LE TROGLODYTE
Bouge-Gorge, qui se fassent entendre après le soleil couché ; il est aussi un des premiers à s'éveiller en chantant.
Ainsi que beaucoup d'oiseaux qui ne craignent pas le voisinage de rhomme, le Troglodyte, quand vient la mauvaise saison, se rapproche des lieux habités; il s'installe dans les jardins, dans les cours de ferme, dans les chantiers, et paye cette tacite hospitalité par la destruction de tous les insectes qu'il rencontre. Grand éplucheur d'écorces de son métier, il ne se borne pas à passer en revue les bois morts, les gerçures des arbres vifs : les plus petites crevasses ont sa visite ; il sonde les poutres et les toitures, fouille les vieilles murailles et descend même dans les puits pour chercher pâture à travers leurs parois descellées : c'est le temps où il récolte le plus de chrysalides. Au printemps, il revoit ses bois, reprend son poste au milieu des haies et des charmilles et se livre, de plus belle, & la chasse des insectes, n'épargnant ni Chenilles ni Araignées, malgré les toiles dont elles s'enveloppent : on est à peu près certain, dans cette saison, de le rencontrer près de terre, car il buissonne plus qu'il ne branche.
Le nid du Troglodyte est curieux à voir. Au dehors, il présente l'aspect d'un gros paquet sphérique de mousse dont les brins sont peu liés entre eux ; mais à l'intérieur sa contexture, trèssoignée, est garnie d'une moelleuse couche de plumes. Son volume est si considérable, par rapport à la taille de l'architecte, qu'on ne soupçonnerait jamais qu'il pût être l'œuvre d'une si minime créature; son extérieur débraillé n'est pas de la négligence, il révèle bien plutôt l'intention toute maternelle de donner le change aiïx dénicheurs ; on le prendrait, en effet, plutôt pour un amas informe de mousse que pour un véritable berceau. L'ouverture donne tout juste entrée à l'oiseau et se trouve dirigée de côté. Presque toujours le nid est placé près de terre, soit contre une roche, soit adossé à un mur tapissé de lierre; souvent le Troglodyte le loge dans le trou d'une solive, dans une toiture de chaume, et parfois au beau milieu d'un tas de fagots. La femelle pond une dizaine d'œufs de la grosseur d'un pois, d'un blanc terne et pointillés de rouge&tre au gros bout. Les petits quittent le nid avant d'être en état de voler ; ils trottinent dans les buissons en attendant que leurs ailes leur permettent de prendre l'essor. Leurs dispositions musicales se manifestent de bonne heure. Us ont à peine quatre mois, que déjà ils essayent leur ramage traditionnel en battant des ailes et en agitant leur
queue de droite à gauche; quand l'hiver est tout à fait venu, ils déchiffrent nettement leur sidiritiy presque aussi bien que les vieux virtuoses, el, de môme trempe que leurs père et mère, ils ne s'attristent ni du froid ni de la neige, et ne perdent rien de leur bonne humeur dans la morte-saison : oiseaux à respecter, car ils nous distribuent gratuitement leurs joyeuses notes, et leurs recherches entomologiques défendent nos grains et nos fruits contre d'obscurs voleurs.
De la tribu des becs-fins on a détaché, pour en faire un groupe particulier, sous le nom de Hoche-Queue, de charmantes petites espèces au port élégant, svelte et gracieux : ce sont les Lavandières et les Bergeronnettes, amies de la ferme, du moulin, des eaux et des champs. Loin de fuir le voisinage de l'homme, elles semblent le rechercher, s'approchent familièrement de sa demeure, suivent le laboureur derrière sa charrue, vivent en société intime avec les troupeaux et les protègent contre les insectes qui en veulent à leur sang. Toutes se font remarquer par la finesse de leur bec, encore plus effilé que celui des Fauvettes, et par la hauteur de leurs jambes appropriées à leurs habitudes riveraines. Leurs mœurs présentent de grandes similitudes; cependant certains traits spéciaux justifient la séparation établie entre elles d'après leur structure : les Lavandières proprement dites fréquentent plus les eaux que les Bergeronnettes; on les reconnaît surtout à leur pouce dont l'ongle est courbé, tandis que chez ces dernières il est allongé et à peine arqué, caractère qui les rapproche davantage des Alouettes.
Le plumage de la Lavandière [MolacUla cinerea, fig. 91) se dessine par grandes zones ; le blanc, le gris d'ardoise et le noir, livrée dedeuil,en composent l'ensemble, mais sans déteindre sur l'humeur enjouée de l'oiseau. Rien de joli et de coquet comme les mouvements variés auxquels il se livre. A terre, il court le long des grèves à petits pas précipités, d'une légèreté ravissante, imprimant en même temps à sa queue des secousses répétées qui la balancent de haut en bas à chaque pas qu'il fait; l'extrémité des pieds dans l'eau, il lutte de vitesse avec les dernières vagues de la rive, comme s'il voulait se jouer avec les
festons d'écume qui viennent se dérouler sur ses bords. Son vol n'est qu'une série continuelle de délicieux caprices; il plonge, il bondit, il caracole, il poursuit les Moucherons à travers leurs danses fantastiques, déploie sa queue en éventail et s'appuie sur cette longue et large rame pour pirouetter, s'élancer et folâtrer dans les vagues de l'air; les lavoirs l'attirent d'une façon surprenante; il tourne tout autour, y fait de longues stations, ne s'étonne ni du bruit des battoirs ni du caquet des laveuses, vole et circule sans peur auprès d'elles, comme leur bon génie; de là son nom de Lavandière.
Son régime insectivore en fait nécessairement un oiseau de passage pour la France; il nous arrive avec le printemps et
Fig. 91. Lavandières.
commence à se faire entendre vers la Qn de mars ou dans les premiers jours d'avril. Son chant se compose d'un petit nombre de notes, guiguit^ gui gui guit, mais le timbre en est net et clair et d'une douceur sympathique; la Lavandière a, de plus, un cri d'alarme qu'elle jette du haut de son belvédère, chaque fois que l'ennemi menace, car elle est préposée à la sûreté générale; les hôtes de la basse-cour ne s'y méprennent pas : lorsque la présence du brigand a été signalée, Autour ou Épervier n'est pas loin. Elle ne se borne pas au rôle de sentinelle avancée; ainsi que l'Hirondelle, elle va bravement au-devant du Rapace en appelant au secours tous les cœurs de bonne volonté; les plus petits, presque toujours les plus valeureux, accourent à son
appel; leurs forces réunies forment bientôt autour de la bête scélérate un cercle magique qui grossit de plus en plus le nombre des auxiliaires ; à force de huées et de clameurs étourdissantes, ils viennent à bout de Toiseau de proie et le forcent à prendre la fuite; plus d'une fois cependant quelque pauvre victime tombe sous la serre cruelle; plus que d'autres, les Lavandières ont chance d'y échapper, grâce à leur vol saccadé et ondoyant.
Elles font assez souvent leur nid à terre, dans les friches, sous une motte ou au fond d'une touffe de gazon, mais le plus ordinairement près des eaux, au milieu des berges ou dans les piles de bois dressées sur leurs bords. A l'extérieur, il se compose d'herbes sèches et de petites racines entrelacées; le dedans est garni d'un bon matelas de crins et de plumes. La femelle y pond quatre ou cinq œufs d'un blanc bleuâtre tacheté de brun; le mâle prend part comme elle à l'incubation. Tous deux s'occupent des petits avec une extrême sollicitude; ils veillent continuellement à la garde du nid et le défendent courageusement contre toute attaque. Aperçoivent-ils un maraudeur, ils vont audevant de lui, et, par leurs allures voltigeantes et plongeantes, cherchent à Téloigner; quand on emporte leur couvée, ils suivent le ravisseur en volant au-dessus de sa tête, tournant sans cesse et appelant leurs petits avec des accents douloureux. Tout est propret chez ces oiseaux; le berceau lui-môme, quoique longtemps habité, est tenu avec une exquise recherche; il ne contient aucune ordure ; le père et la mère, guidée par leur instinct, vont porter plus loin toute trace de digestion, afin de faire disparaître jusqu'aux moindres vestiges de malpropreté qui pourraient amener la découverte de la nichée. Leurs soins ne s'arrêtent pas, comme chez beaucoup d'autres oiseaux, à la première éducation ; ils les continuent même lorsque leurs petits sont en état de voler, et ils les nourrissent encore pendant trois ou quatre semaines. C est alors que leurs chasses sont les plus actives; lorsqu'ils ont fait ample provision de nymphes de Fourmis, de Tipules, de vermisseaux de toutes sortes, ils >ienDent les distribuer à leur progéniture; quand ils mangent pour leur propre compte, c'est toujours à la hâte, avec une prodigieuse vitesse, conune si tous leurs repas devaient se prendre i la hussarde, sans avoir le temps d'avaler.
Au commencement de Tautomne, les Lavandières se répandent en plus grande quantité dans les champs; elles se mooirent
aussi plus gaies et plus jaseuses en cette saison qu'en tout auti^e temps de Tannée. D'après Buffon, on les voit alors multiplier leurs jeux, se balancer eu l'air, s'abattre dans les guérets, se poursuivre, s'entr'appeler et se promener en nombre sur les toits des moulins et des villages voisins des eaux, où elles semblent dialoguer entre elles par petits cris coupés et réitérés : on croirait, à les entendre, que toutes et chacune s'interrogent, se répondent tour à tour pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'une acclamation générale de l'assemblée donne le signal ou le consentement de se transporter ailleurs. C'est dans ce temps encore qu'elles font entendre ce petit ramage doux et léger, à
Fig. 92. Bergeronnettes.
ilemi-voix, qui n'est presque qu'un murmure, et qui leur est inspiré par l'agrément de la saison et par le plaisir de la société auquel ces oiseaux semblent être très-sensibles.
Leurs rassemblements, aux approches du départ, ont beaucoup de rapport avec ceux des Sansonnets et des Hirondelles. A mesure que les beaux jours déclinent, leurs troupes augmentent; elles se rassemblent à la cime des toits, s'enlèvent toutes à la fois par grosses volées, et vont s'abattre, le soir, dans les aulnées, les oseraies, parmi les roseaux, en plein marais, pour y passer la nuit; un peu avant la fin du jour, toutes ensemble se livrent à de bruyants chamaillis. Lorsque enfin le moment de Témigration est arrivé, les Lavandières partent en grandes troupes,
de bon matin, réclamant sans cesse, et se tenant à une certaine hauteur dans l'espace; elles se dirigent vers les climats chauds et passent l'hiver en Afrique : TÉgypte et le Sénégal les voient affluer à cette époque en quantités considérables ; le printemps revenu, elles retournent sur leurs pas, se répandent dans toute TE'Trope et poussent leurs pérégrinations jusqu'en Sibérie et en Islande.
Les Bergeronnettes, bien plus pastorales que les Lavandières, empruntent leur nom de leur affection pour les troupeaux qu'elles accompagnent au milieu des champs et dont elles font leur société habituelle; elles vivent en si grande familiarité avec
Fig. »3. DcrgcTonnelle grise.
les moutons et les vaches, qu'on les voit souvent posées sur le dos de ces animaux, travaillant avec zèle à les débarrasser de leurs parasites. Du reste, nullement craintives, les détonations d'armes à feu les effrayent à peine; elles s'envolent, il est vrai, au coup de fusil, mais pour revenir, l'instant d'après, se placer à portée du chasseur; elles se laissent approcher de très-près par les pâtres et ne paraissent pas plus émues de leur présence que de celle de leurs chiens : on dirait qu'il y a entre eux un traité d'alliance et de paix, fidèlement gardé de part et d'autre. Les Bergeronnettes, de môme que les Lavandières, passent la plus grande partie de la belle saison à chasser aux Moucherons et aux vermisseaux ; leurs mœurs et leurs allures ne diilërent que
par de simples nuances. Au fur et à mesure que les Diptères, leur principal gibier, deviennent plus rares, elles se rapprochent des ruisseaux ; ceux-ci leur ménagent leurs dernières ressources lorsque le froid a tué la plupart des insectes, et que les troupeaux ne sortent plus que de loin en loin.
L'une des premières à nous faire visite et aussi la dernière à nous quitter, la Bergeronnette jaune [Motadlla ftava^ fig. 94) laisse souvent une partie de ses compagnes de voyage dans le midi de la France. L'automne la voit affluer en bandes nombreuses qui vont chercher pâture, de préférence, dans les terres
Fig. 94. Bergeronnette jaune.
élevées, remuées par la charrue ; elles y glanent toutes les bestioles ramenées à là surface du sol. L'espèce niche d'ordinaire dans les prés et quelquefois aussi au bord de Teau, sous une racine d'arbre; son nid est un assemblage d'herbes et de mousse, doublé à l'intérieur de laine, de crin, et d'un grand luxe de plumes. Les pontes sont de cinq à huit œufs d'un blanc sale, nuancé de vert, de brun et de couleur de chair. Dans la belle saison, la Bergeronnette jaune se tient volontiers au voisinage des digues de moulins et se promène fréquemment sur les plantes fluviatiles qu'elle fait à peine plier sous ses pieds légers. Le mâle, dans son habit de noce, a la poitrine, le ventre et une partie de la
queue d'un beau jaune; la gorge est ornée d'une plaque noire, et le dos est cendré; après la mue d'automne, le brillant de ses couleurs s'éteint, et le noir de sa gorge disparaît complètement.
Le nom d'Hirondelles n'éveille que de riantes et douces idées. Leur arrivée coïncide avec les débuts du printemps ; leur affection pour les lieux qui les ont vues naître est le symbole des amitiés fidèles; leur prédilection pour la société de l'homme en fait nos hôtes naturels; elles logent sous nos toits, sous nos fenêtres, dans nos cheminées, et mettent en général leur nid à notre portée ; leur vie de famille, leur talent d'architecte, leur amour de la progéniture, leurs chasses si actives, leur vol prodigieux, tout en elles, jusqu'à leur départ, intéresse : quand elles nous quittent, on leur dit : au revoir! comme on salue de ses vœux des êtres auxquels on s'est tendrement attaché.
Ce n'est p s sans motifs qu'elles ont été de tout temps regardées comme les amies de l'homme. Que de services ne nous rendent-elles pas en faisant une guerre incessante aux Mouches, aux Tipules, aux Cousins, et à toute cette myriade d'insectes importuns ou nuisibles qui exercent notre patience et visent nos récoltes! Et cependant le chasseur les prend pour but de son adresse meurtrière; l'enfance impitoyable détruit à plaisir leurs couvées, comme si notre intérêt bien entendu ne recommandait pas les Hirondelles à une protection spéciale. Les anciens, moins ingrats, les plaçaient sous la tutelle de leurs dieux pénates ; ils avaient raison : de tous les oiseaux insectivores, ce sont les plus méritants; loin de nous causer le moindre préjudice, ils sont la joie de nos foyers et nous délivrent de milliers de parasites; paix donc et longue vie aux Hirondelles!
Les Hirondelles (fig. 95) sont citoyennes du monde entier. Dans les contrées froides et les climats tempérés, on ne les voit que dans la belle saison ; elles arrivent en Europe un peu après l'équînoxe du printemps et disparaissent quelques jours après l'équinoxe d'automne; sous la zone torride, de quelque côté qu'elles viennent, elles restent entre les deux tropiques pour y passer l'hiver. Nos espèces d'Europe traversent régulièrement les îles de
l'Archipel et se rendent alternativement d'Europe en Afrique et d'Afirique en Europe; dans les pays tels que TÉgypte, TÉthiopie, où la température reste à peu près la même, les Hirondelles séjournent en toute saison; presque partout néanmoins il y a des émigrations. Aux environs de Paris, les Hirondelles arrivent dans les premiers jours d'avril, un peu plus tôt dans le midi de la France; VHirondelle de cheminée [Hirundo rustica) s'annonce la première ; Y Hirondelle des fenêtres (Hirundo urbica) la suit huit ou dix jours plus tard ; VHirondelle de rivage (Hirundo riparia) se montre sur la fin d'avril ; le Ma/rtinet (Cypselus apus) paraît le
Fig. 95. Hirondelles.
dernier de tous. Ces époques régulières sont indépendantes de la température; en eflTet, quelque douce que soit celle du commencement de mars, ou quelque rigoureuse qu'elle se montre dans le courant d'avril, l'Hirondelle n'en obéit pas moins aux lois de son retour; on Ta vue, il y a quelques années, voler en mai, aux environs de Digne, à travers une neige épaisse qui ne fut heureusement qu'un accident passager ; la persistance de cette bourrasque l'eût exposée à périr de faim, mais non de froid, car elle résiste à cinq et six degrés au-dessous de zéro.
Très-atlachées aux lieux de leur naissance, les Hirondelles y reviennent tous les ans; pour qu'elles les abandonnent, il ne
faut rien moins que la destruction répétée de leurs nichées ou qu'on les pourchasse à outrance; encore, dans ce cas, ne s'éloignent-elles pas de l'homme, elles se complaisent dans son voisinage, et, bien qu'elles y courent plus d'un danger, elles s'établissent dans sa propre demeure, et mettent toujours, avec la môme confiance, leurs nids sous sa protection. Le choix du domicile ne se fait pas à la légère. Qu'elles habi-
Fig. 96. Martinet.
tent les villes ou qu'elles vivent solitaires, elles se déterminent toujours Ipour les endroits bien exposés, bien abrités, situés à proximité de l'eau. L'eau, en effet, leur est indispensable, non-seu* lement pour se désaltérer, pour se baigner, ce qu'elles font avec plaisir et très-souvent, mais encore parce que, dans les jours de froidure où le gibier est rare, elles le rencontrent plus facilement à la surface des ruisseaux ou des rivières, et qu'elles ont besoin d'eau pour leur métier de maçonnes ; dès leur arrivée, elles vont à sa recherche ; dans les premiers et les derniers temps
de leur, séjour parmi nous, elles se rassemblent en grand nombre sur les plantes des étangs.
Les Hirondelles sont éminemment sociables ; elles se réunissent en troupes, soit pour chasser, soit pour s'ébattre à travers les airs; la plupart vivent en familles, s'établissent aux mômes endroits par bourgades, et, dans certaines circonstances, se prêtent un mutuel appui. <c Dans le péril, dit Michelet, toute Hirondelle est sœur; qu'une crie, toutes accourent; qu'une soit prise, toutes se lamentent, se tourmentent pour la délivrer. » Dupont de Nemours fut un jour témoin de leur dévouement fraternel. Une d'elles s'était prise par la patte dans le nœud coulant d'une ficelle dont l'autre bout tenait à une gouttière du palais de l'Institut. A ses cris, toutes les Hirondelles des environs s'attroupèrent; il y eut conseil, discussion, délibération; une des mieux inspirées s'en vint attaquer le malencontreux engin; chacune de l'imiter; à force de coups de bec au môme endroit, la ficelle fut enfin coupée et la captive mise en liberté. Ce trait n'est pas unique dans les mœurs sociales des Hirondelles. Un Moineau s'était emparé du nid d'un de ces oiseaux ; sommé de le rendre, il n'en fit rien, se croyant sûr de l'impunité dans son fort ; mal lui en prit : une troupe d'Hirondelles eut bientôt fait provision de mortier, l'entrée du nid fut murée; l'usurpateur, soumis à un assaut impétueux, fut à tout jamais emprisonné. C'est encore par leur instinct d'association que les Hirondelles se défendent contre l'oiseau de proie; trop faibles pour repousser la force par la force, elles s'organisent à l'instant en bataillons innombrables, enveloppent l'ennemi, le harcèlent de leurs clameurs et l'enlacent dans une infinité de cercles concentriques; le Rapace, perdu au milieu de cettQ nuée volante, criante, se brouille, se lasse, et se voit enfin forcé de renoncer à ses projets d'assassinat.
L'aile joue un grand rôle dans la vie de l'Hirondelle; cou et pattes lui ont été sacrifiés; elle dépasse la longueur du corps, se découpe en faux, afin de mieux fendre l'air et d'assurer au vol toute sa puissance. « Aussi le vol, dit Buffon, est-il son état naturel et nécessaire; elle mange en volant, boit en volant, se baigne en volant, et quelquefois donne à manger à ses petits en volant. Elle sent que l'air est son domaine, elle le parcourt dans toutes les dimensions et dans tous les sens, comme pour en jouir dans tous les détails, et le plaisir de cette jouissance se marque par de petits cris de gaieté. Toujours maîtresse de son vol dans sa plus grande vitesse, elle en change à chaque instant
la direction ; elle semble décrire, au milieu des airs, un dédale mobile et fugitif dont les routes se croisent, s'entrelacent, se fuient, se rapprochent, se heurtent, se roulent, montent, descendent, se perdent et reparaissent, pour se croiser, se rebrouiller encore en mille manières. » A Télégance, à la flexibilité, à la souplesse, le vol de THirondelle réunit les qualités les plus précieuses ; elle se soutient fort longtemps en Tair et sans prendre, pour ainsi dire, de repos; sa rapidité est telle, que les meilleurs voiliers la dépassent à peine. Spallanzani a calculé que l'Hirondelle des fenêtres parcourt vingt milles en treize minutes; d'après Defrance, l'Hirondelle de cheminée mettrait une heure à peine pour franchir une distance bien plus grande ; mais aucune espèce d'Hirondelle ne possède la facilité du vol à un si haut degré que le Martinet (Gg. 96). S'il fallait en croire l'imagination poétique de Michelet, cet oiseau dépasserait l'ouragan, et n'aurait d'autre rival que l'éclair : les faits répondent presque à ce prodige hyperbolique. A part le peu de temps que le Martinet passe blotti dans son trou, moins pour se reposer que pour se soustraire à la forte chaleur, il flotte de jour et de nuit au milieu des airs, après avoir tourbillonné toute la journée autour d'un clocher ou de tout autre édifice élevé, en poussant mille cris aigus; le soleil est à peine couché, qu'il s'élève bruyamment, à perte de vue, dans l'atmosphère, par petites bandes, et ne reparaît à l'horizon qu'au moment où le soleil va se lever de nouveau : mais alors leurs troupes sont dispersées de tous côtés. Ces courses nocturnes effrénées recommencent chaque soir ; mâles et femelles y prennent part avant la ponte; à l'époque de l'incubation, les mâles seuls continuent de s'y livrer; les femelles restent au logis, dans leurs fonctions de couveuses.
Autant les Hirondelles sont agiles à travers l'espace, autant elles se meuvent difficilement sur le sol ; leurs membres grêles et courts ne se prêtent pas à la marche, c'est pourquoi elles ne posent à terre que lorsqu'elles y sont forcées; leurs ailes elles-mêmes, si bien façonnées pour fendre l'air, deviennent un embarras sur une surface plane quand elles cherchent à s'en détacher ; elles ne font que battre péniblement le sol et compliquent ainsi les efforts nécessaires pour prendre l'essor.
Le sens de la vue, en revanche, est très-développé chez les Hirondelles; elles aperçoivent un Moucheron à cent mètres de distance; les oiseaux de proie seuls sont aussi bien partagés à cet égard.
Les Hirondelles se nourrissent exclusivement d'insectes ; elles les happent au vol, sans s'arrêter. Lorsque le temps est sec et chaud, elles les relancent au haut des airs; mais lorsque la pluie ou le froid les rabat près de terre, elles effleurent le sol, rasent les prairies ou la surface de l'eau, poursuivent le gibier dans tous ses gîtes et dans tous ses détours ; s'il est posé, elles le forcent, d'un coup d'aile^ à prendre sa volée, afin de pouvoir le saisir au passage; l'Araignée elle-même, si bien cachée qu'elle soit en embuscade, ne leur échappe pas; elles
Emportent toile et tout, Et Taninial pendant au bout.
(La Fontaine.)
A peine débarquées dans nos pays, les Hirondelles commencent presque aussitôt la construction de leur nid : travail de longue haleine où elles sont parfois aidées de leurs voisines et dans lequel elles déploient autant de patience que d'habileté. Les espèces qui maçonnent le berceau de leurs petits ramassent, avec le bec et les pattes, la boue destinée à sa confection ; elles la gâchent et l'appliquent avec le bec seul. Suivant les espèces, le nid est suspendu au sonmiet des cheminées, aux angles des fenêtres, aux corniches, aux entablements, etc.; l'Hirondelle de rivage, elle, creuse avec ses ongles, sur la berge des rivières, une galerie souterraine très-peu profonde et y cache son nid ; le Martinet se contente d'un trou de muraille. L'enveloppe extérieure du nid chez les deux premières espèces a la consistance d'un véritable mortier ; l'intérieur est garni de paille et matelassé d'une couche épaisse de plumes ramassées avec dextérité pendant le vol. L'Hirondelle de cheminée donne à son nid la forme d'un demi-cylindre creux; celui de l'Hirondelle des fenêtres (fig. 97) est le quart d'un demi-sphéroïde; dans les deux espèces, le mâle et la femelle, unis par un mariage indissoluble , travaillent de concert à la nidification : elle leur prend souvent un grand mois.
Le nid n'est pas seulement le berceau des petits, c'est encore le foyer auquel les Hirondelles reviennent chaque année, soit pour l'occuper de nouveau, après l'avoir réparé, soit pour en bâtir à côté un autre qui deviendra, à son tour, le théâtre de l'éducation des petits, de la sollicitude et du dévouement des parents. Dès que la construction est achevée, la ponte commence; elle se répète une seconde fois dans la même année pour l'Hirondelle
aoo LES ANIMAUX DE LA FRANGE.
de cheminée et pour celle des fenêtres; le nombre des œufs varie de quatre à six; leur couleur est généralement toute blanche. L'incubation dure environ quinze jours. Pendant ce temps, le mâle redouble d'attention pour sa compagne ; il lui chante ses plus doux chants d'amour, prend souvent sa place sur les œufs, passe la nuit près d'elle, sur le bord du nid, veille à sa sûreté, babille et gazouille aussitôt qu'il s'éveille au point du jour, et ne cesse ses chansonnettes qu'avec le coucher du soleil; la femelle lui répond sur un mode légèrement plaintif.
Fig. 97. Nid d'Hirondelle des fonèlres.
Les petits éclos, les Hirondelles ne vivent plus que pour eux; la chasse est de tous les instants, ardente, infatigable; les père et mère, sans cesse en allées et venues, leur portent incessamment la nourriture; notons, en passant, que les nichées arrivent juste à l'époque où pullulent le plus d'insectes de toutes sortes; c'est par milliers que les Hirondelles en gavent leurs petits, au profit de notre repos et de nos récoltes : merveilleuse harmonie providentielle qui veille sur tout, et conduit toute chose vers la fin qui lui a été assignée.
Lorsque les jeunes sont devenus plus forts, les père et mère se dévouent & leur éducation. Rien de plus touchant que leur ingénieuse sollicitude dans les premières leçons de voler; ils excitent les petits à se servir de leurs ailes, les encouragent par des cris d'appel, leur présentent la nourriture, d'abord d'assez près, en volant, puis d'un peu plus loin, s'éloignant toujours davantage, à mesure que les petits s'approchent pour prendre la becquée; ils la leur donnent enfin comme récompense de leurs efforts. L'éducation dans le nid se prolonge longtemps, elle ne cesse que lorsque la couvée est apte à prendre son essor; toute la famille alors s'élance joyeuse et pêle-mêle hors du nid; le père et la mère volent en tête de leur progéniture et se jouent avec elle à travers l'espace, tout prêts à lui offrir leur secours en cas de défaillance : le soir, tous rentrent au gîte natal. Arrivée à ce point, la tâche des Hirondelles est bien avancée, l'émancipation ne tardera guère; la vie en commun se continue quelques jours encore; mais, un beau matin, quand les petits sont tout à fait en état de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins, la nichée dit adieu à son berceau, s'envole et disparaît; les père et mère demeurent seuls au foyer, et disposent tout pour une nouvelle ponte.
La mue des Hirondelles, toujours simple, n'amène aucun changement de couleurs dans le plumage; on sait que ces couleurs sont distribuées par masses, qu'elles tranchent fortement l'une sur Tautre, et brillent de reflets changeants dans l'Hirondelle des fenêtres et dans l'Hirondelle de cheminée.
Au déclin de l'été, toute ponte, toute éducation terminées, les Hirondelles abandonnent leurs nids et se réunissent par petites troupes, pour chercher loin des maisons une nourriture plus abondante; elles passent alors les nuits au bord des eaux, perchées sur les aulnes, sur les braqches les plus basses, à l'abri du vent; on les rencontre aussi fréquemment, à cette époque, sur les roseaux, au milieu des marécages, en communauté de retraite avec les Bergeronnettes et les Étourneaux.
Vers la On de septembre, leurs attroupements grossissent de plus en plus; elles se rassemblent, le matin, sur le cordon des édifices, sur les arêtes des toits, pour jouir des premiers rayons du soleil levant. Frileuses de leur nature, elles s'y tiennent pelotonnées les unes contre les autres, chaque fois que le temps
est froid ou pluvieux. L'approche de Tautomne rend de jour en jour les insectes plus rares, la froidure devient plus piquante, tous les petits sont élevés; les assemblées prennent un caractère plus général ; les vols par troupes ont plus d'ensemble, plus de fréquence et une plus longue portée ; les Hirondelles semblent avoir le pressentiment du grand événement qui va s'accomplir, jeunes et vieux s'y préparent.
Ceux qui de nos hivers redoutant le courroux, Vont se réfugier dans des climats plus doux, Ne laisseront jamais la saison rigoureuse Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse. Dans un sage conseil par les chefs assemblé, Du départ général le grand jour est réglé; Il arrive, tout part. Le plus jeune, peut-être, Demande, en regardant les lieux qui Font vu naître, Quand viendra ce printemps par qui tant d^exilés Dans les champs paternels se verront rappelés.
(L. RAaNE.)
Les migrations des Hirondelles sont célèbres depuis longtemps. Quelle en est la cause précise? On l'ignore. A coup sûr, elles sont provoquées, en partie, par la faim et le froid. Ne trouvant plus dans nos climats les insectes dont elles se nourrissent, ni la température qu'il leur faut, les Hirondelles passent dans des contrées plus chaudes qui leur offrent la proie sans laquelle elles ne peuvent subsister; mais, à leur départ, tous les Diptères n'ont pas disparu ; la saison est encore très-belle quand elles nous quittent : elles pourraient donc prolonger leur séjour parmi nous ; si elles s'éloignent, c'est qu'indépendamment des vivres et des rigueurs du temps il y a quelque autre raison secrète qui les oblige à s'en aller. L'instinct voyageur, si développé chez elles, ne les pousserait-il pas aussi à changer de pays? Ne cèdent-elles pas encore au besoin impérieux d'une lumière plus vive que celle qui nous éclaire en octobre? Leurs sens enfin, si subtils dans la classe des oiseaux, ne sont-ils pas sous l'influence de commotions particulières dont notre organisme n'a pas conscience? Nul jusqu'ici n'a pu le dire; on sait seulement qu'à une époque donnée, quelques jours plus tôt ou plus tard, l'oiseau migrateur est emporté par son instinct de déplacement; rien ne l'en détourne, il y obéit fatalement.
En France, le départ des Hirondelles a lieu ordinairement dans la première semaine d'octobre. Les jours qui précèdent ce
grand acte, elles sont en proie à une agitation extraordinaire; les cris d'appel et de ralliement sont plus multipliés, les rassemblements ont lieu plusieurs fois dans la même journée ; des groupes se forment, par centaines d'individus, à la cime des arbres, sur les branches desséchées, tandis que, sous la conduite de vieux chefs expérimentés, les jeunes suivent un cours de volée transcendante ; la leçon apprise, répétée et sue à fond, à un instant donné, toute la multitude pousse une immense clameur, s'élève perpendiculairement comme pour s'orienter, et va prendre son point au haut des airs, avant de se lancer dans la route définitive.
Il n'y a pas d'heure fixe pour le départ général ; les migrations s'effectuent à toute heure de la journée, lorsque le temps et le vent sont favorables ; toutefois on voit souvent les Hirondelles partir au coucher du soleil : c'est le moment où d'ordinaire le vent tombe et où l'air devient plus calme; il y a plus de chances, en outre, aux approches de la nuit, d'échapper à l'oiseau vorace, toujours au guet, toujours perfide, toujours à redouter.
Ces voyages, véritable navigation au long cours, ne s'exécutent pas d'une seule traite, ils s'effectuent par grandes étapes: chemin faisant, les Hirondelles ne se tiennent pas toujours dans les hautes régions, elles en descendent comme tous les oiseaux qui entreprennent de lointains voyages. D'après Gerbe, le matin, au lever du soleil, leur vol est toujours bas, rapide, ondoyant et flexueux ; il l'est de même dans le jour, lorsque la faim les ramène vers la terre ; mais alors elles semblent voler sans direction, se dispersent en tous sens, s'écartent de la route officielle suivie, mais pour la reprendre et se rassembler de nouveau dans les airs, quand elles ont pourvu à leur nourriture. Dans leur traversée en mer, celles qui sont fatiguées se détachent de la troupe et vont se reposer sur les navires ; elles y passent souvent la nuit, et le lendemain, dès l'aube du jour, sans autre boussole que le sillage du bâtiment sur lequel elles ont pris accidentellement passage, elles s'orientent sans peine et se dirigent, par la voie la plus directe, vers le point où elles veulent se rendre. Quelques jours leur suffisent pour gagner l'Afrique. Adanson, pendant son séjour au Sénégal, les a vues arriver régulièrement à Saint-Louis dans la première huitaine d'octobre ; elles y passent l'hiver et nous reviennent au printemps, non plus en grandes troupes, comme à l'époque des mi-
grations d'automne, mais seulement par couples isolés; le nombre des débarqués s'accroît chaque jour; bientôt tous les exilés sont rendus à leur patrie : leurs escadrons volants saluent leur retour de mille cris d'allégresse.