L'OIE SAUVAGE ET L'OIE DOMESTIQUE
Les locutions proverbiales ne sont pas toujours sans appel, et tel dicton populaire accepté comme une vérité demanderait quelquefois à être revisé. Pourquoi, par exemple, l'Oie est-elle citée à tout propos dans les comparaisons injurieuses? Elle ne mérite pas assurément l'épithète malsonnante dont on l'affuble, son instinct en vaut un autre, et sa biographie proteste contre le brevet de stupidité qu'on lui a bien gratuitement délivré.
L'espèce sauvage n'appartient pas à la France : elle n'est que de passage chez nous et n'y niche jamais; elle se borne à nous faire deux visites par an : la première en automne, vers la fin d'octobre ou les premiers jours de novembre, à titre d'à van tcourrière de l'hiver; la seconde en mars, pour nous faire ses adieux avant de regagner les contrées qu'elle affectionne, la Laponie, le Groenland, le Spitzberg, la Sibérie, la baie d'Hud-
son, etc. L'hiver de ces âpres régions la force d'émigrer. En général elle se porte vers les pays tempérés; on la voit aussi cependant au Sénégal, aux Antilles et jusque sous les tropiques ; les troupes qui partent du nord-est de TAsie se dirigent vers la Perse, les Indes et le Japon, où Ton observe leurs passages de même qu'en Europe.
Linné, dans sa classification, a compris dans le même groupe les Oies et les Canards ; mais c'est avec raison que cette union a été dissoute : les caractères concordaient si peu ! Les Oies ont le bec élevé à sa base; il est déprimé chez les Canards. Ceux-ci ont les jambes rejetées fort en arrière du corps : ce qui les rend très-mauvais piétons, chancelant et boitant à chaque pas ; les pieds des Oies s'avancent bien plus vers le milieu du corps : aussi marchent-elles mieux et se tiennent-elles mieux d'aplomb. Leurs mœurs ne diffèrent pas moins. Les Oies passent la nuit sur les eaux et ne les quittent que lorsqu'il fait grand jour; les Canards, au contraire, vont au pâturage la nuit et se retirent pendant le jour sur les rivières et les étangs. Ces Palmipèdes ne sont donc pas de même souche, mais ils ont entre eux plus d'une afQnité ; l'homme, en les réduisant tous deux en domesticité, leur a accordé l'égalité devant sa table : il leur devait cette déférence.
Le plumage de l'Oie n'a rien de brillant : c'est un mélange, par grandes zones, de gris brunâtre, de blanchâtre et [de roussâtre; le bout de chaque plume est frangé de cette dernière teinte. L'oiseau, dans son vol, se tient toujours à de grandes hauteurs ; il glisse doucementdans l'air, sans bruit et sans grands battements d'ailes. Il voyage en troupes et dans un ordre qui ferait croire à une combinaison et à une sorte d'instinct géométrique. Quand les troupes sont nombreuses, les Oies s'échelonnent sur deux lignes obliques formant un angle plus ou moins ouvert, comme la figure d'un V, disposition extrêmement favorable pour que tous fendent l'air avec plus d'avantage et moins [de fatigue, pour que chacun garde son rang et jouisse, en même temps, d'un vol libre devant soi : les petites bandes se placent sur une seule ligne. Dans l'un et l'autre cas, le chef qui occupe la tête vient-il à être fatigué, il quitte son poste et passe au dernier rang ; les autres, tour à tour, prennent la première place et vont se reposer successivement à la queue des voyageurs. Par les brouillards, les troupes se rapprochent de terre ; les passages ont toujours lieu en plein jour, tandis que ceux des Canards s'effectuent pendant la nuit, par un coup d'aile stridente.
a Le cri naturel de TOie, ditBuffon, est une voix très-bruyante, c'est un son de trompe ou de clairon, clangovj qu'elle fait entendre très-fréquemment et de très-loin; mais elle a, de plus, d'autres accents brefs qu'elle répète souvent, et lorsqu'on l'attaque ou qu'on l'effraye, le cou tendu, le bec béant, elle rend un sifflement que Ton peut comparer à celui de la Couleuvre; les Latins ont cherché à exprimer ce son par des mots imitatifs : strepity grikcilat^ stridet, »
C'est par grandes volées que les Oies s'abattent dans les plaines ; les bandes détachées ne manquent jamais de se réunir aux autres troupes pour le banquet qui se tient ordinairement au beau milieu des champs de blé. Les dégâts qu'elles y font ne laissent pas d'être considérables quand les convives sont au nombre de quatre ou cinq cents ; car non-seulement elles fauchent la pointe qui verdoie à la surface du sol, mais elles savent fort bien chercher la tige herbacée sous la neige, où elles la moissonnent du bec et des ongles. Par bonheur, elles sont d'humeur passablement vagabonde, restent peu dans la même localité et n'y stationnent jamais deux fois dans la même année. Leurs repas sont très-réguliers; elles cessent de pâturer vers la fin du jour et gagnent, après le soleil couché, les étangs et les rivières où elles doivent passer la nuit. Toutes les bandes d'un même canton ne s'y rendent pas en même temps ; les retardataires s'oublient parfois en terre ferme jusqu'à la nuit close, mais toujours ils rejoignent le quartier général à une heure plus ou moins avancée, et, chose étrange pour des oiseaux aussi défiants, l'arrivée de chaque troupe est saluée par un tintamarre assourdissant auquel les nouveaux débarqués répondent aussitôt sur le même ton : le silence de la nuit porte au loin ces hourras compromettants. A terre, les Oies, soit qu'elles pàturenl, soit qu'elles reposent, ne mangent ou ne se laissent aller au sommeil qu'après avoir placé, de distance en distance, des vedettes chargées de les avertir du danger ; pour des animaux réputé stupides, la précaution ne semble pas si mauvaise. La vigilance de ces sentinelles est bien rarement en défaut. La tête levée, le cou tendu, immobiles, elles écoutent et interrogent le plus petit bruit; au moindre indice menaçant, elles jettent le cri d'alarme; toute la bande, après avoir couru trois ou quatre pas pour prendre son essor, s'envole à tire-d'aile, en pointant : il est fort difficile de les surprendre et de les approcher. Leur retour dans les contrées hyperboréennes s'efiectue, selon toute probabilité, par
des routes différentes de celles du point de départ ; elles ne s'arrêtent guère sur nos terres, et c'est à peine si Ton aperçoit quelques bandes dans Tair : toutes vont nicher sous les latitudes les plus froides.
La chasse à TOie ne présenterait rien de diflicile si ces oiseaux voulaient bien se laisser approcher, car le point de mire est assez visible pour qu'on l'atteigne sans être un tireur de première force; mais ce n'est guère qu'à l'affût qu'on peut espérer leur envoyer un coup de fusil. Ils viennent à la voix des appelants et s'abattent après de longs circuits et plusieurs évolutions en l'air; c'est le moment de leur adresser une charge de gros plomb.
Fig. 155. Oie de Toulouse.
Quant aux pièges, ils s'en rient : leur circonspection est trop grande pour s'y laisser prendre. Malgré cela, on essaye encore, de loin en loin, de la chasse au filet; on le tend le soir, en plaçant des Oies privées à peu de distance; on se tapit dans un fossé, prêt à tirer la corde du filet aussitôt que le gibier s'abattra dans son enceinte : celte bonne fortune n'est pas fréquente.
L'Oie domestique (fig. 155 et 156], connue des Grecs et des Romains, est un dérivé de l'espèce sauvage ; la place distinguée qu'elle occupedanslabasse-cour est justifiée par ses nombreux produits.
Ses plumes les plus fines servent à confectionner de moelleux sièges; ses grandes plumes, avant d'être détrônées par des stylets métalliques, servaient pour écrire ; sa peau préparée se vend sous le nom de peau de Cygne ; sa graisse est remarquablement fine ; sa chair enfin n'est nullement à mépriser. La servitude, loin d'avoir dégradé l'Oie, a singulièrement ajouté à ses dons naturels; elle a les qualités du cœur, l'affection et la reconnaissance, s'attache facilement, et paye les bons procédés qu'on a pour elle en accompagnant comme le Chien, jusqu'à se rendre importune; elle a, de plus, tous les avantages d'une corpulence acquise à peu de
Fig. 156. Oie commune.
frais, car elle s'élève et s'engraisse avec une extrôme facilité. L'eau ne lui est pas aussi indispensable qu'au Canard; elle n'en use, pour ainsi dire, que pour les besoins de sa toilette; en revanche, elle n'aime pas à être casernée dans une cour fermée, il il lui faut l'espace et le grand air pour satisfaire le goût très-vif d'excursion que lui ont légué ses ancêtres.
Le mâle ou jars, à peu près de même taille que la femelle, s*en distingue par son plumage tout blanc, au lieu de gris noirâtre qui est le plus ordinaire dans l'autre sexe. Tous deux deviennent adultes vers sept mois et entrent, peu de temps après, en fflé-
nage. La ponte commence dès le mois de février ; elle a lieu de deux jours l'un et se compose d'une quinzaine d'œufs. Aucun oiseau de basse-cour, si Ton en excepte la Dinde, n'est aussi tenace à couver que les Oies ; il ne faut rien moins que la faim la plus pressante pour les décider à quitter le nid, encore n'est-ce que pour peu d'instants. Elles ne se montrent pas moins bonnes mères, ne perdent jamais de vue leurs petits, les conduisent avec intelligence au pâturage, leur enseignent à tondre l'herbe, à ramasser les grains oubliés, et les entourent sans cesse de soins et de sollicitude. Le mâle, bien qu'étranger à l'incubation, s'associe complètement à l'éducation de la petite famille; à peine l'éclosion a-t-elle eu lieu, qu'il s'empresse autour de sa descendance, s'en déclare le protecteur, l'accompagne partout, veille sur elle avec une vigilance extrême, la défend avec courage, et poursuit de ses sifflements inoffensifs tout importun qui s'approche de trop près.
Et ce n'est pas seulement pendant le premier âge qu'il fait preuve, à son égard, de dévouement paternel, il le lui continue fort longtemps; les Oisillons, du reste, grandissent à vue d'oeil et se font promptement une santé robuste; quand ils ont résisté, pendant les trois premières semaines, aux misères d'une température froide ou humide, leur vigoureuse constitution n'a presque plus rien à redouter ; ils paissent en compagnie de père et mère sans se mêler aux produits des autres nichées, vont indifféremment des champs aux bois, de la terre à l'eau, se nourrissent de tout et profitent de tout; lorsque leurs ailes se croisent au-dessus de la queue, ils peuvent se tirer d'affaire tout seuls, mais ils ne cherchent pas, pour cela, à s'affranchir de la direction des grands parents.
Très-proprettes de leur nature, les Oies, dans la belle saison, font plusieurs ablutions par jour, et passent un temps considérable à s'éplucher et à lustrer leurs plumes, comme s'il s'agissait pour elles d'une vie d'étiquette et de cérémonie; elles se rendent à l'eau plutôt pour se baigner que pour y chasser et prendre leurs ébats, comme le font les Canards ; chaque fois que le temps doit changer, elles battent fortement l'eau avec leurs ailes, se livrent à des évolutions désordonnées, et s'arrosent le corps à plusieurs reprises en plongeant à demi; ce jeu, de courte durée, est presque toujours l'indice d'une pluie prochaine. Dans l'intervalle de leurs repas, elles font fréquemment la sieste, se posent doucement sur l'herbe, la tête à demi cachée sous l'aile,
▲mUÀUZ DE LA FRANCE. 3t
mais ne sommeillant que d'un œil ; pendant ce temps, quelquesunes d'entre elles font le guet, sans en avoir Tair; mais qu'une bête ou un homme vienne à les coudoyer, Téveil est aussitôt donné, et toutes de crier à tue-tête et de s'enfuir en bandes, les ailes entr'ouvertes, n'importe dans quelle direction.
Les Oies, habituées à la vie de famille au sortir de la coquille, conservent cette sociabilité pendant toute leur existence. Les troupes ne se séparent jamais d'elles-mêmes ; elles vont ensemble pâturer, reviennent ensemble au logis, à heure fixe, et quand Tune d'elles, par aventure, s'étant écartée de son chemin, ne retrouve plus ses compagnes à l'endroit où elle les a quittées, éperdue, pleine d'angoisses, elle court à leur recherche, les appelle, par monts et par vaux, à cris redoublés, et ne cesse ses désespoirs que lorsqu'elle les a rejointes : ainsi que cela se passe chez l'espèce sauvage, son retour est salué par une acclamation générale, expression rauque et touchante d'une fraternelle sympathie.
L'Oie n'engraisse qu'autant qu'elle est bien en plumes aux approches de l'automne et qu'elle a pris tout son développ^ ment. Elle s'est déjà préparée à cet acte suprême en glanant derrière les moissonneurs et pn ne laissant perdre aucun grain tombé; elle revient toujours de cet exercice lucratif le jabot garni et le ventre rebondi; digestion faite, il lui reste entre cuir et chair un souvenir onctueux de ces trouvailles opimes-,onle ravive et on le développe en lui distribuant chaque jour quelques bonnes poignées d'avoine; par ce régime, elle arrive bientôt à peser cinq à six kilogrammes. Mais ce n'est là qu'un procédé d'engraissement vulgaire; quand on veut faire mieux, on met là bête en charte privée, dans une case si étroite, qu'elle ne puisse faire aucun mouvement; on la gorge de maïs, et on répète ces charges à fond jusqu'à ce que l'Oie demande grâce- Lorsque l'opération est bien conduite, c'est-à-dire lorsqu'on a suivi exactement le principe classique qui veut qu'une digestion en appelle aussitôt une autre, les résultats ne se font pas attendre ; de splendides foies gras s'épanouissent au fond des entrailles de l'heureuse victime : c'est le moment de l'envoyer se reposer au fond d'une terrine; on ne saurait lui ménager une plus belle sépulture : les Oies de Toulouse la méritent entre toutes.
Dans son merveilleux portrait du Cygne (fig. 157), BufTon s'est montré aussi grand peintre qu'habile observateur; il estàregretter seulement qu'emporté par son imagination il ait consacré les erreurs traditionnelles dont on a voulu poétiser cet oiseau,
Fig. 157. Cygne.
assez riche de lui-même pour se passer d'attributs de convention, a Le Cygne, dit le brillant écrivain, est le roi des eaux; illes décore, les anime et les égayé. Coupe de corps élégante, formes arrondies, gracieux contours, blancheur éclatante et pure,, mouvements flexibles, attitude tantôt animée, tantôt laissée dansun mol abandon, tout plaît dans le Cygne et commande l'admiration. A sa noble aisance, à la facilité de ses mouvements sur l'eau, on doit le reconnaître non-seulement comme le premier des navigateurs, mais comme le plus beau modèle que la nature
nous ait offert pour Tart de la navigation. Son cou élevé et sa poitrine relevée et arrondie semblent, en effet, figurer la proue du navire fendant Tonde; son large estomac en représente la carène; son corps penché en avant pour cingler, se redresse i Tarrière et se relève en poupe; la queue est un vrai gouvernail; les pieds sont de larges rames, et ses grandes ailes, demi-ouvertes au vent et doucement enflées, sont les voiles qui poussent le vaisseau vivant, navire et pilote à la fois.
« Fier de sa noblesse, jaloux de sa beauté, le Cygne semble faire parade de tous ses avantages ; il a Tair de chercher à recueillir des suffrages, à captiver les regards, et il les captive en effet, soit que, voguant en troupe, on voie de loin, au milieu des grandes eaux, cingler la flotte ailée, soit que, s'ea détachant et s'approchant du rivage aux signaux qui l'appellent, il vienne se faire admirer de plus près en étalant ses beautés et développant ses grâces par mille mouvements doux, ondulants et suaves.
« Aux avantages de la nature le Cygne réunit ceux de la liberté ; il n*est pas du nombre de ces esclaves que nous puissions contraindre ou renfermer; libre sur nos eaux, il n'y séjourne, ne s'y établit qu'en jouissant d'assez d'indépendance pour exclure tout sentiment de servitude et de captivité ; il veut, à son gré, parcourir les eaux, débarquer au rivage, s'éloigner au large, ou venir, longeant la rive, s'abriter sous les bords, se cacher dans les joncs, s'enfoncer dans les anses les plus écartées, puis, quittant sa solitude, revenir à la société et jouir du plaisir qu'il paraît prendre et goûter en s'approchant de l'honmie, pourvu qu'il trouve en nous ses hôtes et ses amis, et non ses maîtres et ses tyrans. »
Jusqu'ici, riçn de plus exact, le pinceau magique a fidèlement reproduit le modèle; mais où Buffon s'égare, c'est quand il prête au Cygne un naturel plein de douceur, qu'il le fait vivre au milieu des nombreuses peuplades des oiseaux aquatiques, qu'il le suppose assez généreux pour ne jamais attaquer, et que, dans son indulgence pour les rêveries des poètes, il les absout d'avoir prêté au chant du Cygne une harmonie qu'il n'a pas.
Il suffit d'observer avec quelque attention les habitudes du Cygne pour se convaincre qu'il n'est pas aussi débonnaire qu'on le prétend. Son caractère, violent jusqu'à la brutalité, se masque parfois de perfidie; aussi n'est-il pas toujours prudent de l'approclier de près : ses coups d'aile et de hec sont capables de blesser et peuvent devenir très-dangereux pour les enfants. Ses accès
de colère se trahissent par un certain bruit strident et par le gonflement des plumes ; il s'avance alors en nageant avec force, le cou et la tête tendus en avant; quelquefois aussi, dans ce cas, il s'élance avec impétuosité le corps à demi hors de Teau. Le Cygne est si peu pacifique de sa nature, vis-à-vis des autres oiseaux aquatiques, qu'il n'en souffre aucun dans son voisinage sur l'eau ; il leur donne la chasse dès qu'il les aperçoit, et les tue s'il les joint. Les Chiens eux-mêmes ne sont pas en sûreté auprès de lui; ils ne peuvent se baigner dans son bassin sans qu'à l'instant même le Cygne se jette à leur poursuite; leur seule ressource afors, pour échapper à ses coups, est de prendre au plus vite la fuite : il n'y va de rien moins pour eux que de périr assommés.
Le despote ombrageux n'admet aucun rival dans son domaine. Lorsque deux mâles se rencontrent, ils deviennent aussitôt ennemis; les deux adversaires se prennent bientôt corps à corps; ils commencent par s'attaquer à grands coups d'ailes, cherchant mutuellement à se démonter; au plus fort de la lutte, ils s'entrelacent le cou, et chacun d'eux s'efforce de tenir la tête de son ennemi sous l'eau dans le but de le noyer : de pareilles mœurs, a coup sûr, n'indiquent pas un emblème de douceur.
Quant à la voix du Cygne, on y dislingue deux intonations bien distinctes; l'une, sous l'influence de la passion, se traduit par une sorte de jurement sourd, difficile à rendre dans notre langue, mais qu'Ovide a heureusement imité dans le vers suivant :
Grus gruit, inque glomis Cygni propè flumina Drensant ;
Tautre ne se fait entendre qu'au haut des airs, elle a l'éclat d'une trompette.
L'intelligence de cet oiseau ne répond pas à sa beauté ; son instinct paraît peu développé, borné au soin de sa nourriture, de sa défense propre et de celle des petits. Le Cygne ne s'apprivoise que tout juste pour ne pas déserter; il ne s'attache pas et ne donne même pas la moindre marque d'affection à la personne qui le soigne, heureux encore quand il ne la blesse pas insidieusement dans ses moments d'humeur noire : en résumé, c'est un magnifique oiseau de parade, niais rien de plus.
A terre, le Cygne est hors de son élément; il y marche gauchement, comme s'il était toujours près de perdre l'équilibre. Sur
Teau, au contraire, il prend largement sa revanche; quand rien ne rofîusque, il s'y promène avec grâce et majesté; mais s'il est ému fortement, il déploie ses rames vigoureuses et glisse si rapidement* sur la surface liquide, que l'homme qui voudrait le suivre du rivage serait obligé de précipiter le pas. Son vol n'est lourd qu'au départ; une fois les premières couches de l'air fran- •chies, il se porte dans les hautes régions et s'y soutient longtemps. Sa nourriture est essentiellement végétale ; elle consiste en graines, en feuilles et en racines de plantes aquatiques; il y mêle également quelques mollusques et des insectes d'eau, ainsi que des petits poissons.
La toilette forme une des principales occupations du Cygne, nouvelle preuve de son p^u d'intelligence ; il est sans cesse à soigner son plumage, à le lustrer, à frotter son long cou entre ses ailes, et à se verser de l'eau par tout le corps avec son bec: aussi sa robe est-elle toujours dans un état immaculé de propreté et de blancheur.
Toute la force dû Cygne gtt dans son aile; au besoin, il en fail usage comme d'une arme redoutable : c'est pourquoi ses ennemis n'osent guère risquer l'attaque. Le Loup et le Renard cherchent à le surprendre pendant son sommeil ; éveillé, ils l'affrontent rarement; l'Aigle pêcheur lui-même n'en triomphe pas aisément; ses assauts sont vigoureusement repoussés par les coups précipités de l'aile; cette arme redoutable du Cygne lui sert en même temps de bouclier.
Dans notre climat, la femelle pond, au printemps, sept ou huit ceufs d'un vert clair, et les couve pendant six semaines. Les petits naissent revêtus d'un duvet grisâtre; après cette première robe de l'enfance, ils en prennent une autre mêlée de gris et de blanc; leur livrée d'adulte ne se montre qu'après la seconde mue, entre vingt et vingt-quatre mois. Tant que les jeunes ont besoin de leurs père et mère, ceux-ci leur témoignent beaucoup •de tendresse; ils les accompagnent dans toutes leurs évolutions nautiaues, et les défendent avec beaucoup de courage; mais vers le sepuème ou huitième mois, le mâle chasse sa progéniture : la petite famille s'éloigne et va chercher fortune où elle peut.
L'espèce sauvage du Cygne est très-répandue dans le nord de l'Europe ; elle émigré deux fois par an, en bataillons serrés qui forment un triangle au haut des airs.