RAPACES NOCTURNES
Indépendamment des traits généraux qui les caractérisent comme oiseaux de proie nocturnes, les Chouettes présentent plusieurs signes distinctifs importants : une grosse tôle, le sens de l'ouïe très-développé, les deux mandibules mobiles et la base du bec garnie de plumes, au lieu d'être couverte d'une peau lisse et nue comme chez les diurnes. Au sortir du Irou qui leur sert de retraite, elles culbutent dans l'espace, et n'effectuent généralement leur vol proprement dit que pendant le crépuscule et le clair de lune, et toujours de travers, parce que, suivant Gerbe, leurs ailes attachées très-haut sur un corps ramassé et l'extrême brièveté de leur queue ne leur permettent pas de concentrer leurs forces motrices sur le centre de gravité; quand elles sont attaquées de jour ou surprises par un objet inaccoutumé, au lieu
AMUALX DE LA FRANCr. . Jô
de s'envoler, elles se redressent, ouvrent de grands yeux, hérissent leurs plumes, prennent des positions bizarres et se livrent à une foule de contorsions grotesques. Dans cette situation, la crainte les paralyse, elles se tiennent dans le môme endroit de peur de se heurter; « c'est alors, dit Buffon, que les autres oiseaux, témoins de leurs appréhensions, viennent à Tenvi les insulter; les Mésanges, les Pinsons, les Rouges-Gorges, les Merles, les Geais, les Grives arrivent à la file; l'oiseau de nuit, perché sur une branche, immobile, étonné, entend leurs mouvements, leurs cris qui redoublent sans cesse parce qu'il n'y répond que par des gestes bas, en tournant sa tête, ses yeux et son corps d'un air ridicule; il se laisse même assaillir et frapper sans se défendre ; les plus petits, les plus faibles de ses ennemis, sont les plus ardents à le tourmenter, les plus opiniâtres à le huer. C'est sur cette espèce de jeu de moquerie ou d'antipathie naturelle qu'est fondé le petit art de la pipée. Il suffit de placer un nocturne ou môme d'en contrefaire la voix, pour faire arriver les oiseaux à Tcndroit où Ton a tendu les gluaux : il faut s'y prendre une heure avant la fin du jour, pour que cette chasse soit heureuse; car si l'on attend plus tard, ces mômes petits oiseaux qui viennent pendant le jour provoquer l'oiseau de nuit avec autant d'audace que d'opiniâtreté, le fuient et le redoutent dès que l'obscurité lui permet de se mettre en mouvement et de déployer ses facultés. »
Quatre couleurs principales entrent dans le plumage des Chouettes : le fauve, le brun, le gris et le blanc, plus ou moins variés de mouchetures ou de rayures. Toutes se nourrissent de proie vivante ; les unes, immobiles sur une branche ou sur une motte de terre, guettent le gibier au passage, et dès qu'il arrive à portée, se précipitent sur lui avec impétuosité ; les autres ne l'attendent pas, et, sans faire de bruit, tombent à l'improvisle sur les petits mammifères rôdeurs, et vont surprendre les oiseaux faibles pendant leur sommeil; quelques-unes, comme VEffraie (fig. 70), plus matinales que l'oiseleur, visitent à l'aube du jour les lacets, et s'adjugent effrontément les prises. Leur mode de manducation est tout à fait spécial. La victime est-elle de petite taille, elles l'avalent d'un trait, sans la déchirer, mais en ayant bien soin de lui rompre auparavant les os du crâne à coups de bec. Le Grand-Duc (fig. 71) broie les membres des Taupes et des Mulots avant d'en faire pâture ; la Chevêche^ ainsi que d'autres menues espèces, ne mange aucun oiseau qu'elle ne
l'ail préalablement dépouillé de ses plumes : les unes et les autres se débarrassent par vomissement des parties qu'elles ne se sont pas assimilées, elles les rejettent sous la forme de pelotes où Ton retrouve les os, la peau !et les plumes de l'animal dévoré. Elles peuvent supporter de longs jeûnes. Chassant, pour la plupart, de nuit, elles tuent par surprise, et.n'ont pas à soutenir de luttes contre leurs victimes; elles ont donc rarement Tocca-
Fig. 70. Effraie et son nid.
sion de faire usage de leurs armes pour se défendre; mais' lorsque, par aventure, elles sont attaquées, elles soutiennent vigoureusement le combat; ont-elles affaire à des forces supérieures, elles tâchent de résister en se renversant sur le dos, en présentant à l'ennemi leur bec et leurs ongles menaçants, et en jetant des cris aigus : entre elles, les pugilats sont toujours acharnés ;
elles se précipitent avec fureur Tune contre l'autre, visant principalement la poitrine, et cherchant à s'entre-déchirer.
Le cri des Chouettes est loin d'être uniforme. En général, leur cri d'appel a quelque chose de triste ; elles expriment leur crainte par une voix stridente, des soufflements ou des craquements de bec; leur chant d'amour lui-môme n'a rien de gai. La Hulotte ou Chat'Huant^ dans les nuits calmes et chaudes, a pour langage ordinaire la syllabe hou^ hou, hou, hou, répétée à diverses reprises d'une voix tremblotée et sonore, se terminant par une sorte d'éclat; quelquefois elle miaule à la manière des Chats. La Grande-Chevêche détonne en longs hurlements ; le Moyen-Duc ne cesse de faire entendre ses gémissements sur un mode grave ; Y Effraie, au contraire, se lamente d'une voix aigre : chez toutes les Chouettes l'accent est empreint de mélancolie, à laquelle s'ajoute le silence de la nuit pour en augmenter l'elTet : c'est à cela sans doute qu'il faut attribuer le mauvais renom dont on accable ces oiseaux dans les campagnes. De tout temps leur apparition y a été regardée comme un présage de fâcheux événement; de là aussi l'aversion irréfléchie dont ils sont l'objet; ils ne nous rendent pourtant que des services en nous débarrassant d'une foule de Rongeurs nuisibles; ils mangent aussi, il est vrai, de petits oiseaux; mais, parmi ces derniers, ne se trouve-t-il pas plus d'un voleur qui pille nos fruits et nos grains ? Au lieu donc de faire la guerre aux Chouettes, de les décréter de mort, de les crucifier sur la porte des granges pour servir d'exemple aux malfaiteurs de tout genre, il serait bien plus sage de les épargner, et même de favoriser leur multiplication en respectant leurs asiles : ce serait travailler dans notre propre intérêt, et augmenter le nombre de nos auxiliaires pour les opposer à la maudite engeance des petits quadrupèdes dévastateurs.
Les grandes espèces de Chouettes habitent les cavernes et les fentes de rochers; les autres se cachent, pendant le jour, au milieu d'épais feuillages, dans le creux des arbres ou dans les trous des vieux édifices. Presque toutes nous restent toute l'année en France; le Scops seul est erratique, et, quoique très-brièvement ailé, ne laisse pas que d'entreprendre d'assez longs voyages.
Pas plus que les oiseaux de proie diurnes, les Chouettes ne se mettent en grands frais pour la construction de leurs nids ; beaucoup n'en font pas ; un grand nombre pondent à cru au fond d'un trou ; la Hulotte profite souvent des nids abandonnés de Pies, de Corbeaux, d'Écureuils ; les plus industrieuses se conten-
tent d'un simple lit de bûchettes pour y déposer leurs œufs : rude couche, en vérité, et bien différente du matelas mollet et élastique des nids de Pinson et de Chardonneret; mais la race nocturne doit s'accoutumer de bonne heure à la dure pour répondre à ses instincts de chasse.
Le nombre des œufs, dans les espèces les plus fécondes, ne dépasse pas six ou sept. La plupart du temps, la ponte n'est que de deux ou trois œufs : leur forme est arrondie et d'un blanc plus
Fig. 7!. Grand-Duc.
OU moins pur. Le mâle partage avec la femelle les fatigues de rincubation. Excepté le Scops qui vit en ménage toute Tannée, les autres Chouettes se séparent aussitôt après que l'éducation des petits est terminée, et ne vivent plus que solitaires. Les jeunes, à leur naissance, sont d'une laideur repoussante, à peine vêtus d'un léger duvet, chargés d'une grosse tête, et tout hérissés de membres grêles; ils n'en sont pas moins l'objet de la plus tendre sollicitude de la part de leurs père et mère, qui ne les quittent que lorsqu'ils sont parfaitement en état de se suffire à
eux-mêmes. Pendant leur premier dge, tout nocturnes qu'ils sont, ils aiment et recherchent la chaleur atmosphérique; ils peuvent à peine se mouvoir, qu'on les voit se traîner hors du nid pour jouir de Tinfluence du soleil; ils s'étendent complaisamment à ses rayons, les yeux fermés et les ailes ouvertes. Après leur première mue, ils ressemblent aux adultes à s'y
Fig. 72. Hibou commun ou Moyen-Duc
méprendre ; leur livrée définitive est bien moins sujette à valier que celle des oiseaux de proie diurnes.
D'après la présence ou l'absence d'aigrettes cervicales, et les •doigts nus ou emplumés, les Chouettes se partagent en deux tribus :
La première renferme les espèces dont la tête est ornée de deux aigrettes, et dont les doigts sont emplumés ; tels sont: le Grand -Duc (Strix bnho)^ le Hibou commun ou Moyen-Duc [StrUc olus^ fig. 72), le Pelit-Duc [Scops Europœiis) : celui-ci n'a qu'une seule aigrette et ses doigts sont nus.
LES PIES-GRIÊGHES. 231
La seconde tribu, composée des espèces sans aigrettes, se subdivise en deux groupes : 1* les Chouettes à pieds emplumés, comprenant la Hulotte ou Chat-Huant [Slrix alucd) et la Chouette commune [Strixpasserina]) 2* les Chouettes à doigts nus, parmi lesquelles se trouve TEfFraie commune [Strix fïammea). Tune des plus répandues en France ainsi que dans toute l'Europe. Elle se distingue de toutes les autres par la beauté de son plumage gris de lin ; le dessus de son corps est fauve, onde de gris et de brun, et taché de points blancs; le dessous, blanc, est marqué de points noirs.
L'Effraie ne craint pas d'habiter au milieu des villes ; elle se retire, pendant le jour, dans les clochers, sous les toits des églises et dans les autres édifices élevés ; son soufflement, trèsfréquent, imite le bruit que fait un homme en dormant la bou-
ie particulièrement comme une , dit-il, ses cris appellent au ison où elle s'est posée, et d'où îlameurs lugubres : les Souris Dnt à redouter cet oiseau; elles et celle de ses petits.