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CARNASSIERS CHÉIROPTÈRES

LES CHAUVES-SOURIS

Les Chauves-Souris, malgré leurs mœurs innocentes, ont le privilège de causer des terreurs aux personnes qu'une impression un peu vive jette habituellement hors d'elles-mêmes : cette panique rentre dans la catégorie des vapeurs dont on ne se rend pas bien compte. Si les grosses espèces exotiques, telles que les Roussettes, les Vampires, par leurs énormes dimensions, peuvent étonner qui les voit pour la première fois, les Chauves-Souris d'Europe, toutes de minime taille, n'ont jamais songé à mal vis-àvis de nous et ne méritent pas la répugnance irréfléchie dont elles sont l'objet. Absolument inoffensives à l'égard de l'homme, elles font pour lui un service de nuit des plus actifs, et le débarrassent d'une foule d'insectes importuns ou nuisibles : Cousins, Moucherons, Phalènes, etc. Leur conformation, il est vrai, est étrange et s'écarte du plan général des mammifères auxquels elles appartiennent. Leur forme singulière, celle de quadrupèdes volants ; leurs membres disproportionnés , profondément modiflés pour un but spécial; leur face, souvent couverte d'appendices bizarres; leur gueule fendue de l'une à l'autre oreille; leur ensemble en quelque sorte fantastique, tout à fait différent des types accoutumés; leurs apparitions nocturnes, enfin, expliquent, sans le justifier, l'effet qu'elles produisent sur certaines imaginations nerveuses : l'histoire de ces pacifiques animaux ne révèle cependant rien de malfaisant en eux.

Les Chauves-Souris ont élé créées pour se soutenir en l'air, mais avec un appareil tout autre que celui de Taile empennée, si bien appropriée à ses fonctions. Tandis que la main de l'oiseau est réduite à un simple moignon, elle prend, chez les Chauves- Souris, un développement extraordinaire. A l'exception du pouce qui reste court, mais libre de toute entrave, et peut exécuter des mouvements variés, tous les doigts antérieurs ont perdu leur dernière phalange onguéale; ils s'allongent en baguettes, s'épanouissent en rayons, et, au lieu de servir d'organes de préhension, sont convertis en supports destinés, comme les branches d'un parapluie, à tendre et à plisser un tissu ; ils donnent appui, en effet, au prolongement de la peau des flancs, du dos et du ventre qui s'y engage et en remplit les intervalles d'une membrane mince et transparente, composée d'un double feuillet, quoique son extrême délicatesse n'en montre qu'un seul.

Cette extension des téguments et leur transformation en membranes alaires constituent le caractère principal des Chauves- Souris, et les séparent des Quadrumanes, dont elles sont d'ailleurs très-voisines par leurs mamelles pectorales, leurs abajoues situées aux deux côtés de la bouche, et leurs trois sortes de dents, incisives, canines et molaires. La peau, ainsi modifiée, s'étend entre les quatre membres et jusque sur la queue, et forme un parachute qui aide à l'action du vol. Dans certaines espèces, chez l'Oreillard (fig. 1) par exemple, le système cutané est si développé, que les oreilles égalent presque en longueur le corps entier de ranimai ; la plupart ont la conque extérieure doublée d'un oreil- Ion ; un grand nombre ont le nez bordé de crêtes et de lamelles affectant diverses formes, notamment celle d'entonnoirs au fond desquels s'ouvrent les fosses nasales ; le Grand et le Petit Fer à cheval offrent un exemple remarquable de ces curieuses fioritures destinées à exalter le sens de l'odorat. Toutes proviennent des replis de la peau, et concourent à donner plus d'activité aux organes des sens ; leur extension et leur multiplicité leur communiquent une sensibilité exquise, et en font autant d'instruments perfectionnés qui permettent aux Chauves-Souris de percevoir les plus petites particules du son, ainsi que la plus faible émanation des odeurs; grâce à elles, ces animaux n'ont pas besoin du contact immédiat des corpuscules nageant dans l'air pour être avertis de leur présence, il leur suffit de palper l'atmosphère : la membrane de leurs ailes fait office de pierre de touche ; elle leur indique, à distance, les objets qu'ils veulent saisir.

LES CHAUVES-SOURIS. Il

Les 'expériences de Spallanzani ont mis, depuis longlemps, cette vérité hors de doute. Des Chauves-Souris auxquelles il avait enlevé les yeux, ne s'en dirigèrent pas avec moins de sûreté; elles continuèrent à voler dans son appartement, sans se heurter au plafond. Pour rendre l'épreuve encore plus décisive, ce savant multiplia les obstacles autour d'elles et tendit des (ils à l'intérieur de la pièce qu'elles avaient à traverser : les Chauves-Souris sur rent toujours les éviter, bien que quelques-uns fussent assez rapprochés ; elles passèrent même, sans hésiter, à travers les rameaux épineux dont il avait obstrué leur parcours. De ces faits, faciles à répéter, que faut-il conclure? sinon que la perfection du toucher est si grande chez les Chauves-Souris, que rien de ce

Fig. I. Oreillard.

qui se passe dans l'air ne leur échappe; elles le tamisent en quelque sorte, et en perçoivent les plus faibles mouvements, alors que nos sens plus grossiers n'en ont pas même conscience : oi\ comprend dès lors qu'enveloppées de leurs téguments comme d'un vaste manteau, elles puissent cheminer, en toute assurance, à travers les ténèbres, y poursuivre, y atteindre leur proie, et s'enfoncer dans les cavernes les plus sombres, leur domicile ha~ bituel, sans jamais se compromettre par le moindre choc.

L'aptitude des Chauves-Souris pour le vol réagit sur tout leur organisme. Et d'abord, l'omoplate s'accroît en longueur et en largeur ; la clavicule, plus développée, décrit une courbe, afin de ménager plus de place à la poitrine ; les muscles pectoraux, char-

gés de ramener l'aile vers le tronc, acquièrent une véritable importance; ils sont volumineux et prennent leurs points d'altache sur un sternum puissant, complètement ossifié et fortifié, vers son milieu, d'un bréchet analogue à celui des oiseaux; l'un des deux os de l'avant-bras, le cubitus, s'efface aux deux tiers, et ' ce qui en reste se soude au radius, qui de cette manière devient et plus fort et plus solide. Il n'est pas jusqu'aux membres postérieurs qui ne soient influencés par le moule général. Quoiqu'ils ne soient emprisonnés que partiellement dans la peau des flancs, et que le pied demeure tout à fait libre, un des osselets du tarse fait saillie au dehors sous forme d'épine, sert de point d'attache et maintient, pendant son développement, la membrane qui se prolonge entre les jambes. Les doigts postérieurs ne disparaissent plus comme ceux des extrémités antérieures ; tous conservent leur indépendance ; ils sont au grand complet, au nombre de cinq, comprimés et égaux entre eux : le pouce n'en diffère pas; les ongles, ou plutôt les griffes dont ils sont armés, s'infléchissent en demi-cercles et s'aiguisent en pointes. Si l'on en excepte le vol, tous les moyens de locomotion semblent concentrés sur ce pied; mais il est de faible secours quand la Chauve- Souris s'apprête à changer de place, à la façon des autres quadrupèdes.

Daubenton et Geoffroy Sain t-Hilaire ont très-bien décrit le mode de progression des Ghauves-Souris à terre. Lorsqu'elles y posent sur leurs quatre membres, les ailes reployées deviennent des jambes de devant, la poitrine et le ventre touchent le sol (fig. 2). L'animal veut-il s'avancer comme la plupart des mammifères, il porte, d'abord en avant et un peu de côté, son bout d'aile en moignon, et se cramponne au sol en y enfonçant l'ongle de son pouce. Fort de ce point d'appui, il rassemble ses jambes postérieures sous l'abdomen; elles poussent le ventre pendant que les autres le traînent; toute la masse alors fait une culbute qui achève de projeter le corps en avant; mais comme il ne se fixe au sol qu'à l'aide du pouce d'une des ailes, le saut qu'il exécute en diagonale le rejette d'abord du côté où il s'était accroché ; pour le pas suivant, la Ghauve-Souris met en jeu le pouce de l'aile opposée et, culbutant en sens contraire, finit par cheminer en ligne droite. A l'aide de ces évolutions maintes fois répétées, les Ghauves-Souris marchent dans tous les sens; elles avancent, reculent, tournent à droite, à gauche, mais non sans de laborieux efforts qui se traduisent par une série de soubresauts péniblement exécutés;

LES CHAUVES-SOURIS

c'est pourquoi ces animaux ne les entreprennent jamais volontiers, ils ne s'y résignent qu'autant qu'ils y sont absolument forcés. Toute Chauve-Souris qu'un accident a jetée sur un plan horizontal, n'a rien de plus pressé que de s'y soustraire sans relâche, car, dans cette malencontreuse position, elle est livrée sans défense à ses ennemis; à grand 'peine, dans son contact avec la terre, peut-elle reprendre son vol, l'ampleur de ses ailes y met obstacle, elles ne font que battre le sol et multiplier les chutes : ce n'est donc qu'à son corps défendant que la Chauve-

Fig. 2. Pipislrellc.

Souris se décide à marcher; la plus grande partie de son existence se passe dans le vol ou dans le repos absolu.

Le vol des Chauves-Souris est doux et silencieux, ce qui s'explique très-bien par leur pelage duveteux et leurs membranes .souples et minces qui, s'étendant moelleusement sur les couches de l'air, les déplacent sans bruit et pour ainsi dire sans résistance. Une fois lancées dans l'air, les Chauves-Souris se trouvent dans leur élément naturel ; elles le parcourent dans tous les sens et s'y maintiennent pendant des heures entières sans prendre pied, mais sans suivre longtemps une ligne droite; elles semblent plutôt affectionner les voies circulaires, obliques ou tortueuses; rarement elles s'élèvent à de grandes hauteurs, elles se cantonnent volontiers à peu de distance de terre, dans la région habituelle

iles insectes nocturnes. Leur voltigement consiste en une suite de vibrations brusques, de mouvements tremblotes, saccadés, incertains, n'ayant d'autre direction apparente que celle d'une proie offerte par le hasard, toujours fuyante et à plus ou moins brève portée. Chasseresses effrénées, elles n'ont aucun souci du danger pendant ce violent exercice ; elles poursuivent les insectes jusque dans les appartements habités et même éclairés d'une vive lumière, se jettent, tête baissée, sur tout appât, tombent, malgré leur vue perçante, dans les filets qu'on agite sur leur passage, et se prennent même à la ligne qu'un hanneton ou tout autre fin voilier emporte dans l'espace : leur appétit glouton est tel, qu'après avoir happé, d'un seul bond, tout ce qui voltige autour d'elles, et s'en être gorgées à satiété, elles en remplissent encore leurs abajoues, pour exploiter ensuite, à loisir, ce gibier de réserve.

On les voit paraître ordinairement avec le crépuscule, et elles semblent se relayer dans leurs sorties; quelques-unes se montrent vers le coucher du soleil; d'autres n'apparaissent que vers le milieu de la nuit; plusieurs ne quittent leur cachette qu'un peu avant l'aube; leurs chasses commencent aussitôt qu'elles se mettent à voltiger. Gomme tous les animaux nocturnes, les Ghauves-Souris fuient la lumière; en général, tant que luit le soleil, elles demeurent tapies dans le creux des arbres, dans les greniers, dans les trous des murailles, ou bien dans les cavernes profondes ; elles s'y suspendent aux voûtes et y restent dans une immobilité absolue, la tête en bas, enveloppées de leurs ailes (Qg. 3) et prêtes à déguerpir à la moindre alerte : simplement accrochées par leurs ongles de derrière, elles n'ont qu'à se laisser choir pour prendre leur essor.

En général, les Ghauves-Souris qui choisissent les caves ou les cavernes pour retraites, s'y rassemblent en grand nombre et s'y tiennent côte à côte les unes des autres. Quand le travail de la digestion tire à sa fin, celle qui éprouve le besoin de se soulager' use d'un singulier stratagème; le moindre inconvénient de sa situation renversée serait de l'arroser de ses propres déjections: elle n'a garde d'en subir l'outrage; voici comment elle y pare. Elle commence par mettre une de ses pattes en liberté et elle en profile pour heurter la voûte de chocs légers, plusieurs fois répétés. Pendant ce temps, son corps, agité de mouvements oscillatoires, se balance sur les cinq ongles qui la retiennent amarrée ; â peine est-elle parvenue au point maximum de la courbe qu'elle

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décrit dans ses oscillations, comme si elle voulait prendre son élan, elle étend le bras et cherche un point d'appui pour y accrocher l'ongle qui le termine; le plus souvent, elle rencontre le corps d'une de ses voisines de chambrée; son but atteint, elle se place dans une situation horizontale, le ventre en bas, dans la direction précise qui lui permet d'épargner toute souillure à sa robe; elle reprend ensuite sa première attitude, la tête tournée vers le sol, et les pieds fixés au plafond.

Dès que les Chauves-Souris ont fait choix de leur chambre de repos, elles n'en changent guère : c'est ainsi qu'on les trouve

Fig. 3. Fer k chcTal.

réunies en grande^ masses dans les salles de certaines cavernes; elles en tapissent littéralement les voûtes; stalactites vivantes, souvent accrochées les unes aux autres, elles laissent au-dessous d'elles, de génération en génération, une couche épaisse d'une matière brunâtre qui rappelle les dépôts de guano du Pérou : dans ces derniers temps, l'horticulture en a tiré parti comme engrais.

Les Chauves-Souris de nos climats multiplient vers la fin du printemps; leurs portées ne comprennent ordinairement qu'un ou deux petits; les mères les allaitent et les transportent avec elles en volant. Ils se tiennent accrochés à leur corps, ventre

contre ventre, la tête en bas et les pattes postérieures engagées sous les aisselles maternelles, les mouvements les plus brusques ne les en détachent pas ; dans le repos, ils se redressent pour saisir les mamelles.

Dès que la froidure se fait sentir, les Chauves-Souris se cachent dans leurs retraites , tombent dans l'engourdissement, et ne se réveillent qu'avec le retour du printemps; parfois cependant, dans les tièdes journées de Thiver, lorsque la température s'élève accidentellement à dix ou douze degrés au-dessus de zéro, on voit certaines espèces, moins frileuses que leurs compagnes, sortir prématurément de leurs antres pour se livrer à des évolutions aériennes ; rare, bien rare est à cette époque le gibier ailé, mais quelques Moucherons suffisent sans doute à un appétit que n'a point encore aiguisé un exercice fréquent; à la réapparition du froid, les Chauves-Souris disparaissent subitement et reprennent leur sommeil hivernal : sa durée est de quatre à cinq mois, presque sans interruption. ,

De toutes les Chauves-Souris d'Europe, Isl Nodule [Vespertilio noctula) est celle qui se montre la première, le soir, avant même que le soleil soit sous l'horizon; elle vole par petites troupes et chasse surtout à la surface des eaux.

Plus dormeuse, la Sérotine [Vespertilio serotinus) ne paraît que tard au printemps; elle vit isolée ou par paires; elle habite généralement le creux des arbres; en ville, on la trouve dans les piles de bois des chantiers.

La Pipistrelle [Vespertilio pipistrellus\ très-répandue en France, se loge sous les combles des bâtiments ruraux; elle y dépose ses petits au nombre de trois ou quatre par portée. A l'époque de la mise bas, les femelles se réunissent pour allaiter et soigner en commun leurs petits.

Le Grand et le Petit Fer à cheval [Rhinolophus]^ deux de nos plus grandes espèces avec VOreillard [Plecotus awri/us), habitent de préférence les carrières.

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