LE BÉLIER ET LA BREBIS
vements. Va-t-il tout droit devant lui, ils raccompagnent du même pas et dans la même direction; se jelte-t-il dans un précipice, tous y tombent, sans que la chute du premier rang détourne les autres d'une perte assurée.
L'espèce, considérée soit dans le mâle, soit dans la femelle, ne se montre pas sous un jour plus favorable. Le Bélier, quoique muni de longues cornes, est sans nul courage; il ne sort de son apathie habituelle que pour lutter, à certaines époques, contre d'autres Béliers; en dehors de cette ardeur momentanée, sa pétulance san§ but fait place à une longue indolence, absolument semblable à l'idiotisme du Mouton. La Brebis, généralement dépourvue de toute arme, n'a pour ainsi dire qu'un rôle passif; elle ne s'aide d'aucune ressource et vit grossièrement au jour le jour, calquant exactement sa vie sur celle de ses semblables. Chez elle, aucune lueur d'intelligence; l'instinct maternel même lui fait presque défaut : elle sait, il est vrai, reconnaître son Agneau au milieu d'un troupeau, et répondre à ses cris par un bêlement particulier; mais elle semble n'avoir pour lui qu'un bien faible attachement ; elle ne le défend des approches du Chien qu'en frappant le sol du pied, en faisant un pas timide en avant, le front baissé et menaçant, mais sans se risquer davantage; elle se laisse enlever sans résistance son petit, et à peine celuici est-il sevré, qu'il lui devient aussi indifférent que s'ils avaient toujours été étrangers, l'un à l'autre; toute la race d'ailleurs manque d'affection.
Telle est l'inertie de ces bêtes, et telle leur imbécillité, qu'elles n'usent même pas de la fuite comme moyen de salut; du reste, à quoi bon courir? la moindre traite les essouffle. La grande chaleur les éprouve presque autant que l'humidité ; elles sont sujettes à une foule de maladies, dont plusieurs, telles que le claveau, le piétain, la gale, sont contagieuses; le tournis les frappe de vertige, et, dans les contrées basses ou dans les années humides, la cachexie les fait périr rapidement. Même en santé, leur existence est courte, et elles n'ont qu'une fécondité trèsbornée pour réparer leurs pertes; enfln, sans la protection de l'homme, à la garde duquel elles semblent avoir été confiées plus que tout autre animal domestique, il leur serait impossible de résister aux carnassiers nombreux qui les attaquent ; la race entière ne tarderait pas à disparaître complètement.
Par bonheur, la Brebis, si peu favorisée de dons personnels, rachète l'infériorité de son instinct par les services multipliés
qu'elle nous rend: elle nous fournit, à la fois, de quoi nous nourrir, nous vêtir et nous éclairer; elle vit sur les pâturages les plus pauvres, par exemple, dans la Crau, dans la Sologne et sur les terrains arides et crayeux de la Champagne; elle se contente du plus modeste abri, et porte, sans frais, par le parcage, les engrais dont elle enrichit Tagriculture ; elle est, par excellence, la ressource providentielle des pays de landes et des steppes désolés.
Certains auteurs se sont efforcés de voir la source originelle des bêtes à laine dans TArgali de Sibérie et dans le Mouflon ; mais si le type sauvage de la Brebis a jamais existé, nulle part il n'a laissé de trace, à la différence du Bœuf, du Cheval, de l'Ane et du Chien qui, rendus accidentellement à la liberté, ont repris l'état de nature dans certaines contrées, et s'y maintiennentencore ; la domesticité de la race ovine, au contraire, se perd dans la nuit des temps; ces animaux formaient déjà d'inunenses troupeaux sous les patriarches, et, jusque dans les âges les plus reculés , ils ont toujours constitué la principale richesse des peuples pasteurs.
Zoologiquement parlant, il est difficile d'appliquer à la race des caractères bien précis ; elle a plus d'un rapport avec les Chèvres ; toutefois ses cornes en spirale, dirigées en arrière et revenant plus ou moins en avant, son chanfrein généralement busqué et son menton sans barbe, l'en distinguent suffisamment.
La Brebis porte cinq mois; en général, elle ne met bas qu'un seul Agneau à la fois; quelques races néanmoins, comme la Barbarine, en produisent souvent deux et même jusqu'à trois à la fois. Avant leur troisième mois, dans la belle saison et sous un climat tempéré, les petits sont déjà en état d'accompagner leur mère au pâturage; le sainfoin, la lupuline, les vesces, les regains de luzerne et de trèfle, les prés et les chaumes forment leur dépaissance ordinaire au dehors; les fourrages secs, les tourteaux et les racines composent leur alimentation d'hiver; ces dernières, mêlées à la nourriture sèche, favorisent beaucoup leur développement et les préparent, économiquement, à prendre graisse ; elles ne favorisent pas moins la sécrétion du lait chez les mères nourrices et chez celles dont on tire parti, comme dans le Larzac et TAveyron, pour la fabrication des fromages de Roquefort. Les jeunes bêtes nourries exclusivement de lait jusqu'à trois mois, portent en Provence le nom