LE MILAN
Celle race fail partie du groupe des oiseaux appelés jadis ignobleSy parce qu'ils ne se prêtaient pas au servage auquel le fauconnier voulait les assujettir; elle partage du reste, avec les Aigles, les Autours, les Buses, cette dénomination outrageante, qui n'atteste au fond qu'un juste sentiment d'indépendance, parfaitement d'accord avec l'état de nature.
Le Milan est un des mieux organisés pour le vol ; ses longues ailes et sa grande queue fourchue lui permettent les évolutions aériennes les plus variées. « Il passe sa vie dans l'air, dit Buffon; il ne se repose presque jamais; il parcourt chaque jour des espaces immenses, et ce grand mouvement n'est point un exercice de chasse ni de poursuite de proie, ni môme de découverte, car il ne chasse pas, mais il semble que le vol soit son état naturel, sa situation favorite. On ne peut s'empêcher d'admirer la manière dont il l'exécute. Ses ailes, longues et étroites, paraissent immobiles ; c'est la queue qui semble diriger toutes ses évolutions, et elle agit sans cesse : il s'élève sans effort, il s'abaisse comme s'il glissait sur un plan incliné ; il semble plutôt nager que voler ; il précipite sa course, il la ralentit, s'arrête, et reste comme suspendu ou fixé à la même place pendant des heures entières, sans qu'on puisse s'apercevoir d'aucun mouvement dans les ailes. »
La puissance, la souplesse et la légèreté du vol constituent sa véritable supériorité, mais c'est à peu près son unique avantage ; ses armes ne sont pas des plus acérées, et son courage médiocre, que ne rachète pas une hardiesse accidentelle, ne le rend redoutable qu'à de faibles animaux : aussi n'attaque-t-il que de petites espèces ou des espèces sans défense, les poussins, le menu gibier, les petits oiseaux, les Couleuvres; il ne dédaigne pas non plus les cadavres ni la tripaille. On lui a reproché de fuir devant les Geais, les Pies et les Corbeaux : mais c'est à tort qu'on lui objecte cette prétendue lâcheté; il est vrai, il ne leur cherche point querelle, parce que les autres seraient très-disposés à rendre coups pour coups, et s'il baisse pavillon devant les Faucons et même devant l'Épervier bien plus petit que lui, il sait très-bien défendre sa part de butin contre les gros Pas-
sereaux qui la lui disputent ; en un mot, il a la force et le courage que réclame son genre de vie : après tout, n'est-ce pas pour lui le point essentiel ?
Sa vue est aussi perçante que son vol est rapide. Il s'élève en décrivant de grands cercles à d'immenses hauteurs, et, inaccessible aux regards, il se laisse tomber de cet observatoire sur tout ce qui peut lui servir de pâture. Ses heures d'exercices aériens sont parfaitement réglées; il se montre deux fois par jour dans les mômes parages, et disparaît ensuite le reste du temps. Le Milan niche quelquefois au haut des arbres élevés, mais
le plus souvent il place son nid dans le creux des rochers ; de petites branches entrelacées et quelques tiges de graminées le composent : la femelle y pond de trois à cinq œufs blanchâtres, tachetés de jaune.
Nous en avons une espèce en France, c'est le Milan royal [Milvus cornmunis, fig. 68), répandu dans toutes les contrées accidentées et fort commun en Corse. Il se tient d'habitude dans les plai- Fig. 68. Milan royal. ucs fertiles situées au voi-
sinage des bois ou des montagnes. Son plumage fauve est flammé de noir, avec les pennes des ailes noirâtres et celles de la queue rousses; ces dernières laissent apercevoir quelques traces de bandes brunes peu prononcées.
Deux espèces très-voisines du Milan. La Buse (Buteo communis, fig. 69) a été calomniée : on lui fait un crime de manger, de temps à autre, quelque Caille, quelque Perdrix, des petits oiseaux, et de visiter, en outre, plus d'un nid ; mais on ne lui sail
aucun gré des services multipliés qu'elle nous rend. Elle est pourtant un de nos auxiliaires précieux contre les Souris, les Mulots, les Campagnols et les autres petits Rongeurs ; au lieu donc de la vouer à l'extermination, comme on le fait trop souvent, il serait plus sage de l'épargner: ses délits de chasse sont couverts, et au delà, par son utile rôle de garde champêtre.
La Buse a l'aspect indolent et les formes trapues ; elle habite les forêts et se rencontre le plus souvent à la lisière des bois entourés de prairies ou des champs cultivés qui lui fournissent
Fig. 69. Buse commune.
un ample butin. En général, l'espèce émigré chaque année, et souvent par bandes nombreuses ; un certain nombre d'individus cependant ne quittent pas notre pays. Cet oiseau, malgré son vol assez lent, se porte à une grande hauteur dans l'air en y décrivant de larges spirales ; il y plane aussi pendant longtemps. Parce qu'il demeure des heures entières & la même place, immobile, le corps ramassé et les ailes rabattues, posant sur une seule patte et repliant l'autre sous ses plumes, on le traite de paresseux et de stupide; son inaction néanmoins n'est qu'apparente : de son poste d'observation la Buse surveille tout ce qui passe à l'entour, et tombe à l'improviste sur sa proie. Le plus ordinairement elle chasse seule, rarement au plein soleil qui paraît l'offusquer; elle rase alors les taillis, ou bien, perchée sur une
motte de terre, elle attend patiemment quelque bonne fortune. Il lui arrive toutefois, en automne, dans les pays peu peuplés, de se réunir, vers le coucher du soleil, à d'autres Buses, pour rabattre -le menu gibier et le ramasser sur un point donné de la plaine ; après cette première battue, qui a aussi pour but de fatiguer les petits oiseaux, la troupe chasseresse se place circulairement sur quelques monticules, puis elle rapproche de plus en plus son cercle, et, arrivée à une certaine portée, elle fond de toutes parts sur les Alouettes, les Farlouses et les Pipis terrifiés ; bien peu lui échappent.
La Buse niche tantôt sur les arbres, tantôt parmi les roches ou dans un buisson. Son nid, composé extérieurement de petites branches est garni à l'intérieur de laine, de plumes et autres substances moelleuses; la femelle y pond deux ou trois œufs blanchâtres, tachetés de jaune. Elle nourrit ses petits bien plus longtemps que les autres oiseaux de proie, qui généralement les chassent hors du nid, alors qu'ils peuvent à peine se suffire; pendant leur éducation, elle fait une destruction notable de petits Rongeurs dont elle prend elle-même sa pari. On a calculé qu'une seule Buse pouvait en avaler chaque jour une vingtaine : ce serait déjà six mille deux cent soixante de moins au bout de l'année ; avec ses petits qui restent à peu près dans les mômes parages, il faut tripler ce chiffre : on arrive alors à dix-huit mille sept cent quatre-vingts Mulots, détruits par une seule famille dans l'espace d'un an. Les Buses, n'eussent-elles à remplir que cet office, mériteraient, à. coup sûr, autre chose que le coup de fusil qu'on est toujours disposé à leur envoyer ; faute de gibier plus relevé, elles se nourrissent d'insectes; l'ensemble de leur plumage est un mélange de brun plus ou moins clair et de blanc teinté de jaunâtre.
La Bondrée [Pemis apivora) a plus d'une ressemblance avec la Buse ; ses couleurs sont également brunes en dessus, ondées de brun et de blanchâtre en dessous; mais certaines particularités de mœurs l'en séparent nettement.* Naumann ne fait pas un portrait flatteur de la Bondrée : il la regarde comme le plus lâche et le plus ignoble de tous les Rapaces; d'après lui, c'est un oiseau sot et craintif, volant lentement et presque toujours près de terre, mais piétant et courant avec vitesse, sans s'aider de ses ailes.
La Bondrée fait le guet, conune la Buse, pendant de longues heures, sur une pierre ou sur un arbre isolé; elle fond sur la
proie dès qu'elle arrive à portée, et chasse aussi les insectes à la course. Dans la saison des Guêpes, elle visite souvent leurs nids, les déterre avec une sorte de fureur, et se jette avidement sur les nymphes qu'ils renferment; elle vit également de Grenouilles, de Crapauds, de Lézards, ce qui ne l'empêche pas de faire encore une chasse active aux petits oiseaux et de profiter des restes de l'Autour.
Son nid repose sur un fond de bûchettes faiblement entrelacées, avec un matelas de laine au dedans. Quand il est placé sur un chêne, il ne se trouve jamais très-haut ; la Bondrée pousse même parfois la confiance ou l'indifférence bien loin : on la voit nicher près des routes fréquentées; souvent aussi elle s'empare d'un nid étranger. Ses œufs, de couleur cendrée, sont marqués de petites taches brunes. Les jeunes sont nourris par les père et mère, d'abord de larves d'insectes qu'ils leur distribuent à demi digérées; ensuite, à mesure qu'ils grossissent, ils leur apportent des Grenouilles, des Lézards, des Mulots, ainsi que des petits oiseaux : les Bondrées nous rendent donc aussi de cette façon quelques sorvices.