LA GELINOTTE
elles sautent lestement à terre et se dérobent, par la fuite, dans le fourré le plus proche.
Le m&le se distingue aisément de la femelle par la tache noire dont sa gorge est marquée et par ses sourcils d'une teinte rouge plus vive ; tous les deux ont la queue traversée, vers son extrémité, par une bande noire.
Au printemps, le mâle chante toute la nuit, depuis le coucher du soleil jusqu'à l'apparition du jour. La femelle place son nid au pied d'un rocher, dans quelque touffe de fougère ; elle y pond de huit à dix œufs de couleur brune, piquetés de points rougeâlres. L'incubation dure trois semaines; la mère, alors même
Fig. 13S. Gelinotte.
que le péril la presse, ne quitte son poste qu'après avoir recouvert ses œufs avec les matériaux du nid; les petits éclos, elle les conduit, lés mène dans les endroits bien soleillés et leur apprend à chercher les insectes qui forment leur première nourriture ; à mesure qu'ils se développent, elle leur enseigne à trouver les graines, les baies et la verdure dont se compose le régime des adultes ; à la plus petite alerte, ils se glissent, d'instinct, à travers les mousses, les herbes et les feuilles sèches, s'y confondent, grâce à la couleur terreuse de leur plumage, et s'y tiennent coi; il ne faut rien moins que le nez du Chien ou du Renard pour les dépister; quant à l'homme, il est bien rare qu'il puisse
les découvrir dans cette cachette. Lorsqu'ils sont assez forts pour se passer de Taile maternelle pendant la nuit, ils vont se percher sur une branche à côté de la mère; plus tard, les jeunes couples se forment, mais sans faire bande à part avant Tarrivée du printemps; la séparation de la famille n'a lieu qu'au moment de rentrée en ménage.
Le Coq et la Poule tiennent, à plus d'un titre, le haut du pavé parmi les Gallinacés. Leur robuste constitution, leur croissance rapide, le parti qu'ils savent tirer de toutes choses, leur fécondité et la variété de leurs produits, en font des animaux essentiellement utiles, commensaux de la ferme. Partout où l'homme s'est établi, ils l'ont accompagné. Connus de toute antiquité, leur type originel s'est perdu dans une longue domesticité ; mais en dépit des races nombreuses que les croisements ont fait naître, on retrouve ses principaux caractères dans l'espèce commune, souche probable de cette grande famille.
Le Coq se distingue, tout d'abord, par la fierté de sa démarche et la franchise de ses mouvements empreints de force et de gravité. Ramassé dans sa taille, il est organisé pour le combat : do larges muscles cuirassent sa poitrine; ses pattes nerveuses sont armées d'éperons ; une crête écarlate lui tient lieu de casque; son regard ferme et hardi dénote l'humeur impérieuse d'un despote qui s'impose et à qui tout doit obéir; de son bec gros et court pend une double membrane d'un rouge sanglant; ses joues s'accompagnent d'oreillons bien accusés. La magnificence de son plumage en fait un oiseau superbe : de longues plumes soyeuses encadrent son cou; sa queue s'ombrage d'un panache triomphant; toute sa livrée brille de couleurs métalliques où le jaune doré, le vert, le bleu, le rouge, le violet et le noir changeant se mêlent avec éclat et harmonie (fig. 126 à 129). La brièveté de ses ailes ne lui permet que de courtes volées; dans le sommeil, il pose souvent sur un seul pied; il gratte le sol pour y chercher sa nourriture, avale presque autant de petits graviers que de grains, et, chaque fois qu'il boit, lève sa tôte pour faire entrer dans son gosier l'eau qu'il a puisée avec son bec
« Le Coq, dit BufTon, a beaucoup de soin et même d'inquiétude pour ses Poules; il ne les perd guère de vue; il les conduit, les défend, les menace, va chercher celles qui s'écartent, les ramène, et ne se livre au plaisir de manger que lorsqu'il les voit toutes manger autour de lui. A juger par les différentes inflexions de sa voix et par les différentes expressions de sa mine, on ne peut douter qu'il ne leur parle différents langages. Quand il les perd, il donne des signes de regret. Il n'en maltraite aucune; sa jalousie ne s'irrite que contre ses concurrents. S'il se présente un autre
Fig. 126. Coq et Poule.
Coq, il accourt tout en feu, les plumes hérissées, et lui livre un combat opiniâtre, jusqu'à ce que l'un ou l'autre succombe, ou que le nouveau-venu lui cède le champ de bataille. » Impétueux jusqu'à la violence, il ne connaît point d'obstacle; il surveille à chaque instant son nombreux sérail, se choisit une favorite, et, sans négliger les autres Poules, lui fait un accueil de prédilection, lui réservant toujours les meilleurs morceaux. Actif et vigilant, il fait bonne garde autour de sa smala, l'avertit du danger, s'avance résolument pour la défendre, et ne lui demande, en échange, qu'une complète soumission. A-t-il ren-
contré plus fort que lui, il cède à la nécessité, bat eu retraite, et exprime sa colère par des clameurs mêlées de murmures prolongés. Tout autre est sa voix quand il appelle ses compagnes; c'est par un petit gloussement doux et précipité qu'il les invile à s'approcher; son chant ordinaire est une trompette bruyante; il la fait retentir le jour aussi bien que la nuit, comme un défi à tout venant.
Ses qualités principales s'annoncent de bonne heure. A deux mois, il essaye déjà sa voix rauque en fausset; sa pétulance prématurée devient quelquefois si fougueuse, qu'étonné du bruit
Fig. 137. Coq de CrèTecceur.
insolite qui trouble son empire, le roi légitime accourt et du fouet de son aile châtie l'imberbe audacieux. Le Poulet est à peine emplumé, qu'une jalousie instinctive le pousse contre ses compagnons d'âge en qui il devine de futurs rivaux; il a déjà toute la susceptibilité du spadassin, le moindre prétexte l'enflanune de colère. Qui n'a vu souvent deux jeunes Coqs s'exercer à ferrailler, en attendant des combats plus sérieux ? le cou et le jarret tendus, la plume gonflée, immobiles et en silence, ils s'observent pendant des minutes entières en se dévorant des yeux; tout à coup, ivres de fureur, ils s'élancent l'un sur l'autre, poitrine contre poitrine, cherchant à se déchirer du bec et des ongles, jusqu'à ce qu'un accident imprévu vienne les séparer.
Leur antipathie mutuelle n'a point échappé aux spéculateurs d'émotions; des peuples l'ont exploitée comme un amusement propre à attirer la foule, et l'ont cultivée avec tant d'art, que les combats de Coqs ont eu la vogue des spectacles les plus courus : l'Espagne, dans ce genre, l'emporte sur toutes les nations. Les Coqs gladiateurs en Castille sont nus et l'on endurcit leur peau au moyen de liquides alcooliques; les plumes des ailes et de la queue sont coupées jusqu'au tuyau, qu'on a soin de tailler en biseau; les ergots sont armés de pointes d'acier, et la^tète est défendue par un solide chaperon, en guise de cimier. A peine dans l'arène, les deux champions se combattent à ou-
Fig. 136. Coq de Houdao.
trance; le premier coup de bec en met un parfois à bas; d'ordinaire cependant la lutte est longue, acharnée, sans trêve ni repos, et ne prend fin qu'avec la mort de l'un des adversaires; dès qu'il lui a donné le coup de grâce, le vainqueur monte sur son cadavre et chante son triomphe aux applaudissements du cirque. L'Angleterre, cette nation généralement si sage, n'a pas encore tout à fait renoncé à ces jeux barbares, quoiqu'ils n'y excitent plus le même enthousiasme qu'il y a cent ans. Au dix-huitième siècle, on voyait, chez ce peuple grave et sensé, des hommes de tous états accourir en foule à ces grotesques tournois, se diviser en deux partis, joindre la fureur des ga-
geures les plus outrées à Tintérét d'une curiosité malsaine, et le dernier coup de bec de Toiseau vainqueur renverser la fortune de plusieurs familles : le peintre Hogarth a stigmatisé conmie il convenait, de son spirituel crayon, ces jeux féroces, indignes de nations civilisées.
A un an, le Ck)q est dans toute sa gloire, il en jouit jusqu'à quatre et cinq ans. Sa longévité se prolonge bien au delà; mais, à partir de la seconde année, sa vigueur baisse sensiblement ; on n'attend pas, en général, qu'elle s'éteigne dans une triste
Fig. 139. Coq de la Flèche.
vieillesse; on réforme, vers quatre ans, le vétéran et on le met au pot.
De taille moyenne et suffisamment étoffée, la Poule a les allures de son sexe (fig. 130). Son corps arrondi est porté sur des jambes fines et courtes; son ventre, gros et pendant, repose sur un large bassin; sa tête, fine et expressive, tantôt est décorée d'une huppe, tantôt relevée d'une crête plus ou moins dentelée: son bec, couleur de chair ou légèrement ardoisé, ne manque pas de force; son œil est câlin et rusé; des barbillons d'un beau rouge lui forment d'élégantes pendeloques; son plumage abondant est aussi variable que son humeur : entièrement blanc ou noir chex
certaiDes Poules, il est blond, jaune ou roux chez les autres ; quelquefois il tire sur le gris-perle; d'autres fois il s'émaille de teintes bigarrées se fondant les unes dans les autres. Douée d'un bon tempérament, la Poule se nourrit sans peine, sait s'ingénier pour ne pas mourir de faim, et s'initie rapidement à la maraude, pour peu qu'on la néglige. Ses ongles puissants déchirent énergiquement le sol pour en tirer pâture; comme le Coq, chaque fois qu'elle avale une gorgée, elle rend grâces au ciel par ses aspirations.
Chez la Poule, la passion de l'indépendance est très-prononcée. La basse-cour ne lui suffit pas; elle y vit, mais ne s'y développe jamais aussi rapidement ni aussi bien que lorsqu'elle a ses coudées franches dans un libre espace. En général, elle aime à courir au loin; l'état casanier ne lui va pas; on serait presque tenté de l'accuser de vagabondage, car elle fait volontiers Técole buissonnière à travers champs et vergers et jusque dans les bois, malgré les hasards dangereux qu'elle y court; bref, une pointe d'indiscipline la met toujours en gaieté.
Aussi vives, mais moins pétulantes que leur màie, les Poules se montrent plus douces, partant plus timides; elles ne se laissent familièrement approcher que des personnes qui ont l'habitude de les soigner; le moindre objet étranger qui frappé subitement leur regard les effarouche et les met en fuite; leur retour, il est vrai, ne se fait pas attendre. Peu ou point querelleuses de leur nature, elles n'ont de dispute entre elles que pour brimer une nouvelle camarade, ou pour se faire pièce quand l'une d'elles a trouvé quelque rogaton : c'est alors à qui s'en emparera; la butineuse est relancée à outrance; les chassescroisés ne cessent que lorsque le fin morceau a passé dans un autre bec; poursuites alors de recommencer de plus belle, jusqu'à ce que le vermisseau convoité soit finalement avalé.
Les Poules s'attachent au sultan qu'elles se sont donné; d'elles-mêmes elles se placent sous sa tutelle, acceptent son gouvernement absolu, et se rendent avec empressement à son moindre appel. Leur voix, moins retentissante que celle du Coq, ne cesse pas d'être variée et d'avoir son langage. Naturellement babillardes quand elles ne sont pas occupées de graves fonctions, elles caquettent entre elles du matin au soir, et faute de mieux, jasent toutes seules, en forme de conversation intime ; la nuit cependant elles font silence et laissent la parole au Coq. Quand elles viennent de pondre, elles annoncent leur déli-
vrance par une série de joyeuses notes sonores ; les commères leur répondent sur le même mode; le Coq, à son tour, salue cette nouvelle par une glorieuse fanfare. Lorsqu'elles sont mères, leur voix change tout à coup, elle s'enroue et détonne en un gloussement particulier que comprennent fort bien les Poussins. A la vue du Rapaee planant au haut des airs, la Poule jette un cri perçant; c'est le signal de sauve qui peut! tous les petits aussitôt de se blottir dans l'herbe, dans les buissons, sous le premier fagot venu, partout où ils peuvent se glisser;
Fig. 130. Poule commune.
un appel tout différent, exprimant la confiance et la sécurité, les rallie autour de leur mère lorsque le brigand a disparu.
Les Poules sont très-voraces; en dehors de l'incubation et de réducation des Poussins, manger est leur principale affaire: aussi sont-elles sans cesse occupées à gratter la terre, à bouleverser les fumiers, explorer le fond des herbes et fouiller des choses sans nom pour assouvir leur insatiable- appétit. Tout leur est bon et elles font ventre de tout : fruits, grains, légumes, racines, débris de toute nature, Vers et insectes, sont paiement de leur goût; elles pondent d'autant plus, qu'elles mêlent à leur régime de granivores une plus forte dose de substances animales. Rien n'échappe à leurs investigations. Les semences
les plus ténues sont leur gain journalier; la Mouche au voi rapide évite rarement, le long des murs, leur coup de bec lancé comme un dard; le Ver de terre, si prompt à se contracter, montre à peine la tète hors de son trou, qu'à Tinslant même il est happé, avalé. Leur ardeur à butiner tient réellement du prodige; elles n'ont pas plutôt fini une chasse, qu'elles en recommencent une autre : grâce aux grains de sable qu*elles avalent et aux muscles puissants dont leur gésier est pourvu, leurs aliments, quelque durs qu'ils soient, sont bien vite broyés, triturés, digérés.
Gomme tous les oiseaux pulvérateurs, la Poule n'aime pas Teau; les seuls bains qu'elle prenne sont des bains de sable pour se débarrasser de ses parasites. Quand elle poudre, elle le fait énergiquement, sans nul souci de sa personne : elle se creuse une espèce de nid dans la poussière, s'y trémousse avec délices, et, la patte allongée, étendue au soleil, s'endort au beau milieu du jour. Le Coq, lui aussi, fait la sieste, mais avec plus de respect de lui-même; il s'accroupit simplement à terre, sans se poudrer à fond ; au sortir de ce repos momentané, il secoue ses ailes, répare le désordre de ses plumes, les lustre, les repasse avec son bec, et prend autant de soin de sa toilette que la Poule y met d'indifférence : c'est absolument Tinverse de ce qui se passe chez d'autres bipèdes.
Lorsque la température n'est pas trop froide, les Poules bien constituées et bien nourries commencent à pondre dans le mois de janvier. Mars, avril et mai sont les mois où la ponte est la plus active; elle continue pendant tout Tété et s'arrête à l'époque de la mue, alors qu'une partie de la nourriture, détournée de son cours ordinaire, est employée au renouvellement des plumes qui tombent.
Toutes choses égales, la ponte est plus abondante chez les Poules de un et deux ans que chez les autres ; à partir de la troisième année, elle va toujours en diminuant. La fécondité des Poules est très-variable ; les meilleures, au plus fort de la ponte, pondent quatre ou cinq jours par semaine ; quelquesunes, à cette époque, pondent tous les jours; mais, en général, il y a alternance, elles se reposent de deux jours l'un : cent cinquante à deux cents œufs par année constituent une excellente production individuelle.
Les pontes se partagent en deux époques principales : celle du printemps ou ponte précoce, et la ponte tardive qui a lieu aux
mois d'août et de septembre ; les Poules qui ont élevé leurs Poussins se remettent ordinairement à pondre dans cette dernière saison.
L'état de santé des Poules exerce une influence réelle sur leur ponte. Celles qui tournent à la graisse pondent peu, et leurs œufs sont souvent hardéSy c'est-à-dire revêtus d'une simple membrane, au lieu de la coquille qui doit les envelopper; la maigreur ne leur est pas moins préjudiciable que l'obésité; les œufs, dans ce cas, sont petits et rares; les bonnes pondeuses se rencontrent d'ordinaire entre les deux extrêmes, chez les Poules en chair.
La Poule qui éprouve le besoin de pondre trahit son secret par ses mouvements inquiets et désordonnés; elle va et vient tout affairée, jabote sans fin, et examine chaque recoin pour y cacher ses œufs ; souvent elle les enfouit sous une ramée, derrière une botte de paille ou dans le grenier à foin. La plupart des Poules cependant s'accoutument facilement à pondre dans le poulailler, quand elles y trouvent un demi-jour, la propreté et la tranquillité ; mais il en est qui, plus craintives ou plus sauvages, se croient obligées d'aller au loin chercher un endroit isolé où personne ne découvre leur trésor. Un beau matin, elles décampent et on ne les revoit plus que lorsque toute la nichée est éclose; elles reviennent alors triomphantes à la ferme, à la tête d'une troupe nombreuse, pleine d'entrain et de santé. Ces couvées furtives où la nature a repris ses droits ne sont pas toujours celles qui réussissent le moins; il leur suffit d'échapper aux misères du premier âge pour se fortifier en peu de temps et se faire un tempérament à tout braver : vents, pluies et tempêtes ne les éprouvent même plus ; le Renard seul dérange maintes fois ces équipées en croquant et la mère et les Poussins.
Les Poules continuent de pondre plus ou moins régulièrement, jusqu'à ce qu'elles aient produit un certain nombre d'œufe et qu'elles sentent le besoin de couver; ce besoin, chez elles, est si impérieux, qu'elles en oublient le boire et le manger, elles le manifestent par un gloussement particulier et par des attitudes et des mouvements non équivoques. L'incubation dure de vingt à vingt et un jours. Avant que la mère se soit posée sur ses œufs, qu'elle les ait enveloppés de ses ailes et leur ait conununiqué sa propre chaleur, toutes les parties qui composent le fœtus (fig. 131) sont invisibles, par suite de leur exiguïté, de
leur fluidité et de leur transparence ; mais à mesure que la Poule échauffe les germes, ceux-ci prennent de plus en plus de la consistance; ils se développent dans un ordre déterminé. Après cinq ou six heures d'incubation, on distingue déjà la tête et l'épine dorsale nageant dans la liqueur dont est remplie la bulle placée au centre de la cicatricule; sur la fin du premier jour, la tète s'est déjà recourbée en grossissant; dès le second jour, on voit les premières ébauches des vertèbres, le cœur est pendant, il bat et le sang circule ; le troisième jour, le cou et la poitrine se sont débrouillés; le quatrième jour, les yeux et le foie sont visibles; le cinquième, l'estomac et les reins apparaissent; le sixième jour, les poumons se dessinent ainsi que la peau sur laquelle les plumes commencent à s'implanter; le septième
Fig. 131.
o, la coquille de Vaut; &, chambre l air; e, albumine ou blanc de Tauf, dd chalasse; e, TÎtellus; ff Tésicule germinatiTe; y, cicatricule, qui apparaît aprte la rupture de la vésicule germinatlTe et devient le point de départ du déTeloppement embryonnaire.
jour, le bec et les intestins se montrent; le huitième, les ventricules du cœur et la vésicule du fiel sont à découvert; le neuvième, les ailes et les cuisses sont bien accusées, et les plumes continuent de sortir; le dixième, toutes les parties qui constituent le Poulet sont à leur place et présentent la forme qui les caractérise ; les jours suivants sont consacrés au développement de tout l'organisme, il achève de prendre l'accroissement dont il est susceptible dans l'œuf. Vers le dix-septième ou dix-huitième jour, selon que la température est plus ou moins favorable, on entend les petits chanter dans la coquille. Le dix- neuvième ou le vingtième jour, ils se mettent à bêcher : pour les uns, la déli-
ANIMAUX DE LA FRAlfCB. 26
vrancé n'esl qu'une afTaire de quelques heures; pour les autres, au contraire, elle n'arrive qu'après vingt-quatre heures de rude labeur; parfois même le Poulet s'y épuise sans succès; enûn, le vingt et unième jour au plus tard toute la couvée est éclose; la mère Poule, toute joyeuse, oublie ses longues fatigues et descend de son nid ; sa tâche de couveuse est accomplie, son rôle de nourrice va commencer.
Dès le premier jour de leur naissance, les Poulets trottinent et s'essayent à manger; ils se montrent d'abord assez maladroits dans cet exercice, mais la mère est là qui se charge de le leur enseigner; avec une pareille institutrice, ils s'y perfectionneront rapidement. « La Poule, dit M. Jacques, toute bouffie et toute ébouriffée, partagée entre la joie de couvrir sa nombreuse famille et la crainte de se la voir enlever, appelle de petits cris significatifs ses Poussins ; les innocents ont compris, ils accourent aussitôt de toutes parts, flageolant sur leurs petites jambes encore mal assurées. La mère fait semblant de manger pour leur montrer comment on s'y prend, leur brise en menues miettes la mie de pain un peu trop forte, et en présente tantôt aux uns, tantôt aux autres; la leçon n'est pas longue à porter fruit; chacun fait d'abord quelques essais infructueux, puis, au troisième ou quatrième coup de bec, finit par saisir une miette ou un grain de mil, et tout le monde de déjeuner copieusement. »
Pour digérer à son aise, la couvée se glisse sous la mère, elle s'y tapit aussi afin de s'envelopper de la chaleur dont elle a besoin à cet Age ; en effet, en venant au monde, elle n'a pour tout vêtement qu'un léger duvet, le moindre froid, la plus petite humidité l'impressionne vivement; c'est pourquoi elle se tient souvent sous la Poule: c'est son calorifère.
Les Poussins ne sont pas plutôt nés, qu'ils manifestent leur excellent appétit; toujours ils piaillent la faim, comme s'ils ne devaient jamais se rassasier. Les premiers jours se passent dans l'apprentissage de la vie, à chercher pâture et à faire de courtes promenades, entre-coupées de nombreux repos. La Poule commence bientôt la conduite de sa troupe; une fois à la tête de ses Poussins, elle ne vit plus que pour eux; un changement radical s'opère dans ses habitudes : de vagabonde, vorace et craintive, elle se fait tout à coup sobre et frugale, renonce à son indépendance et devient courageuse jusqu'à la témérité. Sa démarche est lente et grave, appropriée à ses augustes fonctions;
ses pas sont mesurés sur ceux de ses Poussins. Uniquemenl préoccupée de leur bien-être , elle est du matin au soir en quéle de leur nourriture et à la recherche des bons endroits. Ses excursions sont sans trêve, proportionnées toutefois à la faiblesse du petit monde qu'elle est appelée à diriger. Au milieu de ses allées et venues, on la voit tout à coup s'arrêter, s'accroupir au soleil, gonfler ses ailes, les arrondir en berceau et inviter ses nourrissons à venir s'y reposer; les bambins ne se font pas prier. Rien de joli comme les groupes pittoresques de cette marmaille autour de la bonne mère de famille; c'est à qui se mettra à la fenêtre à travers son plumage : les uns sont entièrement cachés sous l'édredon maternel, les autres lui becquëtent le cou; ceux-là, plus aventureux ou plus osés, trônent flërement sur son dos, au risque de se précipiter du haut de ce capitole improvisé : la Poule se prête à tout, supporte leurs jeux et leurs caprices, complètement absorbée dans sa chère couvée.
a Mais, dit Buffon, si elle s'oublie elle-même pour conserver ses petits, elle s'expose à tout pour les défendre. Parait-il un épervier dans l'air, cette mère si faible, si timide, et qui en toute autre circonstance chercherait son salut dans la fuite, devient intrépide par tendresse; elle s'élance au-devant de la serre redoutable (fig. 132), et, par ses cris redoublés, ses battements d'ailes et son audace, elle en impose souveat & l'oiseau carnassier qui, rebuté d'une résistance imprévue, s'éloigne et va chercher une proie plus facile. Elle paraît avoir toutes les qualités du bon cœur; mais ce qui ne fait pas autant d'honneur au surplus de son instinct, c'est que, si par hasard on lui a donné à couver des œufs de Cane ou de tout autre oiseau de rivière, son affection n'est pas moindre pour ces étrangers qu'elle le serait pour ses propres Poussins; elle ne voit pas qu'elle n'est que leur nourrice et non pas leur mère ; et lorsqu'ils vont, guidés par la nature, s'ébattre ou se plonger dans la rivière voisine, c'est un spectacle singulier de voir la surprise, les inquiétudes, les transes de cette pauvre nourrice qui se croit encore mère, et qui, pressée du désir de les suivre au milieu des eaux, mais retenue par une répugnance invincible pour cet élément, s'agite incertaine sur le rivage, tremble et se désole, voyant toute sa couvée dans un péril évident, sans oser lui donner de secours. »
Chez le Poulet, les plumes des ailes et de la queue commencent à poindre à la fm de la première semaine, vers le huitième ou le neuvième jour; cette crise en emporte un certain nombre
lorsque le temps est humide ou froid ; Tépreuve surmontée, ils ne sont plus aussi sensibles aux intempéries; et s'ils ne sont pas encore sauvés, ils sont bien près de Têtre lorsqu'on les soutient
Fig. 132.
par une nourriture forlifianle et qu'ils ont la chance de n'être point mouillés à fond par la pluie.
Au bout d'un mois, les Poulets ne réclament plus de soins spéciaux; on peut les sevrer de pâtée et les mettre au régime du grain et de la verdure; leur mère se charge de varier leur alimentation en leur apprenant, par son exemple, à chercher
des Vers et des insectes qu'ils affectionnent particulièrement. A six semaines, les Poulets sont complètement couverts; ils savent déjà comment Ton gagne sa vie, le moment de leur émancipation n'est pas éloigné. Leur mère leur a enseigné toute sa science ; elle leur a appris à fureter, gratter, fouiller et môme à piller quelque peu ; pour devenir passés maîtres en cette industrie multiple, ils n'ont plus besoin que de la pratique quotidienne. En attendant, le goût de Tindépendance les travaille de plus en plus ; vient un moment où ils secouent toute obéissance et donnent congé à leur gouvernante. Déjà, depuis quelque temps, les ingrats se montraient fort indisciplinés; les liens de l'affection s'étaient bien relâchés; la séparation n'est pas plutôt faite, qu'ils deviennent aussitôt étrangers les uns aux autres; la mère abandonnée retourne à ses habitudes et se remet à pondre ; les Poulets se dispersent : désormais chacun d'eux travaillera pour son propre compte et tirera à soi ; ils sont lancés dans la vie : la broche, un beau jour, y met fin.
LA PERDRUC. •
La Perdrix est un gibier de plume des plus distingués, qui réjouit également le vrai chasseur et le gourmet délicat; elle est caractérisée par la brièveté de ses jambes, nues comme ses doigts, et munies, chez le mâle, d'un tubercule calleux. Son bec, convexe en dessus, est courbé à l'extrémité; son corps est épais; sa queue courte s'incline vers la terre.
Toutes les espèces de ce genre naturellement pulvérateur s'éloignent peu du canton où elles sont nées ou qu'elles ont adopté comme quartier général de leurs vivres, et elles y reviennent toujours; chassées d'un endroit, elles se transportent dans un autre du voisinage, et vont se remiser dans les couverts qu'elles ont coutume de fréquenter; il est bien rare qu'on ne puisse les suivre de l'œil dans ces asiles de refuge : si on les fait lever plusieurs fois de suite, elles finissent par s'envoler au loin; mais, dès le soir même, ou le lendemain au plus tard, elles reprennent le chemin de leur demeure habituelle. Pendant la plus grande partie de l'année, toutes se réunissent en familles ou compagnies. Dans leur paisible train de vie, elles cherchent ensemble leur nourriture, passent la nuit ensemble, groupées
les unes auprès des autres, s'envolent souvent ensemble en prenant la même direction, et s'abattent, par volée, au même endroit. Lorsqu'une circonstance fortuite les sépare, elles ne manquent jamais, après un certain temps, de se réclamer mutuellement; les Perdrix isolées, aussi bien que le gros de la bande, rappellent leurs compagnes par une série de pirrr'uits très-accentués, qu'elles entremêlent de courses pédestres ou de courtes volées. Tel est leur instinct de sociabilité, que les coqs qui n'ont pu trouver à s'apparier, que les mères dont les couvées n'ont pas réussi, et que les débris des associations à peu près détruites par le chasseur, se reforment en compagnie dans le cours de Tété, comme s'il leur était impossible de subsister en dehors de la vie de famille : des nichées différentes, plus ou moins complètes, se réunissent aussi quelquefois en une seule et même agglomération.
Très-craintives, très-déflantes , et dès lors pleines de circonspection, les Perdrix s'effrayent du moindre bruit et sont sans cesse aux écoutes. Rien ne les trouble-t-elles , elles cheminent gravement, ainsi que la plupart des Gallinacés ; mais si elles se croient menacées, elles changent d'allure; leur inquiétude se trahit par l'agilation continuelle de leur queue; vives et légères, elles prennent toutes les postures que leur souffle la prudence; tantôt, dit Gerbe, elles relèvent la tête avec fierté, tantôt elles l'abaissent de manière à la mettre avec le corps dans une position tout à fait horizontale; d'autres fois, leur marche est, pour ainsi dire, rampante. C'est surtout quand «lies sont chassées qu'elles agissent de la sorte ; alors on les voit piétiner avec célérité dans les sentiers battus qu'elles parcourent de préférence, dans les terres labourées dont elles suivent les sillons, et dans les chaumes : dans ces diverses attitudes, leur port est des plus gracieux. Elles courent en rasant le sol, s'arrêtent pour épier les mouvements de l'ennemi qui cause leur effroi, puis courent encore, et ne se décident à prendre l'essor que lorsque le danger devient tout à fait imminent. Devant Toiseau de proie, elles se cachent le plus possible, se blottissent immobiles sous une touffe dTierbe, contre une pierre ou au fond d'une broussaille, ne reprennent conflance et ne se montrent qu'après que le Rapace qu'elles ne perdent pas un instant de vue s'est éloigné. Dans ce refuge improvisé où la peur les a jetées, elles sont comme paralysées; tout instinct semble les avoir abandonnées ; absolument inertes, elles se laisseraient
prendre à la main, tant l'oiseau de proie leur cause de terreur!
En général, les Perdrix se servent plus souvent de leurs pieds que de leurs ailes, leur vol est un acte de nécessité extrême auquel elles ont recours le moins possible; au départ, il est lourd et bruyant, rapide une fois lancées; le plomb du chasseur, alors môme qu'il leur est fatal, n'arrête pas subitement son impétuosité, il les jette mortes bien au delà de l'endroit où elles ont été frappées. Du reste, chaque espèce a, en quelque sorte, sa façon particulière de voler : aucune ne s'élève bien haut. La Perdrix grise file ordinairement en ligne droite, à petites volées, presque toujours à la même distance du sol, jusqu'à ce que toute la compagnie se rapproche de terre pour s'abattre au même endroit. Chez la Perdrix rouge, le vol est plus brusque et plus soutenu ; sa tactique ordinaire, en pays accidenté et après le coup de fusil, est de se porter ailleurs par courbes successives, de descendre dans le vallon ou de longer le flanc du coteau opposé, pour en gagner ensuite le sommet à pied. La Bartavelle, toujours logée en haut lieu, plonge, pour fuir, dans le vide béant au-dessous de son gtte, s'abat au fond de la gorge, et remonte ensuite à petits pas précipités jusqu'à la cime de sa montagne. Toutes ont le coup d'aile sonore en prenant leur volée; la mue de septembre, en détachant quelques-unes de leurs pennes, le rend sifQant; plusieurs d'entre elles partent une à une, sans direction uniforme : le chasseur ne se plaint pas. de celte diversité, elle lui permet souvent de faire plus aisément coup double; les jeunes débutants, quand une compagnie se lève d'ensemble, tirent presque toujours dans le tas, et manquent aussi presque toujours la pièce qu'ils n'ont pas su viser. L'habitat n'est pas le même pour toutes sortes de Perdrix. La Perdrix grise abonde dans les riches pays à céréales; leursplaines à perte de vue, contenant du calcaire et chargées de prairies artificielles, leur plaisent entre toutes : c'est le gibier de la grande culture et des climats frais (fig. 133).
La Perdrix rouge se voit plus fréquemment que la Perdrix grise dans le centre et l'ouest de la France. Les landes, les ajoncs et les bruyères lui vont mieux que les terres tourmentées par la charrue; elle séjourne aussi volontiers dans les sols siliceux que dans les contrées calcaires. Sous le climat du Midi, les coteaux pierreux désignés sous le nom de garrigues^ les broussis de buis et de chênes kermès, les steppes parfumés de
lavande, de romarin et de thym, et, à leur défaut, le fourré des vignobles, sont ses remises favorites : en pays plus accidentés, plateaux, collines et premiers gradins des montagnes forment son domicile accoutumé. Tout le Midi, depuis Lyon jusqu'aux départements méditerranéens; toutes le Pyrénées; le bassin de la Garonne, en un mot tout le sud-ouest, depuis Bayonne jusqu'au nord de la Loire, possède cette belle espèce; on la rencontre encore dans rOrléanais, la Touraine, l'Anjou, le Maine, la Bretagne; mais hélas! elle devient rare dans le Nivernais et la Bourgogne; d'après Toussenel, elle s'arrête aux collines d'Épernay, en Champagne, et ne dépasse pas la vallée de la Meuse.
Quant à la Bartavelle, habitante des régions élevées, c'est, avec le Lagopède son voisin, la Perdrix de montagne par excellence. Ses frontières, jadis assez étendues, se limitent de plus en plus chez nous ; on ne la trouve plus que dans un petit nombre de départements : les Vosges, le Jura, le Cantal, la Lozère, les Hautes et Basses-Alpes, la chaîne des Pyrénées ; en Corse, heureusement, elle est et sera pendant longtemps fort abondante, grâce aux maquis et à la nature rocheuse de ce beau pays.
Celte lie nourrit encore une quatrième espèce de Perdrix, plus rare que les précédentes, la Perdrix de roche, répandue toutefois en Algérie, et qu'on retrouve clair-semée dans la chaîne Savoisienne des Alpes; elle se distingue de la Perdrix rouge, dont elle a les couleurs, par son collier roux; elle perche comme celte dernière et comme la Bartavelle, et vit parmi les rochers les plus escarpés.
La nourriture des Perdrix est très-variée ; elles vivent généralement de graines de plusieurs sortes auxquelles elles mêlent souvent des feuilles de graminées, de petits insectes, de petits mollusques, du raisin, des baies du myrte, ainsi que des mûres de la ronce.
Toutes sont monogames; leur union dure l'année entière, si même elle ne se prolonge au delà, quand elles ont eu le rare bonheur d'échapper aux braconniers, aux Renards, aux Putois, aux Chats sauvages, aux oiseaux de proie et autres bêtes malfaisantes. Les mâles ne couvent pas, mais ils prennent part à l'éducation des petits. La fécondité, chez ces oiseaux, est trèsgrande; ils s'apparient ordinairement de bonne heure, avant même que l'hiver soit fini, quand la saison est douce; leurs œufs sont nombreux. Lorsqu'une nichée vient à être détruite par
une cause quelconque, les Perdrix se remettent à pondre. Au sortir même de la coquille, les jeunes courent et mangent tout seuls ; mais quoiqu'ils puissent promptement se suffire à euxmêmes, ils ne se séparent pas de leurs père et mère, ils restent en famille jusqu'à ce que leur tour de propager la race vienne les séparer. Ils naissent couverts d'un duvet épais qui cède bientôt la place aux plumes. Lorsque le temps se montre favorable, leur développement est assez rapide. Sous notre climat du Nord, il leur faut quatre mois pour acquérir toute leur grosseur, un peu moins dans la région méridionale; de là le double dicton des chasseurs, suivant chacune de ces contrées : A la Saint-Jean, Perdreau volant; à la Saint-Remi, les Perdreaux sont Perdrix. Dans l'espèce grise, les Perdreaux sont déclarés maillés quand leurs flancs et les parties latérales du cou ont échangé leurs premières plumes grises contre d'autres barrées de rougeàtre ; il sont Perdrix lorsque leurs yeux se sont entourés d'un cercle jaune-orange.
Les deux espèces les plus intéressantes à connaître dans notre pays sont : la Perdrix grise (Perdix cinerea) et la Perdrix rouge (Perdix rufa) ; honneur à la première pour son fumet distingué ! honneur encore à la seconde pour le beau coup de fusil qu'elle procure et sa bonne mine en rôti I
Bien que son vêtement où le gris domine ait valu à la Perdrix grise son nom spécifique, il s'en faut que son Uniforme sente la pauvreté, il n'est que modeste, afin que l'oiseau se confonde mieux avec le sol où il réside. Ses teintes ne laissent pas d'être variées. Le plumage du dos s'égaye d'un roux cendré, moucheté de brun; la poitrine, cuirassée d'un gris de fer strié de brun, porte, comme décoration, un brillant fer à cheval rouge-brun foncé; les côtés du cou et les flancs sont chargés de plumes d'un beau rouge de tuile; le dessus de la tête brun-roussàtre, mélahgé de lignes^ tire sur le jaune.
Mêmes couleurs chez la femelle et chez le mâle, plus voyantes cependant chez ce dernier, dont les sourcils sont aussi d'un rouge plus foncé. Accidentellement, leur plumage est fortement mélangé de blanc ou même tout à fait blanc; mais cet albinisme individuel ne devient pas héréditaire.
La Perdrix grise demeure en plein champ, comme le Lièvre, et ne perche jamais ; quand elle est vivement poursuivie, elle déroge & ses us et coutumes : elle va demander asile aux taillis en plaine ou bien aux jeunes coupes dans les bois, mais elle n'y
couche point; elle passe toujours la nuit dans les chaumes ou dans les jachères. Le jour, pendant la forte chaleur, elle aime à se remiser dans les récoltes feuillues, pommes de terre, betteraves, colzas, et surtout dans les trèfles, les luzernes et les sainfoins. Ses habitudes, comme celles de tous les Gallinacés, sont très-régulières. Le matin, dès la pointe du jour, toute la compagnie se met à caqueter; elle part ensuite, d'une seule volée, pour le champ qui doit lui fournir son premier repas, mais elle ne se met pas & table à Tinstant même. A peine s'est-elle abattue, elle se tient coite, attentive au moindre bruit; si rien ne remue, elle relève peu à peu la tête, redresse le corps et se met alors en mouvement; une fois repue, elle court se désaltérer à la source la plus proche et s'en va ensuite faire la sieste dans une remise jusqu'à trois ou quatre heures du soir où elle prend son second repas. Tel est son régime d'été. Dans la saison d'hiver où les vivres sont plus rares, les Perdrix grises passent une bonne partie de la journée en quête de leur nourriture. En tout temps, le coucher du soleil est le signal de leur repos nocturne; dès que l'astre est descendu sous l'horizon, elles rôdent pendant quelque temps et cacabent jusqu'à ce qu'elles aient rencontré un emplacement favorable pour passer la nuit: leur choix fait, elles se rassemblent en tas, se serrent les unes contre les autres, et dorment à la belle étoile ; jamais elles ne couchent deux nuits de suite à la môme place; il est facile de reconnaître l'endroit où elles se sont posées à certaines traces qu'elles ne manquent jamais d'y laisser en partant.
Les Perdrix grises, sous le climat de Paris, se montrent par couples vers la fin de février, si le temps est doux. On connaît l'empressement des mâles à se rendre à l'appel de la femelle, ils le payent souvent de leur vie : à cette époque, ils laissent de côté leur méfiance habituelle, négligent toute précaution, et poussent la témérité jusqu'à venir se poser à quelques pas du chasseur embusqué, et même jusque sur la cage de la chanterelle. Cette chasse meurtrière détruit bien des mâles, toujours en plus grand nombre que les femelles ; elle a lieu un peu avant l'aube et au moment du coucher du soleil, depuis le 15 février jusqu'à la mi-mars; au delà, elle serait désastreuse en troublant les couples déjà formés, ou en dérangeant des projets de naariage. Les chasseurs qui se respectent ne se la permettent qu'avec une extrême sobriété, en cas seulement d'exubérance manifeste des coqs; la loi a eu raison de la prohiber.
« eu
Une fois appariées, les Perdrix ne se quittent plus de ioute Tannée; les mâles sans compagnes, après avoir cherché en vain à se pourvoir, échappent à l'isolement en se formant en compagnies spéciales, & Tinstar des familles réunies entre elles. Les pontes ne commencent guère avant les premiers jours de mai. Chaque femelle produit ordinairement de quinze à dix-huit œufs; elle les dépose dans un nid grossièrement bÀti, sur une simple paillasse d'herbes sèches, souvent dans l'empreinte d'un pas de bœuf ou de cheval; elle les couve pendant environ trois semaines, et avec une si prodigieuse ténacité, qu'elle se laisse trop fréquemment couper en deux par les faucheurs sur son nid, quand elle Ta placé dans une prairie artificielle : ce malheur lui arrive rarement dans les céréales, parce que la moisson en est plus tardive; elle n'y court d'autre risque que de voir ses œufs exposés à être visités par la Belette ou l'Hermine, ou bien dénichés par de jeunes gars toujours enclins & fureter dans les blés ; ce cas échéant, elle se remet à pondre, mais les secondes nichées sont bien moins opulentes que les premières.
L'incubation, comme on le sait déjà, est le privilège exclusif de la femelle. Pendant ce temps, le mêle n'est pas loin; il lui tient fidèlement compagnie, il la suit lorsqu'elle quitte un instant son nid pour aller chercher sa nourriture; dès que les petits sont éclos, il s'occupe de leur éducation, de concert avec la femelle. Tous deux, dit Buffon, les mènent en commun, les appellent sans cesse, leur montrent la nourriture qui leur convient et leur apprennent à se la procurer en grattant la terre avec leurs ongles. Il n'est pas rare de les trouver accroupis l'un auprès de l'autre et couvrant de leurs ailes leurs Poussins dont les têtes sortent de tous côtés avec des yeux fort vifs; dans ce cas, le père et la mère se décident difficilement à partir. Les petits Perdreaux, ainsi que les petits Poulets, ne perdent pas de vue leur mère, ils la suivent partout; sous sa conduite intelligente, ils apprennent rapidement à butiner, à découvrir les fourmilières, & déterrer leurs larves avec les pieds pour en faire profit, et, chose importante, à se méfier de tout objet nouveau et à éviter le danger. Sont-ils surpris par quelque promeneur suspect, le mâle part le premier ; il jette des cris tout particuliers, et va se poser à peu de distance. Au tocsin d'alarme, les petits se dispersent de tous côtés et se blottissent un peu partout. A son tour, la mère part dans une direction opposée à celle du mâle, elle fuit, à courte portée, en traînant l'aile et en contre-
faisant la boiteuse, assez loin pour n'être pas prise, assez lentement pour tenter Tennemi par Tappàt d'une capture facile; mais, dès qu'elle juge sa couvée en sûreté, elle s'éloigne, rejoint ses petits, les rallie et les emmène au loin en gardant un profond silence : l'amour maternel inspire ainsi ruse et courage i de pauvres oiseaux sans défense et d'une extrême timidité ^
La nourriture des Perdreaux, pendant le premier âge, se compose principalement de nymphes de Fourmis, de petits insectes qu'ils picorent à terre ou & travers les herbes ; à mesure qu'ils se fortifient, les graines entrent davantage dans leur alimentation ; ils glanent avec succès derrière les moissonneurs, et vendangent habilement dans les vignobles ; leur régime alors est & peu près omnivore. Entre trois et quatre mois, ils revêtent la cocarde rouge près des tempes, entre l'œil et l'oreille; ce temps de crise passé, ils achèvent de prendre de l'aile, et touchent presque à l'âge adulte quand arrive le !•' septembre, époque pleine de charmes pour le chasseur et semée d'angoisses pour plus d'une compagnie.
A la suite de la Perdrix grise, Gueneau de Montbeillard en signale une autre, de tous points semblable à notre espèce commune, sauf les dimensions qui sont beaucoup plus petites : c'est la Perdrix grise de passage (Perdix damascena) de Latham. Elle est d'humeur très-voyageuse, paraît dans nos contrées à des époques diverses, très-irrégulières, séparées quelquefois par plusieurs années d'intervalle. Ses trajets n'ont rien de constant; elle ne se montre que pendant quelques jours dans les mômes endroits, par grandes troupes de cent cinquante à deux cents individus. Ni la saison, ni le climat n'influencent ses courses vagabondes ; elle ne fait jamais que passer, ne se mêle point avec la Perdrix grise, quand bien même elle s'est abattue dans
1. La Fontaine a pittoresqaement décrit cette ruse touchante de la Perdrix :
Quand la Perdrix
Voit ses petits En danger et n'ayant qu'une plume nouyelle, Qui ne peut Aiir enoor, par les airs, le trépas, Elle fait la blessée, et va traînant de Taile, Attirant le chasseur et le chien sur ses pas, Détourne le danger, sauve ainsi sa famille. Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille, Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit De rhomme qui, confus, des yeux en vain la suit.
(La Fontaine, livre X, fable i.)
le même champ, et fait toujours bande à part, soit à terre, soit en Tair. Son vol est plus élevé et plus soutenu que celui de notre Perdrix grise ; son caractère est très-farouche ; elle part de très-loin et se laisse diflicilement approcher. Elle se montre en France surtout à l'automne; son pays natal est inconnu; Sonnini Ta souvent rencontrée en Egypte, sur les sables brûlants de cette contrée.
La Perdrix rouge est un de nos plus beaux oiseaux, elle réunit les plus jolies couleurs à une allure fort coquette. Toussenel en a donné un excellent portrait. » Même conformation que celle de la Perdrix grise; la taille un peu plus forte, le corps un peu plus massif, le tarse plus court et plus robuste; le bec, les jambes et les pieds d'une belle couleur rouge-rose. Un élégant bandeau noir qui part de l'origine du bec, passe au-dessus de Tœil, encadre les joues et la gorge et dessine sur le devant du cou -un riche collier de jais dont les grains retombent sur le plastron comme une pluie de perles noires. Les joues et la gorge sont blanches; le manteau, le dessus de la tète et les couvertures des ailes sont teintés d'une nuance roux-cendré uniforme, sans zébrures; le dessous du corps est coloré d'un jaune-brun orangé d'un ton très-riche; les plumes qui bordent les flancs et les parties latérales du col au-dessous du collier portent des mailles d'un beau rouge de brique cuite," bordé d'une fine rayure brune. La membrane de l'iris est noire et brillante, l'œil surmonté d'un léger sourcil écarlate. »
Ses mœurs diffèrent, sous quelques rapports, de celles de la Perdrix grise par des caractères tranchés.
Tout d'abord elle ne fréquente pas les mêmes cantons ; bien qu'habitant aussi la rase campagne, elle se plaît mieux sur les coteaux et se tient de préférence au milieu des ajoncs, des bruyères, des broussailles, dans les haies et dans les bois. Elle perche, mais seulement après avoir été chassée à outrance; son vol est plus lourd, plus brusque, plus retentissant que celui de la Perdrix grise; elle est plus lente à se lever, part fréquemment seule à seule, dans toutes les directions, et se montre moins pressée de rappeler et de se réunir à sa compagnie quand elle s'en trouve séparée. Au printemps, elle fait entendre un cri rauque : c(J, câ^ cok^ qu'elle répète également à différentes heures du jour en été, surtout au plus fort de la chaleur. Elle niche plus volontiers dans les haies et dans les broussailles que dans les céréales; cependant on y trouve aussi son nid quand
celles-ci sont à proximité de taillis; sa chair, enfin, est blanche, tandis que celle de la Perdrix grise est noire, et, sans être nullement méprisable, elle n'a pas la saveur aussi fine que l'autre; bourrée de truffes cependant, elle se relève agréablement, même auprès des palais difficiles.
LA CAILLE (Tetrao coiumix).
Par plusieurs de ses habitudes la Caille se rapproche de la Perdrix grise, elle s'en sépare aussi par des différences de mœurs bien tranchées. Comme cette dernière, elle habite de préférence la plaine, ne perche pas, se nourrit d'insectes, de petits mollusques, de graines et d'herbage, se remise volontiers dans les pièces de trèfle et de luzerne, où elle se tient au repos pendant des heures entières, et aime à poudroyer au soleil, couchée sur le côté, la jambe étendue en l'air; conune elle encore, elle établit son nid & terre, sans grand apprêt, dans les mêmes lieux, couve seule, et suit à peu près les mêmes procédés que la Perdrix pour l'éducation de ses petits. A côté de ces ressemblances, d'autres caractères forment contraste. Ces oiseaux ne sont pas taillés sur le même patron. Les Cailles sont toujours plus petites que les Perdrix; leur bec et leurs pieds sont plus menus; l'auréole dénudée leur fait défaut au pourtour des yeux; leur plastron n'est pas marqué d'un fer à cheval; leur plumage tire sur le brun roux plus que sur le gris; leur voix est tout à fait spéciale; elles vivent la plus grande partie de l'année solitaires; de plus, elles sont polygames, peu sociables, et, par-dessus tout, elles ont au plus haut degré le goût des voyages, tandis que les Perdrix sont éminemment sédentaires.
Leurs migrations, connues depuis longtemps, n'en sont pas moins fort étonnantes. Chaque année elles changent deux fois de climat, au printemps et à la fin de l'été, passant alternativement du sud au nord et du nord au sud. Malgré la brièveté de leurs ailes, leur vol lourd et bas et la graisse dont leur corps est chargé, elles ne craignent pas d'entreprendre des voyages de long cours; elles traversent la mer, profitent du vent du nord pour se rendre en Afrique et reviennent en Europe par le vent du midi. Il est vrai, elles font escale dans les lies qui se trouvent sur leur route, en Corse, en Sardaigne, aux lies Majorque et