L'ÉTOURNEAU
qu'un pauvre prisonnier, répétant sans trêve ni fin : « Je ne puis sortir, je ne puis sortir ; » et cependant l'instinct de sociabilité de cet oiseau, ses goûts de famille, son attachement pour le berceau qui Ta vu naître, ses habitudes erratiques, et, par-dessus tout, ses dispositions musicales, lui mériteraient une place d'honneur dans la série des Passereaux conirostres où Georges Cuvier l'a classé.
L'Étourneau (fig. 107) rappelle le Merle par la forme et la couleur du bec, par sa taille et ses allures dégagées. Son manteau, à fond sombre, est coquettement chamarré de reflets verts, pourpres et violets ; chacune des plumes de la partie supérieure de son corps porte, ainsi que les couvertures des ailes et de la queue, un
Fig. 107. Étourneau.
stigmate roussàtre. La livrée métallique, particulière au mâle, brille de tout son éclat au printemps, c'est une des parures de son habit de noce ; après la mue, son plumage se confond avec celui de la femelle, d'un aspect terne, quoique marqué de mouchetures plus nombreuses, plus larges et plus longues dans le premier âge; les jeunes sont brun-noirâtre, sans taches ni reflets ; les mouchetures ne commencent à paraître qu'à la première mue. A cette période, mâles et femelles diffèrent si peu dans leur robe, qu'aucun signe extérieur ne les distingue ; les oiseleurs consommés néanmoins ne s'y trompent pas; ils savent fort bien reconnaître, à un imperceptible petit point noir sous la langue, les mâles, seuls sujets de l'espèce susceptibles d'une
éducation transcendante : avis aux enfants de saint Grépin, traditionnels admirateurs du Sansonnet, et professeurs es arts et belles-lettres de cet oiseau siffleur, jaseur et parleur.
L'Étourneau est répandu dans toutes les contrées de l'Ancien- Monde; il y perche volontiers, tandis que les espèces d'Amérique se tiennent habituellement à terre. A l'instar des Moineaux, ils cherchent un abri dans les trous de murailles, s'y réfugient par troupes, chacun, en vertu de sa pétulance native, s'y chamaillant de son mieux avec ses voisins, pour occuper la meilleure place qui le mette plus complètement à couvert de la pluie, du froid ou du vent
La pariade a lieu au printemps, des combats très-vifs en sont les préludes; dès que les couples sont formés, ils s'isolent et s'occupent, sans désemparer, du berceau de leur progéniture. Comme nidifiants, les Étourneaux sont loin de valoir les Pinsons, les Chardonnerets et les autres maîtres en l'art de bâtir; ils se contentent du strict nécessaire. Souvent ils placent leur nid dans le creux d'un arbre ou d'un mur ; l'emplacement a-t-il été occupé autrefois par un Pic vert, ils s'y installent ; si c'est un Moineau qui en jouit, ils l'en délogent sans autre explication qu'un échange de coups de bec; d'autres fois les Étourneaux établissent leur nid sous les toits, dans les clochers et jusque dans les colombiers. Ils ne se montrent pas plus difficiles sur le choix des matériaux ; quelques brins de paille grossièrement ajustés forment l'enveloppe extérieure du nid; du foin, des herbes, de la mousse, des feuilles et des plumes composent le matelas sur lequel la femelle dépose quatre œufs d'un bleu verdâtre ; le mâle partage avec elle l'incubation, qui dure de dixhuit à vingt jours.
Après l'éclosion, le père et la mère rivalisent encore de soins pour entretenir la propreté du nid et pourvoir à la nourriture de leur lignée. La chasse devient leur occupation principale ; insectes de toute espèce. Chenilles surtout et vermisseaux tombent sous leurs coups ; le gibier capturé est aussitôt distribué à la nichée, dont l'appétit va toujours grandissant. Elle ne quitte le berceau que lorsqu'elle est bien pourvue de plumes; tant qu'elle y est retenue, les père et mère veillent sur elle avec sollicitude ; au moindre danger, ils se portent au-devant de rennemi et volent éperdus autour du nid en jetant des cris plaintifs : leur anxiété, hélas ! ne trahit que trop souvent le cher trésor qu'ils voudraient sauver.
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Dès le mois de juin, les premières couvées prennent la clef des champs ; leurs troupes bruyantes, alTamées de pillage, tombent alors sur les vergers et font rapidemement table rase des cerises qu'elles y rencontrent ; pour peu que Merles et Loriots se mêlent aussi au banquet, la razzia est complète.
L'instinct de famille, chez les Étourneaux, prend naissance dans le nid même et ne les quitte plus. A travers les volées innombrables de môme espèce qui parcourent les campagnes, les jeunes de l'année ne perdent jamais de vue leurs parents, ils les suivent dans toutes leurs expéditions, s'abattent avec eux sur les mômes arbres et dans les mômes taillis et reviennent, chaque soir, avec eux au nid, dans les premiers temps de leur émancipation ; ils ne l'abandonnent définitivement que lorsque les père et mère s'isolent pour en prendre possession exclusive, à l'époque de leur seconde couvée.
L'Étourneau adulte se nourrit d'insectes, de petits mollusques, de vermisseaux, de baies de sureau, de cerises, d'olives et de raisins; comme il est doué d'un puissant estomac, on comprend que, dans certaines contrées méridionales, on l'ait traité en pillard, et que sa tête ait été mise à prix; mais dans les climats du Nord le Sansonnet est moins déprédateur ; son goût effréné pour les cerises constitue son plus grand crime : il le rachète amplement par les services incontestables qu'il rend à l'agriculture en la purgeant d'une foule d'animalcules nuisibles.
Pendant toute la belle saison, les Étourneaux se cantonnent par familles, et forment rarement, à cette époque, de grandes troupes comparables aux immenses légions qui les réunissent en automne. Leur sociabilité ne se manifeste pas seulement entre eux, elle se déclare jusque parmi les races étrangères; on les voit fréquemment se mêler, par petites troupes, au gros bétail dans les prairies ; on les trouve aussi en compagnie des Freux, des Corneilles, des Choucas et des Corbeaux avec lesquels ils vivent en parfaite harmonie ; mais leur station de prédilection est sans contredit parmi les troupeaux de Moutons. Ils perchent familièrement sur leur dos, sans que la progression du porte-laine leur fasse quitter ce trône improvisé ; par un traité tacite, quadrupède et bipède ne font plus qu'un et se rendent mutuellement service : le premier en se prêtant complaisammenl aux caprices de l'oiseau ; le second en épluchant la toison de son automédon, et en le débarrassant de ses parasites.
La fin des couvées est le signal du rassemblement général des
Élourneaux. A la tombée du jour, ils ont coutume de se réunir en grand nombre^ par appréhension des dangers de la nuit; ils la passent au voisinage des marais, dans les roseaux et les buissons où ils se jettent avec fracas. Ils préludent au sommeil par une immense jaserie, et la recommencent de plus belle au lever de l'aurore, avant de se répandre dans les campagnes ; au milieu du jour, leur babil n'est que modéré.
Les Étourneaux n'émigrent pas ; ils n'entreprennent pas, comme les Hirondelles, les Loriots, les Cailles, de lointains voyages pour échapper au froid et à la famine ; ils sont simplement erratiques, c'est-à-dire qu'à mesure que les vivres diminuent sur un point, ils se transportent dans les lieux où la nourriture est plus abondante ; Queneau de Montbeillard cependant et quelques autres naturalistes affirment que les Étourneaux restent constamment, pendant l'hiver, dans les contrées où ils ont pris naissance ; il se peut, en effet, que plusieurs de ces oiseaux ne quittent pas les localités privilégiées où les vivres ne font jamais défaut, mais, à coup sûr, le plus grand nombre vont chercher fortune ailleurs, quand la bise est venue.
Dans nos climats, c'est en octobre que les grandes troupes d'Étourneaux s'agglomèrent et se concentrent. Quand l'armée entière s'ébranle, elle couvre le ciel d'un nuage épais et se livre à des évolutions très-curieuses. Tantôt on la voit se déployer en triangle; tantôt elle s'avance en bataillon carré; d'autres fois elle décrit une sphère ou un ovale immense : on dirait qu'elle est soumise à une tactique régulière et qu'elle obéit avec précision à la voix d'un seul chef. Ce chef n'est autre que l'instinct; il porte les troupes d'Étourneaux à se rapprocher toujours du centre, malgré la rapidité de leur vol qui les entraîne au delà, « en sorte, dit Buffon, que cette multitude d'oiseaux ainsi réunis, par une tendance commune, vers le même point, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité dont la masse entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un mouvement général de révolution sur elle-même, résultant des mouvements particuliers de circulation propre à chacune de ses parties, et dans lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé^ repoussé par l'effort contraire des lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu'aucune de ces lignes, d'autant plus refoulées «Iles-mêmes qu'elles sont plus voisines du centre. Cette manière
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de voler a ses avantages contre les entreprises de l'oiseau de proie qui, se trouvant embarrassé par le nombre de ces faibles adversaires, inquiété par leur battement d'ailes, étourdi par leurs cris, déconcerté par leur ordre de bataille, enfin ne se jugeant pas assez fort pour enfoncer des lignes si serrées que la peur concentre encore de plus en plus, se voit contraint fort souvent d'abandonner une si riche proie, et de se rabattre sur quelques misérables traînards écartés de la bande, à qui il coupe la retraite du côté de la terre, et qu'il ne tarde pas à étreindre dans ses serres impitoyables. »
Les Étourneaux se prennent aisément au piège et au filet: de là sans doute le sobriquet innocent infligé aux jeunes têtes sans cervelle. Au fusil, on peut en tuer un grand nombre sans être un habile tireur; il suffit, pour cela, d'en démonter un seul ; l'habitude qu'ont ces oiseaux de voler en cercle en poussant des cris, les ramène bientôt autour de leur compagnon blessé ; les chasseurs les plus novices peuvent alors en abattre des douzaines en visant dans le tas ; pauvre gibier, du reste, que l'Étourneau ! Sa chair, sèche et dure, est souvent amère ; mieux vaudrait assurément laisser vivre ce Passereau inofTensif, grand destructeur d'insectes, l'ami et le gardien fidèle de nos troupeaux.
L'Étourneau, si dédaigné aux étages aristocratiques, prend largement sa revanche au rez-de-chaussée ; la loge du concierge et l'échoppe du gagne-petit sont le théâtre habituel de ses triomphes plébéiens. On se l'explique sans peine. Pris jeune dans le nid, il s'apprivoise rapidement ; sa docilité à s'instruire en toutes choses est extrême; sa mémoire retient tout ce qu'on lui enseigne; il prononce facilement les mots, et beaucoup mieux que les Perroquets ; il articule les r de manière à faire pâlir le tonnerre même de Jupiter ; des phrases entières lui coûtent peu à retenir; toutes les langues lui sont bonnes, témoin le Sansonnet de Saint-Gall qui, d'une traite et sans broncher, récitait tout le Pater en langue germanique, à la grande édification des passants. Mais c'est surtout dans ses aptitudes musicales que l'Étourneau se montre réellement supérieur. Air de fifre, air de clarinette, ne sont qu'un jeu pour ce dilettante de faubourg; comme vérité d'imitation, il obtient de la souplesse de son gosier des résultats prodigieux. C'est qu'aussi il ne s'épargne guère quand il répète sa leçon de musique ou qu'il exécute un grand morceau ! Toute l'âme de l'artiste passe alors dans son bec.
3k2 LES ANIMAUX DE LA FRANCE.
Pendant qu'il chante, dit MuUer, on peut suivre la trace de la volonté énergique qui fait participer à cette opération son être tout entier. La prunelle de Tœil varie à chaque instant; la paupière, tour à tour, s'abaisse et se relève ; le gosier et les pouuïons gonflent à se rompre; le battement incessant des ailes aide à l'émission du son ; il n'est pas jusqu'à la queue elle-même qui, dans cette lutte généreuse, ne s'agite et n'apporte son renfort dans les passages difficiles : fait-on mieux à l'Opéra? Grâce à ces eflbrts héroïques, le Sansonnet, aidé d'une heureuse mémoire, imite à s'y méprendre le chant du Merle, les notes d'appel de la Grive, le sifflet du Loriot et diverses strophes d'oiseaux fins chanteurs. Les sons les plus aigus semblent ses notes favorites ; il s'y complaît, y revient sans cesse et les prolonge par une forte dilatation du bec. A l'état de nature, son chant originel consiste surtout en une série de gazouillements, de bourdonnements caverneux, compliqués d'une sorte de clapotement, qui tous semblent partir des profondeurs du ventre et produisent un étrange contraste avec les sons aigus que donne le gosier : Talternative brusque et continuelle de ces sons de nature si diverse, dans le débit du Sansonnet, fait tellement illusion, qu'on est tenlé de croire que deux oiseaux chantent à la fois.
Par une exception bien rare dans la série ornithologique, le ramage artificiel de l'Étourneau l'emporte de beaucoup sur son ramage natif. Le charme et la douceur de son gazouillement lui avaient valu dans Tancienne langue française le nomade Chansonnet : on aurait bien fait de le lui conserver, il ne manquait pas d'une certaine grâce expressive.
La Huppe [Upupa epops^ fig. 108) est un oiseau élégant, au port svelte, et bien proportionné dans sa taille. Son plumage roux-cannelle est agréablement rayé de noir et de blanc; son long bec arqué lui donne une physionomie particulièrement distinguée, et sa tête couronnée d'un joli diadème de plumes rousses terminées de noir achève de le noter d'aristocratie princière.
De passage seulement en France,'Ja Huppe arrive au commencement d'avril dans les environs de Paris, un peu plus tôt dans le Midi. Ses habitudes sont solitaires ; elle se tient ordinai-
rement à la lisière des bois, près des pâtis et des terrains frais, et se nourrit surtout d'insectes tels que nymphes de Fourmis, petits Coléoptères, et aussi de Vers de terre et de mollusques. Au lieu de les saisir du bout du bec, comme la plupart des oiseaux, pour les faire passer de suite dans son gosier, elle fait sauter son gibier en Tair afin de le recevoir par un mouvement brusque dans le sens de sa plus grande longueur; le gibier retombe-t-il en travers, elle recommence son manège jusqu'à ce qu'il s'enfile tout droit dans le bec; dans cette posi-
Fig. 108. Happe.
tion, il est vite avalé. Sa manière de boire est également singulière : elle plonge brusquement son bec dans Teau, aspire tout d'un coup le liquide dont elle a besoin, sans le faire entrer goutte à goutte, selon l'usage d'un grand nombre de volatiles, ni sans relever le bec, comme font les Poules.
Sa démarche à terre est très-gracieuse; elle s'avance d'un pas léger, tranquille et mesuré, presque digne, et pendant ce temps elle redresse de fois à autre son aigrette, en mettant aussi en mouvement ses ailes et sa queue.
Son vol ordinaire n'est ni haut ni précipité, mais simplement sinueux; en partant, elle bat des ailes comme le Vanneau.
Les Huppes ne donnent pas bruyamment de la voix ; la femelle est presque toujours silencieuse ; quant au mâle, son chant, triste et monotone, n'est autre, même à l'époque du printemps, que la syllabe houpy houp^ houp répétée trois fois de suite d'un ton sourd, presque étouffé; néanmoins il se fait entendre d'assez loin, quand l'air est calme.
La Huppe s'abrite dans les trous de murailles et les cavités des arbres, elle y place aussi son nid ; il n'est guère qu'à cinq ou six mètres au-dessus du sol ; en revanche, il est très-profond. La femelle tantôt le tapisse de mousse, tantôt pond à nu, si le plancher de cette caverne est formé de sciure de bois ou de terreau ; elle n'y mêle pas d'excréments, comme on le croit vulgairement ; la fétidité du berceau provient uniquement des déjections des petits, déjections qu'ils ne peuvent expulser au dehors, et qui, en s'accumulant, se fixent à l'entrée. Leur premi^ Age se passe dans cette espèce de bouge, d'autant plus étrange, que les Huppes adultes sont d'une propreté remarquable ; quand ils sortent de ce trou profond, leur plumage ressemble à celui de leurs parents, leur bec seul^t leur aigrette n'ont pas encore toutes leurs dimensions.
La Huppe, chez nous, redoute le froid, et non sans raison, puisqu'il fait disparaître la plupart des insectes dont elle se nourrit ; septembre venu, elle émigré et va hiverner en Afrique. D'après Sonnini, l'Egypte serait son principal gîte dans la mauvaise saison ; ses mœurs s'y modifient sensiblement. Dans ce pays, elle ne vit plus solitaire, mais par petites troupes, toujours prêtes à rallier les absents par leur cri d'appel zi zi. Loin de fuir la société de l'homme, comme en Europe, on voit fréquemment les Huppes dans les villes môme très-peuplées; elles y sont si familières, qu'elles nichent sur les terrasses des maisons. L'étiage du Nil règle leur marche ; à mesure que le fleuve rentre dans son lit, les Huppes le suivent dans ses relais limoneux, elles y plongent leur long bec et y puisent d'amples provisions de bouche.
Un certain nombre d'entre elles demeurent sédentaires en Orient, mais la plupart quittent l'Afrique à la fin de l'hiver pour se répandre dans toute l'Europe ; sans être bien communes en France, elles n'y sont pas rares, et s'éparpillent, presque seule