LE CHARDONNERET
débute par de simples noies, comme s'il n'osait d'abord se lancer ; dès qu'il a commencé, il s'enhardit peu à peu, allonge ses phrases, les balance du même mouvement qui porte alternativement son corps à droite et à gauche, se renvoie lestement la réplique, et déborde finalement en enthousiasme lyrique ; sa volubilité lient alors du délire ; coup sur coup, il jette ses rapides fusées, pétille dans ses reprises, varie son thème de caprices infinis, et se montre si véritablement artiste inspiré, qu'après le
Fig. lOS. Charxlonneret.
Rossignol il faut lui décerner la palme parmi nos oiseaux chanteurs.
Tout aussi habiles que le Pinson dans la construction du nid, les Chardonnerets lui donnent plus de fini, et surtout ils craignent moins de le laisser apercevoir ; ils le placent souvent à l'extrémité d'une branche flexible que berce le vent, l'entourent de mousse, de petites feuilles sèches, entremêlées de racines, et le matelassent à l'intérieur avec du crin, du duvet et de la laine; cette dernière, toujours prodiguée, fait corps souvent avec la muraille externe. Les œufs sont tachetés de brun rougeâtre et ordinairement au nombre de cinq. L'incubation ne s'étend pas au delà du treizième jour ; le mâle s'en dispense et ne travaille
guère au nid que pour en ramasser les matériaux. Tandis que la femelle couve, il se tient dans son voisinage, l'accompagne lorsqu'elle descend pour manger, et ramage tant et plus pour Taider à tromper les heures ; mais aussitôt que Téclosion a eu lieu, il prend au sérieux son rôle de père ; le couple butine de concert au profit des petits, leur apporte des graines de séneçon, de mouron, de laitue, de chicorée, et les fait ramollir dans son jabot avant de les dégorger. Ces soins se continuent sans relâche jusqu'à ce que la nichée soit à même de pourvoir à sa subsistance: aussi son éducation dure-t-elle longtemps encore après que le nid a été abandonné. L'attachement des père et mère ne se borne pas au service des vivres, leur sollicitude ne leur laisse aucun repos tant que les maraudeurs sont à craindre ; ils surveillent toutes leurs démarches, et lorsque le danger devient imminent, ils le signalent par un cri particulier: à l'instant, tout fait silence dans le berceau; s'empare-t-on de la nichée, ils ne l'abandonnent pas pour cela, ils vont l'abecquer jusque dans la cage où on Ta mise, au. risque de perdre eux-mêmes leur liberté.
Le Chardonneret n'a pas pour la servitude la répulsion qu'éprouvent beaucoup d'autres oiseaux ; il s'y fait promptement, et à l'y voir si gai et si remuant, on dirait qu'elle ne lui pèse guère. Elle ne change rien à ses habitudes; au bout de peu de jours, il reprend ses concerts, et s'ingénie pour satisfaire son besoin d'activité: sans qu'on l'y contraigne, il va prendre son millet grain à grain dans l'augette, pour l'aller manger devant son miroir; il se regarde avec complaisance dans la glace, voit dans son image un compagnon de chambrée, et en prend prétexte pour donner libre carrière à ses chants. Pendant sa captivité, c'est lui rendre service que de le soumettre à divers exercices tels que d'éplucher des têtes de pavot ou de chardon, et de monter de petits seaux où sont renfermés son boire et son manger ; il déploie beaucoup de patience et d'adresse à ce jeu, et se prend parfois d'un vif attachement pour la personne qui le soigne et lui enseigne la manœuvre. A l'exception des Mésanges dont il redoute la méchanceté, il vit fraternellement avec tous les autres oiseaux qui partagent sa réclusion, et n'a jamais d'autres disputes avec eux que celles' que lui suscitent ses prétentions de coucher chaque soir sur le bâton le plus élevé de la cage; sur ce chapitre, il n'entend pas raillerie; il défend à outrance son droit de préséance, et quiconque le lui conteste est assailli d'une grêle de roulades stridentes, plus bruyantes du reste que dan-