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ORDRE DES GRIMPEURS

LE PIC VERT (Picus vividis).

Tandis qu'un certain nombre d'oiseaux trouvent l'abondance dans le splendide banquet que leur a préparé la Providence, il en est d'autres pour lesquels la vie n'est pas aussi facile, et qui doivent demander leur nourriture à un travail opiniâtre auquel leur existence est étroitement liée. Dans cette répartition inégale des richesses de la nature, faut-il voir une faveur de privilège pour les uns, une disgrâce imméritée pour les autres? Nullement; l'inégalité des conditions se retrouve partout, dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, sans doute parce qu'il entrait dans le plan général de la création que tous les êtres eussent des attributions et des fortunes diverses, se reflétant les unes sur les autres, et concourant ainsi à l'harmonie générale.

De tous les oiseaux assujettis à une vie laborieuse, il n'en est pas de plus méritants que les Pics; leur nombreuse famille, dispersée dans les deux hémisphères, est le type de ces corporations valeureuses d'ouvriers que rien ne dérange de leur besogne, aimant leur état, s'y adonnant tout entier, et y faisant honorablement leurs affaires. Si leur livrée, à part quelques ornements d'éclat, est généralement modeste, telle qu'il convient à de braves artisans, s'ils ne sont taillés ni pour le vol, ni pour la course, ils sont largement pourvus de tous les outils nécessaires à leur profession complexe de charpentiers, menuisiers, ébénistes, sculpteurs. Ne l'exerçant pas à terre, leurs quatre doigts nerveux ont une conformation appropriée aux fonctions semi-aériennes qu'ils doivent remplir : deux se tournent en avant et deux en arrière; tous sont armés d'ongles robustes, recourbés et aigus, implantés sur un pied très-court, scutellé et fortement musclé; ils leur servent à s'attacher au tronc des ar-

bres pour les escalader et les parcourir dans tous les sens, quelquefois de haut en bas, d'autres fois horizontalement, mais le plus ordinairement de bas en haut. L'armature du bec n'est pas moins puissante. Long, droit, carré, muni de côtes, et façonné en coin, il fait tour à tour office de pioche, d'alêne, de ciseau, de rabot; et ce n'est pas trop vraiment pour la rude tâche que ce seul instrument doit accomplir : il lui faut sonder le tronc des arbres, percer leur écorce, fouiller l'aubier et perforer profondément le bois, si dur qu'il soit. Le cou est agencé à l'unisson ; il est court et fortifié de muscles épais, propres à seconder l'action incessante d'une pioche frappant énergiquement pour arriver jusqu'au cœur de l'arbre où se recèle la proie. La langue, de son côté, complète ce précieux outillage, et, grdce à un admirable mécanisme qui la met en jeu, elle devient en même temps un organe du goût et un organe de préhension ; l'os hyoïde, par un appareil spécial, rend la langue susceptible d'extension et de rétraction; les filets élastiques qui le prolongent en arrière peuvent lancer la langue hors des mandibules, de manière à atteindre un objet éloigné à plus de cinq centimètres du bec, comme aussi ils peuvent la replier sur elle-même et la refouler dans le gosier; une double glande située sur chaque partie latérale de la tête l'enduit d'une humeur visqueuse destinée à retenir les insectes, qui y sont, en outre, arrêtés par les petits crochets dirigés en arrière, dont celte espèce d'aiguillon est munie; la queue enfin chez les Pics vient aussi leur prêter son concours pour les aider à grimper sur les arbres; elle se compose d'une douzaine de pennes rigides : pendant que l'oiseau s'accroche avec ses ongles aux aspérités de l'écorce, elle lui sert d'arc-boutant, et contribue à le soutenir dans son mouvement ascensionnel; sa courbure, ainsi que Gerbe le fait judicieusement remarquer, et l'espèce d'usure qui se produit à son extrémité, ne sont pas le résultat du frottement continuel qu'elle subit au contact des arbres, elles ont cette disposition dès qu'elles commencent à se montrer, et elles la gardent toujours, avant comme après la mue; l'intensité seule du coloris distingue la nouvelle plume de l'ancienne.

Notre Pic vert (Picus viridis, fig. 112) donne parfaitement l'idée des caractères et des mœurs de toute la race; c'est le plus commun en France; il tire son nom spécifique de son plumage, où le vert domine. « H ne laisse pas que d'être d'une exquise couleur diverse, » comme parle Belon. Le mâle se reconnaît à sa calotte

écarlate qui descend jusque sur roccipul; les côtés de sa tête sont noirâtres et se smoustaches rouges. Le dessus du cou, le dos et les couvertures supérieures de la queue tirent sur le vertolive qui passe au jaune sur le croupion; la même couleur verte, mais plus pâle, règne au devant du cou et de la poitrine ; un peu de jaune s'y m}le sur le ventre; les couvertures inférieures de la queue sont rayées de brun; les pennes intermédiaires sont marquées de noir à leur extrémité; celles des ailes se marbrent de brun et de taches olivâtres. La femelle a les couleurs moins vives, et les moustaches noires. Chez les jeunes, le plumage est agréablement bigarré ; le rouge de la tête est tacheté de noir et de gris; toute la partie dorsale est mouchetée de jaune; le dessous du corps est blanc , relevé de raies brunes longitudinales.

Le Pic vert, comme tous les êtres absorbés par une occupation de première nécessité, mène une i '

vie austère; il ne se Fig. m. Pic vert.

mêle point aux autres oiseaux, pas même à ceux de sa propre espèce, si ce n'est pour la propagation de la race et pendant l'éducation des petits; le reste du temps, il vit solitaire dans les bois. Il ne se livre point à de joyeux ébats, excepté à l'époque de la pariade où ses allures sont vraiment grotesques; il pioche du matin au soir sans prendre de repos : le moindre chômage, en effet, dans son travail sans relâche, aurait pour conséquence immédiate de lui couper les vivres. Son naturel est triste et craintif; son vol s'exécute par saccades et toujours assez bas ; il plonge, se relève,

pour plonger derechef et se relever encore, décrivant des courbes successives et se transportant ainsi d'un point à un autre, toujours à d'assez courtes distances, excepté lorsqu'il traverse des plaines pour passer à une autre forêt, et à l'époque des migrations où il franchit d'assez grands intervalles.

En général, le Pic vert, après avoir tracé en l'air ses arcs ondulés, et au moment où il se pose, jette le cri aigre et dur de Hacacan, tiacacan, plusieurs fois répété, expression fidèle de son vol plongeant ; quand la pluie menace, c'est le cri plaintif de plieuy plieu qu'il fait entendre : on croit à la campagne qu'il annonce par là un changement de temps; son chant d'appel, pendant le printemps, ressemble à un bruyant éclat de rire, il ne cesse de redire tia^ tia^ lia, tia^ chaleureusement accentué.

Le Pic vert est exclusivement insectivore. Il se nourrit indistinctement de larves, de chrysalides et d'insectes arrivés à leur dernier développement; les Fourmis surtout entrent dans son régime habituel : il les attend au passage, allonge sa langue gluante dans le sentier que parcourent leurs files butineuses ou maçonnes, et quand son long engin en est suffisamment chargé, il le retire à lui et, sans autre apprêt, fait passer le gibier dans son estomac. Les Fourmis, particulièrement, ont le secret de l'attirer à terre pour visiter leurs demeures. La fourmilière est-elle inactive, la pluie ou le froid retient-il au logis les noirs bataUlons, le Pic la met en mouvement par un procédé assez cavalier: il l'ouvre avec ses pieds et son bec, s'installe au milieu de la cité éventrée, et en avale par centaines les habitants; qu'ils soient adultes ou encore dans leurs langes de nourrissons, n'importe : pour lui, c'est tout un. La chasse qu'il fait aux insectes qui vivent aux dépens du bois est toute différente, il y déploie force et ruse. Michelet, dans son livre poétique intitulé : FOiseau^ l'a pittoresquement décrite. « Le travail du Pic, dit-il, est varié et compliqué. D'abord l'excellent forestier, plein de tact et d'expérience, éprouve son arbre au marteau, je veux dire au bec. Il ausculte comment résonne cet arbre, ce qu'il dit, ce qu'il a en lui. Le procédé d'auscultation, si récent en médecine, était l'art principal du Pic depuis des milliers d'années. Il interrogeait, sondait, voyait par l'ouïe les lacunes caverneuses qu'oifirait le tissu de l'arbre. Tel, sain et fort en apparence, que pour sa taille gigantesque a désigné, marqué le marteau de la marine, le Pic, bien autrement habile, le juge véreux, carié, susceptible de

manquer de la manière la plus funeste, de plier en construction, ou de faire une voie d'eau et de causer un naufrage.

« L'arbre éprouvé mûrement, le Pic se ladjugc, s'y établit; là il exercera son art. Ce bois est creux, donc gdté, donc peuplé ; une tribu d'insectes y habite. Il faut frapper à la porte de la cité. Les citoyens, en tumulte, voudront fuir ou par-dessus les murailles de la ville, ou en bas par les égouts. Il y faudrait des sentinelles ; au défaut. Tunique assiégeant veille, et de moment en moment regarde derrière pour happer les fugitifs au passage, à quoi sert pai*faitement une langue d'extrême longueur qu^il darde comme un petit serpent. L'incertitude de cette chasse, le bon appétit qu'il y gagne, le passionnent; il voit à travers l'écorce et le bois ; il assiste aux terreurs et aux conseils du peuple ennemi : parfois il descend très-vite, pensant qu'une issue secrète pourrait sauver les assiégés. »

Les coups que frappe le Pic sur les arbres entamés par le temps ou cariés par la maladie, n'ont pas seulement pour but de dénicher le gibier et de le faire déguerpir du fond de ses retraites, c'est encore un appel, auquel ne manque pas de se rendre quelque femelle du voisinage; notre oiseau y recourt aussi pour savoir si l'arbre renferme des cavités dont il puisse faire le nid de ses petits. Tout excellent compagnon qu'il soit, il ne tient nullement à peiner sans nécessité; a-t-il découvert un trou à souhait, il le nettoie, le polit, le cisèle et l'approprie à ses desseins. Cette bonne fortune d'un berceau à peu près tout fabriqué ne se rencontre-t-elle pas, il se met courageusement à l'œuvre, s'attaque de préférence et avec raison aux bois tendres, trembles, peupliers, bouleaux, tilleuls, et, à leur défaut, aux essences dures, telles que celles du chêne, de l'orme, de l'acacia, etc. Il commence par entamer l'écorce, y fait une brèche circulaire, fait sauter les premières couches d'aubier, entame ensuite le bois proprement dit, et, arrivé au cœur, pratique dans ces fibres résistantes une excavation quelquefois si profonde, qu'on ne peut en atteindre le fond. Son ouverture est exactement modelée sur la taille de l'oiseau, elle dessine un cercle parfaitement géométrique qui ne laisse guère passer la lumière au delà de ses bords: aussi les petits sont-ils nourris à l'aveuglette dans ce long boyau tortueux, semblable à des catacombes entre ciel et terre. Le mâle et la femelle, après leur union, prennent également part à la construction de l'édifice. Par un merveilleux sentiment de prévoyance, ils inclinent sa pente au dehors, afin que l'eau

n'y pénètre pas. Leur instinct ne les guide pas moins bien lorsque, au lieu de nicher dans un tronc d'arbre, ils établissent leur nid dans une de ses grosses branches horizontales ; son unique ouverture regarde alors le sol, pour que les mammifëres pillards y trouvent plus difficilement accès : les propriétaires légitimes n'y entrent et n'en sortent jamais qu'en grimpant et non point au vol. La couchette des petits n'est doublée ni de crins ni de plumes, comme celle des Chardonnerets et des Pinsons, elle n'en est pas moins fort douillette; les copeaux et les autres débris grossiers sont rejetés à l'extérieur, mais les artistes ont bien soin de réserver la sciure réduite en poudre : c'est sur ce doux matelas, aussi hygiénique que moelleux, que les œufs sont déposés; on en compte ordinairement cinq. Pendant tout le temps de Tincubation, le mâle s'éloigne peu de la femelle; tous deux se couchent de fort bonne heure, avant tous les autres oiseaux ; ils restent dans ce gtte jusqu'au jour. Les petits sont lents à se développer : aussi gardent-ils longtemps le nid ; ils s'initient à leur métier de grimpeurs par excellence en faisant usage de leurs pieds avant même d'être en état de voler ; à terre, ils avancent, comme père et mère, par petits sauts et ne marchent pas.

La plupart des Pics, sauf le Pic vert qui reste souvent toute l'année chez nous, ne sont que de passage en France, ainsi que beaucoup d'oiseaux insectivores ; ils nous arrivent au printemps et s'empressent d'annoncer à son de voix la nouvelle de leur débarquement. Oiseaux inoffensifs s'il en fut jamais, et qu'il serait de toute justice de considérer comme utiles, malgré certains administrateurs qui, dans leurs circulaires mal inspirées, ont appelé trop souvent sur la tête des Pics toutes les rigueurs des gardes forestiers. Ces oiseaux attaquent, il est vrai, les arbres, mais, en général, seulement ceux qui sont viciés; ils ne font donc pas le mal, ils se bornent à le dénoncer; ils font mieux encore : ils protègent nos forêts en les purgeant d'une foule d'insectes destructeurs. Tour à tour condamnés, réhabilités, puis derechef proscrits et graciés de nouveau, ils méritent en toute équité le titre honorifique de conservateurs des forêts, que leur a spirituellement décerné Hichelet.

Indépendamment du Pic vert qu'on trouve dans tous les bois, on voit encore, mais seulement de passage en France, trois autres espèces bien moins communes : le Pic noir (Picus martins), habitant des hautes futaies des Vosges; le Petit Épeiche (P. minor)^ répandu dans tout le nord de l'Europe et nous visi-

tant quelquefois jusque dans le Perche, au centre de la France ; VÈpeiche ou Pic varié [P. major) ^ très-commun en Corse, où il réside probablement toute l'année. 11 fréquente particulièrement la forêt de pins de Bavella, dans Tarrondissement de Sartène; il se montre peu farouche, grimpe, monte et descend avec aisance, en haut, en bas, de côté, et par-dessous les branches, sans interrompre ses évolutions, même en présence de l'homme, sans nul doute parce que les chasseurs jusqu'ici l'ont respecté.

Les mœurs de tous ces Pics se ressemblent; leur plumage porte aussi à peu près le même signalement.

LE COUCOU {Cuculus canorus).

Les anciens connaissaient déjà plusieurs particularités curieuses de la vie du Coucou; mais, en écrivant son histoire, Aristote, Élien et Pline y ont mêlé bien des fables ; suivant Tusage, les peuples se sont passé de main en main ces erreurs traditionnelles; certains naturalistes y ont ajouté foi et s'en sont fait l'écho : le vulgaire, naturellement, en a retenu une bonne partie. A l'en croire, le Coucou serait tout à fait légendaire. Les uns, trompés par la taille de cet oiseau, par son plumage, sa longue queue, la couleur de ses pieds, sa manière de voler, ses habitudes solitaires, et sa présence dans les lieux fréquentés, en d'autres saisons, par FÉmouchet et l'Émerillon, sont persuadés que le Coucou se change deux fois par an en oiseau de proie; son bec, ses doigts, ses ongles n'en font cependant pas un Rapace. Les autres, non moins crédules, lui prêtent d'étranges habitudes. Suivant eux, les Coucous mAles et femelles, sans couver leurs œufs, visiteraient de temps à autre, pleins de sollicitude, les nids où ils les auraient déposés ; les petits, à peine nés, n'auraient rien de plus pressé que de dévorer leurs nourrices; les couveuses adoptives elles-mêmes feraient bien pis vraiment: elles se débarrasseraient de leurs propres œufs pour mieux soigner l'œuf étranger, renversant ainsi la loi la plus constante de la nature, l'attachement à ses propres enfants. Bien d'autres contes, trop naïfs pour être répétés, circulent sur les Coucous ; il n'est sorte de fantaisies qu'on n'ait débitées sur leur compte, et, parce que leur genre de vie est encore, sur certains points, enveloppé de mystères, on s'est cru obligé de l'entourer de mer-

veilleux, comme si la vérité toute seule ne suffisait pas pour leur mériter attention; cependant certains détails de mœurs tout à fait exceptionnels par rapport aux coutumes générales des oiseaux les rendent fort intéressants aux yeux des amateurs d'histoire naturelle.

Les caractères du Coucou (fîg. 113) sont faciles à saisir: bec légèrement arqué et queue longue, susceptible d'épanouissement; son port ne manque ni d'élégance ni de grâce. Quoique son plumage soit sujet à varier, le gris cendré y domine. Le mâle adulte a la gorge et le devant du cou d'un cendré clair, le reste du des-

Fig. lis. Coucou.

SOUS du corps rayé transversalement de brun sur un fond blanc sale ; les plumes de ses cuisses, de pareille couleur, tombent en manière de manchettes de chaque côté du tarse, qui est garni extérieurement de plumes cendrées jusqu'à la moitié de sa longueur; le bec est noir, les pieds sont jaunes. La femelle, un peu plus petite que le mâle, a la tête, la gorge, le cou et le dessus des ailes ondes de noirâtre et de roussâtre, la poitrine et les parties postérieures d'un blanc roux avec des bandes transversales noirâtres, rares sur le ventre. Chez les jeunes, le plumage, assez semblable à celui des adultes, en diffère par la gorge, le devant

(lu cou et le dessous du corps qui sont rayés de blanc et de noirâtre; le dessus de la tête et du corps est agréablement varié de noirâtre et de blanc.

Le Coucou n'est que de passage en France; il nous arrive au commencement du printemps; les mâles précèdent de quelques jours les femelles. Munis seuls du privilège de chanter, ils en usent et abusent ; leur début aux environs de Paris a lieu vers le 15 avril, leurs concerts ne cessent qu'à la mi-juillet, non qu'ils partent à cette date, mais c'est alors le temps de leur mue, époque critique, toujours accompagnée de silence chez les oiseaux. Leur double note coihcouj courcou est connue de tout le monde. Au printemps, ils la répètent à satiété, la nuit comme le jour; qu'il fasse beau, qu'il pleuve, que l'air soit calme ou agité, tou« jours le Coucou fait entendre sa même phrase brève et monotone; parfois néanmoins entre ses deux éternelles syllabes il en glisse une troisième : cou- cou-cou^ cou-^ourcou^ plusieurs fois redite et fortement accentuée; il reprend ensuite ses syllabes accoutumées : au plus fort de la chaleur, il se tait.

Les mâles, toujours en plus grand nombre que les femelles, chantent perchés au haut des arbres ou bien en volant; dans la première attitude, ils se rengorgent comme les Tourterelles et les Pigeons, laissent pendre leurs ailes et ouvrent légèrement leur queue. Les femelles n'ont pour langage ordinaire qu'un petit cri : gv^ty guety guety rapidement articulé; les petits, dans leur première enfance, jettent une espèce de sifflement étouffé : l'siss^ t'sisSy t'siss^ qui plus tard devient plus aigu et se modifie, par imitation, d'après le cri d'appel des oiseaux qui leur ont donné forcément l'hospitalité.

Le vol du Coucou a plus d'un rapport avec celui de l'oiseau de proie. Au départ, il bat comme lui des ailes et file ensuite d'un même train, avec rapidité. Sa direction est sûre, même au milieu des buissons, où il s'engage sans la moindre difficulté. Lorsqu'il doit traverser un espace découvert, c'est toujours en prenant son essor et en s'élevant dans l'air qu'il le franchit; il ralentit son vol et rase souvent la terre en se rapprochant de l'endroit qu'il habite. Ses pieds, à tarses très-courts et dont les doigts sont tournés partie en avant, partie en arrière, sont loin de lui rendre les mêmes services que ses ailes ; il marche mal â terre : aussi y descend-il rarement et n'y avance-t-il que par petits sauts, comme les Pics; de même que ces oiseaux, il s'attache avec ses ongles aux troncs des arbres pour y monter,

mais il les parcourt seulement de biais, et ne les inspecte pas dans leurs contours conune ces maîtres grimpeurs.

Sa nourriture, presque exclusivement insectivore, explique très-bien ses migrations annuelles ; quand l'abaissement de la température est sur le point de faire disparaître la plupart des insectes, il va en chercher d'autres dans des climats plus chauds; il vit surtout de larves de Lépidoptères ; les Chenilles velues notamment sont l'objet de ses poursuites assidues, et il en fait, ainsi que des Phalènes, une ample consommation : c'est un service dont il faut lui savoir gré. Avant que les Chenilles soient ecloses, il se contente de Coléoptères et d'insectes de toutes sortes. Perché sur un buisson ou sur une motte de terre, il les guette au passage, de sa vue perçante, et les happe au vol à la manière des Hirondelles; on l'accuse de manger les œufs des petits oiseaux, mais ce crime n'est pas certain. Comme les oiseaux de proie nocturnes, il rejette, sous forme de pelotes, les téguments qu'il n'a pu digérer; les parois de son estomac sont tapissées d'une espèce de feutrage, dont les poils des Chenilles velues feraient les frais, d'après Vogt.

Dès son arrivée chez nous, le Coucou se cantonne dans la circonscription qu'il s'était adjugée Tannée précédente. Semblable encore en cela aux oiseaux de proie, il veut y régner sans partage; il ne souffre que la femelle dans son domaine, et il en défend énergiquement l'entrée aux autres mâles de son espèce : cette possession territoriale donne souvent lieu à des disputes acharnées entre Coucous ; le plus robuste chasse son compétiteur; lorsque les deux rivaux sont d'égale force, les batailles cessent, chacun reste maître de sa part de district.

Le Coucou habite indistinctement la plaine, les coteaux ou la montagne; on le trouve également près des petits cours d'eau, mais il réside principalement dans les bois de haute futaie, entrecoupés de clairières, ses parcs à gibier. Dans les premiers jours de son apparition printanière, il se pose plus souvent à terre qu'en tout autre temps; il fréquente spécialement les buissons pour chercher dans les herbes les insectes qu'il trouvera un peu plus tard sur les grands arbres, quand ceux-ci auront quitté leur livrée d'hiver pour se revêtir de feuilles.

D'après Naumann, qui a fait une étude toute particulière des mœurs du Coucou, le mâle cantonné vole presque toujours en compagnie d'une femelle, à quelques pas en avant; lorsqu'ils sont au repos, ils perchent ensemble sur le même arbre, mais

non point côte à côte, comme si le ménage voulait toujours se tenir prudemment à distance.

Y a-t-il réellement ménage entre eux? La question, plusieurs fois débattue, est encore indécise. Gueneau de Montbeiilard pense que les Coucous ne s'apparient pas; après les mariages, les couples se quittent et reprennent leur vie solitaire. Pourquoi demeureraient-ils unis? Rien de ce qui fait le charme de la paternité et de la maternité ne les concerne; ils ne bâtissent pas de nid y ils ne couvent pas, ils n'élèvent pas les petits, ce sont des étrangers qui en prennent soin; ils ne connaissent aucun des devoirs si doux qu'impose la progéniture; ce mobile puissant d'une mutuelle affection leur échappe; ils ne sont plus que des individualités un instant rapprochées pour continuer l'espèce; ce but atteint, ils rentrent dans leur existence toute personnelle.

La pariade, chez les Coucous, dure environ six semaines, depuis la mi-mai jusqu'au commencement de juillet; pendant tout ce temps, ils sont fort agités, se transportent à chaque instant d'un point à un autre, répétant toujours leur même chanson aux quatre coins de l'horizon. Durant cette période, la femelle, prête à pondre, va et vient de droite et de gauche, à la recherche de nids, pour y déposer ses œufs, à douze jours d'intervalle l'un de l'autre. Cette double particularité de loger ses œufs dans les nids des petits oiseaux et de n'en mettre jamais qu'un dans chaque nid est exclusivement propre au Coucou ; il favorise de sa préférence la Fauvette, le Rouge-Gorge, le Rossignol, le Trog-lodyte, la Farlouse, la Bergeronnette, la Grive, le Merle, etc. Jamais on ne trouve d'œufs de Coucou dans les nids de Caille ou de Perdrix, sans doute parce que leurs petits courent et mangent tout seuls dès qu'ils sont éclos, tandis que les jeunes Coucous ont besoin d'être longtemps abecqués; en revanche, on en rencontre parfois dans les nids d'Alouettes, bien que ces oiseaux n'emploient pas plus de quinze jours à élever leur poussinée ; mais, chose non moins surprenante, certains passereaux granivores, tels que le Bouvreuil et le Linot, reçoivent aussi l'œuf du Coucou ; n'est-ce pas parce que, tout en vivant exclusivement de grains lorsqu'ils sont adultes, ils nourrissent très-souvent leurs petits d'insectes pendant le premier dge? Le jeune Coucou trouve alors auprès d'eux les substances animales dont il ne peut se passer.

Tout extraordinaire que soit l'incubation des œufs du Coucou

par des oiseaux étrangers à son espèce, le fait n'en est pas moins réel; dans les temps modernes, l'honneur de cette découverte revient à Jenner, l'illustre inventeur de la vaccine; il eut la bonne fortune d'assister à la naissance d'un Coucou couvé par [une Fauvette, et de suivre dans toutes ses phases le développement de l'intrus; depuis, Levaillant, au Cap de Bonne- Espérance, Florent-Prévost, aux environs de Paris, ont été également témoins de cette anomalie qu'Hérissant explique par la structure spéciale du Coucou femelle qui ne lui permet pas de couver ses œufs ; on ne peut donc plus mettre en doute cette dérogation étrange aux habitudes maternelles des oiseaux.

Lorsque la femelle du Coucou a jeté son dévolu sur quelques petits oiseaux pour leur confier sa postérité, ce n'est pas de gaieté de cœur que les préférés se chargent de ce rôle d'emprunt. S'ils se trouvent sur leur nid au moment où la marâtre veut les gratifier de son œuf, ils la repoussent avec fureur, la harcèlent de leurs cris, et l'obligent souvent à battre en retraite, quoiqu'ils soient infiniment moins gros qu'elle; mais ordinairement le Coucou n'agit pas avec une audace aussi effrontée, il choisit presque toujours le moment oii les père et mère sont absents pour les charger d'un hôte inconnu. Comment introduit-il son œuf dans des nids quelquefois très-profonds, tels que ceux des Mésanges, ou dont l'ouverture est extrêmement étroite, conmie le nid du Troglodyte, par exemple? On n'est pas absolument d'accord à cet égard : Levaillant croit que la femelle, après avoir pondu, avale son œuf, le rend ensuite par le bec et le dépose dans le nid étranger; mais ce procédé parait bien compliqué; il semble plus naturel de croire, avec la plupart des ornithologistes modernes, que le Coucou pond à terre, ramasse son œuf avec le bec et le porte chez le voisin : ses œufs, au nombre de six, sont très-petits relativement à sa taille : ils n'égalent pas en grosseur ceux du Moineau, cinq fois plus petit que lui ; leur couleur est très-variable. Parmi les oiseaux que le Coucou prétend soumettre à l'impôt d'une incubation contre nature, plusieurs s'y refusent nettement, ils jettent par-dessus bord le produit étranger, ou bien ils abandonnent leur nid et vont en construire un autre ailleurs; beaucoup cependant acceptent cet onéreux héritage et se mettent à couver comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé chez eux; quoique la durée de leur incubation accoutumée soit très-diverse, ils n'en mènent pas moins leur entreprise à bonne fin, jusqu'à l'éclosion de l'œuf du

Coucou, encore qu'elle n'ait lieu qu'après la naissance de leurs propres petits.

Le nouveau-né est foncièrement laid; sa grosse tête est percée de deux gros yeux; son bec énorme remplit presque toute sa face, son dos s'évase et se creuse en cuvette ; à l'apparition des premières plumes, il a plus Tair d'un Crapaud hideux que d'un oiseau. Dans le nid, il se comporte exactement comme l'oiseau de proie qu'on visite dans son berceau : il hérisse ses plumes, hausse et baisse alternativement la tête, se renverse sur le dos, ouvre le bec en soufflant avec force et étreint tout ce qu'il peut saisir. A peine venu à la lumière, il sait se faire place et se mettre à son aise ; souvent il expulse les œufs légitimes, et si les petits sont déjà nés, il se glisse sous eux en faisant jouer ses ailes et son croupion, les fait passer sur la partie creuse de son dos, les y retient en élevant les ailes, se traîne alors jusqu'au bord du nid, et, par un mouvement brusque, verse son fardeau à terre. Sa perversité ne s'arrête pas à un seul infanticide, il fait faire successivement la culbute à tous les petits, et pour se bien assurer qu'il n'a plus de copartageants, qu'il est désormais le maître du logis et le possesseur exclusif d'une affection et de soins détournés de leur cours naturel, il sonde le nid du bout de ses ailes et s'endort avec calme en attendant son repas.

La chute est presque toujours fatale aux pauvrets expulsés de chez eux ; quand ils sont assez forts pour résister à cette terrible épreuve, leurs père et mère continuent de les abecquer, mais sans les réintégrer dans leur domicile ; l'assassin n'en est pas moins nourri avec sollicitude. Insatiable est sa voracité ; à lui seul, il absorbe plus d'aliments qu'une demi-douzaine de Fauvettes ou de Mésanges ; à chaque instant sa faim se trahit par des cris incessants ; dès qu'il conunence à voler, il poursuit sa nourrice de branche en branche, le bec largement ouvert, battant des ailes et frémissant de tout son corps ; c'est à cris redoublés qu'il réclame sa pitance qui, pour lui, toujours se fait trop attendre.

La croissance du Coucou est assez prompte, mais il ne se sufût à lui-même que fort tard. Il mue deux fois par an : une première fois chez nous, et la seconde fois pendant son émigration. Il part toujours avec sa première livrée, et ne chante jamais dans l'année de sa naissance.

Cet oiseau est répandu dans toute l'Europe jusqu'au pôle boréal ; on le trouve en Finlande et en Russie, mais il ne se montre pas en Islande; en Norvège, il ne dépasse pas Drontheim.

Le Coucou est aussi très-commun en Syrie, en Egypte et dans nos possessions du nord de l'Afrique; Halte et les lies de l'Archipel le voient passer deux fois chaque année; sa vie, dilon, s'étend au delà de vingt ans.

ORDRE DES GOLOMBIES.

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