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LE MARTIN-PÊCHEUR

tourne et le retourne dans son bec pour lui faire subir une sorte de ramollissement; cette préparation culinaire achevée, il Tavale la tête la première. Lorsque le morceau est trop gros pour être englouti tout d'un coup, il le débite en détail. A défaut de branche au-dessus de l'eau, il prend position sur une pierre ou même sur le gravier, et de là surveille le gibier d'un œil encore plus attentif : dès qu'il se montre, il s'élance d'un bond prodigieux, quelquefois à quatre ou cinq mètres de hauteur, et tombe d'aplomb sur lui, rapide comme la foudre. En hiver, sa tactique est toute différente, preuve nouvelle que l'instinct chez les animaux est quelquefois réfléchi. Lorsque les rivières sont prises par la glace, le Martin-Pêcheur se rabat sur les petits ruisseaux d'eau vive, et chasse en volant. Au milieu de sa course aérienne la plus emportée, il stoppe subitement en l'air enj planant, et, de cet observatoire improvisé, surveille tout ce qui passe devant lui. Si rien ne se présente après une pause de quelques minutes, il poursuit sa route en s'abaissant d'abord près de la surface de l'eau ; il se relève ensuite à six ou sept mètres de hauteur, se met derechef à l'ancre sur ses ailes et plonge aussitôt que la proie se découvre : ce singulier manège, répété presque à chaque instant, compose dans la morte-saison toute sa vie active; le gibier donnant, les courses sont restreintes ; en cas de malechance, il suit, plus ou moins à jeun, tous les contours du ruisseau, et s'aventure ainsi à d'assez grandes distances de son point de départ.

Le vol du Martin-Pêcheur est toujours bas et de courte portée, mais vif, accéléré et en ligne droite; en partant, il jette un cri aigu et ne fait entendre nul autre chant, si ce n'est à l'époque du printemps. Il pose rarement à terre; «jamais il ne se sied, non plus que le Pic vert, dit Belon, car il a les jambes si courtes, qu'on dirait quasi qu'il n'en a point : aussi a-t-il les pieds d'une autre sorte que les autres oiseaux; il n'a qu'un doigt derrière ; mais, des trois de devant, il en a un de la partie du dedans moult court, les deux autres sont conjomts ensemble, » conformation qu'on retrouve chez le Guêpier, d'où résulte une semelle large et aplatie, en harmonie parfaite avec les habitudes stationnaires du Martin-Pêcheur.

Les poètes, toujours un peu en dehors de la réalité (sans cela seraient-ils poètes?), n'ont trouvé rien de mieux, pour célébrer l'Alcyon, que de faire flotter son nid sur la mer ; on l'y chercherait en vain, il n'en construit pas. L'oiseau, d'une part, est plus

riverain que maritime, et puis il place sa progéniture dans un port plus sûr que les flots mouvants. Le berceau de ses petits ne lui coûte pas grands frais ; il profite ordinairement de trous creusés dans la berge ou au bord d'un ruisseau par quelque Rat d'eau ou quelque Écrevisse, ne charrie ni crins, ni laine, ni plumes, et pond à cru de six à neuf œufs d'un blanc d'ivoire : ce trou mesure souvent plus de soixante centimètres de profondeur. Ses abords ressemblent à un charnier; on y voit entassées force arêtes et force écailles de poisson, tout ce que le Martin- Pècheur n'a pas digéré et qu'il rejette sous forme de pelotes, par le bec, de même que les Rapaces nocturnes vomissent les peaux et les os de Mulots et de Grenouilles qu'ils ne se sont pas assimilés.

Les nichées, on ne sait trop pourquoi, ne font pas la race nombreuse, bien qu'elles soient suffisamment fortes, elles la maintiennent tout juste dans une proportion restreinte. Les nids sontils souvent noyés par les débordements du printemps? l'accident est possible puisqu'ils sont placés presque à fleur d'eau; les jeunes de Tannée sont-ils décimés par les froids très-rigoureux qui leur suppriment les vivres en fermant rivières et ruisseaux? il est permis de le supposer : quoi qu'il en soit, l'espèce nulle part ne fourmille; sa chair exhale une odeur musquée des moins agréables, et, circonstance précieuse pour la longévité du Martin-Pêcheur, elle n'est point bonne à manger; son tir est des plus faciles, pourvu qu'on ne se presse pas.... et qu'on vise juste : c'est le tir de la Caille en son vol filé droit. L'oiseau mort, tout l'éclat de ses couleurs ne tarde pas à disparaître.

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