LA GIGOGNE BLANCHE
La nourriture de la Gigogne est exclusivement animale ; elle va la chercher dans les lieux inondés, dans les étangs et les marais, ainsi que sur les plages vaseuses. Elle n'entre dans l'eau que jusqu'à mi-jambes. Immobile, comme le Héron, pendant des heures entières, elle attend que les poissons, les Grenouilles, les Couleuvres viennent à elle ; tout ce qui passe à sa portée est à l'instant happé, avalé. A terre, elle vit de toute sorte de débris animaux, même de matières en décomposition ; elle fait ainsi disparaître des masses de fermentations putrides : aussi étaitelle très-vénérée dans l'ancienne Egypte; ses fonctions expurgatrices préservaient le pays des germes pestilentiels , toujours prêts à se développer sous l'influence d'une forte chaleur. La Cigogne fait surtout une chasse trèsactive aux reptiles; quand elle a affaire à quelque serpent dangereux, à des Vipères par exemple, elle emploie le même procédé que le Secrétaire dans les déserts de l'Afrique; elle commence par les frapper sur la tête d'un premier coup de bec; d'un second coup, elle leur
brise la colonne verte- F'«- ***• cigogne wanche.
brale, et après les avoir
mis ainsi hors d'état de nuire, elle les déchiqueté et les engloutit.
La Cigogne, ainsi que la Grue, marche à pas comptés, ce qui lui donne l'air grave; rarement la voit-on courir; quand elle s'y décide, ses courses ne sont jamais bien longues. Son arrivée en Alsace est le meilleur signe que le printemps n'est pas loin; elle s'y montre ordinairement en mars, et quelquefois dès le mois de février ; toujours elle revient par couple aux lieux qu'elle avait habités l'année précédente. Quelquefois le mâle prend les devants de plusieurs jours; dans ce cas, il se rend tout droit à l'ancien nid, le restaure s'il n'est qu'avarié, ou bien, s'il est dé-
Iruit, il attend le retour de la femelle pour travailler ensemble à sa reconstruction.
Ce nid est ordinairement placé au sommet d'un édifice, au haut d'une tour, d'un clocher, quelquefois sur des arbres élevés ; il est vaste et presque plat. Dans les pays où les Cigognes ne sont jamais troublées et où elles vivent pour ainsi dire dans la société de Thomme, il n'est pas rare de les voir nicher sur le faîte des chaumières; elles acceptent très-bien les berceaux artificiels qu'on leur prépare d'avance. Ceux qu'elles construisent elles-mêmes sont formés de bûchettes, de roseaux et de gazons; ils sont garnis à l'intérieur de poils, de plumes et autres substances moelleuses, propres à recevoir les œufs. La femelle en pond rarement plus de trois ou quatre; l'incubation dure envi ron un mois, le mâle y prend part. Pendant tout ce temps, le couple ne s'éloigne guère du nid ; dès que les petits sont éclos, le père et la mère ne vivent plus que pour eux ; non-seulement ils les nourrissent fort longtemps, mais ils les défendent avec courage et prennent un soin tout particulier de leur éducation. Tandis que l'un chasse pour leur procurer leur subsistance, l'autre veille dans le voisinage, debout sur une jambe et l'œil au guet; tous deux nourrissent leur lignée en lui dégorgeant la nourriture préparée dans leur jabot. Lorsque les petits commencent à se servir de leurs ailes, leurs parents leur enseignent peu à peu l'art de voler : d'abord à une courte distance au-dessus du nid, puis, successivement, à monter circulairement; la mère, chaque fois, les ramène au gîte natal; à mesure qu'ils se perfectionnent dans ces exercices, elle les entraîne de plus en plus au haut des nues ; vers la fin de l'été, ils sont en état de prendre complètement leur essor.
Le départ général des Cigognes a lieu dans le mois d'août; jeunes et vieilles y préludent par des rassemblements partiels; tous les individus d'un même canton arrivent successivement dans de grandes prairies humides, rendez-vous ordinaire des voyageurs sur le point de quitter leur station d'été; à la fin, leurs assemblées réunissent des milliers de Cigognes, qui toutes claquètent à qui mieux mieux : lorsque l'eflectif est au grand complet, toute la masse s'ébranle d'un même mouvement, s'élève en tournoyant et se perd bientôt dans les hautes régions, mais sans y jeter le moindre cri.
Les migrations s'échelonnent suivant les climats. Les Cigognes des pays les plus froids, de la Sibérie, de la Laponie, de la Nor-
vége, de la Suède, partent les premières; vient ensuite le tour de celles d'Allemagne ; les Cigognes qui habitent TAlsace ferment la marche. Toutes se dirigent vers les contrées méridionales, vers rÉgypte, la Nubie, le Sénégal ; un grand nombre, chemin faisant, restent dans le midi de l'Espagne et dans le nord de l'Afrique. Pendant ces voyages périodiques, les Cigognes se reposent la nuit sur les arbres; de temps à autre, elles s'arrêtent une journée entière, et après s'être ravitaillées, reprennent leur route à travers les airs. Dans certaines parties de l'Asie, au Japon par exemple, ces oiseaux restent constamment stationnaires ; il en est de même en Egypte ; mais, sans quitter ces pays, elles passent d'un point à un autre quand les lieux où elles ont séjourné ne leur offrent plus que des vivres insuffisants.
La Cigogne blanche s'apprivoise aisément. Sa gravité naturelle ne l'empêche pas de faire trêve au décorum pour se livrer, de loin en loin, à la gaieté ; elle se familiarise promptement et joue volontiers avec les enfants. Il lui arrive parfois, à l'époque des migrations, de se laisser embaucher par ses sœurs en liberté, et de faire voile avec elles pour les lointains pays; maison est presque toujours [sûr de la voir revenir au printemps suivant dans la maison où elle a été élevée : plus reconnaissante que bien d'autres, elle n'oublie pas ceux qui l'ont bien traitée.
Réunies par les mêmes caractères génériques qui se résument dans une tête comprimée, flanquée de deux gros yeux logés à l'arrière, et dans un bec droit, renflé et mou à son extrémité, la Bécasse et la Bécassine ont des habitudes absolument différentes. Malgré leur divergence, elles n'en sont pas moins très-prisées des chasseurs et des amateurs de bonne chère : pour les premiers, c'est un coup de fusil digne de leur adresse; les seconds ne comparent à nul autre ce gibier de haut goût; en pâté, mais surtout en salmis et à la broche, ils lui accordent, avec raison, toute leur estime : ne délecte-t-il pas à la fois le nez et le palais, juges éclairés de ses qualités culinaires?
En dépit de son nom, que les bouches railleuses transforment en épithète peu bienveillante, la Bécasse (Scolopaao nisticola)
[fig. 142) n'est pas aussi stupide qu'on le prétend. Il est vrai, elle se laisse facilement prendre aux pièges; mais que de jolis chanteurs, parmi les becs-fins, si joyeux et si folâtres, tombent dans le même défaut! Il accuse plus de gourmandise que de simplicité; et quand on étudie les mœurs de la Bécasse, on se convainc sans peine que son instinct suffît parfaitement à sa propre existence et & l'éducation de ses petits; que demander de plus à une béte privée de raison?
Son plumage à fond sombre est orné de teintes qui se marient harmonieusement les unes aux autres; Je noir, le marron, le roux et le gris dominent sur le dessus du corps ; le dessous est
Fig. 143. Bécasse commune.
gris, zone de lignes noirâtres : trait spécifîque, la tète est chargée de quatre bandes transversales noires.
La Bécasse n'a pas de patrie déterminée, ou, pour parler plus exactement, le monde entier est sa patrie. On la trouve à toutes les latitudes, dans tous les climats, au Nord aussi bien qu'au Sud, au Groenland et jusque sous la zone torride; les pays froids cependant la possèdent en plus grande abondance. Chaque année, & l'automne, elle descend des montagnes où elle a passé l'été, pour se répandre dans les hautes futaies, les taillis; elle s'abat de préférence dans les bois humides, riches en détritus végétaux. Ses passages ont ordinairement lieu la nuit; elle ne voyage pas en troupes, mais seule à seule ou deux ensemble. Plus crépusculaire que diurne, elle se tient tranquille, pendant le jour, dans ses fourrés, et se met en mouvement & la nuit
LA BÉCASSE ET LA BÉCASSINE. 44b
tombante. Par les beaux clairs de lune, elle circule avec activité, fréquente les clairières et recherche les terres molles où se trouvent les vermisseaux dont elle fait sa nourriture. Il n'est pas rare de la voir descendre le soir, sans bruit, à la lisière des bois, auprès des flaques d'eau; en prenant pied, elle reste d'abord immobile, regarde de tous côtés, le cou tendu et aux écoutes; si rien ne l'inquiète, elle fouille la vase avec son bec et piète ensuite jusqu'au lever du soleil.
Son vol, bruyant au départ, se modifie selon les circonstances : à travers la futaie, elle file en droite ligne; dans les taillis, au contraire, elle fait de nombreux crochets ; dans la lande et les buissons, elle plonge derrière ces arbustes pour mieux se dérober aux regards du chasseur. Quand elle s'abat, on dirait une masse inerte qui tombe ; bientôt après, elle court avec vitesse, s'arrête de temps en temps, examine autour d'elle, et reprend ses promenades si elle se croit en sûreté ; la méfiance la rend circonspecte : c'est la vertu des faibles.
La Bécasse nous arrive en octobre, vers le même temps que les Grives, pour nous consoler du départ de la Caille et du Râle de genêt. A cette époque, elle est déjà bien en chair, elle s'y maintient et complète son embonpoint, en faisant une chasse fructueuse aux Vers de terre et aux larves enfouies dans la vase; son odorat subtil sait les y découvrir, et son long bec les pêche avec succès, grâce à son bout flexible et charnu qui fait office d'organe du toucher; elle s'en sert aussi fort habilement pour écarter les feuilles tombées à terre et saisir la proie qu'elles recèlent.
En France, ces oiseaux restent en pays plat jusqu'à la fin de l'hiver. Les contrées où ils abondent le plus sont, à l'ouest : la Vendée, la Bretagne, la zone forestière des Landes; à l'est, l'Alsace, la Franche-Comté, la Bresse et la partie montagneuse du Dauphiné; au centre, le Cantal et les Cévennes. Dans les premiers jours du printemps , on les entend crouler , en volant, à la hauteur des taillis. Dès que les couples se sont formés, tous s'en vont regagner leurs montagnes; ils volent alors rapidement, de nuit, et sans s'arrêter; ils s'abattent le matin dans les bois ou les bruyères et s'y tiennent blottis tout le jour : leurs voyages s'effectuent ainsi jusqu'à destination; par exception, quelques retardataires séjournent l'été en plaine.
Les endroits les plus solitaires et les plus élevés sont ceux que les Bécasses choisissent pour nicher. Leur nid est sans art; il se
compose de feuilles et d'herbes sèches mélangées de brindilles, et se trouve ordinairement adossé à un tronc d'arbre ou caché sous une grosse racine. La ponte ne va pas au delà de quatre ou cinq œufs, qui sont oblongs, gris-rougeAtre avec des marbrures plus foncées. Pendant toute la durée de l'incubation, le mâle se tient constamment près de la femelle; on les surprend assez souvent côte à côte dans le nid, reposant tous deux leur bec sur le dos Tun de l'autre. Même assiduité et môme dévouement conjugal tant que l'éducation des petits n'est pas achevée. C'est le seul moment avec celui de la pariade où le mâle se fasse entendre; le reste de l'année, il garde le silence ainsi que la femelle. Les jeunes naissent vêtus de poil follet; ils quittent le nid au sortir de la coquille et courent de suite comme les petits Poussins; les ailes leur viennent avant les autres plumes : aussi en font-ils usage de bonne heure.
La Bécassine [Scolopax gallinagoy fig. 143) pourrait' être regardée, à première vue, comme un diminutif de la Bécasse. Même moule, en effet, chez l'une et chez l'autre; tête également carrée, bec aussi droit et aussi développé, plus long toutefois chez la première; plumage de teintes à peu près semblables, si ce n'est qu'il est moins roux dans la Bécassine et que le gris blanc et le noir y dominent. Mais, indépendamment de ces nuances, deux caractères bien tranchés séparent ces espèces : la tête de la Bécassine est rayée de deux bandes longitudinales noirâtres, et ses mœurs sont complètement distinctes. Tandis que la Bécasse vit dans les bois, la Bécassine est exclusivement habitante des prairies tourbeuses ou marécageuses et des fonds vaseux. Cette dernière a, de plus, une manière de voler qui lui est propre : elle fait toujours plusieurs crochets à son départ et pointe quelquefois très-haut; elle n'est nullement vouée au silence, tant s'en faut; elle jette, en partant, un petit cri bref et aigu, bien connu des chasseurs, et fait entendre, en d'autres temps, une sorte de voix chevrotante qu'on a comparée au bêlement de la chèvre; elle n'en est pas chiche, car elle l'accompagne d'une série sans fin de taratatata qui fait vraiment honneur à la puissance de ses poumons; enfin, distinction importante, elle a près de la moitié de la jambe nue, tandis que la Bécasse l'a complètement emplumée: on ne peut donc les prendre l'une pour l'autre, quoiqu'elles soient très-voisines.
Ainsi que sa congénère, la Bécassine nous arrive en automne, avec les brumes et les pluies de l'arrière-saison. Les froids rigou-
reux nous enlèvent la grande armée et ne laissent que de petits détachements dans les marais bien abrités qui ne se ferment pas; au printemps, on revoit en grand nombre les émigrées, mais pour peu de temps ; la plupart nous quittent en été ; quelques-unes, mieux inspirées, nichent dans nos marécages.
Le nid repose à terre, sous un aulne ou sous un saule, dans un endroit fangeux où le bétail n'a point accès; il est construit avec des herbes sèches et doublé de plumes; la femelle y pond quatre ou cinq œufs blanchâtres tachetés de roux. Pendant qu'elle couve, le mâle se livre à une série d'évolutions aériennes fort gracieuses : il monte, il descend verticalement, en prenant
Fig. 143. Bécassine sourde et ordinaire.
sa ;compagne pour objectif; par intervalles, il plane au-dessus d'elle et pointe ensuite de nouveau à une grande hauteur, pour s'abattre avec la même rapidité qu'il est monté : ce jeu se répète souvent.
Les petits ne sont pas plutôt éclos, qu'ils prennent congé de leur berceau et se mettent & vaguer à la suite de leur mère qui leur apprend, peu & peu, à explorer la vase et à saisir les vermisseaux; elle ne les quitte que lorsque leur bec a pris assez de consistance pour les aider à trouver seuls leur nourriture.
A terre, la Bécassine marche pas à pas, la tête haute, sans voltiger ni sauter; mais il est rare qu'on la surprenne dans cette attitude, elle est presque toujours enfouie dans les joncs et au-
1res herbes de marais. Vigilante autant que méfiante, elle ne se laisse pas facilement approcher ; elle part de loin, d'un vol trèsrapide, coupé de crochets au début, et dirigé ensuite en ligne droite quand elle ne s'élève pas verticalement à perte de vue. Les chasseurs novices, surpris de son brusque départ, lui lâchent à tout hasard leurs deux coups de fusil, sans l'ajuster; ils en sont quittes pour jeter leur poudre au vent ; mieux avisés, les anciens du métier tirent la Bécassine quand elle fait son second crochet, ou bien lorsqu'elle commence à filer; quel que soit le procédé employé, s'il réussit neuf fois sur douze, il établit solidement la réputation du chasseur, car la Bécassine exige un coup d'œil prompt et sûr et beaucoup de sang-froid : c'est à peu près le tir au jugé du Lapin. On met la Bécassine à la broche, exactement comme la Bécasse, sans rien enlever des entrailles; chez l'une et l'autre, tout est précieux et veut être cuit à point.
LE COURLIS (Numenius arcuatus),
La livrée de cette espèce (fig. 144) n'est pas moins triste que le cri mélancolique qui lui a valu son nom, tout son plumage est un mélange de gris, de brun et de blanc, à l'exception du ventre et du croupion entièrement blancs; chaque plume des parties supérieures, brune dans son milieu, est frangée de gris terne et de roussâtre ; les grandes pennes de l'aile, ainsi que celles de la queue, sont brun-noirâtre. A l'inspection de son bec trèslong et arqué, on devine que le Courlis doit trouver sa nourriture en fouillant dans la vase et les terres humides; il vit, en effet, de Vers, de larves d'insectes et de petits mollusques qu'il ramasse dans les prairies et les plages maritimes limoneuses.
On rencontre cet oiseau un peu partout, dans les grandes plaines de l'intérieur des terres, sur les relais des fleuves et sur le bord de la mer; il quitte tour à tour le voisinage des cours d'eau pour les prairies, les champs et les friches arides, et revient sans cesse des uns aux autres ; il se trouve partout, mais ne se laisse apercevoir que difficilement, tant il est craintif, méfiant et circonspect. Il se porte, de nuit comme de jour, de contrée en contrée, sans suivre de routes déterminées; ses courses erratiques sont plus fréquentes au coucher du soleil qu'à toute autre heure de la journée ; c'est alors qu'il jette ses cris répétés
LE COURLIS. ViS
d'appel dont la dernière note se prolonge en un son aigu et plaintif. Sa marche ne manque ni de légèreté ni d'élégance; dans le calme, il s'avance à pas comptés; mais si le danger menace, il les allonge singulièrement et franchit ainsi de grandes distances avec une célérité extraordinaire. Son vol facile se brise à volonté et lui permet d'échapper aux Rapaces par d'habiles détours. Quoiqu'il s'élève à une grande hauteur et qu'il s'y soutienne aisément, il a de la peine à prendre son essor, il est obligé d'y préluder par une course de quelques instants ; quand il veut descendre à terre, il se laisse d'abord tomber comme une masse en fermant ses ailes; à mesure qu'il approche du sol, il les dé-
Fig. 144. Courlis.
ploie pour modérer sa chute et se balance encore au moment de toucher pied.
Le Courlis n'est que de passage en France; il nous arrive en avril et repart en automne; toutefois il en reste toujours un certain nombre dans nos contrées lorsque l'hiver est très-doux. 11 émigré par troupes nombreuses et en lignes; son vol est calculé de manière que les plus jeunes et les plus faibles puissent suivre. Au printemps, les couples s'isolent et vont nicher dans les bruyères et parmi les herbes des friches et des dunes. Chaque ponte se compose de quatre œufs olivâtres, parsemés de taches d'un brun rouge tellement accumulées vers le gros bout qu'elles l'entourent d'une bande complète. Les jeunes sont en état de trouver leur vie dès la sortie du nid ; leur éducation se fait en quelque sorte en dehors des père et mère.
Aucun gibier n'est plus facile à tirer que les Râles quand on parvient à les faire lever; nul aussi ne met plus à l'épreuve la patience des Chiens et ne les déroute davantage par Thabilelé de ses manœuvres non moins savantes que celles du Lièvre. Des cinq espèces que nous possédons en France, trois surtout méritent d'être signalées, ce sont : le Râle de genêt, le Râle d'eau
Fig. 145. Râle de genêt.
et la Marouette,- port, genre de vie, ruses de guerre, habitat, leur sont communs à toutes, et dénotent chez elles un air de famille auquel il est impossible de se méprendre,
RÂLE DE GENÊT (Rallus cTôXy flg. 145). — C'cst dans les prairies fraîches et touffues qu'il faut chercher le Râle de genêt, tant que l'herbe est debout; lorsque la faux l'a mise à bas, il change de domicile et se retire dans les trèfles, les luzernes, les céréales, les bruyères et les genêts, mais seulement à titre d'asile de circonstance; dès que les herbes ont repris leur fourré, il revient à son gite de prédilection, où il trouve une sécurité plus
grande,de8 vivres à son choix, insectes, mollusques et vermisseaux de toutes sortes; ses petits d'ailleurs ne sauraient s'en passer.
Son plumage a quelque analogie avec celui de la Caille, mais il est à la fois plus foncé et plus doré ; le brun, le fauve et le roussâtre se disputent ses teintes principales. Son bec, brun-rougeâtre en dessus, est blanchâtre en dessous, Tiris est de couleur noisette; le devant du cou et la poitrine tirent sur le cendré; les flancs sont roux avec des raies transversales blanches ; le ventre est blanc, les pattes sont colorées de brun rougeAtre ; par sa grosseur, enûn, il tient le milieu entre la Perdrix et la Caille, mais sa taille est beaucoup plus élancée que celle de ces deux Gallinacés.
Le Râle de genêt n'est que de passage en France; il nous arrive vers les premiers jours de mai, comme la Caille, et repart en même temps qu'elle, à la fin de l'été; au 15 septembre, on ne le voit plus dans nos contrées. La coïncidence des migrations de ces deux oiseaux, leur séjour commun dans les prairies ombreuses, leur vie également solitaire, ont fait donner au Râle l'épithète de roi des Cailles, mais il ne les guide pas dans leurs voyages, ainsi que le suppose le vulgaire; ces espèces sont parfaitement étrangères l'une à l'autre. Caché continuellement dans les hautes herbes, le Râle de genêt révèle sa présence par le cri aigu et sec de crek^ crek^ crek; bien novice le chasseur qui croirait le surprendre au point d'où part la voix ; elle s'éloigne à mesure qu'on approche et ne se fait plus entendre que d'un autre côté; à voir les évolutions rapides de cet Échassier, on dirait un défi jeté à son poursuivant; rarement il pique en droite ligne; son jeu n'est qu'une série de marches et de contre-marches ; il se fait battre pendant des heures entières, s'échappe à chaque instant par d'adroits faux-fuyants, va et vient à droite, à gauche, retourne sur ses pas, s'arrête, se blottit et laisse passer par^lessus lui le Chien emporté par un excès d'ardeur et dépité de tous ses faux arrêts et des traces à tout moment perdues. Le secret du Râle est dans ses jambes, il en use tant qu'il peut et n'a recours à ses ailes qu'à la dernière extrémité, elles le servent mal, en eflfet, devant l'ennemi : son vol ordinaire est lourd et de peu de portée ; le plomb le manque rarement.
La femelle place son nid au milieu des prés, dans une petite cuvette de gazon, parmi les fourrés les plus épais : aussi n'est-il pas facile à découvrir; un peu de mousse ou quelques herbes sèches en font tous les frais; il renferme une dizaine d'œufs d'un
jaune brunâtre et tachetés de brun roux. L'éducation des petits n'est pas longue, ils courent dès qu'ils sont éclos, suivent leur mère à travers les prés et déménagent avec elle lorsque les foins sont coupés.
Le départ périodique des Râles de genêt pour les pays chauds fait naître les mêmes réflexions qu'inspirent les migrations annuelles de la Caille. Comment peuvent-ils traverser la mer, alourdis qu'ils sont, à cette époque, par un embonpoint redondant? Le besoin instinctif de changer de climat pour s'assurer une nourriture sur le point de manquer semble la meilleure explication de ce phénomène; la nécessité imprime alors à leur vol une énergie dont ils ne paraissent pas capables en tout autre temps; le faible oiseau s'improvise tout à coup bon voilier, ou du moins il parvient, en s'aidant de quelques escales, à franchir la Hanche et la Méditerranée pour aller hiverner en Afrique.
La première gelée blanche voit disparaître le Râle de genêt de notre pays; le jour du grand voyage arrivé, il profite d'un vent favorable, part de nuit et fait une première halte dans nos contrées méridionales; mais au bout de peu de jours il lève l'ancre et se met décidément en route pour sa destination. En été, celte espèce s'avance fort loin dans le Nord; on la trouve jusqu'en Sibérie et au Kamtschatka: elle y est simplement de passage comme chez nous; llrlande paraît être son quartier de prédilection pendant les quatre mois delà belle saison ; nulle part le Râle de genêt n'est aussi abondant que dans cette lie.
Le RAle d'eau [RalliLS aqxmHcus^ fig. 146).— L'histoire du Râle de genêt est & peu près celle du Râle d'eau. Tous deux sont des coureurs de profession, profitant plus de leurs pieds que de leurs ailes, presque toujours cachés dans les grandes herbes, piétant dans tous les sens, employant les mêmes ruses pour dérouter Chiens et chasseurs, et ne prenant leur vol que lorsque, traqués dans leur dernier retranchement, ils ne peuvent plus fuir qu'à travers les airs ; des différences tranchées séparent toutefois les deux espèces. Le Râle d'eau habite les marécages et fait sa demeure des joncs, des glaïeuls, des roseaux et de toutes les autres plantes aquatiques qui croissent au bord des étangs ; on ne le voit jamais s'égarer dans les champs ; quand il sort de sa retraite, c'est pour gagner à la nage quelque coin de son marais, encore a-t-il recours à la marche toutes les fois que la surface est tapissée des larges feuilles des nénufars; il y court avec une
légèreté surprenante comme sur un plancher solide. Sa livrée lui appartient bien en propre. L'iris chez lui est rouge; son bec, plus long que celui du Râle de genêt, est mi-parti de rouge et de noirâtre; la gorge et le devant du cou ont une teinte cendrébleuâtre ; les flancs portent des rayures blanches sur un fond noir, tout le dessus du corps est revêtu de plumes noirâtres dans leur milieu avec un encadrement roux-olivâtre; les pennes de la queue sont noires, bordées de roux; les pieds enfin, ainsi que les ongles, tirent sur le brun verdâtre. Le Râle d'eau, bien plus sédentaire en France que le Râle de
Fig. 146. Râle d'eau.
genêt, a aussi ses temps de migration; il passe à Malte à deux reprises chaque année; néanmoins il nous en reste toujours un certain nombre en hiver, près des sources qui ne gèlent pas. Cet oiseau vit de graines , d'insectes et de mollusques , ainsi que l'espèce précédente, mais il s'en faut qu'il prenne aussi bien la graisse et que sa chair soit aussi délicate ; son goût de marécage plus ou moins prononcé le rapproche davantage de la Poule d'eau : il est encore plus efflanqué dans sa taille que le Râle de genêt; comme lui, il vole les pattes pendantes.
La femelle construit son nid parmi les touffes de joncs; ses œufs, de couleur jaunâtre, sont marqués de taches brunes.
La Marouette (Rallus porzana) est le plus petit de nos Râles indigènes; sa grosseur ne dépasse guère celle de l'Alouette huppée. Le fond de son plumage est assez sombre, mais sa couleur brun-olivàtre est agréablement relevée par les mouchetures blanchâtres qui remaillent ; son bec est jaune et bien plus court que dans les autres espèces.
La Marouette, oiseau de marécage, a plus d'affinité avec le Râle d'eau qu'avec le Râle de genêt ; elle se tient constamment dans les joncs et les roseaux dont le pied baigne dans l'eau ; sa nourriture consiste en graines, en insectes et en petits mollusques qu'elle trouve dans la vase détrempée; on ne la rencontre que sur le bord Tangeux des marais ou des étangs, jamais en pleine eau. Plus industrieuse que les autres Râles, elle construit son nid avec art ; elle le fabrique avec des joncs entrelacés, et l'amarre par un de ses bouts à une tige de roseau, de telle sorte que le berceau, sous forme de petite nacelle, s'élève ou s'abaisse selon que l'eau monte ou descend, sans courir le moindre risque d'aller à la dérive : il renferme ordinairement sept ou huit œufs. Les petits ont à peine vu le jour, qu'ils courent, nagent et plongent; ils s'affranchissent promptement des liens de la famille pour se livrer à leur indépendance et à leurs goûts solitaires.
La Marouette est seulement de passage en France comme la Caille, mais elle nous revient plus tôt; on la voit dans nos marais de l'Est et du Nord dès les premiers jours de mars ; dans certaines années, elle est tellement abondante dans les étangs et les prairies marécageuses de la Bresse et de l'Artois, qu'un tireur ordinaire peut, en quelques heures, en remplir son carnier, si toutefois son Griffon est bien dressé à cette chasse. La Marouette, en effet, n'est pas moins rusée que tous ceux de sa race ; elle coule avec une incroyable prestesse sous le nez des Chiens ; elle embrouille ses allées et venues de mille détours ingénieux ; elle se faufile, comme le Rat d'eau, sous la racine des saules, et ne s'envole que lorsque le Chien, absolument sur son dos, ne lui laisse d'autre issue qu'une pointe en l'air, toujours de très-courte durée. Les amateurs de gibier d'eau l'estiment comme un morceau délicat, qui figure encore avec distinction à côté de la Bécassine : longo proximité intervallOy ajouterait, sous forme de réserve, un disciple de Brillât-Savarin.