COLOMBE ET TOURTERELLE
dîme quelques grains de blé, en revanche elle nous débarrasse d'une foule de semences nuisibles : il est donc juste de lui tenir compte de ce service trop oublié. Son chant, quoique renfermé dans deux notes plaintives que rend très-bien l'onomatopée latine turtur^ a tant de douceur, que sa fréquence ne fatigue pas; il s'harmonise parfaitement avec la mélancolie des bois. Le mâle se fait entendre indifféremment à la cime des arbres ou au milieu du feuillage; il roucoule habituellement avant le lever du soleil et continue son gémissement matinal jusqu'à ce que la faim se fasse sentir; au milieu de la journée, il est à peu près silencieux; le soir, ses appels langoureux re-
Fig. 119. Tourterelle.
commencent au moment surtout où le soleil se couche : dans les temps calmes et chauds, ils durent des heures entières, presque sans interruption.
Pendant tout le temps de la reproduction, le mâle et la femelle ne se quittent pas; ensemble ils bâtissent le nid et élèvent leur» petits. Quand arrive l'époque du départ automnal, toutes les familles se réunissent pour former de grands corps d'armée voyageant par étapes.
Le nid de la Tourterelle ressemble fort à celui du Ramier. Ce n'est qu'un simple amas de matériaux placés à mi-hauteur, où brindilles, bûchettes et racines sont si peu liées entre elles,
qu'on aperçoit à travers celte claire-voie la couveuse et les œufs : ceux-ci, pour être si peu défendus contre le grand air, n'en éclosent pas moins bien; le mAle partage avec la femelle les soins de l'incubation ; tous deux s'occupent avec beaucoup de sollicitude de l'éducation des petits.
ORDRE DES GALLINACES.
LE PAON {Pavo cristatus),
La description du Paon par Gueneau de Montbeillard, un peu trop pompeuse peut-être, ne laisse pas que de donner une idée assez exacte de ce magnifique oiseau, dont le plumage défie les plus riches palettes ; en la reproduisant, il importe de la débarrasser de quelques erreurs échappées aux anciens ornithologistes.
« Si l'empire, dit Gueneau, appartenait à la beauté et non à la force, le Paon serait sans contredit le roi des oiseaux ; il n'en est point sur qui la nature ait versé ses trésors avec plus de profusion ; la taille grande, le port imposant, la démarche fière, les proportions du corps élégantes et svelles, tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné. Une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches couleurs, orne sa tête et l'élève sans la charger; son incomparable plumage semble réunir tout ce qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais des plus belles fleurs, tout ce qui les éblouit dans les reflets pétillants des pierreries ; non-seulement la nature a réuni sur le plumage du Paon toutes les couleurs du ciel et de la terre pour en faire le chefd'œuvre de sa magnificence, elle les a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de son inimitable pinceau, et en a fait un tableau unique, où elles tirent de leur mélange avec des teintes plus sombres, et de leurs oppositions entre elles, un nouveau lustre et des efTets de lumière si sublimes que notre art ne peut ni les imiter ni les décrire (fig. 120).
« Tel parait à nos yeux le plumage du Paon lorsqu'il se promène paisible et seul dans un beau jour de printemps; mais si sa femelle vient tout à coup à paraître, alors toutes ses beautés se multiplient, ses yeux s'animent, son aigrette s'agite sur sa tète, les longues plumes de sa queue déploient, en se relevant.
Fig. 120. Paon.
leurs richesses éblouissantes ; sa tête et son cou se renversent noblement en arrière, se dessinant avec grâce sur ce front radieux où la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse, et semble prendre un nouvel éclat, plus doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées
et plus harmonieuses; chaque mouvement de Toiseau produit des milliers de nuances nouvelles^ des gerbes de reflets ondoyants et fugitifs, sans cesse remplacés par d'autres reflets et d'autres nuances toujours diverses et toujours admirables.
« Hais ces plumes brillantes, qui surpassent en éclat les plus belles fleurs, se flétrissent aussi comme elles et tombent chaque année ; le Paon, dans cet état humiliant, semble craindre de se faire voir, et cherche les retraites les plus sombres, jusqu'à ce qu'un nouveau printemps, lui rendant sa parure accoutumée, le ramène sur la scène pour y jouir des hommages dus à sa beauté. » Si, pendant cette mue, le Paon se cache, ce n'est pas qu'il soit honteux de la perte de ses longues pennes; la cause de sa sauvagerie temporaire est tout hygiénique : dans cette période critique, l'air vif augmente les souffrances de l'oiseau ; s'il recherche les abris obscurs, c'est parce qu'ils cahnent son malaise et favorisent l'éruption des plumes ; en se retirant à l'écart, il obéit donc à un instinct de conservation et non pas à cette poussée de ridicule amour-propre qu'on lui suppose.
Ses habitudes ressemblent à celles de la plupart des Gallinacés; comme eux, il se nourrit de graines, de Vers, d'insectes et d'herbages; il aime à vaguer, & se réunir en société, et témoigne d'un grand attachement pour sa Paonne. La femelle pond, dans le courant du printemps et par intervalles, un.icçrtain nombre d'oeufs qu'elle cache avec le plus grand soin et couve assidûment. Il n'y a qu'une ponte par an, l'incubation dure quatre semaines ; les petits ne sont pas plutôt éclos, qu'ils suivent partout leur mère ; en domesticité, ils craignent le froid et la pluie et réclament pendant longtemps des précautions minutieuses-
Les jeunes mâles portent l'éperon et manifestent de bonne heure leur humeur batailleuse; la race se montre du reste assez despote vis-à-vis des autres volailles. Les Paonne^ux courent et mangent seuls aussitôt la sortie du nid ; jusqu'à ce qu'ils soient forts, ils traînent leurs ailes pendantes ; mais à peine sont-ils en état de voleter, qu'ils s'essayent à percher; à l'exemple de leurs père et mère, ils aiment à jucher sur le faîte des toits et sur les arbres; du haut de ces postes élevés où ils passent souvent la nuit, ils font entendre fréquemment leurs cris perçants et désagréables; leur plumage subit plus d'une variation en attendant la livrée de l'adulte; lorsque la croissance est tout à fait complète, le bleu domine sur leur tête, leur cou et leur poitrine,
avec différents reflets d'or, de violet et de vert qui renaissent el jaillissent à chaque instant de leur plumage chatoyant.
La chairdes jeunes Paons est excellente à manger. Ces oiseaux vivent au delà de, vingt ans, même dans nos climats.
LE DINDON (Meleagris gallo-pavo).
C'est depuis la fin du seizième siècle que le Dindon a pris place dans nos basses-cours; nous le devons aux missionnaires de la Compagnie de Jésus.
A l'état sauvage, cet oiseau, originaire de l'Amérique, habite le centre des grandes forêts; mais à mesure que la civilisation s'avance dans ces contrées, il s'enfonce de plus en plus dans les parties désertes du Nouveau-Monde. Pendant la belle saison, il ne quitte pas les bois ; il y vit par petites bandes qui, aux premiers froids, se réunissent en troupes de cent cinquante individus. D'un naturel très-farouche, les Dindons, au moindre bruit, se cachent dans les hautes herbes et dans les broussailles; ils se servent plus de leurs jambes que de leurs ailes, s'enfuient d'une grande vitesse, accélèrent leur course par un demi-vol et ne se livrent guère au vol plein et soutenu que pour franchir les lacs et les rivières. Au coucher du soleil, ils font entendre de nombreux glous-glous pour se rallier ; dès qu'ils sont réunis, ils s'acheminent en silence vers le gîte où ils doivent passer la nuit, se perchent, les uns près des autres, à la cime des plus grands arbres, et de préférence sur les branches mortes : ainsi juchés, ils se croient en telle sécurité, que la vue de l'homme ne les effraye plus; les détonations d'armes à feu ne les font même pas changer de place; chaque fois qu'ils voient tomber un des leurs par une décharge, ils ne bougent, ils se bornent seulement à exprimer leur étonnement par un murmure sourd : de là sans doute le renom proverbial de stupidité dont ils sont l'emblème^ à tort ou à raison.
Les couleurs, à peu près uniformes, noire, jaune ou blanche, des individus qu'une longue domesticité a fait dégénérer, ne sauraient donner une idée des beautés de l'espèce sauvage. Le mâle qui n'a jamais quitté ses forêts est un oiseau splendide, de taille beaucoup plus forte que celle de notre espèce privée. Sa teinte générale est brun foncé, mais les plumes du cou, de la gorge, du
dos et des ailes redèlenl, au jeu de la lumière, lor bruni, le pourpre cl le violet ; les pennes de ses ailes sont coquettement parées de blanc d'argent à leur extrémité: le volume de la femelle est plus petit, et son plumage, d'une teinte plus claire, est moins éclatant.
Le mâle se reconnaît encore à d'autres caractères. Non-seulement la tète et la partie supérieure de son cou sont revêtues, comme chez les femelles, d'une peau nue, bleuâtre, chargée de mamelons, mais de la base de son front part une caroncule
Fig. 131. Dindon.
charnue, ridée, conique et extensible, qui, sous l'influence de la passion, s'allonge jusqu'au delà du bec; un barbillon, sous la forme d'une double membrane rouge, descend sur le tiers du cou d'où pend un bouquet de crins noirs; ses pattes, en outre, sont armées d'un éperon, et sa queue s'épanouît en éventail comme celle du Paon (fig. 121); son cri est un gloussement gradué, détonnant en éclat vif et prolongé : la voix de la femelle n'exprime qu'un accent plaintif.
Un trait de mœurs tout particulier signale les Dindons aux chasseurs; au point du jour, vers le printemps surtout, ils font
retentir les forêts de leurs gloussements répétés, sans changer déplace; ce tintamarre dure près d'une heure, quelque temps avant le lever du soleil; dès que l'astre a paru sur Thorizon, ils quittent leurs retraites nocturnes et se dispersent pour aller en quête des vivres ; leur nourriture consiste en graines, baies et autres fruits sauvages, et surtout en glands. Quand les contrées où ils ont passé la belle saison ne leur offrent plus Tabondance, ils émigrent en troupes vers une autre plus fertile, et, quoique leur vol soit rapide, presque toujours ils font la route à pied, par étapes.
Les m&les, en leur qualité de polygames, ne s'occupent ni des couvées, ni de l'éducation des petits.
Le nid consiste en un amas de feuilles sèches et ne sert que pour l'incubation; les petits, à peine éclos, l'abandonnent et n'y rentrent plus. Leur croissance est très-rapide; en moins de trois mois ils sont en état de se passer de leur mère et de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins.
Réduit en captivité, le Dindon garde toujours quelque chose de son indépendance primitive; il supporte mal sa prison; il lui faut, pour prospérer, le libre exercice à travers les champs et les terrains vagues. Autant la femelle se montre douce et timide dans les basses-cours, autant le mâle s'y conduit en despote et a peine à vivre en bonne harmonie avec ce qui l'entoure : il attaque les poulets qu'il surprend hors de la tutelle de leur mère; il cherche noise aux Poules et aux Canards, se bat parfois avec les Coqs, et entre dans de tels accès de fureur au printemps, qu'il se jette sur les personnes et peut même devenir dangereux pour de jeunes enfants. En général cependant, ses colères sont simplement risibles; il n'est guère sujet qu'à des bouffées de vanité ridicule, possédé qu'il est de la passion de se faire admirer ; dans cette surexcitation bouffonne, son corps se gonfle, ses plumes se hérissent, ses ailes se tendent tout à coup avec force et s'abaissent jusqu'à terre, sa queue se déploie en éventail, toutes les parties charnues de sa tête s'empourprent d'un rouge vif, et la caroncule s'allonge démesurément : tout plein alors de luimême, il fait entendre un bruit sourd, auquel succède bientôt un éclat de voix saccadée, étranglée et retentissante, qu'il répète plusieurs fois de suite
Les Dindes, couveuses par excellence, se laisseraient périr de faim plutôt que d'abandonner leur nî3, quand bien même on en aurait enlevé les œufs ; elles mènent avec une remarquable intelli-
gence les poussins et les jeunes Pintadeaux non moins bien que leurs propres petits : aussi les charge-t-on souvent de cette fonction délicate; elles témoignent une égale sollicitude à leurs nourrissons adoptifs, les réchauffent sous leurs ailes, leur apprennent à trouver leur nourriture et les défendent avec une intrépidité toute maternelle. « Il semble, dit Buffon, que la tendresse de la Dinde pour ses petits rende sa vue plus perçante ; elle découvre Toiseau de proie d'une distance prodigieuse ; dès qu'elle Ta aperçu, elle jette un cri d*effroi que comprend aussitôt toute la couvée; chaque Dindonneau se réfugie dans les buissons ou se tapit dans l'herbe, et la mère les y retient en répétant le même cri d'effroi autant de temps que l'ennemi est à portée; mais le voit-elle prendre son vol d'un autre côté, elle les en avertit aussitôt par un autre cri, bien différent du premier, et qui est pour tous le signal de sortir du lieu où ils se sont cachés, et de se rassembler autour d'elle. »
La chair des Dindes, bien plus délicate que celle des Dindons, ne perd rien au contact des truffes, leur condiment obligé.
LA PINTADE {Numida mdeagris).
La Pintade (fig. 122) nous vient d'Afrique ; le fond gris-bleuâtre de son plumage est semé régulièrement de taches blanches, plus ou moins rondes, ses ailes sont courtes et sa queue est pendante, comme chez la Perdrix, ce qui, joint à la disposition de ses plumes, la fait paraître bossue. De la base de son bec pendent deux barbillons de forme variée, tantôt ovales, tantôt carrés ou triangulaires; leur couleur rouge, plus vive chez le mâle que dans la femelle, est toujours mêlée de bleuâtre; mais le caractère propre à la Pintade se trouve dans le tubercule calleux, espèce de casque recouvert d'une peau sèche et ridée, qui s'étend sur l'occiput et les côtés de la tête, et s'échancre à l'endroit des yeux; on l'a comparé au bonnet ducal vénitien.
Bien que sa domesticité remonte à une date fort ancienne, la Pintade garde toujours quelque chose de ses habitudes de l'état de nature. Vive, pétulante et querelleuse, elle ne tient guère en place, et s'érige souvent en tyran vis-à-vis de la volaille. Sa voix criarde, tambourinante et discordante se fait entendre à tout propos; on en est assourdi, agacé à chaque variation de l'atmo-