L'ÉCUREUIL
flgure d'une sphère ; une seule ouverture, vers le haut, donne tout juste passage à Tanimal ; il se renferme dans cetle espèce de fort, abrité contre la pluie par un toit conique : le père, la mère et toute la nichée s'y logent à Taise dans Tintérieur : ils y trouvent un asile contre les Chats sauvages, les Martes et les oiseaux de proie, les seuls ennemis, avec Thomme, qu'ils aient à rédouter.
Pendant la plus grande partie du jour, les Écureuils se tiennent tapis dans leur gîte, occupés à dormir ; mais lorsque la plus forte chaleur est passée, que le soir est venu, ils sortent de leur repos, voltigent de branche en branche, sautent d'un arbre à l'autre par des bonds prodigieux , en poussant de petits cris aigus; leur station à terre n'est, pour ainsi dire, qu'un accident : ils y marchent mal, s'avancent uniquement par sauts et par bonds, toujours en défiance et l'œil sans cesse au guet, tout prêts, à la moindre alerte, à s'élancer vers leur résidence aérienne.
Leur vue est excellente et ils aperçoivent de loin le danger ; quand, par hasard, ils se sont laissé surprendre, ils usent d'un curieux stratagème pour échapper au coup de fusil : ils se dérobent derrière une branche, et, tout en s'élevant, ils tournent sans cesse en sens opposé à celui du chasseur; une fois parvenus à leur dôme feuillu, si le péril menace encore, ils s'appliquent contre une forte branche et s'y tiennent blottis jusqu'à ce que le chasseur se soit éloigné : on n'a chance de les tirer que lorsqu'on est deux pour épier tous leurs mouvements.
La mue de l'Ecureuil conomaence au sortir de l'hiver; le nouveau poil, toujours plus foncé que celui qui tombe, n'est complet que dans le courant de l'été. Dès que les couples sont formés, ils ne se quittent plus; la mise bas a lieu en juin ; on compte ordinairement quatre ou cinq petits dans chaque nid. Les père et mère en prennent le plus grand soin ; leur sollicitude les rend rusés ; ils ne se contentent pas d'un seul nid, ils en construisent plusieurs, de distance en distance, afin de dépister les maraudeurs; ils font plus : la femelle change souvent ses petits de domicile en les transportant dims sa gueule. Quand un beau soleil iUumiifee la forêt, que tout y repose dans un profond silence, elle les descend, un & un, de leur donjon, les fait jouer sur la mousse et les reporte ensuite dans le nid. L'éducation dure longtemps. Bien que les jeunes soient tout à fait élevés et parfaitejjneot en état de pourvoir à leur subsistance, ils restent avec
leurs parents pendant toute la morte saison qui suit leur naissance; ce n'est qu'au printemps de la seconde année qu'ils les quittent pour devenir eux-mêmes chefs de famille. Vers la fin de l'été, les père et mère, tout en veillant sur les petits qui se développent, travaillent aux provisions ; ils ramassent les fruits et les graines dont ils auront besoin pour passer Thiver, les serrent dans le creux des arbres, au voisinage de leur bauge, et n'y touchent que lorsque les vivres frais font défaut. Us savent fort bien retrouver leurs magasins, même sous la neige, et déterrent adroitement les réserves avec leurs pattes antérieures dont ils se servent en guise de mains, soit pour gratter le sol et la mousse, soit pour porter les aliments à leur bouche; lorsqu'ils les nettoient, l'une d'elles sert de support à l'autre et vice versa : ce manège s'exécute avec une telle vitesse, qu'on croirait qu'ils se frottent les mains.
Quoique leur régime soit essentiellement frugivore, ils font, à l'occasion, acte de Carnassiers, visitent les nids d'oiseaux pour en vider les œufs, et cèdent aussi quelquefois à la tentation de croquer les petits et même la mère, quand ils peuvent la surprendre sur sa couvée.
L'hiver, quelque rigoureux qu'il soit, ne les plonge jamais dans l'engourdissement; au dehors, ils se montrent toujours aussi vifs et aussi éveillés ; à l'intérieur du nid, ils trouvent une chaude couchette où ils bravent impunément le vent, le froid et la pluie. Leur propreté est extrême; jamais ils ne souillent leur demeure ; dans la belle saison, ils sont sans cesse à leur toilette, se peignent, se lustrent, se polissent, assis sur leurs talons et la queue coquettement relevée. Cette queue, si l'on en croyait Klein, ne serait pas seulement un ornement de luxe, l'Écureuil s'en servirait encore pour traverser les rivières. Gesner et Olaùs le Grand affirment que lorsqu'il veut s'embarquer, il' fait choix d'une écorce et s'abandonne au fil de l'eau en s'aidant de sa queue comme d'une voile et d'un gouvernail. Buffbn semble ajouter foi à cette assertion, mais les faits journellement observés ne la justifient guère : l'Écureuil a horreur de l'eau; en supposant qu'il fût obligé d'y chercher s6n salut, 11 aurait tout simplement recours à la nage, comme la plupart des animaux peu aquatiques, que l'instinct de conservation pousse à cette résolution extrême.
La chair de l'Écureuil n'est nullement désagréable à manger ; elle a une saveur m generiSy quelque peu résineuse, quand l'a-
nimal s'est nourri surtout de semences de pin : on en fait à Conipiègne des pâtés renommés.
La Marmotte [Arclomys alpinus, fig. 30), humble gagne-pain du petit Savoyard nouvellement débarqué dans nos villes, rappelle le spectacle touchant de deux misères mises en commun pour tâcher d'émouvoir la charité publique. A les voir grelotter l'un et l'autre par une froide matinée d'hiver, qui leur refuserait sa commisération? Ils ont laissé si loin leur chaumine et leur famille, les pauvres émigrés !
La Marmotte n'habite que les montagnes très-élevées ; au printemps, elle descend dans la région subalpine; mais aux approches de l'été elle regagne les hautes solitudes. On la trouve dans les Alpes françaises, non loin de la région des neiges, audessus de la zone des sapins et des mélèzes, entre quinze cents et deux mille mètres d'altitude; elle se rencontre aussi, mais plus rarement, dans les Pyrénées. Son port n'a rien d'élégant : tête large et aplatie, museau gros et court, oreilles tronquées, moustaches de Chat, corps épais, dos écrasé, queue courte, semblent l'opposé de l'Écureuil, animal du même ordre des Rong^eurs, si bien pris dans sa taille, si vif, si leste, à la mine si éveillée et si futée. Le pelage de la Marmotte, d'un gris tiqueté, est bien fourni, surtout sur le dos, les flancs et le ventre ; il se compose de deux sortes de poils, les uns laineux, un peu frisés, les autres soyeux. Plus développée dans son train de devant que dans son arrière -train, la Marmotte se tient souvent assise, marche facilement sur ses pieds de derrière, mais se soulève avec effort pour courir; sa course cependant est rapide, plus accélérée en montant qu'en descendant; elle grimpe avec adresse entre les fentes des rochers, en s'aidant de son dos et de ses jambes, à la manière des ramoneurs, qui sans doute profitent de son brevet d'invention.
Née pour fouir, la Marmotte est pourvue de tous les instruments de sa profession ; de vigoureuses incisives défendent ses mAchoîres ; ses membres antérieurs sont soutenus par de fortes clavicules et armés d'ongles pointus et robustes. Son terrier, ordinairement placé dans les moraines, à l'exposition du sud, du
sud-est, ou du sud-ouest, est son principal moyen de salut contre TAigle, le Loup et le Renard, ses ennemis naturels; elle le creuse avec rapidité et en rejette les déblais au dehors , derrière elle. C'est un boyau tantôt droit, tantôt tortueux, se terminant par un cul-de-sac ovale, de deux mètres environ de profondeur, où le domicile est établi ; la galerie qui y mène est presque toujours droite; quand un obstacle l'empêche de suivre cette direction, 1 animal, au lieu de le surmonter, le tourne et creuse dans un autre sens : la galerie dès lors devient sinueuse.
Le terrier n'est pas toujours simple; quelquefois il a deux conduits qui débouchent l'un et l'autre dans la bauge; dans ce cas, ils forment un angle plus ou moins aigu, qu'on a comparé
Fig. io. Marniolto.
à un Y ; les deux branches sont percées chacune d'une ouverture. Par suite de l'inclinaison du sol le cul-de-sac seul se trouve de niveau; la branche inférieure de l'Y, en pente au-dessous de la bauge, sert de fosse d'aisance aux Marmottes, car leur propreté est extrême, jamais elles ne souillent leur appartement; la partie liquide des excréments s'échappe au dehors ; la branche supérieure, elle aussi, s'allonge en pente, elle domine l'ensemble du terrier et représente la porte d'entrée et de sortie.
Le terrier n'est pas facile à découvrir; les Marmottes le cachent soigneusement sous un gros rocher ou le dissimulent sous quelque bloc ; elles s'en éloignent rarement, y vivent en famille, y passent la plus grande partie de leur existence, s'y retirent
régulièrement chaque nuit, et vont s'y mettre à l'abri chaquefois qu'il pleut, qu'il brouillasse ou qu'il fait de l'orage : elles n'en sortent que par les plus beaux jours.
Les Marmottes entrent en ménage au sortir môme de leur sommeil hivernal ; elles n'ont chaque année qu'une seule portée de trois à six petits; leur développement est rapide, mais la durée de leur vie ne dépasse pas dix ans. Les jeunes s'éloignent peu du terrier avant le mois de juillet; ils accompagnent leurs père et mère sur les moraines et se livrent, sous leurs yeux, à des jeux variés, gambadant, culbutant, se poursuivant les uns les autres; lorsque la fatigue les prend après ces exercices, ils s'assoient gravement sur leur train de derrière, la face tournée vers le soleil et les pattes antérieures appliquées sur leur poitrine; pendant ce temps, les chefs de famille broutent ou coupent l'herbe qui doit être convertie en foin. Extrêmement craintives et défiantes, les Marmottes ne s'aventurent jamais hors de leur terrier, sans que plusieurs d'entre elles se placent en sentinelles sur une roche élevée ; elles paissent tranquillement non loin des Chamois, habitants des mômes solitudes; mais une bête malfaisante, un rapace ou un homme paralt-il, à l'instant part un coup de sifOet des plus aigus; il est répété aussitôt sur divers points ; chacun de rentrer dans son trou ou de se blottir sous la roche la plus voisine, si le gîte n'est pas a proximité. •
A l'état de nature, les Marmottes se nourrissent d'herbes; mais en domesticité, elles mangent à peu près de tout ce qu'on leur oflTre, des légumes, des racines, du pain, des fruits, à l'exception du raisin et des noix, auxquels elles ne touchent pas. Elles boivent à la manière des Poules, relevant la tôte à chaque gorgée d'eau qu'elles avalent. Dans le cours de l'été, les vieilles Marmottes quittent leur demeure dès l'apparition du jour et vont brouter le plantain, Talchémille et le trèfle des Alpes, dont ellea font leur principale nourriture; ce premier repas achevé, elles font sortir les jeunes, qui se livrent à leurs ébats accoutumés, se mettent à pâturer et recherchent avidement la chaleur du soleil; toutes ensuite vont récolter, en troupes, le foin destiné à servir de couchette pour l'hiver. D'après Buff'on, ce travail de fenaison s'effectuerait d'une façon très-pittoresque. Tandis que les unes coupent les herbes les plus fines, et que d'autres les ramassent, elles font, tour à tour, office de voiture pour les transporter au cr\ie * une Marmotte se couche sur le dos, se laisse charger de
foin, étend ses pattes en haut pour servir de ridelles, et se fait ensuite traîner par les autres, qui la tirent par la queu et prennent garde, en môme temps, que le chariot ne verse. Cette organisation, à coup sûr, ferait honneur à un esprit inventif; malheureusement, elle a tout Tair d'une fable : Gesner et Mouton-Fontenille, qui ont écrit de visu sur la Marmotte et Tout trèsbien étudiée, ne disent mot de cette ingénieuse manœuvre ; ils n'auraient pas manqué d'en parler si ces animaux la pratiquaient réellement; selon toute probabilité, les Marmottes se contentent de charrier avec leur bouche l'herbe que leurs incisives ont coupée, et quoique travaillant à frais communs, chacun se suffit à soi-même et est à la fois faucheur et voiturier.
Les Marmottes, si elles font des provisions de bouche, ne les font que pour subvenir à de bien faibles besoins, dans les rares journées où la température adoucie les tire momentanément de leur léthargie. Que feraient-elles de réserves abondantes, puisqu'elles passent les six mois de la mauvaise saison dans un engourdissement complet? Plongées, à cette époque, dans une torpeur absolue, le sang, chez elles, circule alors si faiblement, que toute nourriture devient inutile; l'herbe qu'elles ont amassée ne peut leur venir en aide qu'au début du printemps, quand, sous Tin • fluence d'une température moins sévère, le gazon commence à peine à poindre et à verdir ; jusque-là, leurs provisions de foin restent intactes ; elles ont une tout autre destination que celle de servir de vivres pour la morte saison, elles leur tiennent lieu de couchette et de matelas.
Les Marmottes se confinent dans leur bauge de la mi-septembre au 15 octobre, suivant que les froids sont précoces ou tardifs dans la montagne. A cette époque, elles sont ordinairement chargées d'embonpoint; elles ont le dos et les reins doublés d'une épaisse couche de graisse, blanche et ferme, analogue au lard du Porc. Gette graisse leur est fort utile ; elles en consomment une partie pendant leur engourdissement, et ce qui en reste, sert encore à les sustenter dans les éclaircies de temps doux pendant lesquels elles sortent momentanément de leur torpeur pour s'y replonger de nouveau jusqu'à la cessation complète du froid.
Le moment de la retraite arrivé, les nouvelles familles se hâtent de creuser leur terrier et d'y charrier du foin ; les anciennes gardent fidèlement leurs pénates. Toutes, en se retirant dans Iftir souterrain pour y prendre leurs quartiers d'hîvc, entrent à
reculons, une poignée de foin à la bouche. Elles ont grand soin de fermer les ouvertures de leur repaire, tantôt avec un mélange de terre et de foin , tantôt avec de la terre gâchée ; celte espèce de mortier bouche le terrier si hermétiquement, et avec tant de solidité, qu'il est plus facile d'entamer le sol partout ailleurs qu'aux endroits murés ; la terre extraite pour ce travail est prise dans un des conduits : aussi y trouve-t-on toujours une excavation.
La clôture n'est pas plutôt terminée, que les Marmotles gagnent le foin qui tapisse et remplit leur bauge ; elles le tassent fortement, en forment des couchettes arrondies et s'y enfoncent au centre, péle-môle, et la tête ramenée entre les jambes. L'engourdissement ne tarde pas à se produire ; il est d'autant plus complet, que le froid est plus intense; elles passent ainsi la moitié de l'année à dormir d'un sommeil devenu proverbial ; elles n'en sortent qu'au mois d'avril, aussi maigres que grasses elles étaient entrées. Cette longue abstinence rend leur chair coriace; au début de l'engourdissement, elle est, dit-on, assez agréable. Les montagnards qui font la chasse aux Marmottes se gardent bien de les troubler dans les premiers moments où elles viennent de s'enfermer, de peur qu'une température douce, survenant tout à coup, ne les ranime et ne les fasse fouir plus avant. Après avoir reconnu les terriers, ils attendent qu'un froid vif ait complètement jeté les Marmottes dans l'engourdissement. Ils pratiquent alors une ouverture à deux mètres environ de la petite galerie, et lorsqu'ils l'ont découverte, ils s'acheminent vers la bauge en déblayant ; là ils trouvent nos dormeuses roulées en boule, côte à côte les unes des autres, chacune cependant séparée de sa voisine par une légère couche de foin : d'un seul coup ils s'emparent de toute la famille et l'emportent engourdie. Les vieilles Marmottes sont tuées sans môme s'être éveillées; elles quittent du moins la vie sans sentir la souffrance ; les jeunes sont tirées de leur léthargie à l'aide d'une chaleur douce ; elles deviennent le plus souvent l'apanage des pauvres petits Savoyards sur le point de s'expatrier pour aller gagner leur vie dans les villes ; la Marmotte est ordinairement toute leur fortune, ils se mettent aussitôt à l'apprivoiser.
Cet animal, capturé jeune, devient promptement privé; il accourt, à la voix, manger ce qu'on lui présente dans la main ; si le morceau est volumineux, il le prend avec les pattes de devant, s'assied sur son derrière et se met à grignoter. Il apprend sans
peine à saisir un bâton et à danser une sorte de sarabande plus ou moins cadencée; il suit son maître comme le Chien, gratte à la porte pour se la faire ouvrir, reconnaît parfaitement les êtres de la maison, mais se cache dans sa niche dès qu^arrive un étranger. La Marmotte n'est point insensible aux caresses qu'on lui iait; elle aime à être chatouillée au-dessous de la nuque, et à se réchauffer contre la poitrine des personnes avec lesquelles elle vit familièrement. Ainsi que les Chats, elle voit bien dans Tobscurité; son antipathie pour les Chiens est très-prononcée; en général, elle ne peut souffrir aucun animal, quelque innocent et -chétif qu'il soit. La domesticité ne lui fait rien perdre de ses habitudes d'exquise propreté; à l'exemple du Chat, elle se met à l'écart pour faire ses ordures. Dans les maisons, elle résiste parfaitement à des froids de douze et quatorze degrés, sans tomber -dans rinertie, et se tient aussi éveillée en janvier qu'au cœur de Tété. Un feu modéré et gradué la tire de sa torpeur lorsqu'elle vient d'être prise; mais si on l'expose tout engourdie à une forte chaleur, elle ne résiste pas à cette brusque transition : sa jnort est presque instantanée.
Il existe plusieurs espèces de Loirs en France; deux d'entre <elles sont confondues vulgairement sous la même dénomination, quoique bien distinctes l'une de l'autre : ce sont le Loir proprement dit et le Lérot; la troisième, le Muscardin, de. dimensions plus petites, n'est guère connue que des naturalistes et des forestiers. Toutes ont pour habitude de s'engourdir pendant l'hiver et de se réveiller aussitôt que la température se radoucit; il suffit de dix degrés de chaleur pour les tirer de leur léthargie. Aux approches de la mauvaise saison, les Loirs.se réunissent plusieurs ensemble, et se confinent dans des trous de muraille ou Klans le tronc des arbres creux; on les y trouve serrés les uns contre les autres et pelotonnés en boule : ils passent ainsi cinq mois sans prendre de nourriture et sans mouvement, couchés sur un lit de mousse ou de feuilles. Comme les Marmottes, ils lueurent au bout de quelques minutes, lorsque, étant engourdis, •on les expose brusquement à une température élevée; mais lors- -qu'on les soumet graduellement à une chaleur douce, ils ne tardent pas à se ranimer : le froid est si bien la véritable cause de
leur engourdissement, que si on les tient pendant Thiver dans un endroit chaud, ils gardent Tusage de leurs facultés et ne s'endorment que d'un sommeil ordinaire. Ils se préparent à l'hibernation en prenant, au commencement de l'automne, un embonpoint remarquable, destiné à réparer les pertes que la respiration leur fait subir à l'état d'inertie. La plupart font des provisions de fruits secs, tels que châtaignes, faines et noisettes; et ils les transportent à leur domicile, car, tout dormeurs qu'ils soient, il leur arrive de s'éveiller, au cœur de l'hiver, pendant des jours entiers, et même pendant une suite de jours, chaque fois que le temps redevient doux ; ils trouvent de la sorte des vivres tout prêts, sans sortir de leurs trous; ils ne les épuisent jamais complètement, attendu que leur réveil momentané n'est qu'un cas exceptionnel au milieu de leur longue léthargie. Leur nourriture consiste en fruits de toute nature; pour se les procurer, ils grimpent aux arbres comme l'Écureuil , mais avec bien moins d'agilité que cet animal. Les trois espèces indigènes sont faciles à distinguer.
Le Loir. — Le Loir proprement dit [Myoxus glis, fig. 31) est le plus gros des trois. Il a les yeux entourés de brun; le dessus
Fig. 31. Loir.
de son corps tire sur le gris-brun, son ventre est blanc; il rap pelle l'Écureuil par ses yeux saillants, ses longues moustaches et la dispositioa des poils de sa queue, dont la couleur est uni-
forme. Ainsi que son confrère aérien, il habite les bois, se tient presque toujours sur les arbres, les parcourt de branche en branche, se nourrit de faines et de noisettes, et fait aussi la chasse aux petits oiseaux dans leurs nids; mais il ne construit pas de bauge au sommet des arbres : son nid est placé dans les troncs creux ou dans les fentes de rochers, toujours à Fabrî de rhumidité, qu'il craint extrêmement.
Chaque portée des Loirs est ordinairement de quatre ou cinq petits. Ils se défendent avec courage contre les Belettes et les petits oiseaux de proie; mais ils ont tout à redouter du Chat sauvage, leur plus cruel ennemi. Les climats tempérés sont les seuls qui leur conviennent ; on ne les rencontre plus dans le nord de TEurope.
Les Romains faisaient grand cas de la chair de ces animaux parvenus à tout leur embonpoint; on les mange encore dans certaines parties de l'Italie.
Le Lérot. — Le Lérot (Myoocus nitela fig. 32), plus connu des gens de la campagne sous le nom impropre dé Loir, n'est que
Fig. 32. Lerot.
trop répandu dans nos vergers et surtout parmi les espaliers, dont il est le fléau. Plus petit et plus ramassé dans sa taille que le Loir, il s'en distingue par son pelage gris roussàtre en dessus, blanc en dessous, et surtout par la bande noire qui entoure ses yeux et s'étend jusqu'aux oreilles; sa queue se termine par une
touffe de poils noirs. Cette espèce habite de préférence les jardins, et s'aventure parfois jusque dans les vieilles masures. C'est principalement le soir et pendant la nuit qu'elle va à la maraude; les pêchers en espalier sont l'objet principal de ses convoitises; elle attaque chaque fruit au moment de sa maturité, et les entame tous successivement. Les autres fruits succulents ne sont pas plus épargnés ; le Lérot n'attend pas qu'ils soient tombés pour s'en emparer, il va les chercher sur l'arbre môme, et lorsque abricots, poires et prunes sont hors de ses atteintes, il se rejette sur les amandes et sur les noisettes.
La femelle met bas cinq ou six petits. On trouve, l'hiver, les Lérots dans les trous de muraille, engourdis par groupes de huit ou dix individus, au milieu de leurs provisions ; ils se laissent prendre assez facilement aux pièges.
Cette espèce pénètre plus avant que le Loir dans le nord; sa chair n'a aucune valeur ; son odeur ressemble un peu à celle du Rat.
Le Muscardin. — Le Muscardin (Myoxus avellanarius) est un joli petit animal, complètement sylvicole, à peu près de la grosseur d'une Souris, aux yeux vifs et au pelage blond roussâtre; sa queue est garnie de poils disposés sur les côtés comme ceux du Loir, et se termine par un bouquet en pinceau. Il a le dos de couleur fauve clair; le ventre et le dessus de la tête sont jaunâtres ; la gorge est blanche.
Le Muscardin fréquente les taillis et se loge au fond des arbres creusés par le temps. Son nid, composé d'herbes entrelacées, s'ouvre par le haut comme celui de l'Écureuil; il est suspendu entre les branches des noisetiers , au milieu des buissons. Les portées sont de trois ou quatre petits.
Dans une de ses meilleures satires , Horace a mis spirituellement en scène son Rat de ville et son Rat des champs. Les anciens en connaissaient-ils d'autres espèces? On peut en douter; la première se rapporte à notre Souris ; la seconde, selon toute probabilité, n'est autre que le Mulot. Le genre Rat, malheureusement, compte encore d'autres représentants, et de la pire espèce ; tels
sont, notamment : le Rat proprement dit ou Rat noir et le Surmulot; ces deux pestes, originaires de la Perse et de Tlnde, se sont introduites en Europe vers le milieu du dix-huitième siècle, et se sont bien vite acclimatées en France.
Les Rats ont pour caractères distinctifs des molaires à couronne tuberculeuse, quatre doigts et un vestige de pouce aux pattes antérieures , cinq doigts libres aux pattes de derrière , une queue longue , presque nue, garnie de nombreuses écailles, un pelage composé de poils de difTérentes grandeurs.
Confînés d'abord dans certaines contrées, les Rats, en véritables parasites, n'ont pas tardé à s'attachera la fortune de l'homme; ils l'ont bientôt suivi dans tous les lieux où il s'est établi, et comme lui, d'humeur voyageuse et changeante, ils sont devenus en peu de temps cosmopolites ; l'ancien et le nouveau continent en sont aujourd'hui infestés; la Polynésie, sans aucun doute, les subira un jour.
Ainsi que tous les voleurs de profession, les Rats sont nocturnes, amis de l'obscurité, dormant une partie du jour, et se lançant à la maraude aussitôt que le soleil est couché. Toute la nuit ils font vacarme, et sont continuellement en allées et venues , de la cave au grenier. A l'époque de leur multiplication, leur sabbat devient infernal; ils glapissent et jettent des sifflements aigus. Leur estomac s^arrangede toute espèce de nourriture; grains et racines, fruits et légumes, matières anhnales fraîches ou en putréfaction, ils font ventre de tout. Leurs fiançailles ont tout le cachet de leur naturel hargneux et sauvage; elles sont l'occasion de combats furieux entre les mâles. L'humeur belliqueuse de la race se manifeste à chaque instant, elle éclate dans toute sa rage quand vient la disette ; dans cette extrémité, les Rats s'attaquent avec fureur en poussant des cris, comme les héros d'Homère; les plus forts se jettent sur les plus faibles, leur ouvrent la cervelle et les dévorent à belles dents; la bataille reconunence, plusieurs jours de suite, entre les survivants, et continue jusqu'à ce que le plus grand nombre y passent ; c'est ainsi que, de temps à autre, ils semblent avoir complètement disparu des localités qu'ils infestaient : les drôles se sont fait justice, et l'on s'en trouve débarrassé momentanément.
Malgré tout l'esprit que leur prête la Fontaine , les Rats sont de vulgaires pillards, capables tout au plus de méditer au fond d'un fromage de Hollande; ils n'ont rien de saillant, si ce n'est une profonde méfiance des pièges auxquels ils ont échappé: ont-
ils survécu à cette épreuve, il faut que Fappàt soit bien affriolant ou la tentation bien forte, pour qu'ils s'y laissent prendre une seconde fois. Leurs mœurs, communes à toute la famille, offrent certaines variantes. Quelques espèces se creusent des terriers, mais très-peu compliqués, sans étendue ni profondeur; celles qui habitent nos maisons, n'amassent pas de provisions pour la saison rigoureuse; elles vivent au jour le jour, s'aident de leurs pattes de devant pour porter les aliments à la bouche, et boivent fréquemment, en lappant, à la manière des Chiens ; le froid ne les engourdit pas.
Les espèces qu'il importe le plus de connaître pour les exterminer, de compte à demi avec leurs ennemis-nés, les Chats, les Belettes et les oiseaux de proie nocturnes, sont : le Rat noir, le Surmulot, le Mulot et la Souris; le moins criminel des quatre n'est bon qu'à pendre.
Le Rat noir. — Le Rat noir (Mus rattuSy fig. 33) se distingue aisément à son pelage noir en dessus et gris-cendré en dessous;
Fig. 33. Rat noir.
son museau pointu porte une belle paire de moustaches noires; ses oreilles sont nues et couleur de chair ; de petits poils blanchâtres couvrent le dessus de ses pieds. Débarqué le premier parmi nous, à la faveur du commerce maritime, il n'a pas tardé à céder le pas au Surmulot, envahisseur farouche, contre lequel il a peine à défendre ses domaines; aussi est- il aujourd'hui moins
commun qu'il y a cent ans. Vif d'allure, rapide dans sa course^ et très-leste à sauter, il escalade sans difficulté les murs simplement crépis , et échappe souvent à ses ennemis lorsqu'ils l'attaquent à force ouverte. S'est-il laissé surprendre, il tient tête, se défend avec courage et non sans succès; les jeunes Chats inexpérimentés n'en viennent pas facilement à bout; ce n'est guère qu'à coups de griffes qu'ils l'attaquent ; il leur oppose ses dents de devant, longues et tranchantes, dont les morsures sont profondes et douloureuses : l'issue du combat reste souvent douteuse. Il n'en est pas de même avec la Belette. Bien que celleci soit plus petite, le Rat la redoute davantage; elle le suit dans son trou, l'assaille , avec toute sa mâchoire, de morsures répétées et pleines, tandis que l'autre ne peut riposter que par saccades et par ses seules incisives; de plus, la Belette ne lâche jamais prise, et, loin de démordre, elle suce le sang à l'endroit entamé : dans cette lutte à armes inégales, le Rat succombe toujours. Omnivore comme tous ceux de sa race, le Rat consomme une grande quantité de nourriture et en gaspille bien plus encore ; il attaque les jeunes Pigeons dans les colombiers, saisit les poussins dans la basse-cour et ronge indistinctement linge, cuir, étoffes; le lard toutefois est son mets de prédilection. Pendant le jour , il se retire dans les galetas, les granges, les greniers, derrière les boiseries, dans l'épaisseur des planchers et sous les toitures de chaume. Les portées sont de cinq ou six petits; la femelle leur prépare un nid avec des feuilles, de la paille et du foin; elle leur apporte à manger, et, lorsqu'ils commencent à sortir de leur trou, elle veille sur eux, les défend avec courage et se bat môme contre les Chats pour les sauver. Dans son attitude ordinaire de repos, le Rat se ramasse sur lui-môme, le dos voûté; tout le temps qu'il ne donne pas au manger et au sommeil, il le passe à sa toilette ; la propreté semble un de ses besoins de premier ordre; il a grand soin de sa personne et est sans cesse occupé à nettoyer et lustrer son poil, opération qu'il exécute à l'instar des Chats, avec sa langue et ses pattes. L'hiver, il recherche les lieux chauds, et se niche volontiers près des cheminées, dans le foin et dans la paille ; les meules de blé et d'avoine n'hébergent que trop souvent ce voleur effronté.
Le Surmulot. — Le Surmulot [Mus decwmanuHy fig. 34), plus gros que le Rat noir, a le pelage gris-roux en dessus, parsemé de poils bruns sur la ligne dorsale; son ventre tire sur le blanc.
Leste à la course, il grimpe et nage avec facilité. Il vit sous terre, dans des terriers qu'il creuse en dépit de tout obstacle. Agissant en nombre et avec persévérance, les Surmulots percent les murs, soulèvent les pavés et se répandent partout ; quand ils se jettent en troupes sur une maison, ils attaquent ses fondements et compromettent sa solidité en sillonnant sa base d'une multitude de trous et de petits sentiers.
Le Surmulot n'est pas moins vorace que le Rat noir. A Paris, où il est très-commun, il hante les égouts, les marchés, les triperies et les établissements d'équarrissage. Pendant le jour, il quitte peu sa retraite; mais, le soir venu, il se répand dans les rues obscures et peu fréquentées, se met à rôder, se jette sur les animaux
Fig. 34. ïjurmulot.
abattus, ne dédaigne aucuns débris, tant sordides soient-ils, fait ripaille toute la nuit et ne regagne son gîte qu'à l'arrivée du jour. C'est le bon moment pour détruire ces animaux; il suffit de fermer les clos d'équarrissage et d'y lâcher de petits Bouledogues qui étranglent les Rats aussitôt qu'ils se montrent; on n'a plus qu'à assommer, à coups de gourdin, la masse des fuyards; ils tombent par centaines: ces pertes, malheureusement, sont vite réparées; les femelles, d'une fécondité désespérante, ont trois portées par an, chacune de dix à douze petits.
Le Surmulot, quoique citoyen des villes, ne hait pas la campagne; on l'y rencontre souvent en été, au voisinage de l'eau. D'après Sonnini, les vieux Rats passent Thiver dans leur villa en
plein air; les femelles et les jeunes se retirent dans les granges et les greniers ; là, au cœur des provisions de bouche, ils font main basse sur le blé, le seigle, Torge et Tavoinc ; indépendamment de ces déprédations, ces maudits garnements hachent encore la paille et souillent tout de leurs ordures qu'ils sèment partout. Non content de prélever une forte dîme sur les greniers du cultivateur, le Surmulot en veut encore à sa volaille; ce n*est pas tout: il braconne, fait la chasse aux jeunes Lièvres, aux Perdreaux, et, dans son instinct dépravé, s'attaque à sa propre race. Il a souvent maille à partir avec le Rat noir, le combat à outrance, et ne le laisse en paix qu'autant que les vivres regorgent ; pressés par la faim, les Surmulots s'entre-dévorent; lorsqu'on les tourmente sans relàchedans leurs retraites, ils vident les lieux et émigrent parfois très-loin.
Le Mulot. — Le Mulot {Mus syloaticus, fig. 35), de grosseur intermédiaire entre le Rat et la Souris, n'élit domicile ni dans les
Fig. 35. Mulol.
villes, ni dans les maisons; c'est un rustique qui habite exclusivement les champs et les bois. La teinte générale de son pelage est gris roussûtre sur le dos et blanchâtre sur le ventre ; ses poils, cendrés à la base et dans la plus grande partie de leur étendue, passent au fauve, puis au cendré et se terminent par du noir; ses yeux sont gros et saillants.
Les terres sèches et élevées sont celles qu*il fréquente de préférence; on le trouve dans les champs et les bois environnants.
Si d*aventure un trou tout fait se présente dans un buisson ou au pied d'un arbre, le Mulot s'y loge, sans plus de cérémonie. Au besoin, il sait se faire un terrier; il l'établit à trente centimëlres de profondeur, et le distribue en deux compartiments: l'un, destiné à l'abriter avec ses petits; l'autre, à loger ses provisions. Celles-ci dépassent toujours ses besoins; comme l'avare, il semble qu'il amasse pour le seul plaisir d'amasser. Ses provisions ne sont pas réglées sur son appétit, mais plutôt sur la dimension de ses magasins. On y trouve force glands , force châtaignes et quantité de faines et de noisettes; un seul dépôt en contient plusieurs litres; aussi le Mulot est-il particulièrement détesté des forestiers. Passe encore si le thésauriseur se contentait d'emmagasiner les graines détachées naturellement des arbres, le mal ne serait pas très-grave; la plupart, en effet, sous la couche épaisse des feuilles tombées, ne se développent pas, et il en reste toujours assez pour repeupler les vides; mais les Mulots s'attaquent aussi aux jeunes semis; ils suivent le sillon tracé par la charrue, déterrent chaque gland l'un après l'autre , et n'en épargnent pas un seul ; au lieu de les manger sur place , ils les emportent dans leur trou, les entassent sans discernement et les laissent ainsi sécher ou pourrir. Certains forestiers estiment que les Mulots sont plus funestes aux semis de bois que tous les oiseaux et quadrupèdes déprédateurs : les Pies, les Geais et les Corbeaux n'épargnent pourtant guère les plantations au moment des semailles ou de la levée des graines ! Les dégâts causés par ces Rongeurs ont principalement lieu à l'automne et s'arrêtent à l'époque des grandes gelées; le froid rigoureux en délivre la surface du sol, mais ils trouvent dans leurs retraites bon souper et bon gîte ; dans les années de disette, ils se détruisent entre eux, et, suivant l'usage de la famille, les petits deviennent la pâture des gros.
La Souris. — La Souris (Mus mmculus, fig. 36) n'est que trop connue de tout le monde; c'est le Rat en miniature, mais à pelage gris-cendré, à fourrure fine et épaisse, composée de deux sortes de poils, gris d'ardoise dans leur moitié inférieure, et gris jaunâtre dans l'autre moitié. « Elle a, dit BuEFon, le môme instinct, le même tempérament que le Rat, et n'en diffère que par la faiblesse et les habitudes qui l'accompagnent. Timide par nature, familière par nécessité, la peur ou le besoin fait tous ses mouvements; elle ne sort de son trou que pour chercher de quoi
vivre ; elle ne s'en écarte guère, y rentre à la première alerte, ne va pas, comme le Rat, de maison en maison, à moins qu'elle n'y soit forcée, fait aussi moins de dégâts, a les mœurs plus douces, et s'apprivoise jusqu'à un certain point, mais sans s'atr tacher. Plus faible, elle a plus d'ennemis, auxquels elle ne peut échapper, ou plutôt se soustraire, que par son agilité, sa petitesse môme. Les Chouettes, tous les oiseaux de nuit, les Chats, les Fouines, les Belettes, les Rats môme lui font la guerre; on l'attire et on la leurre aisément par des appâts; on la détruit à milliers : elle ne subsiste enfin que par son immense fécondité. »
La gestation de la Souris dure vingt-cinq jours; les portées se
Fig. 36. Souris.
renouvellent à chaque saison, et varient entre quatre et six petits; la mère les dépose sur un lit moelleux et les allaite pendant une quinzaine ; passé ce temps, ils commencent à chercher eux-mêmes leur nourriture.
Les Souris se trouvent partout, dans les champs aussi bien que dans les bois, mais surtout dans les lieux habités. Tout sert de gîte à ces animaux; ils affeclionnent cependant d'une manière spéciale les vieilles maisons, les vieux planchers, les vieilles murailles, et s'y creusent des galeries plus ou moins longues et plus ou moins tortueuses. Ils altaquent les boiseries avec ardeur et persévérance ; il suffit d'entendre leur grignotemenl énergique pendant cette besogne, pour ôtre certain de leurs efforts
et de leur ténacité. L'abondance les attire et la misère les éloigne ; ils ne se réunissent pas en troupes, comme le Surmulot ; chaque individu vit à part.
Les Souris mangent de tout et se contentent de peu, sauf à revenir souvent à la charge. Les glands, les faînes, les châtaignes, les noisettes dans les bois ; toute espèce de grains dans les meules, les granges, les greniers ; toute provision de ménage ; le crin, la laine, les étoffes, le linge dans les maisons, payent tribut à leurs dents; les livres aussi sont de leur goût; elles n'épargnent ni prose ni vers, et rongent avec la môme indifférence les bons comme les méchants auteurs.
A part son odeur spéciale qui n'a rien d'agréable, et les dégâts multipliés dont elle semble se faire un jeu, la Souris est un joli petit animal, à la mine futée, éveillée, pleine d'espiègleries. L'horreur ^ qu'elle inspire â certaines personnes, en vérité trop nerveuses, est une puérilité qu'un peu de raison devrait combattre. La Souris n'a rien de dangereux ; elle mord simplement de son mieux pour se défendre, quand elle ne peut fuir: quoi de plus innocent? Son véritable crime, si crime il y a, n'est-il pas d'être sujette à de malencontreuses surprises, lorsque la peur la trouble de fond en comble? Avouons-le, il n'y a pas là de quoi se pâmer; ne serait-il pas plus juste de réserver ses émotions pour des causes plus légitimes?
Les Campagnols, placés par Linné dans le genre Rat, ne doivent pas être confondus avec le Rongeur de ce nom; leurs dents molaires, à couronnes plates, creusées de sillons transversaux, les en séparent nettement; ils ne vivent, en général, que de substances végétales, tandis que l'autre malfaiteur se nourrit de tout cequ'il peut attraper; ils n'en font pas moins partie d'une bande formidable de vagabonds dont l'agriculture éprouve parfois de grands dommages; signaler leurs espèces les plus nuisibles, c'est appeler sur elles la vigilance publique, afin de se préserver, autant que possible, de leurs déprédations.
Deux Campagnols sont très-répandus en France : le Campagnol Rat d'eau [Arvicola amphibius) etle Campagnol vulgaire (Arvicola vuigaris). Le premier (fig. 37), plus gros que notre Rat noir, a la
AimCAUX OB LA FRAHCB. 8
lête large, le museau court et épais, le pelage plus ou moins noîrAtre en dessus, gris en dessous. Il vit au bord des cours d'eau, dégrade les berges par les trous qu'il y creuse, nage et plonge avec facilité, et peut marcher au fond de Teau pendant près de trente secondes. Il affectionne les légumes et particulièrement la salade; on le surprend souvent, en plein jour, occupé à en ^claircir les carrés , ce qui ne Tempôche pas de varier ses repas herbacés d'entremets de poissons et d'Écrevisses. Les petits cours d'eau sont fréquemment infestés de cet ôtre à demi amphibie; c'est donc faire acte de bonne administration que de travailler à le détruire à l'aide de pièges ou à coups de fusil. Le Campagnol vulgaire (fig. 38) est pire encore; ses invasions
Fig. 37. Rat d>au.
ont pris plus d'une fois les proportions d'un véritable fléau. 0$ le reconnaît à son dos d'un gris-brun roussàtre, et à son ventre ardoisé ou cendré; ses dents incisives sont très-jaunes. Plus rustique que le Rat, il fuit la demeure de l'homme et passe sa vie au milieu des champs; c'est un rural dans toute la force du terme, peu distingué d'allures, bravant le chaud et le froid, et surtout doué d'un fort appétit. Un trou lui suffit comme retraite, mais il ne se contente pas de la première cavité venue ; il la creuse lui-même. Le gîte du Campagnol s'étend à peu de profondeur sous terre ; il se divise en deux ou trois loges qui lui servent de chambre à coucher et de magasins pour serrer ses provisions. La société ne lui déplaît nullement; il n'est pas rare de
trouver plusieurs individus dans le môme repaire; ils s'y groupent par familles, et, pour mieux assurer la paix générale, chaque colonie se choisit son clapier spécial dans une galerie voisine du lieu commun d'habitation ; elle s'y retire en cas de danger. Le terrier ne s'enfonce guère au delà de trente centimètres; mais lorsque la progéniture est sur le point d'arriver, la femelle prolonge du double Texcavation par un boyau étroit et sinueux^ aboutissant à un cul-de-sac de la largeur du poing; un paquet d herbes sèches hachées menu constitue la moelleuse couche qui doit recevoir les nouveau-nés. Les portées varient de six à douze petits; il y en a deux tous les ans, au printemps et dans le cours de Tété : aussi cette nuée de bandits devient-elle
Fig. 38. Campagnol.
bien vite effroyable. Ils envahissent quelquefois d'immenses surfaces. Au commencement de ce siècle, dans l'ouest de la France, ils s'étaient répandus, en quelques mois, sur trente lieues carrées de pays; une disette locale s'ensuivit. Leur présence en grand nombre est toujours un présage de ruine certaine, car, non-seulement les Campagnols en veulent aux céréales en herbe, mais ils les attaquent de préférence quand l'épi est sorti de son fourreau. Ils ne bornent pas là leurs dégâts; à peine le grain a-t-il atteint sa maturité, qu'ils accourent au pillage : tout y périt; ils moissonnent sans relâche, coupent les tiges au pied avec leurs incisives, dévorent le grain, et lorsqu'un champ est ainsi dévasté, ils en exécutent un autre : le désastre s'étend à vue d'œil, comme l'incendie.
Le blé est la nourriture favorite du Campagnol vulgaire; quand ce grain lui fait défaut, il se jette sur les prés, les ruine par la racine, et se répand encore dans les jardins et les vergers pour y manger noix et noisettes ; ce dessert absent, il tourne sa convoitise ailleurs et se rabat sur les forêts : combien de glands, de fatnes, de châtaignes, de semences de toutes sortes périssent alors sous sa dent ! On assure qu'en temps de famine les Campagnols se dévorent entre eux; mais la race, par sa fécondité, a bientôt réparé ses pertes. Par bonheur, les Campagnols ne sont pas sans ennemis; Fouines, Renards, Belettes travaillent, à qui mieux mieux, à en diminuer le nombre; mais nos meilleurs auxiliaires dans cette guerre très-légitime sont assurément les Chouettes, les Hiboux, TOrfraie et tous les autres oiseaux de proie qui chassent la nuit : on devrait donc toujours respecter ces utiles nocturnes; ce sont nos gardes champêtres naturels; ils protègent nos moissons et ne nous causent aucun préjudice : pourquoi, dans notre Oèvre de tuerie, Toublions-nous si souvent?
Indépendamment de nos deux espèces indigènes de Campagnols, il s'en rencontre parfois une troisième en France, fort rare heureusement : c'est le Campagnol économe [Arvicola œconomus). On devine, à son nom, le trait caractéristique de ses mœurs; sa prévoyance est sans cesse occupée à thésauriser pendant l'été, en vue de la morte-saison. Ses provisions consistent en racines de toutes sortes ; avant de les porter en magasin, il les découpe avec soin et les empile régulièrement lorsqu'elles ont subi un certain degré de dessiccation. L'Économe abonde dans les solitudes de la Sibérie, depuis le fleuve Irtisch jusqu'à Tocéan Oriental; il pullule aussi dans les vallées du Kamtchatka. Ses portées ne sont que de deux ou trois petits, mais il les répète plusieurs fois dans l'année. Ses greniers d'abondance, toujours situés à côté de son domicile, mesurent jusqu'à trente-cinq centimètres de diamètre; ils sont voûtés avec de la mousse. On en compte trois ou quatre par couple, communiquant tous, par des boyaux, à une chambre centrale tapissée de mousse, ainsi que le reste de TédiGce. Chaque ménage s'approvisionne de sept à huit kilogrammes de racines pour passer rhiver, mais les magasins sont souvent visités par les tribus nomades de la Sibérie et du Kamtchatka qui y trouvent un aliment tout préparé. Cet emprunt forcé n'est pas aussi préjudiciable à l'Économe qu'on serait tenté de le croire. D'après le naturaliste Pallas qui a étudié sur les lieux mêmes les habitudes
du Rongeur boréal, les Sibériens et les Kamtchadales ne détroussent jamais complètement leur petit pourvoyeur; ils le dépouillent avec discrétion, ayant soin de ne pas mettre entièremeni à sec le garde-înanger de l'Économe; ils font mieux encore : er échange de la dtme qu'ils prélèvent sur ses provisions de bouche, ils lui abandonnent des morceaux de caviar dont cet animal est très-friand.
Les émigrations des Campagnols de Sibérie sont célèbres entre toutes. Ces animaux voyagent par bataillons innombrables, toujours en ligne droite et sans se laisser détourner par les obstacles. Fleuves, rivières, lacs et montagnes, rien ne les arrête dans leur marche; ils la commencent au coucher du soleil, la suspendent à son lever et se reposent tout le jour. Ce singulier pèlerinage dure trois grands mois; dans cet espace de temps, les Campagnols économes parcourent plus de trois mille kilomètres à travers maints dangers. La faim les éprouve et les décime cruellement; mais c'est surtout de leurs nombreux ennemis qu'ils ont tout à redouter; ils semblent traîner à leur suite toutes les bêtes carnassières des contrées qu'ils traversent: aussi sontrils ravagés de fond en comble. De cette foule immense qui, au début de la campagne, s'était mise traditionnellement en route, beaucoup passent, chemin faisant, par l'estomac sans pitié des Martes, des Renards, des Rapaces nocturnes et même des poissons; les plus robustes ou les plus fortunés retournent seuls au point de départ, au terrier de leur chère Argos.
La similitude d'organisation n'entratne pas toujours, comme conséquence nécessaire, l'identité d'habitudes, et les animaux de même race, jetés exactement dans le même moule, présentent quelquefois des mœurs si différentes, qu'on serait tenté de les ranger dans des familles distinctes : le Lièvre et le Lapin sont un exemple frappant de ce singulier contraste.
Leurs caractères génériques ne permettent de les confondre avec aucun autre Rongeur. On les reconnaît à leurs incisives doublées, par derrière, de dents plus petites, à leur mâchoire supérieure garnie de six molaires, tandis que l'inférieure n'en porte que cinq, et & leur lèvre supérieure entièrement fendue.
Leurs membres de devant sont très-courts et pourvus de cinq doigts que terminent des ongles robustes; le pouce manque aux membres de derrière, qui sont en revanche beaucoup plus longs; Fintérieur de leur bouche et le dessous de leurs pattes sont revêtus de poils. La queue est courte, bien fournie et ordinairement relevée. Les oreilles sont grandes, disposées en cornet, très-ouvertes, et douées d'une grande mobilité. Le pelage offre le même fond de couleurs : le dessous est d'un blanc uniforme, la tête et le reste du corps, au contraire, sont nuancés de grisbrun ou roussdlre, résultant du mélange de poils soyeux, annelés et variés chacun de ces diverses teintes.
Hais, si ces traits sont communs aux deux espèces, si toutes deux sont nocturnes, et si, comme Ta spirituellement dit la Fontaine,
Un souffle, une ombre, un rien, tout leur donne la fièvre,
rien de plus disparate que leur manière de vivre. Tandis que le Lièvre est voué à la solitude et loge à la belle étoile , le Lapin montre un instinct très-prononcé de sociabilité, se choisit un domicile et vit en famille; l'un se tient le plus ordinairement en plaine, l'autre se cantonne de préférence dans les bois ou sur les coteaux ; la mésintelligence entre eux est si complète, que lorsqu'ils se rencontrent, ils se battent à outrance, jusqu'à la mort, poussés qu'ils sont à se détruire par une antipathie mutuelle; on sait, de plus, que là où les Lièvres abondent, les Lapins ne prospèrent pas; réciproquement, dans les endroits où les Lapins se sont multipliés à l'excès, les Lièvres sont clair-semés; à la longue, ils vident les lieux et vont s'établir ailleurs.
A première vue, on distingue aisément le Lièvre du Lapin à sa taille plus forte, à sa teinte d'un roux plus foncé, à ses oreilles plus longues, noires vers la pointe, et à sa queue marquée, en dessus, d'une ligne noire (fig. 39). Sa vie se passe le plus souvent dans la solitude et le silence ; on n'entend sa voix qu'à l'heure de la souffrance, lorsqu'il est blessé ou que le Chien fait craquer ses côtes entre ses rudes mâchoires : il jette alors des cris perçants. Façonné de bonne heure à la dure, il n'a pour couchette que la terre nue, entre deux sillons; Tété, il se cache dans les blés, les vignes, les prairies artiflcielles et les bruyères; l'hiver, il recherche les lieux découverts, se tient volontiers à mi-côte, à l'exposition du sud et à l'abri du vent; on le trouve aussi dans les bois, mais il ne s'y enfonce jamais bien avant et
n'y demeure pas pendant la nuit. Ainsi que la plupart des animaux nocturnes, il passe tout le jour à dormir dans son gîte, et n'en sort qu'au coucher du soleil pour aller à la pâture. Dortil, comme on le prétend, les yeux ouverts? Plusieurs Taffirment, mais ne citent, à l'appui, aucun fait bien précis; ne peut-on pas plutôt supposer que le Lièvre, sans déroger à la loi générale, s'éveille au moindre bruit, parce qu'il est timide et craintif à l'excès, demeure immobile où le sommeil l'a trouvé, et qu'ainsi il est fort rare de le surprendre les yeux fermés? Quoi qu'il en soit, la nuit est le temps de son existence active : il en profite pour manger et circuler; sa nourriture consiste en herbes^
Fig. 39. Lièvre écoutant.
feuilles, racines, fruits et graines ; il grignotte aussi les jeunes^^ pousses et ronge les écorces lorsque la mauvaise saison est venue. On l'a accusé d'être triste; par les beaux clairs de lune cependant, il n'est pas rare de voir plusieurs Lièvres se jouer ensemble, sauter, gambader, folâtrer et se poursuivre les^ uns les autres; seulement, au plus fort de leurs danses, qu'ua Lézard, un Mulol, une Musaraigne de passage fasse bruire quelque légère broussaille, qu'une feuille morte tombe ou soit balayée par le vent, tous aussitôt s'enfuient au plus vite, et cha-^ cun se disperse de son côté.
Les Lièvres, en général, ne s'éloignent pas pour longtemps de
leur gtte. A certaines époques, les Bouquins s'aventurent à de grandes distances, font des marches forcées et rôdent de toutes parts; les femelles sont beaucoup plus sédentaires; lorsqu'une fois elles se sont fixées dans le canton qui doit les faire vivre, elles ne s'en écartent pas. Il est facile, du reste, de reconnaître les Lièvres étrangers ou nomades de ceux qui sont cantonnés : les premiers, lancés par les Chiens, filent tout droit, parcourent de très-grands espaces, retournent à la contrée dont ils sont originaires et ne reparaissent plus; les autres, au contraire, demeurent fidèles à leur pays d'adoption, se font chasser au pourtour de leur gîte et toujours y reviennent.
La gestation dure de trente à quarante jours; la femelle ou Hase met bas en rase campagne, sous la première toufle d'herbe ou dans le premier buisson venu, deux, trois ou quatre petits. L'allaitement ne dépasse pa^ vingt jours ; après ce temps, les mères recommencent à porter, les Levrauts se séparent et s'en vont vivre isolément; quelquefois ils s'éloignent à d'assez grandes distances; le plus souvent néanmoins ils se font un gîte à quatre-vingts ou cent mètres les uns des autres : aussi, quand on en rencontre un dans un endroit, est-on à peu près certain d'en faire lever d'autres aux environs.
Le jeune dge est pour eux un temps critique, car ils y sont exposés à bien des catastrophes; Loups et Renards, Fouines et Putois, oiseaux de proie de toute espèce, Pies et Corbeaux sont autant d'ennemis auxquels ils ont de la peine à échapper, sans compter les Chiens qui ne les épargnent guère, quand ils les rencontrent chemin faisant. Par bonheur, leur croissance est prompte ; ils ont dès leur naissance l'ouïe extrêmement fine, et leurs excellentes jambes leur sont bientôt d'un puissant secours : c'est, à vrai dire, tout leur salut, avec les ruses dont ils ne se font pas faute; sans cela, comment ces êtres si pacifiques, si faibles, si dépourvus de tout moyen de défense, résisteraient-ils à la destruction qui les enveloppe de toutes parts ?
A la course, le Lièvre n'a à redouter que le Lévrier; les autres Chiens ne sont pour lui qu'un jeu ; en deux ou trois temps il les envoie aux calendes grecques. Si la longueur de ses jambes poslérieures ne le favorise pas dans la marche ordinaire, par contre, dans le pas accéléré, elles lui donnent un avantage réel, surtout lorsqu'il lui faut courir en montant : c'est pourquoi le Lièvre poursuivi conunence toujours par gagner le coteau. Lorsque sa
promenade n'est pas inquiétée, que rien ne le trouble, il procède par petits sauts, s'arrête de distance en distance, met l'oreille au vent, et si elle ne lui signale aucun danger, il s'assied sur ses pattes de derrière et se sert de celles de devant pour faire sa toilette en se frottant lestement les côtés de la tête et le museau. Quand il est poursuivi, sa progression s'exécute par une suite de sauts vifs et très-rapprochés qui s'accélèrent d'autant plus qu'il est plus vigoureusement chassé; mais c'est surtout quand la meute le relance à vue qu'il déploie tous ses moyens: il s'allonge alors de toute l'étendue de son corps, les oreilles appliquées sur la nuque, rase la terre, refoule énergiquement le sol de ses pieds élastiques, s'élance à fond de train, dévore l'espace et se dérobe rapidement à tous les regards (fig. kO . Craint-il d'être gagné de vitesse, il appelle la ruse à son aide, et cherche à mettre les Chiens en défaut. Les tours qu'il leur joue sont depuis longtemps célèbres ; du Fouilloux, dans son vieux Traité sur la chasse, en rapporte un certain nombre qui peuvent passer pour les chefsd'œuvre du genre, et pourtant ils sont très-véridiques. « J'ai vu, dit-il, un Lièvre si malicieux, que, depuis qu'il oyait la trompe, il se levait du gîte, et, eût-il été à un quart de lieue de là, il s'en allait nager dans un étang, se relaissant au milieu d'iceluy, sur des joncs, sans être aucunement chassé des Chiens. J'ai vu courir un Lièvre bien deux heures devant les Chiens, qui, après avoir couru, venait en pousser un autre et se mettre en son gîte. J'en ai vu d'autres qui , après avoir été bien courus l'espace de deux heures, entraient par-dessous la porte d'un tect è Brebis et se relaissaîent parmy le bétail. J'en ai vu, quand les Chiens les couraient, qui s'allaient mettre parmy un troupeau de Brebis qui paissait par les champs, ne les vou* lant abandonner ni laisser. J'en ai vu d'autres qui, quand ils oyaient les Chiens courants, se cachaient en terre. J'en ai vu d'autres qui allaient par un côté de haie et retournaient par l'autre, en sorte qu'il n'y avait que l'épaisseur de la haie entre les Chiens et le Lièvre. J'en ai vu d'autres qui, quand ils avaient couru une demi-heure, s'en allaient monter sur une vieille muraille de six pieds de haut et s'allaient relaisser en un pertuis de chauffant couvert de lierre. J'en ai vu d'autres qui nageaient une rivière qui pouvait avoir huit pieds de large, et la passaient et repassaient en sa longueur de deux cents pas, plus de vingt fois devant moi. » D'ordinaire cependant le Lièvre ne déploie pas autant d'astuce; toute sa science stratégique se borne à laisser
les Chiens bien loin derrière lui par la rapidité de sa course, à présenter le dos au vent, à tourner et retourner sur ses pas, à dépister ses ennemis par de brusques écarts et à les dévoyer de son gîte, tout en y revenant sans cesse lui-môme par d'habiles randonnées.
Sa sagacité est assez grande pour lui faire deviner les projets de rindividu qui rapproche. S'il lui soupçonne de mauvaises
Fig. 41. Lapins de clapier.
intentions, il ne l'attend pas, il décampe avant que le perfide soit à portée de lui nuire; d'autres fois, il le laissera passer sans bouger, et ne sortira de son immobilité préméditée qu'au moment où, par son départ inattendu, il lui causera un saisissement assez fort pour le mettre hors d'état de mal faire. Le Lièvre au gîte se comporte tout autrement lorsqu'il pense n'avoir affaire qu'à un promeneur inoffensif; dans ce cas, il ne se dérange pas et continue paisiblement ses méditations. Cette parfaite sécurité
LES LIÈVRES ET LES LAPINS. Ii5
toutefois ne lui réussit pas tous les jours ; on l'a vu se tromper dans ses appréciations, ne pas soupçonner, sous une débonnaireté d'emprunt, les perQdes desseins et l'arme cachée d'un traître rustique, et recevoir, presque à bout portant, en plein visage, une décharge qui lui apprenait, mais un peu tard, qu'il n'est pas toujours prudent de juger les gens sur la' mine. Un des moyens les plus sûrs d'arriver près de son gtte serait, dit-on, de l'aborder sans ambages ni précautions, en se parlant ou en sifflotant : pauvre béte ! trop de circonspection lui est suspect et l'effarouche; l'allure franche et dégagée, au contraire, le désarme et le compromet.
Le Lièvre passe pour vivre sept à huit ans, mais il est fort rare qu'il présente d'aussi longs états de service; il meurt de mort violente bien avant ce temps. Dans les pays très-froids, son pelage, y compris les oreilles, devient tout blanc ; il reprend sa livrée ordinsdre avec le retour du printemps; sa taille est sensiblement plus petite dans les pays chauds.
Le Lapin, originaire d'Afrique, nous est venu d'Espagne, et de là s'est répandu dans le reste de l'Europe. Son pelage est griscendré, sauf la nuque de couleur rousse, la gorge, le ventre et le dessous de la queue qui sont blancs ; dans le Lapin domestique, la livrée est très-variable : elle est tantôt toute blanche, tantôt entièrement noire; chez un grand nombre, elle oiTre un mélange de ces teintes plus ou moins bigarrées de gris, de fauve et de roux (fig. 41).
A la difTérence du Lièvre, le Lapin fait preuve de discernement en cherchant à se mettre à l'abri des injures de l'air, au moyen d'un terrier ; son emplacement est ordinairement tourné à l'est ou au sud, assez élevé pour n'avoir rien à craindre des inondations et souvent masqué à son entrée. Il ne choisit pas moins bien le sol qui doit lui servir de retraite. Quoique ses ongles vigoureux puissent venir à bout d'un terrain résistant, il donne toujours la préférence, quand il le peut, aux terres sèches et légères, comme plus saines, plus chaudes et plus faciles à creuser; les dunes, les coteaux crayeux et les bois sablonneux sont ses demeures favorites; lorsqu'il se loge dans un endroit argileux ou pierreux, c'est qu'il n'a pas trouvé mieux ; il n'y fouille jamais bien avant, et n'y prospère que médiocrement ; dans les lieux, au contraire, où il peut fouir à son aise, il s'établit en maître, les crible bientôt de trous et pullule à outrance. Il est rare que le terrier consiste en un simple cul-de-sac; le
plus souvent il est formé de boyaux ou galeries s'entrecoupant dans tous les sens, et aboutissant à plusieurs chambres, tantôt isolées, tantôt se communiquant entre elles ; la plupart du temps, elles s'ouvrent au dehors par plusieurs issues. Dans les garennés très-peuplées, les terriers sont à peine séparés les uns des autres; ce ne sont que trous sans nombre; les Lapins y vivent sinon en république, du moins en phalanstères ou sociétés fraternelles, chaque famille ayant son domicile particulier. Ces labyrinthes sont parfaitement en rapport avec le caractère inquiet et peureux du Lapin. Cet animal n'est pas moins craintif que le Lièvre; comme lui, il s'effarouche de son ombre, au plus petit bruit il détale ou s'enfonce dans son antre. On ne l'y rencontre guère seul ; presque toujours il est habité par un certain nombre de Lapins, issus probablement de la même nichée; ceux qui, poursuivis trop vivement par les Chiens, n'ont pas eu le temps de rentrer dans leur propre maison, y trouvent aussi un refuge momentané ; mais le danger passé, il leur faut déguerpir : Jean Lapin aime à rester propriétaire chez lui et ne loge pas volontiers les étrangers.
Les Lapins ne sont pas plutôt installés dans un endroit, qu'on s'aperçoit bien vite de leur présence. Bien plus destructeurs que le Lièvre, ils attaquent toute espèce de végétation; herbes, racines, tiges, écorces, tout y passe ; les jeunes pousses de céréales, par-dessus tout, sont leurs mets de prédilection; ils les tondent de si près, qu'elles ont l'air d'avoir été fauchées rez terre. L'insatiable Rongeur ne se contente pas de ravager un sillon, il se porte malicieusement d'un point à un autre, promène sa dent dévastatrice sur tout ce qui le tente, et semble faire le mal plutôt par caprice que par nécessité. Dans certaines années chaudes et sèches 011 il multiplie davantage, ses dégâts sont si considérables, que la loi a été obligée d'intervenir pour les réprimer ; il est considéré comme un animal essentiellement nuisible aux récoltes, et l'on peut le chasser en tout temps, moyennant autorisation préalable.
Encore que la fécondité du Lapin sauvage soit moins grande que celle du Lapin de clapier, elle ne laisse pas d'être redoutable. On compte habituellement six ou sept portées par an, chacune de quatre à huit petits, et ces derniers, à six mois, sont déjà ea état de reproduire. La gestation dure trente ou trente et un jours. La femelle, avant de mettre bas, prépare un trou spécial, une rabouillère qui ne fait pas toujours partie du terrier; elle le
creuse souvent à une certaine distance, en pleine terre, au milieu des récoltes, au pied d'un arbre ou d'un mur et aussi à travers les pelouses; il s'enfonce quelquefois en droite ligne à un mètre de profondeur; d'autres fois, il décrit un ou plusieurs zigzags, mais toujours il se dirige obliquement dans sa partie inférieure; la Lapine charrie des herbes sèches au fond de cette excavation et la matelasse d'une seconde couche plus moelleuse dont les poils de son ventre font tous les frais.
Les Lapereaux viennent au jour tout habillés, mais les yeux fermés; la mère les allaite pendant trois semaines environ. Les deux premiers jours, elle ne les quitte que pour aller prendre, à la hâte, de courts repas ; tant qu'ils ont besoin de ses soins maternels, elle ne s'écarte qu'à peu de distance; à quelles heures revient-elle auprès d'eux? on l'ignore; il est fort difRcile, en effet, de le savoir au juste, car la mère ne sort jamais sans fermer exactement l'ouverture du nid ; Buffon croit qu'elle en bouche l'entrée avec de la terre détrempée de son urine ; le Roy assure qu'elle le clôt avec la terre provenant du terrier môme; Gerbe ajoute qu'elle se vautre sur cette terre et qu'elle y accumule un amas de boulettes dont Tusage n'est pas connu; à travers toutes ces divergences, on pense, en général, que c'est le matin que la Lapine se rend auprès de sa nichée.
Celte défiance instinctive de la mère, parfaitement justifiée par les habitudes du mâle toujours porté à sacrifier sa progéniture, cesse dès que les petits sont assez développés pour recevoir impunément l'impression de l'air extérieur. Dès qu'ils voient clair, la Lapine commence à pratiquer au nid une légère ouverture et elle l'agrandit à mesure qu'ils vont se fortifiant; à deux mois, elle les amène au bord du trou. Jusqu'alors le père ne soupçonne même pas leur existence : la rabouillère lui est expressément interdite; et comme elle a été formée à la dérobée, sans sa participation, il ignore où gisent les petits, ce sont pour lui des étrangers ; mais, chose étrange I à peine les a-t-il entrevus, la connaissance est faite : il les prend entre ses pattes, leur lustre les poils, leur lèche les yeux et leur prodigue à tous les mêmes caresses; les petits n'y sont nullement insensibles. A partir de ce moment, les liens de famille sont complètement rétablis, ils continuent alors même que les jeunes Lapins ont pris la clef des champs; différents, en cela, de bien des animaux, ils vivent en société après leur émancipation. La sollicitude qui a veillé sur eux pendant leur premier âge ne les abandonne pas,
quoiqu'ils puissent se suffire à eux-mêmes. S'ébattent-ils sur le gazon, ou bien parfument-ils de thym leur banquet (fig. 42), les vieux parents sont là qui ne les perdent pas de vue; partagés entre la tentation de Therbe et leur tendresse pour les petits,
L*œil éveillé, L'oreille au guet,
ils épient le moindre bruit; s'ils croient entendre l'approche d'un ennemi, de leurs pattes de derrière ils frappent fortement le sol ; aussitôt l'alarme est donnée, la bande se précipite tête baissée dans ses trous; que si, par hasard, quelques étourdis, inconscients du danger, font la sourde oreille à ce premier avertissement, le tocsin de nouveau retentit, les grands parents demeurés à leur poste pressent la fuite et ne battent en retraite que les derniers, au risque d'attraper eux-mêmes un coup de fusil.
Mais quelle que soit la rapidité de ces animaux à s'enfuir, quelque profonds et sinueux que soient leurs terriers, le chasseur finit toujours par les atteindre. D'une part, le Lapin ne médite pas éternellement au fond de sa retraite; par les temps calmes, chauds et sereins, il aime à faire un tour au dehors, devance l'heure de sa sortie crépusculaire et s'oublie encore, le matin, sur l'herbette; une fois engagé dans l'école buissonnière, il ne se presse pas de rentrer à son triste logis, il aime mieux aller dormir au fond d'une touffe d'herbe ou au beau milieu d'une cépée que caressent les rayons du soleil. Malheureusement pour lui, ces fantaisies innocentes ne sont pas toujours sans écueil. N'a-t-il affaire qu'aux Bassets à jambes torses, tout va bien ; il en prend à son aise avec eux, ne se presse pas, attend le Chien à la distance d'un ou deux mètres, et lorsque celui-ci croit le tenir, il se dérobe par un crochet subit, le déroute et lui échappe jusqu'à nouveau relancé. Avec les autres Chiens courants il use déplus de prudence; il joue d'abord lestement des jambes, tourne et retourne dans le même taillis, se coule sous les ronces et les broussailles, multiplie ses crochets et, après avoir dépisté les Chiens, s'éloigne au petit trot, évitant avec soin les allées d'où peut partir, à l'improviste, un coup meurtrier, et regagne sagement, sans bruit, son terrier.
Cette place de sûreté, toute fortifiée qu'elle soit par ses circonvallations, ne le sauve pas toujours, tant s'en faut; il n'y est pas si bien caché, que le Furet n'aille l'y chercher et ne l'en fasse
LE SANaLIER. IJl
déguerpir au triple galop. Mais par où sortir? tontes les gueules sont garnies de bourses où le malheureux fuyard s'empêtre au premier bond. Trouve-tril les portes ouvertes, ses chanees de salut ne sont guère plus heureuses; à peine a-t-il montré le bout de sa queue, qu'il essuie plusieurs décharges, trop heureux, s'il échappe, à peu près intact, à tant de plomb prodigué. C!onclusion : l'existence du Lapin, malgré les douceurs de la famîUe au fond d'une cité souterraine, et les charmes de la vie en société, n'est pas moins tourmentée que celle du Lièvre ; on comprend sans peine qu'entouré d'ennemis et sur terre et dans l'air, la peur le mine jusqu'au fond des entrailles, et qu'il ne fournisse pas une longue carrière. On lui prête généralement de sept à huit ans de vie lorsqu'il atteint son extrême vieillesse ; mais ces centenaires sont de rares et très-rares exceptions dans la race; longtemps avant cette décrépitude, ils finissent le plus souvent par la casserole ou la broche.
ORDRE DES PAGHYDERxMES.