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LE HÉRISSON

protègent pas des épines: voilà pourquoi elle se roule en boule; au moment où elle se pelotonne, la tête s'infléchit sur la poitrine, les yeux se ferment, la queue se couche sur le ventre, les pattes s'y appliquent, tous sont enveloppés, comme d'un manteau protecteur, par les muscles peaussiers.

La façon dont le Hérisson se déroule et se remet en mouvement Délaisse pas d'être curieuse; un léger frôlementdu pelage prélude à son évolution; il écarte les deux extrémités de sa cuirasse, pose avec circonspection ses pattes à terre et sort son museau; on

Fig. 6. Hérisson.

n'aperçoit encore qu'un front plissé, et les yeux restent cachés sous les sourcils; mais, peu à peu, la face se déride, le nez s'allonge, les piquants s'aplatissent, le visage prend une expression de confiance, l'animal recommence à marcher comme s'il n'avait couru aucun danger; la peur le saisit-elle de nouveau, il s'enroule derechef, et garde, cette fois plus longtemps, son attitude défensive.

Le Hérisson n'a pas l'allure dégagée; ses membres courts, ses formes épaisses le portent près de terre ; il marche sur la plante entière des pieds , manque de célérité , sans néanmoins

que ses mouvements soient gênés. Il habite indifTéremment la ;plaine et la montagne, les bois, les champs et les jardins. Son terrier, qui ne s'étend pas au delà de trente centimètres sous terre, présente deux ouvertures. Tune au nord, l'autre au midi; le vent souffle-t-il avec force, il bouche celle qui s'y trouve exposée. Pendant le jour, il se tient d'ordinaire, comme un reclus, dans une retraite obscure, dans le creux d'un arbre, sous un monceau de pierres, ou bien caché sous la mousse ou dans les haies ; il n'en bouge jusqu'à l'arrivée de la nuit. Le crépuscule venu, il sort de sa somnolence, se montre assez actif, et vague de tous côtés en quête de sa subsistance. En marchant, il porte le nez à terre et flaire, comme un Chien, chaque objet qu'il rencontre. Au moindre bruit, il s'arrête, écoute et s'adresse à son odorat pour savoir d'où vient le danger, car ce sens lui sert mieux de guide que la vue, qu'il n'a pas très-perçante. Sa nourriture principale consiste en insectes, en Limaçons, en Vers et en racines qu'il déterre en fouillant le sol superficiellement avec son groin ; il donne la chasse aux reptiles, aux petits mammifères tels que Mulots et Souris, et mange aussi les fruits tombés, mais il ne les emporte pas avec ses piquants, comme on le croit vulgairement dans les campagnes; d'ailleurs il ne fait pas de provisions; à quoi lui serviraient-elles? il vit au jour le jour pendant la belle saison, et rhiver, il tombe dans l'engourdissement : ses économies seraient donc hors de propos.

Les petits, au nombre de trois à cinq, viennent au jour dans le -courant de mai, les yeux et les oreilles fermés. Dès leur nais- .sance, leur peau est couverte d'épines entièrement blanches; elles se colorent à mesure qu'ils grandissent, et finissent par devenir grisâtres à la racine, brun-noir dans la partie médiane, blanches A leur extrémité pointue.

Très-sensible au froid, le Hérisson est un des premiers à s'endormir de son sommeil hibernant; à sept degrés au-dessus de zéro, il tombe en léthargie; aussi, dès le mois de septembre, estil déjà chargé de graisse: c'est sur ce fonds qu'il doit vivre pendant ses six mois d'engourdissement. On a beaucoup de peine à l'en tirer; à peine l'a-t-on réveillé, qu'il retombe aussitôt dans son profond sommeil: le retour du printemps y met fin naturellement. Sa chair n'a aucune valeur comestible; sa peau était employée autrefois à sérancer le chanvre.

Les jeunes Chiens inexpérimentés sont les seuls qui pillent franchement le Hérisson ; leur gueule et leur museau ensanglantés

leur apprennent bien vile à ne pas approcher de trop près de cette forêt de piquants; c'est pourquoi ils abandonnent promptement la boule immobile et menaçante; les vieux Chiens, plus avisés, se contentent de Taboyer; tout au plus y risquent-ils une de leurs pattes.

On sait que le Hérisson pelotonné résiste à tous les efforts qu'on fait pour l'étendre; quand on veut l'obliger à se développer, il faut le jeter à l'eau ; à peine en sent-il le contact, qu'il se met à fuir au plus vite ; il nage très-bien et peut rester près d'un quart d'heure sous l'eau sans être asphyxié.

LA TAUPE. (Talpa Europcea.)

La Taupe n'est pas rare dans les contrées tempérées de l'Europe; elle suit, en quelque sorte, l'agriculteur dans ses travaux. Si elle le débarrasse de Lombrics assez inoffensirs,deVers blancs et autres larves d'insectes réellement malfaisants, elle lui fait payer cher ce service en culbutant ses semis , bouleversant ses pépinières, coupant et soulevant les racines des plantes et couvrant les prairies de buttes nombreuses qui étouffent Therbe et contrarient le jeu de la faux : la Taupe est donc nuisible, quoi qu'en disent certains auteurs plus citadins que campagnards; ses mœurs, curieuses à étudier, sont bonnes à connaître, ne seraitce que pour aider à sa destruction.

La Taupe a le pelage d'un noir presque uniforme, doux et soyeux comme le velours. Son corps trapu, cylindrique, est ramassé près de terre et fortement musclé. Sans être aveugle, ses yeux microscopiques ont à peine la grosseur d'une tête d'épingle : aussi leur existence a-t-elle été longtemps mise en doute; ils sont enfouis dans un fourré de poils qui s'écartent, à la volonté de l'animal, pour lui laisser apercevoir les objets, et qui, en même temps qu'ils ombragent l'organe de la vue exposé à la lumière, le préservent de tout choc sous terre. Pour se guider dans ses routes ténébreuses, la Taupe possède un odorat très-subtil; elle a aussi le sens de l'ouïe bien développé, quoique la conque auditive lui fasse complètement défaut.

Chez la Taupe, tête, bras et museau sont façonnés pour fouir (flg. 7). Sa force principale réside dans ses muscles cervicaux qui font l'ofQce d'un levier puissant. Le museau, mobile, s'allonge en

pointe, et est muni d'un osselet destiné à soulever la terre, à la percer comme une tarière , et à ouvrir le passage par lequel le corps doit s'avancer, à mesure que le sol est déchiré par les pattes antérieures. Celles-ci sont merveilleusement appropriées à leur destination. Très-rapprochées de la tête, très-courtes, très-larges et très-vigoureuses, elles ont la paume tournée en dehors et se terminent par cinq doigts réunis en bloc jusqu'à la racine des ongles dont l'extrémité est tranchante; chacune de ces pattes ligure une pelle robuste, qui creuse et déblaye le terrain avec énergie et rapidité.

Tourmentée d'un appétit formidable qui jamais ne dit : assez, la Taupe n'éprouve pas seulement le sentiment de la faim, comme

Fig. 7. Taupe.

les autres insectivores, ce besoin , chez elle , s'exalte jusqu'à la frénésie ; aussi rien ne lui coûte-t-il pour l'assouvir. Sans cesse à la poursuite de sa proie, elle l'a à peine éventée, qu'elle se précipite sur elle avec furie, l'attaque par le ventre , plonge, tête baissée, dans le corps de la victime, lui déchire les entrailles et l'engloutit en un clin d'oeil; cependant Vers de terre, larves d'insectes, bulbes de colchique et racines, constituent sa nourriture habituelle.

Ses mœurs sont celles d'un anachorète voué à une solitude absolue. Malheur au téméraire qui tente de la violer ! elle lui livre aussitôt un combat à outrance. Dans ce duel à mort, l'un des deux champions doit nécessairement périr : la Taupe est sans

peur comme sans pitié. Elle ne vit point en ménage; son mariage même n'est qu'un accident, et, passé le temps des nichées, on la -trouve toujours seule dans son gîte; le mâle n'y séjourne jamais. Si la température est douce, il n'est pas rare de lui voir des petits dès la fln de février ou le commencement de mars ; mais si le froid se prolonge, ils ne viennent que plus tard; elle a deux portées par an, l'une au printemps, l'autre à la fin de juillet, toutes deux de quatre ou cinq petits. La première mise bas a lieu communément dans les dix premiers jours d'avril; les petits naissent tout nus. Leur éducation n'est pas longue. La mère, vivant au jour le jour, sans provision aucune, et n'ayant d'autres repas que ceux qu'elle conquiert par un rude travail, s'acquitte des devoirs de la maternité comme s'ils ne lui apportaient aucune jouissance ; dès que les petits sont en état de se suffire à eux-mêmes, elle les délaisse. Quelques semaines après sa naissance, toute la nichée décampe à la fois par des tuyaux perpendiculaires correspondant aux routes souterraines que la mère Taupe a creusées. Les jeunes ne s'éloignent pas de la surface du sol : d'une part, ils y trouvent leur provende; de l'autre, ils y font, sans trop de difficulté, l'apprentissage de leur métier de mineurs. Quand la terre est meuble et fraîche, ils s'ouvrent sans peine des routes superficielles dont l'irrégularité est un des caractères distinctifs ; au moindre bruit, l'animal plonge dans le premier tuyau qu'il rencontre; mais si le sol est durci, et si la jeune Taupe ne se trouve pas à portée d'une cavité de refuge, elle se met à fouir avec une activité extraordinaire; à bout de forces, elle se couvre de terre et se tient blottie jusqu'à ce que tout danger soit passé.

Avant de se lancer en rase campagne, la Taupe adolescente s'essaye le longdes murs qui regardent le soleil levant etle midi; elle sait profiter des fondations et des grosses racines pour s'y préparer une retraite; plus tard, lorsqu'elle a atteint sa croissance définitive, toute espèce de terrain lui convient, pourvu qu'il ne soit pas mouilleux ; on la rencontre dans les sables les plus légers aussi bien que dans les terres compactes; plaines, vallées, coteaux et montagnes forment indistinctement son domaine : tout lui est bon ; cependant elle se platt de préférence dans les terres fertiles, meubles et fraîches, où abondent les Vers de terre, dont elle est très-friande ; c'est pour cette raison qu'elle hante le voisinage des eaux : elle y trouve toutes les conditions d'une vie facile et plantureuse; mais, quoiqu'elle nage avec facilité,

elle ne s'aventure en pleine eau que dans les cas d'extrême nécessité, tels qu'une crue subite ou une malencontreuse inondation.

La Taupe passe sa vie sous terre; son royaume est une prison dont elle ferme avec soin toutes les issues, et dont elle ne sort jamais qu'à son corps défendant; car, indépendamment de l'instinct qui la porte à se cacher pour échapper à ses ennemis, Renards, Rlaireaux, oiseaux de proie diurnes et nocturnes, elle fuit le grand jour comme le grand air : l'un et l'autre lui sont contraires. Suivant les variations de l'atmosphère, elle déplace son habitation, sans changer pour cela de cantonnement. Pendant la saison rigoureuse, elle ne s'engourdit pas comme ïe Lérol, la Marmotte, elle s'enfonce profondément en terre pour y chercher sa nourriture et une température plus douce; dans les temps de pluie, elle gagne les lieux élevés; en été, elle descend dans les vallons; et si la sécheresse se fait longtemps sentir, elle se réfugie dans un endroit frais, le long des berges, des ruisseaux, des fossés, parfois aussi sous le plafond des canaux et sous la vase durcie des étangs desséchés.

A juger de l'artisan par ses œuvres, la Taupe, dans sa vie laborieuse, ne le cède à aucun animal. Ce n'est qu'au sein de la terre qu'elle doit trouver sa subsistance, l'intérieur du sol devient nécessairement le théâtre de ses chasses; c'est là qu'elle a ses ateliers de travail et qu'elle établit son gîte et le nid de ses petits. Qui ne connaît les routes, les méandres infinis dont elle sillonne la surface des champs, et les monticules qu'elle y élève de place en place? Ces ouvrages extérieurs, tout considérables qu'ils paraissent, ne sont qu'un jeu auprès de ceux bien plus compliqués auxquels elle se livre à l'intérieur du sol : passages pour se rendre d'un point à un autre, galeries couvertes, boyaux, trous de retraite, place d'armes assise au milieu de fortifications multipliées, sont autant de travaux d'art où la Taupe déploie toute l'habileté du mineur, toute la science d'un ingénieur consommé.

Son cantonnement une fois choisi, elle n'en sort guère que lorsque l'eau l'a envahi ou qu'il se trouve frappé de stérilité ; elle dit alors adieu à ses pénates et déménage sans bruit ; mais, en dehors de celte dure extrémité, elle reste fidèle à son héritage natal, elle y campe pendant toute la belle saison, et ne s'y fait d'établissement sérieux que lorsque l'automne est venu : ce sont ses quartiers d'hiver.

Tant qu'elle est errante et vagabonde, ses travaux sont presque tous superficiels; en terre légère, elle trace prodigieusement. C'est toujours en avant qu'elle travaille. Son museau perce et fouille le sol; de ses pattes antérieures elle déchire la terre, la rejette en arrière avec ses pattes postérieures, et, quand elle a ainsi miné une certaine étendue de terrain, eire se retourne pour expulser à la surface les déblais; ceux-ci, en s'accumulant, forment des buttes ou monticules dont toute trace est plus ou moins jalonnée: les taupinières n'ont pas d'autre origine.

Dans les terres sablonneuses non susceptibles de tassement, les taupinières sont extrêmement multipliées ; une seule Taupe en élève parfois plus de trente dans un cantonnement; leur volume diffère, mais leur aspect n'offre de variante qu'autant que la contexture du sol en présente; elles ne sont jamais échelonnées sur des lignes droites, elles décrivent des zigzags; celles des m^les sont plus fortes et plus saillantes. Tout le temps que la Taupe est sans gîte, elle se retire, la nuit, dans une taupinière oblongue ; le jour, chaque fois qu'elle suspend son travail, elle se repose dans une taupinière construite exprès au point où elle a cessé de fouiller. Ces taupinières de repos n'existent qu'en été; dès que le gîte est formé, la Taupe ne couche plus dans les cheminements, elle revient sans cesse à son domicile, quoiqu'il soit souvent éloigné de plus de cent mètres de son atelier de travail. Les traces des mâles et des femelles ne peuvent être •confondues; les premières s'étendent en lignes droites sur plus de quatre-vingts mètres ; les secondes ne courent, sans dévier, que sur un espace de huit ou dix mètres : les unes et les autres sont pratiquées surtout en vue de la chasse aux Lombrics et aux Vers blancs logés à fleur de sol ; l'animal s'y coule aussi, entre deux terres, pour échapper au danger qui le menace , et pour gagner ses routes plus souterraines : toujours un passage y conduit.

De tous ces chemins occultes, le passage est le plus fréquenté; la Taupe le traverse plusieurs fois par jour; aussi, à un moment donné, est-on sûr de l'y trouver. Il n'est pas toujours unique, mais jamais il n'y a plus de trois passages. Ils peuvent être communs à plusieurs Taupes, non toutefois sans contestation: chaque rencontre provoque une lutte, à moins qu un des deux pèlerins ne cède le pas à l'autre en se retirant dans quelque gorge; pour peu qu'il y ait hésitation, la bataille s'engage:

daines Taupes, chez elles, ne sont pas endurantes, encore moins hospitalières.

La profondeur du passage varie. Là où la Taupe se croît en sûreté, où elle n'a point à redouter rafTaissement du sol, elle établit son passage à dix ou douze centimètres de la surface ; mais s'il doit traverser un endroit fréquenté par les bétes de trait ou les voitures, l'animal lui donne quarante centimètres de profondeur, afin d'assurer la voûte. Le passage se dirige toujours en ligne droite et ne porte jamais de taupinière; en cela il diffère nettement des routes de communication et des galeries, toujours plus ou moins divergentes et chargées de monticules.

Le gîte de la Taupe est son chef-d'œuvre; elle le place à l'endroit le plus favorable de son cantonnement, et de préférence sous les fondations d'un mur, au pied d'une haie, entre les racines principales d'un arbre ; elle le garnit d'un matelas herbacé ou de feuilles sèches. Cette habitation souterraine est le point central où la Taupe fait converger toutes ses opérations. Le cours de sa vie errante terminé, elle fait élection de domicile, visite son gîte plusieurs fois par jour et s'y repose. Elle s'y rend par des voies horizontales et verticales, et y défie toutes les ruses du taupier le plus habile. Jamais on ne Ty surprend ; à la première alerte, elle disparaît dans ses antres les plus secrets. Toute Taupe, mâle ou femeUe, a son gîte et le renouvelle chaque année ; il mesure jusqu'à cinquante centimètres de hauteur et son diamètre atteint près d'un mètre. La Taupe n'en fait pas mystère ; mais pour mieux dérouter les curieux, elle en rapproche quelquefois plusieurs les uns des autres. Sa construction exige science et patience. La Taupe commence par soulever la terre, puis elle la presse, la pétrit et la moule en voûte convexe, solide et impénétrable à la pluie. Le plafond de l'édifice ofl're une grande résistance; il repose ordinairement sur quatre cloisons, espèce de piliers creux distribués de distance en distance. Sous le dôme se trouve la couchette moelleuse, de forme convexe; sa base porte sur une galerie circulaire dans laquelle débouche un seul des piliers; l'ouverture des autres est fermée. Cette galerie magistrale est coupée transversalement par cinq chemins creux conduisant à la seconde galerie dite d'enveloppe ; celle-ci aboutit, en général, à neuf chemins dont l'issue est totalement distincte de celle des chemins précédents : règle et compas en main, un ingénieur ne tracerait pas un travail plus parfait. Des neuf

chemins de la galerie d'enveloppe partent autant de galeries qui s'étendent en demi-cercles irréguliers, aboutissant tous au passage; elles ont plus ou moins de profondeur, selon la consistance du terrain. Le tout constitue un ensemble imposant de fortifications savamment combinées; la Taupe néanmoins perce encore, pour plus de sûreté,.un trou de retraite perpendiculaire à sa couche, de quarante centimètres de profondeur, relié à une route ascendante qui, passant au-dessous de la galerie magistrale et de la galerie d'enveloppe, lui ménage un asile suprême dans le cas où la place viendrait à être forcée : le Castor, dans ses constructions hydrauliques, agit autrement; mais fait-il mieux? 11 est permis d'en douter.

Le nid diiTère entièrement du gîte. Dans les endroits solitaires où nul danger ne semble à craindre, il est quelquefois apparent; dans les lieux fréquentés, il n'est jamais visible; il occupe le centre du cantonnement à quelques mètres du dernier gîte et à seize centimètres environ de profondeur. La Taupe, pour l'établir, choisit un terrain meuble, plus sec qu'humide, et dont la pente puisse favoriser l'écoulement des eaux; dans les vignes, elle l'assoit sur un ados; dans un chemin, sur la berge; dans les champs, sur le point le plus élevé. La couchette en est plus moelleuse que celle du gîte ; aux feuilles sèches, la bonne mère ajoute les poils de son ventre, en guise de lit de plumes. Le nid n'est pas, comme le gîte, entouré de galeries circulaires; deux ou trois chemins seulement y aboutissent et entretiennent des communications avec le domicile proprement dit et les passages ; la Taupe ne l'habite que temporairement ; dès que ses petits ont pris la clef des champs, elle retourne à la vie nomade jusqu'à l'arrivée de l'automne, époque à laquelle commence son casernement hivernal.

Le nid n'est pas à l'abri de toute attaque; c'est pourquoi la Taupe y pratique, au-dessous, un trou de retraite qui s'enfonce à soixante centimètres du niveau du sol; du fond de cette coulée part une route ascendante, inclinée à quarante -cinq degrés, qui ramène l'animal dans une des galeries de son cantonnement : cette ingénieuse disposition le rend imprenable. En eiTet, surprise dans son nid, la mère Taupe plonge dans le trou de retraite, gagne la route ascendante, et s'échappe dans une galerie qu'elle pousse avec activité en avant, à moins qu'elle ne préfère se blottir dans une terre meuble, ou se creuser, pour la circonstance, un trou de quarante à cinquante centimètres de

profondeur où elle attendra, pendant des heures entières, que tout danger soit dissipé.

Lorsque la Taupe veut dérober son nid aux regards, le dôme effleure à peine la surface du sol; quand il est apparent, on le reconnaît sans peine : la taupinière, quatre ou cinq fois plus volumineuse que les buttes ordinaires, a la forme d'une coupole où se dessinent de petites côtes qui ne sont autres que des tubes creux, fermés à leurs extrémités ; la Taupe, en déblayant, rejette la terre, mais ne la pousse pas au dehors, ce qui trahirait son asile : elle la tasse et la bat si fortement, que cette partie du nid résiste au fer même de la bêche.

Malgré tout son art cependant, la Taupe se laisse prendre aux pièges, heureusement pour l'agriculteur dont elle déshonore les cultures. Les taupinières, soigneusement examinées, fournissent les renseignements les plus utiles aux artistes qui se livrent à la chasse de la Taupe. Les plus capables, à la seule inspection des buttes, en voyant leur nombre et leur groupement autour des taupinières principales, savent discerner parmi tant de galeries celle qui forme Tartère principale entre deux centres importants ; la Taupe, habitante de ces parages, n'échappera pas aux pièges qu'ils lui tendent sur le chemin qu'elle parcourt plusieurs fois par jour.

Le plus usité de ces pièges est celui inventé par Lecourt; il consiste en deux branches en fer, carrées et croisées, réunies par une tête à ressort ; leur extrémité est garnie de deux crochets placés en contre-bas et à angle droit : au passage de l'animal, la délente tombe, l'élasticité de la tête du piège fait ressort.

La théorie de l'art du taupier est fort simple. Avant tout, il faut s'attacher à reconnaître le passage, ainsi que l'origine des galeries en avant desquelles deux pièges doivent être placés en sens opposé, l'un pour saisir la Taupe quand, de son gîte, elle gagnera le passage ; l'autre pour l'appréhender lorsque, absente de son domicile, elle reviendra du travail et regagnera son passage qu'on a eu soin de découvrir; on assujettit le piège par la base, et on le recouvre d'une motte inclinée, disposée de manière à intercepter tout accès à la lumière dans l'intérieur du conduit souterrain.

Soit en allant, soit en revenant, la Taupe a un piège en perspective; le premier qu'elle rencontre lui donne lamorL Arrivée à l'endroit fatal, elle s'aperçoit qu'une portion de son passage est éboulée ; pour le tasser de côté, elle se met à fouiller, la détente

part, elle est prise. Le passage est donc ce qu'il faut reconnaître tout d'abord; rien de plus facile, puisqu'on sait qu'il est toujours en ligne droite. Mais il peut en exister plusieurs ; autant alors de pièges à dresser. Deux taupinières à quinze ou vingt mètres d'intervalle, et d'une forme particulière, indiquent la direction de chaque passage ; les pièges seront placés là 0(1 les galeries aboutissent, un peu au delà du point où elles débouchent dans le passage; elles sont aisées à distinguer à leurs sinuosités et au nombre des petites taupinières dont elles sont surmontées ; pour peu qu'on ait d'expérience pratique, il est impossible de se méprendre sur ces voies souterraines.

Toute saison est bonne pour prendre les Taupes, mais leur capture est plus facile et plus abondante au printemps et à la (in de Tété ; ce sont donc ces deux époques qu'il faut choisir pour faire une chasse utile. D'habitude, la Taupe sort le matin, rentre vers midi à son gîte ou à sa taupinière de repos ; elle sort derechef, et repart encore une troisième fois dans les longs jours. Son repos n'excède jamais quatre heures consécutives; elle traverse son passage quatre et cinq fois par jour : elle ne peut donc éviter le sort qui l'attend, si les pièges sont convenablement placés ; tout l'art du taupier se résume, en définitive, dans cette formule : savoir découvrir le passage et y bien placer deux pièges opposés. Mais, quelque simple que soit cette théorie, il n'y a qu'un homme spécial, exercé de longue main, qui puisse purger de Taupes les domaines où elles se sont établies; de simples ouvriers ne sauraient conduire l'opération avec Tordre et l'intelligence qui en assurent le succès. Un des taupiers les plus habiles dont les populations rurales aient gardé le souvenir fut, sans contredit, Henri Lecourt, originaire de Pontoise. Il prenait jusqu'à quatrevingts Taupes dans sa journée ; en trois ans, il détruisit dix mille de ces animaux sur six cents hectares. Il n'était pas né taupier, loin de là; il occupait une charge lucrative à la cour de Louis XVI, mais la Révolution l'avait ruiné de fond en comble ; la nécessité le rendit observateur et en fit un artiste hors ligne. Sa meilleure campagne fut un véritable exploit : en trois mois et soixantequinze séances, il prit plusieurs milliers de Taupes: on lui doit d'excellentes observations sur ces animaux.

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