LE SANGLIER
Le Sanglier [Sus scrofa^ flg. 43) peut se vanter, à bon droit, de l'antiquité de sa race dans notre pays; les forêts de la Gaule en nourrissaient jadis d'inmienses quantités ; il a toujours abondé en France, jusqu'au moment où la chasse a cessé d'être un privilège, et où le morcellement dépeçant de plus en plus la propriété, l'espèce a singulièrement diminué; aujourd'hui, elle est, pour ainsi dire, cantonnée dans le peu de forêts qui ont échappé au déboisement général.
Le Sanglier est un énergique représentant de la force brutale. Son corps, doublé d'une peau coriace et recouvert de soies rudes qui se hérissent en crinière quand l'animal est irrité, lui donne l'aspect grossier et sauvage. Ses membres trapus sont robustes et
doués d'une étonnante agilité; son mufle se prolonge en un groin propre à fouir; ses mâchoires puissantes sont armées de quatre incisives qui se recourbent en dehors et en dessus ; celles du bas, aiguisées en pointe par leur frottement contre les canines supérieures, constituent des défenses formidables et décousent, comme le tranchant d'un rasoir, bêtes et gens.
Les forêts les plus profondes sont celles que le Sanglier habite de préférence; il s'y tient d'habitude dans les fourrés les plus épais et n'en sort que pressé par la faim et à l'époque du rut. Pendant le jour, il reste couché dans sa bauge; mais, à la nuit tombante, il quitte son repaire, gagne la lisière des bois, ramasse, chemin faisant, les semences et les fruits tombés, et de là se répand dans les vignobles et les terres cultivées. Partout où il passe, il cause de grands dégâts, bouleverse tout un pré pour y déterrer les larves de Hanneton et les Vers de terre dont il est très-friand, ravage de fond en comble les champs de pommes de terre et laboure profondément le sol, en ligne droite, pour y découvrir des racines. Quoiqu'il se nourrisse principalement de matières végétales, il ne dédaigne pas, à l'occasion, le menu gibier; c'est ainsi qu'il dévore les jeunes Lapins qu'il surprend dans les rabouillères, et qu*fl détruit force Levrauts et nids de Perdrix dans ses expéditions nocturnes. On peut donc, à bon droit, le ranger parmi les animaux nuisibles aux récoltes et au gibier; le petit n($mbre d'insectes dont il nous délivre, les Taupes et Mulots dont il fait aussi sa pâture, sont loin de compenser les torts qu'il nous cause : c'est sans doute pour ces méfaits que sa race a été proscrite en Angleterre, et qu'elle a complètement disparu de ce pays.
Le Sanglier, quoique coutumier du canton qu'il a adopté, n'est pas cependant tellement casanier qu'il ne passe, de temps à autre, dans une autre contrée, soit pour se procurer une nourriture plus facile, soit pour être moins inquiété. Les troupes viennent parfois de fort loin, de quatre-vingts à cent kilomètres ; leurs émigrations ont lieu en automne ou pendant l'hiver; dans leurs voyages, fleuves et rivières ne les arrêtent pas, ils les traversent â la nage, quelque larges qu'ils soient, ou les passent à pied quand les eaux se trouvent prises par la glace. Us changent aussi de demeure suivant les saisons ; en été, ils se rapprochent de la lisière des bois pour être plus à portée de fourrager dans la plaine; en automne, ils se retirent dans les futaies où ils trouvent abondance de glands, de faînes et de châtaignes; en hiver,