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LE CORMORAN

blanches; le bec, droit jusqu'à la base, se recourbe brusquement en crochet ; une peau nue le garnit en dessous.

Le Cormoran noir est plus commun sur les bords de la mer que sur nos cours d'eau et nos étangs de l'intérieur : on l'y voit cependant quelquefois; il abonde au Sénégal, à l'île Maurice, au Kamtschatka, mais le froid rigoureux de cette dernière région l'en chasse de temps à autre et le rend alors émigrant.

Bien qu'il soit pourvu de bonnes rames, il n'en use qu'avec modération ; il n'est pas toujours sur l'eau, comme on serait tenté de le croire ; il va souvent à terre et s'y tient presque debout, par suite de l'agencement de ses jambes très-courtes, rejetées à l'arrière du corps. La difficulté qu'il a à s'enlever le

Fig. 153. Cormoran noir.

rend volontiers paresseux en terre ferme ; il ne s'y meut que tout juste pour atteindre son but; ses évolutions précipitées, il les réserve pour l'eau. Nul ne saurait lui être comparé dans la pêche à l'anguille ; il va la chercher au fond de la vase où elle se cache, la poursuit avec frénésie, lui coupe la retraite par la rapidité et la précision de ses manœuvres, la saisit entre ses mandibules et l'y maintient fortement, malgré l'humeur visqueuse qui rend ce poisson si glissant.

Le Cormoran montre tant d'adresse à pécher et sa voracité est si grande, qu'il dépeuple en peu de temps les étangs les plus poissonneux. « Sa proie, dit Buffon, ne lui échappe guère, et il revient presque toujours sur l'eau avec un poisson en travers du bec. Pour l'avaler, il use d'un singulier manège : il jette en l'air

son poisson, et il le reçoit la tôle la première, comme le Pélican, de manière que les nageoires se couchent en passant par le gosier, tandis que la peau membraneuse du dessous du bec prête et s'étend pour admettre et laisser passer le corps du poisson qui souvent est fort gros en comparaison du cou du Cormoran. Ainsi que les Hapaces nocturnes et comme le Martin-Pêcheur et le Héron, le Cormoran rejette sous forme de pelotes les arêtes ^t les écailles des poissons qu'il a avalés. y>

Ses dipositions remarquables pour la pêche étaient mises autrefois à profit en Angleterre et en France ; on dressait le Cormoran à cet exercice, il y devenait très-habile en fort peu de leçons. Les Chinois les premiers Font employé à cet usage, qu'ils continuent encore aujourd'hui. Il n'est pas rare de voir des Cormorans échelonnés le long de leurs rivières, perchés sur l'avant des bateaux, plonger à un signal donné et rapporter le poisson qu'ils ont happé; l'oiseau se prête de bonne grâce à ce jeu, auquel il trouve aussi son compte. Après la part du mattre, on lui fait, ou, pour parler plus exactement, il se fait la sienne; on lui ôte alors l'anneau qu'on a passé à son cou pour Tempêcher de se servir le premier; dès qu'il est débarrassé de ce frein importun, il se lance à l'eau mçtu proprio et non sans succès. De nos jours et tout récemment, certains amateurs bien inspirés ont tenté de faire revivre les pêches domestiques du Cormoran, et ils y ont réussi. La rivière d'Essonne, près de Paris, a été plus d'une fois le théâtre de ses exploits; les résultats qu'on en retire sont la meilleure preuve que cette industrie récréative devrait être propagée là où le poisson est très-abondant : après tout, pourquoi certains oiseaux gratifiés de pareils dons ne deviendraient-ils pas, â l'instar de nos animaux domestiques, les auxiliaires de l'homme, surtout quand ils s'apprivoisent et se dressent aussi facilement que le Cormoran? Cette conquête innocente vaut bien celle qui se fait â coups de chassepot : avis à la Société d'acclimatation.

Par le double privilège qu'il possède de traverser rapidement les airs, de vivre sur l'eau et d'y plonger à volonté, le Canard semblerait devoir échapper à toute servitude; l'honune cepen-

dant en a fait son vassal : notre espèce domestique, en eflet, descend directement du Canard sauvage, elle en a gardé les principaux caractères et la livrée générale, quoique dans les bassçscours sa taille et son plumage aient subi de nombreuses modifications (fig. 154). ' *

Le Canard a sa place, distinguée parmi les Palmipèdes. Deux larges mandibules d'inégale longueur composent son bec, qui est épais, déprimé, dentelé en scie sur les bords, obtus vers le bout et surmonté d'un onglet corné. Ses pieds, garnis d'une forte semelle, à l'exception du pouce qui est libre, sont rejetés à l'arrière du corps et presque engagés dans l'abdomen ; il en résulte qu'à terre le Canard est un fort mauvais marcheur, à l'air aviné et pouvant à peine se maintenir en équilibre; dans l'eau, au contraire, tous ses mouvements sont élégants et faciles» il rame dans la perfection, et rivalise de vitesse avec les plus habiles nageurs.

A l'état de nature comme en domesticité, le mâle se reconnaît à ses couleurs éclatantes et à certaines plumes de la queue retroussées en crochet; sa taille est plus grande que celle de la femelle. Il est brillamment paré. Sa tête est ornée d'un beau vert d'émeraude, à reflets d'acier poli; son collier blanc contraste agréablement avec le brun pourpre qui l'encravate et ruisselle sur sa poitrine ; le dos, le ventre et les flancs sont rayés de noirâtre sur un fond gris; les ailes, grisâtres, sont illustrées d'un miroir d'azur qu'encadrent un liséré gros-bleu-velouté et une bande blanche ; la région du croupion enfin se détache en vert noir changeant; la queue est courte, marquée de blanc à son extrémité. Le plumage de la femelle est plus modeste; le gris brun et le rouss&tre déterminent la teinte générale; le miroir de l'aile tire sur le violet. Hais si la Cane le cède au m&le pour la beauté, elle prend largement sa revanche du côté de la voix : très-loquace, elle a le verbe haut et fait entendre, à tort et à travers, son com^oin tapageur, dont le son nasillard est parfaitement rendu par l'onomatopée latine tetrinmre; les oreilles délicates ont peine à s'accoutumer à ce langage criard, mais au milieu d'une ferme il n'est pas sans agrément; « c'est, dit BufTon, le clairon parmi les flûtes et les hautbois, c'est la musique du régiment rustique* »

L'indépendance forme le trait distinctif du Canard sauvage. Sans patrie bien définie, il est répandu sur une grande partie du globe, ne séjourne jamais longtemps dans les mêmes parages,

passe et repasse dans nos conlrées en hiver, et regagne, au printemps, les régions les plus hyperborées pour nicher sur les tlots et les continents déserts ; en été, Tespèce couvre en quelque sorte tous les fleuves et tous les lacs de la Sibérie et de la Laponie et s'enfonce encore plus avant dans le Nord, jusqu'aux solitudes glacées du Spitzberg et du Groenland.

Le vol des Canards est élevé; leurs migrations s'efTectuentpar grandes troupes disposées en escadrons triangulaires. A leur

Fig. Ibk, Canard.

arrivée, ils vont continuellement d'une rivière à l'autre et passent en revue tous les étangs. Défiants et rusés, ils ne s'abattent qu'après de nombreuses circonvolutions, après s'être bien assurés que Tendroit qui les attire ne cache pas d'ennemis, et qu'ils peuvent prendre pied à bon escient. Lorsqu'ils sont sur le point d'aborder, ils fléchissent leur vol et se lancent obliquement sur la surface de l'eau qu'ils effleurent d'un long sillon; ils nagent ensuite au large et se tiennent toujours éloignés du rivage.Leurs habitudes sont plus nocturnes quedejour; c'esipar l'obscurité qu'ils voyagent, et c'est aussi la nuit qu'ils pâturent. Pendant le jour, ils se tiennent cachés dans les joncs et les ro-

seaux, y dorment la lôte sous Taile, mais sans fermer, pour ainsi dire, les yeux, et sans cesser d*être aux aguets; toujours quelques-uns de la bande veillent au salut commun ; à la moindre apparence de danger, le cri d'alarme retentit, tous plongent ou s'envolent : rien de plus rare que de surprendre leur vigilance en défaut.

Ainsi que la plupart des oiseaux nageurs, les Canards pointent en s'enlevant; leur départ est bruyant; ils battent vigoureusement Tair de leurs ailes, comme s'ils avaient à surmonter une forte résistance; mais à peine ont-ils franchi les premières couches de l'atmosphère, le cou tendu, l'aile sifflante, ils se portent rapidement dans les hautes régions où bientôt on les perd de vue. Leur nourriture consiste en petits poissons, en insectes aquatiques, en herbes et graines, ils quittent leur séjour favori sur les eaux une heure avant le coucher du soleil, pour aller chercher fortune dans les champs et dans les bois, paissent volontiers les céréales en herbe et se jettent avidement sur les glands, à la lisière des forêts. Lorsque les étangs regorgent à pleins bords, ils y prennent joyeusement leurs ébats; quand la gelée commence à les fermer, ils se rabattent sur les rivières ; celles-ci, à leur tour, viennent-elles à se prendre, ils décampent et vont se réfugier auprès des sources ; si la gelée se prolonge intense pendant quelque temps, tous les Canards, pressés sans doute par la faim, disparaissent, mais pour revenir au dégel : ils repassent alors, le soir, par les vents du sud. Les hivers les plus rudes ne les éprouvent pas, ils semblent même rechercher le froid : car à peine la température commence-t-elle à tiédir, leurs troupes nous quittent et font voile vers le nord de l'Europe et de l'Asie; les contrées les plus sauvages, les plus âpres, les plus désolées, sont le rendez-vous général où elles se rassemblent en nombre incalculable, envahissant tous les cours d'eau pour y faire leurs couvées : le poète voyageur Regnard rapporte qu'au mois de mai les nids de Canards sont tellement abondants en Laponie, que le désert en paraît rempli.

Quoique l'arrivée du printemps rende l'émigration générale, tous les Canards cependant n'abandonnent pas nos climats; il est bien rare que quelques couples ne nous restent et ne se retirent dans les bois ou sur les grands étangs. Leur ponte commence quelquefois à la fin de février, mais le plus souvent elle a lieu en mars; les sociétés, à cette époque, se séparent; chaque groupe choisit son canton et s'établit au beau milieu de l'eau,

dans Tétang ou le marais qui lui ofTre l'asile le plus sûr. Pour nicher, la femelle fait ordinairement choix d'une touffe isolée de roseaux ; elle s'y enfonce et forme son nid en rabattant les brins qui la gênent, en les pliant et les entrelaçant avec art, à l'aide de son bec. On trouve aussi néanmoins des Canes qui nichent tantôt dans les bruyères, tantôt sur de vieux chênes : dans ce cas, elles s'emparent de vieux nids abandonnés, ne se donnent pas même la peine de refaire ces berceaux de rencontre , et s'installent au somment des grands arbres. Le nid, en quelque endroit qu'il soit placé, est toujours matelassé, à l'intérieur, d'une épaisse couche de duvet dont la mère s'est dépouillée; elle y pond une quinzaine d'œufs, d'un blanc verdàtre. Le m&le, comme tous les polygames, abandonne à la Cane le soin de couver; mais pendant ce temps il iie quitte guère la couveuse, se tient aux aguets près du nid, et accompagne la femelle dans ses courses passagères. Chaque fois que la Cane s'absente pour prendre de la nourriture, elle couvre ses œufs avec une partie du duvet sur lequel ils reposent; elle ne retourne jamais à son nid en ligne droite ni au vol, elle se pose à cent pas plus loin, et s'avance ensuite avec précaution, décrivant maints et maints circuits tortueux; mais une fois sur ses œufs, elle y demeure avec persévérance ; aucun bruit ne lui fait plus peur, l'approche même de l'homme ne l'effraye pas, elle ne s'envole que lorsqu'on est absolument sur elle. L'incubation dure un mois.

Tous les petits éclosent dans la même journée ; à peine sontils sortis de la coquille, la mère descend du nid et les appelle à l'eau. D'abord ils n'osent s'y aventurer, mais bientôt le plus hardi s'élance, un second suit, un troisième, un quatrième les imitent; tous, en un instant, sont auprès d'elle : du premier coup les voilà citoyens de l'étang, passés maîtres nageurs; et ayant dit adieu pour toujours à leur berceau, ils n'y retournent jamais. Si le nid se trouve éloigné de l'eau ou trop élevé, le père et la mère prennent les Canetons dans leur bec et les transportent l'un après l'autre sur l'eau.

La mère Cane ne se contente pas d'avoir donné le jour à ses petits, elle est encore leur institutrice, dirige toutes leurs évolutions, les rallie, le soir, dans les roseaux et les réchauffe sous ses ailes. Leur éducation, d'ailleurs fort rapide, consiste à faire la chasse aux insectes et aux mollusques aquatiques, aux Tritons, aux Têtards et aux jeunes Grenouilles qui passent à portée. S'ils les manquent d'un premier coup de bec, ils les relancent en

plongeant ; Tescadrille tire sans cesse des bordées, court d'une proie à une autre, fait curée de tout ce qu'elle peut attraper à la surface, et apprend bientôt, à l'exemple de la mère, à barboter, à fouiller dans la vase, et à se tenir verticalement le corps sous l'eau, la queue seule émergeant comme une bouée flottante : dans cette position, les pieds s'agitent d'un battement très-vif et maintiennent l'animal suspendu presque entre deux eaux.

Les Canetons, à leur naissance, n'ont pour toute couverture qu'un léger duvet jaunâtre : ils le gardent longtemps; leurs plumes, surtout celles des ailes, ne se montrent que tard et ne servent au vol que lorsqu'elles sont croisées. A trois mois, ils ont acquis tout leur développement et leur plumage déflnitif ; leur mue, presque toujours subite, se déclare dans le mâle après la pariade, chez la femelle après la nichée.

La chasse aux Canards demande une certaine habitude pour devenir fructueuse, presque toujours il faut jouer de ruse avec ces rusés compères.

L'affût, cher aux novices, est le procédé le plus vulgaire. En hiver, quand il gèle, les Canards circulent fréquemment; on les attend, à la brune, au bord de quelque étang, et on les tire au vol ou au moment où ils s'abattent sur l'eau.

Un autre mode, qui sent un peu l'assassinat, consiste â les fusiller quand ils ne sont encore qu'Halebrans. A cet âge, ils ont coutume, à la pointe du jour et vers le milieu de la journée, de barb<^er sur le bord des étangs ou dans les grandes herbes ; n'ayant point encore fait connaissance avec l'arme â feu, ils se laissent approcher assez facilement : on les tire quand ils s'enlèvent; et si Ton ne se presse pas trop, leur chute est certaine. On peut encore chasser les Halebrans à toute heure du jour, au moyen de bateaux. On se divise en deux bandes et l'on tâche de tuer d'abord la mère; si Ton y réussit, timte la nichée risque fort d'y rester. Pour cette Saint-Barthélémy, il n'est nullement nécessaire de faire battre les joncs par un Chien, il suffit de glisser en silence â travers les roseaux ; les Halebrans s'enlèvent un â un, â mesure que les bateaux approchent; échappent-ils à une première fusillade, ils vont se remiser â une petite distance : une seconde décharge les envoie au gardemanger.

Hais la chasse la plus meurtrière pour les Canards est sans aucun doute la chasse à la hutte pendant l'hiver ; Buffon en a fait un joli croquis. « C'est le soir, dit-il, à la chute, au bord des

eaux sur lesquelles on les attire en y plaçant des Canes domestiques, que le chasseur, gîté dans une hutte ou caché de quelque autre manière, les attend et les tire avec avantage. Il est averti de l'arrivée des oiseaux par le sifflement de leurs ailes et se hâte de tirer les premiers arrivants, car, dans cette saison, la nuit tombant promptement, et les Canards ne tombant, pour ainsi dire, qu'avec elle, les moments propices sont bientôt passés. Si Ton veut faire une plus grande chasse, on dispose des filets dont la détente vient répondre dans la hutte du chasseur, et dont les nappes , occupant un espace plus ou moins grand à fleur d'eau, peuvent embrasser, en se relevant et se croisant, la troupe entière des Canards sauvages que les appelants domestiques ont attirés. Dans cetle chasse^ il faut que la passion du chasseur soutienne sa patience ; immobile et souvent à moitié gelé dans sa guérite, il s'expose à prendre plus de rhume que de gibier; mais ordinairement le plaisir l'emporte, et l'espérance se renouvelle, car le même soir où il a juré, en soufflant dans ses doigts, de ne plus retourner à son poste glacé, il fait des projets pour le lendemain. » A défaut d'appelants vivants, on emploie souvent des Canards en bois ou en liège ; et dire que des bêtes aussi défiantes se laissent prendre à ces grossières apparences : ô perfidie de l'homme ! ô simplicité du Canard I

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