‹ Les animaux de la FranceChapitre 50 sur 126 · L'ORTOLAN · texte numérisé non relu

L'ORTOLAN

Bourgogne; mais à partir de cette limite, ils deviennent de plus en plus rares dans nos contrées du Nord.

L'Ortolan arrive en France vers le même temps que les Hirondelles, à la mi-avril, précédant de peu le débarquement des Cailles. Il se tient principalement dans les pays de vignes, sans causer toutefois de dégâts parmi les raisins. La femelle établit son nid à terre, ainsi que l'Alouette, et, comme elle, assez négligemment : elle creuse une petite cuvette dans le sol en s'y trémoussant; cette ébauche achevée, elle garnit la fossette d'herbes sèches et de crins, et y dépose cinq œufs fort gros pour sa taille. La ponte se renouvelle deux fois chaque année. Pendant tout le temps de l'incubation, le mâle se tient dans le voisinage, perché sur une branche morte, et répète à sa compagne, sans désemparer, tout son répertoire de musique. Il fait mieux lorque les petits sont éclos, il butine de concert avec la femelle, chasse assidûment aux Sauterelles et débarrasse les vignobles d'une foule de larves nuisibles. Pour sauver sa nichée menacée, la mère ne déploie pas moins de sollicitude et de ruse que la Perdrix; à peine a-t-elle aperçu un maraudeur, elle détale sans bruit, va droit à l'ennemi et lui part tout à coup dans les jambes, en donnant tous les signes d'une extrême frayeur; tandis que celui-ci cherche l'endroit d'où elle s'est échappée, l'heureuse mère rejoint son nid par des chemins détournés.

L'éducation des petits se prolonge longtemps; les nouveaunés sont d'abord nourris avec des Chenilles, des Sauterelles, des Urillons; mais dès qu'ils ont pris assez de force, les père et mère ne leur donnent plus que des graines à demi digérées. Ils ne s'éloignent guère du lieu où ils ont vu le jour qu'au moment de l'émigration ; leurs parents partent un mois après pour aller passer l'hiver en Espagne et en Italie. Chaque famille voyage par petits groupes, sans se mêler à d'autres bandes ; on proûte de leur passage pour leur faire une chasse active. Comme ils sont très-avides de grains, il sufQt d'un bon appelant et d'un bouquet d'avoine pour les faire tomber dans les nappes qu'on leur tend. Leurs émigrations suivent une marche régulière. Les Ortolans qui, de la Bourgogne, se dirigent vers le Midi, longent le Forez, et, tout en s'avançant à petites étapes, ne manquent pas de rendre visite aux champs d'avoine; quand ils arrivent en Provence, ils sont en chair, mais nullement gras ; leur embonpoint si remarquable ne leur est point naturel, il est tout arti- Gciel. Rien de plus simple que de les amener à cet état : on les

place dans une chambre qui laisse passer tout juste assez de lumière pour qu'ils distinguent leur boire et leur manger. On ne leur épargne pas les vivres; faute d'autres distractions, ils se gorgent du malin au soir; aussi dans l'espace de douze à quinze jours ne sont-ils plus reconnaissables : leur chair s'enveloppe d'une forte couche de graisse, toutes les parties saillantes de leur corps y disparaissent, l'oiseau se moule en une pelote onctueuse qui peu à peu envahit tout et ne laisse plus dans l'état primitif que la tête et les pattes. Arrivée à ce point, l'obésité est à son apogée; elle entraînerait infailliblement la mort de l'Ortolan, si l'on n'avait soin de prévenir l'issue funeste du gras fondu; dès que les pattes ont peine à porter l'Ortolan et qu'un sommeil continuel menace d'absorber toutes ses facultés^ on le fait passer doucettement de vie à trépas. C'est alors que, cuit à point au bain-marie ou dans une coquille d'œuf, comme le pratiquaient les Romains, nos maîtres en gastronomie, il n'attend plus qu'une bouche délicate pour être pressé savamment entre la langue et le palais, sans la moindre fracture du squelette, et pour disparaître dans un onctueux enfouissement.

L'Ortolan Gn-gras se conserve parfaitenient stratifié, couches par couches, dans une boîte remplie de petit millet bien sec.

LE MOINEAU {Fnngilla domestica).

Le Moineau est répandu à profusion dans tous les pays à froment; partout où l'on cultive des céréales, on est certain de le rencontrer à la suite de l'agriculteur comme son parasite inévitable, envahissant sa demeure, dîmant ses récoltes, et prélevant effrontément la primeur de ses fruits. Thermomètre vivant de la fertilité des contrées qu'il fréquente, il ne se fixe jamais que là où il y a abondance de grains. Il dédaigne les lieux déserts et s'impose aux villes, comme s'il y avait droit de bourgeoisie. Loin d'y fuir la présence de l'homme, il le brave jusqu'à l'impudence, s'approche familièrement de lui, fait élection de domicile sous son propre toit, s'établit sans façon sur la voie publique, et, quand il est en train d'y picorer, se pose en maître et se dérange à peine pour faire place aux passants; partout il se regarde comme chez lui, prend ses aises en parfaite

sécurité, dispose du bien d'autrui comme de son bien personnel, et croit tout permis à son insolente hardiesse.

Cependant le milieu où il vit modifie ses habitudes. S*il emprunte de la société un instinct plus développé et des allures variées, il se montre presque sauvage à la campagne, plus défiant, plus pillard et plus vorace, sans doute parce qu'il lui faut plus d'efforts pour trouver une nourriture moins facile et moins assurée. Ses luttes avec la fortune le rendent rusé et lui communiquent, au besoin, l'esprit d'association. Les coups de feu ne le détournent que momentanément de son but. Hors des lieux trës-fréquentés, il se tient prudemment sur le qui-vive, et ne se risque à portée de l'homme qu'à bon escient; il sait, d'instinct et d'expérience, qu'il ne doit en attendre que force mésaventures. Aux grandes époques de la moisson et de la vendange, les Moineaux ne vont plus isolément à la maraude : ils se réunissent pour faire ensemble irruption dans les vergers, les champs de blé et les vignes; attroupés dans les haies, ils épient le moment propice, s'abattent alors par volées, et font main basse sur tout ce qu'ils peuvent dévaster, gaspiller. Vient-on à les troubler dans leurs saturnales, ils jettent le cri de sauve qui peut! s'envolent, pêle-mêle, d'une même impulsion, et vont s'embusquer à peu de distance, pour se remettre bientôt à pirater.

Ces mœurs de soudards et de compagnies franches les ont fait décréter plus d'une fois de prise de corps. En Angleterre et en Allemagne, leur tête a été mise à prix ; ils menaçaient, disaiton, d'affamer le pays ; de graves économistes les ont accusés d'absorber chaque année des milliers d'hectolitres de blé et d'appauvrir ainsi la richesse publique; leur destruction totale pouvait seule expier un tel forfait Dans certains contrées, on y travailla tant et si bien, qu'on ne tarda pas à s'apercevoir que si les Moineaux se nourrissaient de grains, ils mangeaient aussi des insectes, et qu'à ce titre ils étaient conservateurs des récoltes. Force donc fut de rapporter les décrets de mort lancés contre eux, et de les rendre au pays ; c'était sagesse : pour sauver le genre humain de la famine, il n'est pas nécessaire d'abolir la race du Moineau, il suffit de la contenir dans de justes limites, chose facile à l'époque des nichées, quand on connaît les mœurs de ce bipède à demi domestique, quoique toujours indépendant.

Suivant Belon, le Moineau serait ainsi appelé « parce qu'il

semble porter un froc de couleur enfumée » ; d'autres naturalistes veulent que son nom, tiré du grec monos^ réponde à ses habitudes solitaires, auxquelles il ne déroge qu'en certains temps de Tannée.

Son bec robuste est court, comprimé et courbé seulement vers la pointe. Sa livrée générale est plutôt sombre que réjouissante; à part deux lignes blanches transversales qui égayent le dessus des ailes, le brun et le gris dominent dans son plumage; le mâle se distingue par une taille plus forte, par le bleu cendré de sa tête, sa gorge et sa poitrine d'un noir profond, et surtout par ses allures de sacripant (fig. 103).

Les formes du Moineau n'ont rien d'élégant. Une grosse tête

Fig. 103. Moineau.

où pétillent des yeux effrontés, un cou très-court, se rattachant à un corps assez épais et ramassé, des mouvements brusques, saccadés, dépourvus de grdce et n'exprimant que la pétulance ; un cri monotone, sans cesse répété et se traduisant par d'insupportables piailleries, telle est la silhouette du Moineau. Buffon ne Ta pas flatté dans le portrait qu'il en a tracé. « Les Moineaux, dit-il, sont, comme les Rats, attachés à nos habitations; ils ne se plaisent ni dans les bois ni dans les vastes campagnes; on a même remarqué qu'il y en a plus dans les villes que dans les villages; on n'en voit pas dans les hameaux et dans les fermes qui sont au milieu des forêts ; ils suivent- la société pour vivre à ses dépens; c'est sur dèd provisions toutes faites qu'ils pren-

nent kur subsistance; nos granges, nos greniers, nos bassescours, nos colombiers, tous les lieux, en un mot, ob nous rassemblons ou distribuons des grains, sont les lieux qu'ils fréquentent de préférence; et conune ils sont aussi voraces que nombreux, ils ne laissent pas de faire plus de tort que leur espèce ne vaut, car leur plume ne sert à rien, leur chair n'est pas bonne à manger, leur voix blesse l'oreille, leur familiarité est incommode, leur pétulance grossière est à charge ; ce sont de ces gens qu'on trouve partout et dont on n'a que faire. Et ce qui les rendra éternellement incommodes, c'est non-seulement leur très-nombreuse multiplication, mais encore leur défiance, leurs ruses, leur opiniâtreté à ne pas désemparer des lieux qui leur conviennent; ils sont fins, peu craintifs, difficiles à tromper, et reconnaissent aisément les pièges qu'on leur tend. »

Comme on le voit, rien ne manque à ce réquisitoire de grand seigneur, et le pauvre plébéien court grand risque d'être honni, bafoué, conspué, sans même espérer de finir par les honneurs de la casserole ou de la broche dont sa chair est déclarée indigne; toutefois quelques circonstances atténuantes semblent militer en faveur du Moineau.

Et d'abord, qu'il soit vorace, est-ce si grand crime? n'est-ce pas plutôt une preuve de l'excellence de son estomac ? D'après Belon, « le Moineau se nourrit de toutes choses, n'ayant égard ni à grain ni à vermine. » S'il touche à nos récoltes, quelles hécatombes de Chenilles n'immole-t-il pas pendant l'éducation de ses petits? quelle activité! quelles chasses! que de voyages à cette époque! Sans cesse en allées et venues, il ne revient jamais & vide & son nid; toujours, à chaque course, il apporte à son bec un Hanneton, un Diptère, une larve ou tout autre insecte gourmand de nos fruits; jamais garde champêtre ne fit meilleure police; tout vagabond est aussitôt happé, emporté : maître Pierrot se serait constitué le gardien juré de nos maisons et de nos vergers, qu'il ne déploierait pas plus de zèle et d'intelligence dans l'exercice de ses fonctions d'expurgateur ; elles sont temporaires, il est vrai, et même intéressées^ mais, en fin de compte, cet oiseau ne laisse pas que de nous être utile.

Si le Moineau est quelque peu pillard, son tempérament énergique peut-être en est cause ; dans tous les cas, le corsaire n'est pas égoïste : à peine a-t-il avisé quelque crottin, d'un cri d'appel il convie aussitôt ses camarades au banquet, et chacun d'exploiter de concert, sans querelles ni disputes, les grains

d'avoine échappés à la digeslion. S'agit- il de tenter un coup de main, même invitation fraternelle; au premier son du clairon, toute une bande se précipite tête baissée dans le grenier dont la fenêtre est restée ouverte : large bombance, nul ne s'y épargne ; pour ces joyeux forbans, il semble que le .pillage n'ait d'attrait que parce que le butin est mis généreusement en commun.

Le Moineau poudroie comme les Poules, mais [comme elles il ne se contente pas de simples bains de ^able, il aime à se rafraîchir le sang par des bains de siège salutaires, il semble y prendre un véritable plaisir; les lotions répétées dont il arrose ses plumes, et les trémoussements sans nombre dont il les accompagne, accusent un sentiment bien prononcé de volupté dans cet exercice, ou pour mieux dire dans cette hygiène bien comprise.

Le Moineau est défiant, et non sans raison; mais chez lui la prudence n'est jamais marquée de poltronnerie : on serait bien plutôt tenté de l'accuser de témérité, voire môme de forfanterie. Il s'approche des pièges tout juste pour donner de fortes émotions au pipeur ; rarement il s'y fait prendre ; et si par aventure il y laisse quelques plumes, soyez tranquille, la leçon ne sera pas perdue : bien fin qui le surprendra en récidive de malheur. Désormais tout engin lui sera suspect; l'épi le mieux nourri, le plus doré aura beau exciter ses convoitises, le prudent bipède ne succombera pas à la tentation ; il approchera du perfide appât, le flairera, le contemplera, l'admirera, mais, au moment où l'on croira le tenir, il fera une pirouette et s'éloignera en sautillant, d'un air narquois et goguenard.

Les épouvantails les plus terribles le font simplement sourire : il a bientôt fait connaissance avec ces mannequins innocents: sa familiarité, un beau jour, devient môme si grande, qu'il perche sur leur chef, se promène sur leurs grands bras, et leur laisse en plein visage un souvenir de sa visite.

Bien qu'amoureux de liberté et fort indépendant par caractère, le Moineau s'enchaîne volontiers au lieu qui l'a vu naitre ou qu'il a adopté comme cantonnement. Habile & se procurer des ressources, il étudie les gens de son voisinage, s'initie à leurs us et coutumes, et se règle en conséquence. Il sait par cœur le moment ob Ton distribue le grain à la volaille, se môle familièrement aux hôtes de la basse-cour, et s'invite sans cérémonie & leurs repas. L'heure du déjeuner et du goûter des écoliers ne lui est pas moins bien connue, mais il ne s'approche

de ces derniers qu'avec circonspection, et pour cause. Peu d'instants avant que la cloche ou le tambour les ramène à leurs travaux forcés, il prend position sur les arbres environnants, en descend par degrés, au fur et à mesure que les drôles défilent, et attend patiemment que la maudite engeance ait tout à fait disparu, pour mettre pied à terre et ramasser les miettes du frugal festin. L'horloge la mieux réglée n'est pas plus ponctuelle que le Moineau à ces rendez-vous de tacite convention. C'est que l'exactitude constitue une de ses vertus capitales, il est facile d'en faire l'essai. Ouvrez, après dîner, votre fenêtre, et placez sur votre balcon quelques miettes de pain ; cette délicate attention n'échappera pas au Moineau, né observateur. Dans son instinct de défiance, il n'accepte d'abord votre invitation qu'avec réserve; il enlève chaque morceau à la pointe de l'épée, et s'enfuit au plus vite, à tire-d'ailes. Môme manège les jours suivants, si vous continuez à lui dresser table d'hôte ; il en profitera, à coup sûr, mais sa méfiance, tout en se relâchant par degrés, ne tombera que lorsqu'il sera certain que vous ne pensez pas à mal sous cette largesse charitable, et que vous ne lui Xoulez que du bien. Dûment édifié, il change alors d'allure. L'heure de la desserte bénévole s'est gravée dans sa mémoire ; au bout de peu de temps, il arrive à point nommé pour la réclamer. Lui manque-t-on de parole, il s'en étonne, mais ne s'en formalise pas; il sait que les vrais amis ne doivent jamais être susceptibles; il revient le lendemain, le surlendemain, puis le jour d'après, à heure fixe, et n'abandonne la partie que lorsqu'il lui est bien démontré qu'il est éconduit et qu'on lui a signifié son congé.

A la mémoire de l'estomac, le Moineau joint aussi celle du cœur. Il est capable d'affection et môme d'attachement passionné. Qui ne connaît l'histoire du soldat condamné à mort? Le malheureux avait apprivoisé un Moineau ; l'ami emplumé suivit son maître jusqu'au lieu de l'exécution, se tint perché sur son épaule et ne le quitta que lorsque le feu de peloton eut couché à terre le pauvre infortuné.

Le Moineau, réduit en captivité, paye de roulades bien accentuées les soins dont il est l'objet. On en a vu qui, reconnaissants de la nourriture qu'on leur distribuait régulièrement et de J'abri qu'on leur avait offert pendant les plus mauvais jours de l'hiver, venaient, quoique libres, passer toutes les nuits près du lit de leur hôte; à son réveil, ils le remerciaient à leur façon el

reprenaient la clef des champs pour toute la journée ; lorsque arriva la saison printanière, une des femelles de ce groupe devint mère; ses œufs éclos, non-seulement elle continua de venir chercher pâture pour sa nichée là où elle avait été si bien accueillie, mais dès que ses petits purent voler, elle les amena à son bienfaiteur, comme pour lui présenter toute sa famille : les bêtes parfois auraient-elles donc, autant et plus que nous autres, le souvenir des bienfaits reçus?

Malheureusement, ces affections édifiantes ont souvent une fin tragique ; elles tombent d'ordinaire sous la griffe d'un matou ou sous le projectile meurtrier de Tenfant. Quand il n'y a pas dol ou surprise, la mort n'arrive pas sans combat ; le Moineau ne craint pas de se colleter avec plus fort que lui, il se défend hardiment contre Chien et Chat: « Bravement il meurt, dit Toussenel, il ne se rend pas. »

A juger du Moineau par les pugilats acharnés des mâles au printemps, à voir ces luttes furieuses dans lesquelles ils se prennent corps à corps et tourbillonnent jusqu'à terre en piaillant à outrance, on les croirait d'une humeur farouche et acariâtre; il n'en est rien. Cris sauvages, ailes frémissantes, coups de becdrus et acérés, sont purement de circonstance passagère ; hors le temps de la pariade, les Moineaux vivent en paix avec tout le monde ailé, même avec ceux de leur propre espèce, et se prêtent volontiers entre eux aide et assistance. Le sinistre oiseau de proie paraît-il, comme un point noir, au haut des airs, les Moineaux s'avertissent du brigand par un cri spécial; tous font subitement silence, chacun se tapit de son mieux dans un trou ou sous la feuillée, et, l'effroi passé, le babil recommence sur un ton encore plus aigu. Le même sentiment de fraternité éclate quand l'un d'eux est pris au piège; tous arrivent à la rescousse, c'est à qui travaillera du bec et des pattes pour le tirer d'embarras. Cette assurance mutuelle existe surtout dans les villes, probablement parce que les dangers y sont plus multipliés : aussi s'y tiennent-ils en grand nombre. Presque tous les jours, dans la belle saison, les Moineaux, vers les cinq heures du soir, s'y réunissent en conciliabules; tous les orateurs y jasent à la fois sur le même mode et de toule la puissance de leurs poumons ; c'est, dit-on, signe de beau temps pour le lendemain. L'harmonie n'a rien à voir dans ces étranges concerts ; les Pierrots s'y livrent surtout à la tombée du jour, lorsqu'ils sont près de se coucher; ils piaillent aussi, sans trêve ni fin, vers le milieu du jour , quand la chaleur est très-forte, et

se réunissent alors dans une haie ; rété, ils se rassemblent sur les arbres pour exécuter leur charivari, et y passer la nuit. Moins matineux que les Merles, ils ne devancent jamais l'aurore^ mais ils sont toujours debout au lever du soleil, qu'ils saluent à leur façon d'un chant dur et criard ; cet acte accompli, ils vont en quête de leur nourriture ; leur vol est court, mais rapide, et défie l'adresse des bons tireurs.

Dès que chaque couple a'est formé, il travaille à Tenvi au berceau de sa progéniture. En vingt-quatre heures ou deux jours au plus, le nid est construit; il se ressent de la précipitation avec laquelle la besogne a été expédiée. Son extérieur est grossier; la plupart des matériaux sont communs, à peine assemblés, et d'une dimension fabuleuse; luxe et goût sont absolument étrangers à ces dehors d'un édifice improvisé, mais l'intérieur rachète ce laisser-aller ; c'est une moelleuse couchette sphérique, tapissée de plumes et de duvet où les petits trouveront une douce chaleur. Quand le nid est perché au haut d'un arbre, le Moineau a bien soin de le garnir d'une espèce de calotte qui le met à l'abri de la pluie; mais lorsqu'il le loge sous des tuiles, il se dispense d'y mettre un couvercle : à quoi bon ? la toiture en tient lieu.

Positifs en ménage, les Moineaux s'arrangent de tout; ils nichent indifféremment sous les toits, dans des trous de murailles, derrière les persiennes à claire-voie, plus rarement sur les arbres, très-souvent dans les pots qu'on leur offre le long des murs ou des bâtiments ; la femelle y pond sans se faire prier, et l'incubation s'y passe & souhait. Dans ce domicile artificiel, rien de plus aisé que de borner la race féconde du Moineau ; on peut, à volonté et en fort peu de temps, détruire des couvées entières; on laisse tranquillement les père et mère nourrir leurs petits ; lorsque ceux-ci commencent à grossir, on leur rogne les ailes, et un beau matin, quand ils sont à point, tout & fait grassouillets, on les fait passer du nid h la broche; leur rôti ne vaut pas, tant s'en faut, celui de la Mauviette, mais il se laisse manger à l'ordinaire.

La ponte se compose de cinq ou six œufs blanchâtres, tachetés de brun ; elle se renouvelle au moins deux fois et, plus souvent encore, trois fois chaque année. A peine les petits sont-ils éclos, les parents commencent leurs courses incessantes; dans le premier âge, ils les nourrissent abondamment de larves d'insectes ; ce gibier succulent favorise l'éruption des plumes. La sollicitude qu'ils leur témoignent à cette époque critique n'est

pas moindre à la sortie du nid et même longtemps après ; c'est une éducation en règle ; les père et mère présentent au jeune oiseau sa nourriture, mais, en précepteurs intelligents, ils Tobligent à faire quelques pas pour la recevoir; à mesure que ses forces se développent, on exige de lui un peu plus d'eiïorts; ces exercices répétés le mettent bientôt à même d'accompagner partout ses parents et de pourvoir peu à peu lui-môme à ses propres besoins. L'amour de la famille est une des qualités distinctives de la race. Ce ne sont pas seulement les père et mère qui se chargent de donner la becquée aux jeunes Moineaux d'une dernière nichée; ceux de la portée précédente, à peine émancipés, remplissent souvent le rôle de nourriciers vis-à-vis des nouveau-nés ; il suffit qu'un petit demande sa nourriture pour qu'aussitôt les Pierrots du voisinage s'empressent de lui porter la becquée; ils l'adoptent souvent lorsqu'il est devenu orphelin : on en a vu pousser le dévouement jusqu'à risquer leur liberté pour venir alimenter, à travers les barreaux d'une cage, le jeune Moineau qu'on y retenait prisonnier.

Ces traits et bien d'autres qu'il serait facile de multiplier attestent que le Moineau, à côté de ses défauts trop réels, présente aussi quelques bonnes qualités : il n'est donc pas tout à fait pendable; il a sa place et son rôle tracés dans ce monde; à nous de le surveiller pour l'empêcher de pulluler outre mesure; mais gardons-nous de le proscrire sans pitié : Chenilles et larves de toutes espèces s'en donneraient bientôt à cœur joie à nos dépens, et nous feraient promptement regretter sa conaplète disparition.

Le Pinson (fig. 104] est un des oiseaux qu'on n'entend jamais avec indifférence. Ce n'est pas que son ramage soit très-varié ni Irès-mélodieux, mais il a l'éclat d'une fanfare retentissante; ses roulades ont tant d'entrain et de gaieté, qu'on ne pense pas à ce qu'elles peuvent avoir d'excessif; on n'y voit que la proclamation à pleins poumons de l'approche du printemps : à la fin de février d'ailleurs, époque à laquelle le Pinson commence à chanter, on est encore si près des mauvais jours , et les fins musiciens sont encore si loin, qu'on lui sait bon gré de prendre sa part du réveil de la nature.

Ce coryphée de la musique à grand orchestre n'a point d'égal pour la vigueur des poumons : aussi dans certains pays de Flandre et de Belgique le donne-t-on en spectacle dans les combats du chant. On y met souvent deux mâles en présence l'un de Tautre. A peine Tun des rivaux a-t-il jeté son cri de défi, Tautre riposte par une roulade bien accentuée ; le combat une fois engagé devient un duel de gosier à gosier, c'est à qui éteindra le feu de son adversaire en s'égosillant le plus longtemps possible. La lutte dure ainsi des heures entières; la dernière roulade décide de la victoire ; et tel est Tacharnement de ces luttes musicales, qu'il n'est pas rare de voir le vainqueur tomber raide

Fig. 104. Pinson.

mort après un suprême effort pour soutenir l'honneur de sa réputation. Ces rudes jouteurs ne ramagent jamais avec plus de force que lorsque rien ne les distrait : aussi, pour exalter leur verve, les prive-t-on souvent de la vue : on les aveugle avec un fil métallique rougi au feu ; par ce procédé cruel, ces nouveaux Homères deviennent bientôt d'infatigables chanteurs : ce sont les meilleurs appelants pour faire tomber dans les pièges les autres Pinsons sauvages.

La livrée du Pinson n'est jamais plus belle que lorsqu'il a pris, au printemps, son habit de noce. Sa teinte générale est alors soyeuse, plus foncée dessus que dessous; sa tête brille comme une armure d'acier bruni ; un bandeau de velours noir orne son front ; sa gorge et sa poitrine sont empourprées d'une belle cou-

leur vineuse ; ses ailes sonl parseniiées de blanc, et le vert domine au voisinage de sa queue : le plumage de la femelle est moins richement bigarré ; du reste, chez l'un et l'autre il est très-sujet à varier.

Soit amour-propre de métier, soit jalousie profonde, le Pinson ne souffre aucun mâle de son espèce dans son voisinage; Toeil enflammé , les plumes gonflées, il attaque l'intrus à coups de bec, et, s'il est le plus fort, il léchasse de ses domaines etToblige à aller porter ailleurs ses prétentions.

L'allure de cet oiseau à terre ne manque pas d'élégance; il s'avance par petites coulées, comme s'il glissait sur le sol, occupé sans cesse à butiner; son vol saccadé et bien moins rapide que celui du Moineau n'a pas une grande portée.

Dès les premiers beaux jours, les Pinsons s'isolent et font choix d'un domicile dans les bois, les vergers, les jardins, et s'y tiennent jusqu'à l'arrière-saison. Les couples se forment de bonne heure ; leur nid est un chef-d'œuvre : nul oiseau ne met plus d'adresse à le composer. Au dehors, il est fabriqué de mousse et de petites racines; à l'intérieur, la coupe, d'une régularité parfaite, est garnie de laine, de crins et de plumes artistementliés ensemble, d'une souplesse et d'un moelleux admirables; et pour que le berceau échappe encore mieux aux regards, le Pinson l'enveloppe de plaques de lichens semblables à celles qui décorent le tronc de Tarbre où il l'a placé : il n'est jamais logé qu'à une faible hauteur. Chaque ponte comprend cinq ou six œufs blanc-verdâtre, parsemés de points brun-rougeâtre. L'incubation dure treize jours ; pendant ce temps, le mâle se tient près de sa compagne et ne s'en éloigne que momentanément pour aller aux provisions ; dès que les petits ont vu le jour, il rivalise de dévouement avec la mère. La première nourriture qu'ils leur donnent est tout animale ; elle se compose de Chenilles, de vermisseaux et de larves de môme nature molle; leurs chasses sont incessantes depuis le lever jusqu'au coucher du soleil : aussi nous rendent-ils service en protégeant nos vergers et nos jardins contre les insectes destructeurs. Quand les petits sont plus développés, la navette, la graine de pavots, les petites semences farineuses deviennent leur principal aliment; les père et mère se servent adroitement de leur bec pour les leur décortiquer. Leur dévouement pour la progéniture est vraiment touchant; attaquet-on le nid, ils volent éperdus tout autour en poussant des cris plaintifs, au risque de se faire prendre eux-mêmes, tant ils pour

suivent agresseur de près! Leur vigilance, sans cesse en éveil, devient ingénieuse pour écarter tout danger de leurs petits; ils ne reviennent jamais en ligne droite au nid , mais seulement après maints et maints détours ; le mâle s'observe jusque dans ses chants ; il se garde bien de ramager sur Tarbre qui porte le berceau de sa jeune famille, il s'en tient plus ou moins éloigné et change chaque jour de poste.

A partir du solstice d'été, le Pinson ne se fait plus entendre qu'à de rares intervalles, il n'a plus que des cris d'appel ou d'émoi; l'hiver le rend pareillement muet, et ne lui laisse qu'un simple monosyllabe, pick^ pick^ qu'il répète plusieurs fois de suite, d'un ton leste et animé : on assure que lorsqu'il doit pleuvoir, ses appels prennent une teinte de mélancolie, et ses plumes cervicales se hérissent, en signe de protestation contre la tristesse du temps.

Excepté l'époque des nichées, les Pinsons vivent solitaires pendant toute la belle saison; mais aux approches de Thiver ils se réunissent en bandes, se mêlent aux Verdiers, aux Bruants, aux Friquets, leurs compagnons de misère, et s'abattent le long des haies, sur les routes et jusque dans l'intérieur des fermes pour y chercher de quoi vivre. Ce ne sont pas cependant des mendiants de profession ; tant qu'ils trouvent pâture dans les vergers et les jardins, ils restent fidèles à leurs habitudes honnêtes ; ce n'est qu'à la dernière extrémité, lorsqu'ils ne rencontrent plus rien pour subsister, qu1ls ont recours à la charité publique. On les reconnaît facilement, alors même qu'ils sont confondus parmi d'autres troupes d'oiseaux, à leur habitude particulière de ne s'envoler jamais d'une môme volée, comme font les Moineaux inquiétés; ils partent un à un, et cherchent leur vie à terre pour leur compte exclusif, sans mettre leurs trouvailles en commun.

Le Pinson [fringilla cœlebs) est répandu dans toute l'Europe, depuis la Suède jusqu'à la pointe sud de l'Espagne; on le trouve aussi en Algérie; il nous quitte en partie à l'automne pour se rendre dans le Midi, un peu avant l'arrivée hivernale du Pinson des ArdenneSy espèce du Nord, qui ne passe que peu de temps dans nos climats ; le plumage du mâle est varié, en dessus, de noir et de roux clair ; ses parties intérieures sont blanches et ses ailes sont bordées de vert.

LE CHARDONNERET {FHngilla carduelk):

Certains oiseaux ont le privilège du chant ; d'autres ont reçu en partage l'éclat de la parure ; tous ont leur mérite propre ; mais il n'en est aucun que le Chardonneret ne surpasse par la réunion de tous ces avantages : élégance de formes, beauté et variété de plumage, cordes de la voix pleines de souplesse, de vigueur et de netteté, instinct très-développé, mœurs délicates , et charmantes, se rencontrent à la fois dans ce joli petit oiseau; nul n'a été plus richement doté, et Buffon a raison de dire qu'il ne lui manque que le brevet d'étranger pour être apprécié à sa valeur (fig. 105).

Les couleurs les plus vives, mariées aux nuances les plus heureuses, semblent avoir été mises à contribution pour l'habiller coquettement ; quatre teintes principales dominent dans sa robe : le rouge cramoisi, le noir velouté, le blanc et le jaune doré; malgré leurs tons heurtés, elles s'encadrent les unes dans les autres par d'agréables transitions, leurs oppositions venant se fondre en teintes molles et soyeuses auxquelles tout l'ensemble emprunte un cachet remarquable d'originalité.

La livrée de la femelle est plus terne; le masque écarlale, d'un si piquant effet dans le mâle, est presque éteint chez elle ; on ne voit point de noir dans son plumage; ses ailes toutefois diffèrent peu : elles sont également décorées de belles plaques jaunes, et présentent une série de points blancs quand elles sont au repos ; chez tous deux la poitrine s'écussonne de deux taches roux cendré sur fond blanc.

Le caractère du Chardonneret se lit sur sa physionomie Gne, pétulante et lutine. Il tient à peine en place ; quand il a cessé de s'admirer, de peigner et de lustrer son joli costume, il se livre à de folles volées, sans autre but que le mouvement. Le même arbre ne le garde pas longtemps ; il voltige d'une cime à l'autre, et passe bientôt à une troisième, où il ne fait encore que poser. Chacun de ses déplacements est accompagné de petits cris joyeux, et,pour que nul ne doute de son bonheur de vivre, il chante du matin au soir, à toute heure du jour et à tout rayon de soleil, avec une verve infatigable. Ses préludes, quand il s'est fixé, ressemblent à un défi musical qu'il s'adresse à lui-même; il

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