'enveloppe commune qui les réunit est double; la plus antérieure ressemble à une éponge fine par sa couleur, sa texture et son élasticité ; Tair et Teau la pénètrent facilement; la plus centrale a l'aspect d'une capsule mince, cornée, roussàtre, presque transparente; elle adhère fortement à la substance spongieuse et est très-vernissée à sa face interne. Lorsque la Sangsue est près de former son cocon, elle sort de l'eau et se met en quête, en terre humide, d'un trou conique, qu'elle sait creuser au besoin, ou d'une galerie formée par quelque Musaraigne ou par un Rat d'eau. Ce gîte trouvé, elle se contracte à demi, fait sortir de sa bouche une bave mousseuse, analogue à l'écume de savon, et s'en enveloppe complètement. La ceinture alors se gonfle et sécrète une mucosité qui ne tarde pas à se consolider ; l'Hirudinée sort aussitôt de la capsule annulaire dont les deux bouts se rapprochent immédiatement, en vertu de leur élasticité; ils se trouvent fermés par un petit opercule caduc. La capsule n'a plus maintenant qu'à se couvrir de son enveloppe protectrice, la Sangsue y travaille au milieu de la bave qui l'entoure ; elle laisse échapper une écume blanche et mousseuse qui, en se desséchant, prend une teinte de plus en plus roussâtre et constitue finalement le réseau spongieux : le cocon est alors complet.

Les cocons de la Sangsue médicinale sont longs de vingt à trente millimètres sur une largeur de douze à dix-huit; leur enveloppe spongieuse mesure seulement deux millimètres d'épaisseur. Pour se développer, ils n'exigent qu'une humidité très-modérée; si, par un accident quelconque, ils venaient à être submergés pendant un certain temps, ils pourriraient infailliblement. A l'intérieur du cocon, les germes lenticulaires et jaunâtres, plongent dans un Hquide gélatineux; ils ne se développent que par une chaleur de vingt-trois degrés. A mesure qu'ils croissent, la membrane qui les défend prend une teinte noirâtre; le moment de l'éclosion venu, les jeunes Sangsues font sauter l'opercule de leur prison, traversent les mailles du réseau spongieux et surgissent au dehors par différents points : elles se réfugient dans cette enveloppe pendant les premiers jours de leur apparition à la vie.

La Sangsue, à sa naissance, n'a pas plus de deux centimètres de longueur, elle ressemble à un petit fil cendré ; on distingue déjà ses ocelles sur la ventouse antérieure ; au bout de quelques jours se montrent les bandes colorées de la région dorsale, et peu à peu la livrée définitive apparaît : corps déprimé, dos généralement gris olivâtre, relevé de bandes plus ou moins accusées, bord olivâtre clair, bandes marginales du ventre droites.

La Sangsue médicinale se développe d'autant mieux, qu'elle se trouve dans de meilleures conditions d'habitat et d'alimentation ; elle ne se reproduit abondanunent que lorsqu'elle a sucé le sang d'un vertébré, c'est donc à tort qu'on jette ces animaux après qu'on en a fait l'application sur l'homme. Il suffirait de les laisser dégorger pendant tout le temps nécessaire à la digestion, pour en tirer de nouveau parti; la crainte qu'ils ne communiquent quelque affection contagieuse prise sur des malades, même après s'être entièrement vidés de sang, repose sur un pur préjugé ; dans l'intérêt de leur multiplication, il importe de les conserver après qu'on en a fait usage, et de les rendre & leurs marais. On sait que la plupart des étangs d'Europe sont épuisés de Sangsues; la rareté des Hirudinées médicinales est telle aujourd'hui, que leur prix, depuis cinquante ans, s'est élevé dans d'étranges proportions; en 1806, le millier de Sangsues coûtait de dix à douze francs ; il se paye aujourd'hui deux cents, deux cent cinquante et trois cents francs, selon que les Sangsues sont à l'état de /îtete, de petites moyennes^ de moyennes, de grosses ou mères : ces dernières portent aussi le nom de vaches quand elles sont très-volumineuses.

L'emploi des Sangsues en médecine remonte à une date difficile à préciser; comme toutes les choses de ce monde, il a eu ses jours de vogue et ses temps de décadence. De 1825 à 1830, la seule ville de Paris a consommé trois millions de Sangsues ; le système Broussais était alors en plein épanouissement. Dans certaines années, les hôpitaux de Paris ont employé près d'un million de Sangsues ; à plusieurs époques, leur dépense annuelle en Sangsues, par toute la France, a dépassé dix millions. Longtemps nos propres marais ont suffi à notre consommation indigène ; mais lorsqu'on s'est mis à faire abus des Sangsues, la spéculation leur a fait une chasse effrénée, on les a pêchées à outrance, sans songer à repeupler les marais qu'on ravageait d'une manière si déplorable; aujourd'hui nous sommes tributaires de l'étranger. Dans notre pénurie, nous nous sommes,

tour à tour, adressés à T Allemagne, à TAu triche, à la Hongrie ; leurs étangs, à la fin, se sont trouvés si appauvris, que la Russie et la Pologne n'ont plus été qu'une dernière ressource. Si celleci venait à manquer, c'en serait fait du commerce des Sangsues. Déjà elles constituent un remède de luxe, tant leur prix d'achat est élevé ; pour peu que cet état de choses continue, les riches seuls pourront en faire usage : il est vrai, les docteurs Sangrados, forcés dans leurs retranchements, trouveront à coup sûr d'autres panacées universelles.

Dans ces derniers temps, la rareté des Sangsues a provoqué, sur divers points de la France, des élevages dont plusieurs ont parfaitement réussi. Le procédé est simple: il consiste à disposer des pièces d'eau de telle sorte que la Sangsue médicinale se trouve dans les mômes conditions que lui offrent les marais où elle se reproduit naturellement. Il faut, avant tout, que l'eau soit de bonne qualité, ni salée, ni ferrugineuse, ni acide ; elle ne doit être, en outre, ni trop froide, ni trop chaude. Il faut qu'elle forme, dans les marais artificiels, une couche de vingt à trente centimètres de hauteur, sur un fond d'argile, de limon ou de tourbe, très-inégal dans son étendue, afin que certaines parties émergent au-dessus de la surface, que plusieurs l'affleurent, tandis que d'autres s'enfoncent plus bas. L'orientation des: viviers n'est pas chose indifférente. Dans les climats froids, il convient de les tourner vers le midi ; dans les pays chauds, au contraire, l'exposition du nord est préférable. Autres précautions : ils doivent être à l'abri des inondations, car si un certain degré d'humidité favorise le développement des germes, toute immersion prolongée leur est fatale. L'eau doit être renouvelée de temps à autre; il est bon, de plus, de la peupler de plantes aquatiques; elles ont la propriété de prévenir son altération, et elles servent encore de retraite et de points d'appui aux Sangsues.

Un étang de cinq cents mètres de superficie peut recevoir vingt-cinq mille Sangsues. Dans le département de la Gironde, on les nourrit deux fois par an aux dépens de vieux chevaux, de vieux ânes, de vieux mulets qu'on fait entrer, à cette intention, dans les msLrais ; quand on n'épuise pas tout d'un coup ces pauvres vieux serviteurs usés par l'Age et le travail, ils peuvent servir une seconde fois de pâture aux Sangsues, mais c'est leur dernier coup de grâce : ils tombent exténués, pour ne plus se relever, sous ces morsures répétées. Dans d'autres contrées, quelques éducateurs alimentent leurs Sangsues avec du sang

de boucherie ; ce procédé moins sauvage réussit ; malheureusement, il ne convient qu'à de petites entreprises.

L'hirudiculture bien conduite peut être la source de grands bénéQces. Certains marais ont rendu leurs propriétaires riches à million ; le filon vaut donc la peine d'être exploité. Plus d'un mécompte toutefois dérange souvent les plus beaux calculs de la spéculation. Sans compter la part légitime qu'il faut faire aux poissons, aux oiseaux d'eau, aux Canards surtout, grands amateurs de Sangsues, on ne doit pas oublier que Félévation subite de la température et les inondations à l'époque de la ponte font périr des milliers de Sangsues ; que de gens, en outre, ont tué la poule aux œufs d'or pour avoir voulu jouir trop vite et trop largement de cette fructueuse industrie !

Rien de plus simple et de plus facile que la capture des Sangsues ; des hommes ou des enfants entrent, nu-jambes, dans les marais; ils battent l'eau, les Sangsues accourent de toutes parts, en nageant ; quand elles sont à portée, on les prend avec un Qlet, ou bien on les détache avec la main lorsqu'elles se sont fixées aux jambes. Toute Sangsue touchée se contracte aussitôt en boule et tombe au fond de l'eau ; on y traîne alors un râteau, elles remontent aussitôt à la surface, où il est toujours facile de les saisir.

La pèche des Sangsues a lieu depuis la fin de mai jusqu'à la fin de juin ; on doit se l'interdire dans les mois de juillet et d'août, époque à laquelle la Sangsue médicinale se retire dans des cavités pour déposer ses cocons : lorsqu'on les dérange dans cette occupation , leur multiplication en soufl're beaucoup.

Dans l'économie domestique, on conserve généralement les Sangsues dans des vases et des bocaux pleins d'eau et recouverts d'un linge. 11 faut avoir soin de les placer à Tabri de la gelée et des rayons du soleiL L'eau de pluie ou de source est la meilleure pour les Sangsues, à la condition d'être renouvelée de temps en temps et d'autant plus souvent que chaque bocal renferme un plus grand nombre de ces animaux; l'eau nouvelle doit avoir la même température que celle qu'on remplace; on prévient ou, pour mieux dire, on retarde son altération en mettant au fond du vase de la terre glaise avec une certaine quantité de noir animal.

Les Sangsues grises ou vertes sont celles dont la médecine fait le plus usage ; les Sangsues de moyenne grandeur, vives, bien portantes, passent pour les meilleures ; celles provenant d'eaui courantes mordent plus vite et tirent plus de sang que les Sangsues pêchées dans une eau dormante.

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