LE BROCHET
Ainsi que tous les voraces, le Brochet vit isolé; cependant, à r^poque du printemps, il va de compagnie, deux par deux : le mâle et la femelle se suivent. Les mois de février, mars et avril sont le temps ordinaire où il fraye; chaque femelle pond environ cent cinquante mille œufs verdàtres qui éclosent en huit ou quinze jours, selon qu'ils sont exposés au soleil ou à l'ombre.
Malgré son violent appétit, le Brochet a des habitudes réglées; de son existence il fait deux parts bien tranchées: il chasse ou il dort. En général, il giboie le matin et le soir; dans le milieu du jour, lorsqu'il fait chaud, il vient se chauffer et dormir à la surface, près du rivage ; on en proflte pour le prendre au collet. Le point capital, dans cette chasse, consiste à ne pas l'éveiller; on l'approche avec précaution, et quanJ on est arrivé tout près de lui, on lui passe adroitement l'engin au delà des ouïes, à l'endroit où le corps se fait équilibre; d'un coup sec, on l'enlève hors de l'eau et on le lance derrière soi, à terre; il est prudent de se méfier de ses morsures : il en fait de cruelles.
D'après Jurine, on se sert à Genève d'un autre procédé pour le prendre ; c'est toujours le moment où il dort immobile au soleil qu'on choisit. Un homme, placé sur le bord élevé du fossé d'où le Brochet a été aperçu, lance, à une certaine distance, un harpon retenu par une corde; il l'amène peu à peu près du poisson jusqu'à ce qu'il soit sur le point de le toucher ; dès qu'il n'en est plus qu'à quelques centimètres, le pêcheur le tire rapidement de son côté et l'enfonce dans le corps de l'animal, qui se débat en vain contre l'arme perfide qui l'a transpercé.
Le meilleur temps pour pêcher le Brochet à la ligne est depuis la fin de septembre jusqu'au mois de janvier. Ce poisson, dit M. de la Blanchère, ne brille pas par sa défiance, ni par ses ruses; confiant dans sa force brutale et poussé par son insatiable gloutonnerie, il 5'élance, pour ainsi dire sans regarder, sur la proie qui lui semble à portée. C'est surtout dans les endroits tranquilles, près des remous, des eaux amorties, autour des grandes touffes de roseaux ou des herbes, qu'il rôde lentement, s'élançant comme une flèche quand il croit l'occasion favorable ; il s'embusque également sous les racines des bords profonds, parmi le chevelu des herbes pendantes sur la rivière; de là, s'il aperçoit l'appât dont les allures entravées lui présentent une proie facile et incapable d'une fuite sérieuse, il bondit, et, d'un coup, engloutit l'amorce, l'hameçon et souvent dix à quinze centimètres de l'empile.
Si le temps est doux et le vent au midi, on peut espérer une bonne réussite ; dans cette occurrence, le Brochet s'agite, mord et chasse; mais si le vent tourne au nord, adieu la pèche, le Brochet est au fond, près des sources chaudes et n'en bougera pas, il n'a plus faim; car, de même que tous les gros carnassiers, s'il peut manger d'une manière effrayante, il sait aussi jeûner d'une façon merveilleuse; bon gré, mal gré, il se résigne au régime diététique quand la bise est venue.
Sa chair est excellente, ferme et de bon goût; les Brochets de trois et quatre ans sont particulièrement estimés.
Le Saumon (fig. 182), tour à tour poisson de mer et poisson Huviatile, natt dans l'eau douce, s'accroît et se complète dans la mer, pour finir sur nos tables, où sa chair rougeàtre, délicate, chargée de graisse, lamelleuse et savoureuse, est justement appréciée.
Son corps s'allonge en forme de fuseau ; sa tôte sans écailles esl Tecou verte d'une simple peau ; son dos bleu d'ardoise, son ventre argenté, ses flancs marqués d'ocelles noires, ses mâchoires, son gosier et sa langue armés de dents aiguës, le distinguent nettement de toutes les espèces de la famille des Sahnonés à laquelle il a donné son nom. Sa longueur ordinaire varie entre soixante <.et quatre-vingts centimètres; son poids ordinaire sur les marchés est de six à sept kilogrammes; on en pêche cependant en Ecosse et en Suède du poids de vingt-cinq à quarante kilogrammes.
Le Saumon abonde surtout dans les mers du nord de l'Europe et se rencontre jusque sous les glaces du Groenland. Assez répandu sur nos côtes occidentales, il est commun sur les rivages de la Grande-Bretagne, dans la mer Baltique, les golfes de Finlande, de Riga et de Botnie, ainsi que dans les eaux de la Laponie suédoise; il n'existe pas dans la Méditerranée.
Selon toute probabilité, le Saumon habite, à certaines époxjues, les profondeurs de l'Océan. Sujet à des navigations pério- *diques, il affectionne les grands fleuves et en remonte le cours jusqu'auprès de leurs sources. Les distances les plus considérables ne l'arrêtent pas dans ses voyages. Par l'Elbe, il pénètre en
Bohême; par le Rhin, il gagne la Suisse; de l'embouchure de la Loire, il s'achemine vers le Puy; de la Gironde, il passe dans la Dordogne et la Garonne, où on le pêche depuis Agen jusqu'à Toulouse; par TAdour, il côtoie les Pyrénées; par la Somme, il entre en Picardie; par la Seine, enfin, il s'aventure dans la Marne, l'Yonne et quelques autres affluents, mais sans s'arrêter à Paris, où on ne l'a jamais pris; les eaux claires et rapides, roulant sur un fond de sable, de gravier ou de cailloux, sont celles qui lui plaisent le plus.
Les Saumons obéissent fatalement chaque année au besoin
Fig. 182. ^5aum«Jn.
qui les pousse de l'Océan dans les fleuves. Dans les climats tempérés, et notamment sur nos côtes de France, c'est vers le printemps qu'ils quittent la mer; dans les contrées septentrionales, leur entrée dans les fleuves coïncide avec la fonte des glaces. D'après quelques naturalistes, ils s'aideraient du secours des vents forts et de la marée haute pour pénétrer dans les embouchures; ils restent dans les fleuves jusqu'à l'automne, retournent ensuite à la mer, pour revenir, à la fin de l'hiver, dans les eaux douces qu'ils ont Thabitude de fréquenter. En général, ils se rendent régulièrement dans les fleuves où ils ont pris naissance et ne s'en détournent que dans des circonstances excep-
iionnelles ; les expériences de Deslandes ne laissent aucun doute à cet égard. Ayant acheté douze Saumons des pêcheurs de Chàteaulin, il leur passa un anneau & la queue, et les mit ensuite en liberté. L'année suivante, de ces douze poissons, cinq revinrent aux parages où ils avaient été pris; trois furent repêchés la seconde année, et, la troisième année, on en prit, au même endroit, trois autres munis de leur anneau de cuivre : le Saumon, comme THirondelle voyageuse, se montre donc fidèle aux lieux où il a commencé de naître.
La température détermine, pour chaque climat, l'époque de la montée des Saumons. Ils entrent par troupes dans les fleuves; les plus grosses femelles ouvrent la marche, viennent ensuite les mâles de forte taille; le fretin forme Tarrière- garde : toutes les troupes se succèdent à brefs intervalles; bientôt elles deviennent considérables et finissent par constituer un corps d'armée qui s'échelonne en longues bandes disposées sur deux rangs.
Le besoin de frayer est la principale cause qui attire les Saumons dans les eaux douces, mais ce n'est pas la seule; leur instinct les y po\isse bien avant qu'ils songent à se reproduire. Ils se plaisent surtout dans les fleuves dont les rives sont ombragées par des arbres. Us nagent facilement et avec vitesse lorsque la nécessité les y oblige; dans les eaux tranquilles, il leur suffit d'une heure pour franchir une dislance de quarante kilomètres ; dans l'espace de trois mois, ils parcourent plus de trois mille kilomètres en luttant contre un courant très-rapide; chacun sait qu'en moins d'un mois ils remontent la Loire depuis son embouchure jusqu'à sa source.
Leur marche est toujours très-bruyante; ils se tiennent volontiers au milieu du fleuve, près de sa surface, et en s'y jouant lorsque la température est douce et le soleil modéré, plus avant vers le fond de l'eau si le temps est à l'orage ou le soleil trèsvif.
Rien ne les arrête dans leur course : écluses, barrages, cascades, cataractes, ne sont qu'un jeu pour eux. Qui n'a entendu parler du saut du Saumon aux chutes de Kilmorac, au nord de l'Ecosse, et de celui que ce poisson exécute dans les comtés de Pembrock et de Leixtif, en Irlande? Le plus célèbre de tous ^t le saut de Bally-Shannon. Cette rivière tombe à pic dans la mer, d'un rocher de cinq mètres de hauteur. Pour s'élever au-dessus de cet obstacle, les Saumons décrivent une courbe de plusieurs
mètres ; puis, tout à coup, prenant leur point d'appui, ils battent Teau avec violence et, d'un bond vigoureux, s'élancent pardessus la cataracte. Dans ces sauts prodigieux, leur queue, renforcée de muscles épais, joue le principal rôle; s'appuyant par un de ses côtés sur une pierre ou tout autre corps solide, ils courbent en arc leur extrémité postérieure et la saisissent fortement avec leurs dents ; à un moment donné, l'animal se débande comme un ressort et se lance en l'air, dans la direction du but à franchir; rarement il manque son coup; mais s'il échoue dans un premier effort, il en tente aussitôt un second, et recommence son manège jusqu'à ce qu'il ait dépassé le point visé.
L'époque de la ponte arrivée, les femelles sont pressées de frayer. Avant de se débarrasser de leurs œufs, elles labourent en quelque sorte le lit du fleuve, et profitent de toutes les inégalités du fond pour y creuser de petits sillons ou frayères destinés à protéger les germes; lorsque le berceau est préparé, elles y déposent leurs œufs : pendant cette opération, elles ne cessent de s'agiter et de se frotter contre le sable ou le gravier.
La fécondité du Saumon, sans égaler celle du Hareng, ne laisse pas d'être remarquable; une femelle de neuf à dix kilogrammes contient plus de vingt-huit mille œufs; si tous arrivaient & bon port, rivières et ruisseaux seraient bien vite encombrés par d'innombrables légions de ce poisson ; mais, comme toutes les espèces qui multiplient beaucoup, les Saumons ont leurs ennemis qui ne se font pas faute de leur donner la chasse et de les détruire dans l'œuf et hors de l'œuf : l'invasion se trouve ainsi réduite à de justes limites.
Novembre et décembre sont l'époque la plus ordinaire du frai; dans certaines années cependant, il commence vers la fin de septembre, et se continue en janvier, février et même jusqu'en mars; il a lieu plus tôt dans les rivières sortant des lacs que dans celles qui ont leurs sources en montagne ; il varie aussi selon la douceur ou la rigueur de l'hiver.
Les œufs, transparents dans les premiers jours, ne tardent pas à prendre la couleur safran pâle qui leur est propre; leur éclosion a lieu ordinairement au bout de quarante jours.
L'émission du frai éprouve singulièrement les Saumons; après la ponte, ils sont loin de ressembler & ce qu'ils étaient à leur entrée dans les fleuves. Leurs forces semblent épuisées; tout leur corps se couvre de taches rougeâtres; ils nagent à peine, et
si faiblement, qu'ils coulent au fil de l'eau, comme si le courant les emportait : ce n'est plus ce poisson savoureux, tant prisé des gourmets; sa chair est devenue fade, huileuse, filandreuse; évidemment, l'animal a besoin d'aller se refaire dans la mer ; il s'y rend et y retrempe bientôt sa vigueur et toutes ses qualités gastronomiques.
Le Saumon, dans son développement, présente certaines particularités curieuses. Et d'abord, l'eau courante est indispen* sable pour l'éclosion des œufs; ils avortent dans les eaux tranquilles ou stagnantes. Au sortir de l'œuf, le^ Saumonneau vit aux dépens de sa vésicule ; à peine est-elle résorbée, il change de régime et se nourrit, comme la Truite, d'insectes et de petits Poissons. Sa teinte générale est alors grisAtre, relevée de bandes transparentes noirâtres. Au second âge, changement complet de livrée: son corps s'enrichit de reflets métalliques, son dos brille d'un bleu d'acier; quelques taches de vives couleurs irisent les flancs et se détachent sur un fond rougeâtre; son ventre a l'éclat de la nacre; seules les nageoires restent sans éclat et tirent sur le gris.
La première année de leur existence, les Saumonneaux sont exclusivement habitants d'eau douce; dès cet âge, ils montrent leur voracité, croissent vite et arrivent rapidement à trente centimètres de longueur.
Dans cette première phase, ils vivent isolés; ce n'est qu'après avoir pris leur costume de voyage, à la seconde année, qu'ils se rapprochent les uns des autres et se forment en troupes. Pendant tout le printemps, les bandes se succèdent sans interruption; elles descendent les fleuves pour gagner l'Océan. Encore inexpérimentés, il leur arrive parfois, dans ce trajet, de prendre peur à la vue de courants très-rapides et de rebrousser chemin ; mais bientôt quelques individus plus osés s'abandonnent résolument au courant, la troupe entière les suit et arrive ainsi à l'embouchure du fleuve; elle y fait une station de deux ou trois jours, comme si l'eau saumâtre devait la préparera son changement d'habitat ; une fois entrés dans la mer^ tous s'enfoncent dans les profondeurs de l'Océan^
Le séjour de sept à huit semaines qu'ils y font est si bien mis à profit, qu'ils ne sont plus reconnaissables quand on les voit reparaître; ils ont plus que doublé de volume, remontent alors les fleuves et rivières où ils sont nés, sans janiais dépasser le point où ils ont vu le jour; ceux qui, par une cause quelconque.
n'ont pu se rendre à la mer, et se sont trouvés confînés dans les lacs ou rivières, croissent à peine; leur chair, sans consistance, n'a aucune des qualités du Saumon qui a séjourné plus ou moins longtemps dans TOcéan.
Les Saumonneaux de troisième âge, en sortant de la mer, ont un aspect difTérent de celui de leurs devanciers ; ils ont pris le vêtement des adultes ; leur corps ne porte plus de bandes, leur tôle s'est efBlée, leur queue n'est presque plus échancrée ; leur teinte générale est calquée sur celle des Saumons faits : elle est seulement plus pâle, plus uniforme et sans aucune tache.
A partir du troisième âge, la reproduction a lieu. Mâles et femelles se réunissent par paires et ne souffrent pas d'intrus dans, leur voisinage ; si quelque prétendant vient se montrer près d'eux, le mâle apparié lui donne immédiatement la chasse jusqu'à ce qu'il ait vidé les lieux ; ces sociétés, du reste, sont trèséphémères, mais de nouvelles unions ne tardent pas à se former
La nature des eaux, et peut-être aussi le climat, exercent une influence marquée sur la qualité des Saumons. Ceux d'Ecosse jouissent, sous ce rapport, d'une grande réputation, et même parmi eux on distingue encore les différentes provenances ; lea Saumons de la Dee, par exemple, sont les plus gros de tous. Au surplus, ce poisson abonde tellement dans ce pays, que ruisseaux, rivières et fleuves en sont remplis ; il formait, il n'y a paa longtemps encore, le fond de la nourriture des classes laborieuses; on le leur prodiguait si libéralement, que les domestiques, en se louant, stipulaient qu'on ne leur en donnerait pas plus de six fois par semaine.
Le Saumon ne pullule pas moins en Suède, en Norvège et dans plusieurs autres contrées septentrionales : aussi, dans tous^ ces pays, est-il l'objet de pêches fort importantes ; leurs produits nourrissent les populations hyperboréennes, et viennent figurer à l'étranger sur des tables plus opulentes,
La pêche du Saumon se fait de plusieurs manières. L'une des plus usitées consiste à barrer, par des pieux très rapprochés, les cours d'eau fréquentés par ce poisson ; les Saumons surmontent, il est vrai, l'obstacle ; mais au delà du premier barrage il s'en trouve un autre plus élevé qu'ils ne peuvent franchir; ils se voient ainsi emprisonnés dans une espèce de défilé, sans pouvoir avancer ni reculer : leur capture est facile.
Des filets de diverses sortes sont aussi employés à la pêche da Saumon. Dans certains pays, on le harponne aux flambeaux ; la
ligne enfin est également mise en jeu, et nullement à dédaigner quand on sait s'en servir ; on Tamorce avec des Vers, et surtout avec des Libellules dont le Saumon est très-friand; le célèbre chimiste Humphry Davy était passé mattre dans cet exercice : il en a décrit tous les détails en praticien consommé.
Les Saumons, malgré leur grosseur et leur constitution vigoureuse, n'ont pas la vie dure, ils meurent presque aussitôt qu'ils sont hors de Teau. La quantité qu'on en prend & la fois est si considérable, qu'après avoir fait un triage et mis de côté ceux qui doivent être consommés frais, on est obligé d'en saler, mariner et fumer une grande partie; ces derniers sont l'objet d'un grand commerce d'exportation.
En Norvège et en Suède, la pèche dû Saumon se pratique sur une vaste échelle; la Grande-Bretagne s'y livre aussi avec ardeur. Certaines pêcheries d'Angleterre fournissent, en moyenne, deux cent mille Saumons par an ; sur le marché de Byrheim, on voit souvent jusqu'à deux mille Saumons par jour; le naturaliste Bloch rapporte qu'en 1750 un seul coup de filet dans la Ribble, en Angleterre, ramena trois mille cinq cents Saunions de toute grandeur : on était tombé sur un banc; ceux qui avaient échappé aux engins n'étaient pas en petit nombre.
Nous sommes moins favorisés en France; nos plus belles pèches sont bien plus modestes, quoique fort lucratives encore. Seules les pêcheries de Blavet et de Chàteaulin en Bretagne pouvaient rivaliser avec les pêches merveilleuses du Nord; mais depuis que les rivières de Bretagne ont été obstruées par des barrages, cette richesse maritime a disparu, ou du moins s'est considérablement amoindrie. De tous nos fleuves, la Loire est celui où le Saumon se montre constamment en plus grande abondance.
La Truite (Salmo Trutta et Fario, fig. 183) est un de nos meilleurs Poissons d'eau douce; sa chair fine et savoureuse est d'autant plus ferme, délicate et saumonnée, qu'elle provient de stations plus élevées. Les eaux claircp, & basse température, les torrents et les lacs des montagnes, constituent son séjour depré^ dilection ; on la trouve aussi dans certains ruisseaux de la plaine.
mais habités généralement par TÉcrevisse, et qui ne s'échauffent pas au delà de 16 à 18\
La Truite n'a rien d'élégant dans son port, son aspect a quelque chose de farouche. Sa têle est lourde, son œil grand. La mâchoire inférieure avance sur la supérieure ; toutes deux sont armées de dents pointues et recourbées; le palais et la langue en portent également, mais de plus petites. Son corps, médiocrement allongé, se termine par une queue à peine échancrée, arrondie aux angles ; sa taille dépasse rarement trente-cinq centimètres de longueur : son poids moyen varie entre sept et huit cents grammes; au delà, c'est-à-dire quand elle arrive à deux ou trois
Fig. 183. Trjile.
kilogrammes, elle mérite l'épithète de fort belle pièce : on n'en rencontre pas tous les jours de semblables.
Les parties supérieures, chez la Truite, sont ordinairement d'une teinte verdàtre qui va s'affaiblissant sur les côtés; les parties inîërieures, plus pâles, passent, selon les individus, du jaune au blanc ; toute la région dorsale est marquée de taches «oires, tandis que les flancs sont ponctués de taches rondes, d'un rouge orangé, entouré d'un cercle moins vif. Cette coloration, plus ou moins constante, ne saurait être considérée comme un caractère spécifique; elle varie selon la nature des milieux qu'habite le poisson, et peut-être les saisons contribuent-elles aussi à y apporter quelque diversité : les taches latérales, sur les Truites de la Sorgue, sont tantôt rouges, tantôt noires ou blanches; celles des
Truites des Pyrénées sont souvent blanches ou noires ; en vieillissant, la tête s'allonge, le nnuseau se déprime, et le corps ne présente plus que des ocelles teintés de rouge vif et bordés d'un cercle verdAtre.
La Truite s'accommode parfaitement des eaux froides, mais elle ne prospère pas dans celles qui sont glaciales ; c'est sans doute pour cette cause qu'on n'a pu Tacclimater dans le lac situé près de rhospice du Grand Saint-Bernard, quoiqu'on ait essayé à plusieurs reprises de l'y naturaliser.
Peu de Poissons nagent avec autant de vigueur et de rapidité que la Truite ; elle remonte les torrents les plus fougueux, et file son nœud, dans les eaux calmes, avec une célérité qui la fait bientôt perdre de vue; sur son passage, cascades, batardeaux, obstacles de tout genre, ne sont qu'un jeu pour elle : elle les franchit comme le Saumon et par le même procédé, s'élançant quelquefois jusqu'à deux mètres de hauteur. Elle fraye dès que la froidure se fait sentir, d'octobre en mars; à cette époque, elle se rapproche du rivage, se tient entre les racines des arbres ou les grosses pierres et se laisse alors facilement prendre à la main. Sa fécondité n'a rien d'extraordinaire; ses œufs sont relativement très-gros ; on en compte un millier par chaque kilogramme de son poids; elle les dépose dans le gravier des cours d'eau ou dans les trous qu'elle y creuse avec sa queue. L'éclosion a lieu au bout de cinquante à soixante jours, par une température de cinq à six degrés au-dessus de zéro. L'alevin commence par vivre en troupes et fait société avec des Poissons d'une autre espèce ; lorsqu'il a atteint environ quinze centimètres de long, il hante les bas-fonds; plus tard, chaque Truite vil isolée, se tient volontiers dans les eaux battues, dans les endroits ombragés, près des chutes et des ponts, là surtout où les rochers, obstruant les cours d'eau, occasionnent des remous; dans ces retraites, elle se tient collée avec tant de force contre les pierres et y demeure dans une immobilité si complète, qu'il faut bien connaître ses habitudes pour la découvrir: elle semble faire partie de la pierre elle-même qu'on dirait chargée d'une matière verdàlre; ses grands yeux brillants trahissent seuls sa présence.
La Truite est un corsaire ardent et âpre à la curée, mais plein de prudence. Elle ne chasse ordinairement que le soir et la nuit, reste au repos une grande partie du jour, et n'en bouge que quand on vient l'y troubler. Sa voracité est extrême. Tout ce qui
se meut au sein des eaux, tout ce qui se montre à la surface^ devient à l'instant sa proie. Vers, poissons, insectes forment sa pâture accoutumée ; elle est surtout avide de Diptères, de Friganes, d'Éphémères, de Libellules; elle les happe au vol avec une adresse surprenante, et jamais ne manque son coup. Il est vrai, elle ne néglige rien pour ne pas rester à jeun. A ses heures de chasse, elle va et vient, retourne sans cesse sur les mêmes traces dans un cantonnement déterminé, glisse, s'élance, bondit hors de l'eau, et fait ventre de tout ce qui s'approche. Son goût pour le gibier ailé est si prononcé, qu'elle se jette avec impétuosité même sur ce qui n'en a que l'apparence ; on la prend souvent à la Mouche artificielle, mais alors pêcheur et Truite sont à deux de jeu : si l'un fait danser avec dextérité le piège perfide, l'autre, fine et rusée, ne se jette pas à l'aventure au-devant de l'hameçon : elle le flaire, l'inspecte, l'étudié avec circonspection, et plus d'une fois elle sort vainqueur d'une partie qui n'est pas aussi inégale qu'on serait tenté tout d'abord de le supposer. En somme, la pêche à la Truite est une noble pêche, exigeant sang-froid, habileté et connaissance parfaite des mœurs du poisson ; on conçoit donc sans peine qu'elle compte de nombreux amateurs ; elle passionne jusqu'aux Anglais, d'ordinaire si posés et si flegmatiques : ces graves insulaires sont passés maîtres dans cet exercice aussi hygiénique que récréatif.
La Truite, sans être absolument routinière, a des habitudes auxquelles il faut être initié, si l'on veut pêcher avec succès. Quoiqu'elle raffole dechasse, elle n'est pas matinale;elle l'est même si peu, qu'elle attend pour se mettre en course que le soleil soit bien levé, qu'il ait séché les ailes des insectes humides de rosée, et que les imprudents viennent se réjouir à la surface de l'eau. Entre dix et onze heures du matin, son premier repas est terminé. Elle fait la sieste pendant la forte chaleur du jour, et se remet au travail une ou deux heures avant le coucher du soleil : c'est le moment de son second repas. En général, elle se repose la nuit; mais pour peu que son appétit ne soit pas entièrement satisfait, elle profite des ténèbres pour aller sonder le fond de l'eau : les lignes de fond la dérangent parfois dans ses investigations nocturnes ; presque toujours les plus belles pièces s'accrochent à cet engin meurtrier.
M. de la Blanchère, dans son excellent Traité de pisciculture^ a fort bien décrit les conditions suivant lesquelles il faut pêcher la Truite. Le temps, dit il, a sur elle un effet extraordinaire. Avec
le vent d'est, elle ne prend pas facilement ; elle a horreur des orages accompagnés de tonnerre, et les vents violents, de quelque côté qu'ils soufflent, la mettent à l'abri de Thameçon; il n'en est pas de môme avant ou après une pluie douce, par un temps calme et sombre : c'est le moment par excellence pour prendre la Truite.
A cette pêche, ne vous montrez pas; la Truite a les yeux trèsperçants, de plus elle est timide et prudente ; si par malheur elle apercevait le pêcheur, aucune amorce ne la tenterait plus, l'habileté et la dextérité la plus grande n'aboutiraient à rien. Surtout pas de bruit; marchez comme un Mohican, d'un pas de sauvage qui ne courbe pas l'herbe et qui ne fait pas bruire les broussailles ; munissez-vous d'une bonne canne flexible. Si le temps t la saison le permettent, employez des insectes naturels, ils sont toujours meilleurs; sinon, péchez à la Mouche artificielle, et alors cherchez un pont ou tout autre obstacle pour vous dérober à votre proie.... future. Elle ne se rendra pas probablement à votre première invitation ; renouvelez-la trois ou quatre fois, elle saisira votre Mouche quand elle se présentera tout près d'elle, lorsque la tentation, de plus en plus irritante, seradevenueen quelque sorte irrésistible. A-t-elle mordu, tirez-la hors de l'eau par un coup sec, et mettez-la dans votre gibecière.
Malgré les ofl'res les plus séduisantes, la Truite ne cède pas toujours à sa cupidité; pour qu'elle y succombe, il faut d'abord que la Mouche soit dans sa zone d'alimentation, et puis qu'elle joue parfaitement les ébats d'un insecte vivant. Parfois néanmoins quelques jets répétés finissent par l'attirer à l'endroit désiré; lorsqu'elle nage à la surface de Teau, elle prend la Mouche sans hésiter, mais elle ne sort jamais de sa route d'exploration pour saisir n'importe quel insecte.
Pendant la saison froide, c'est surtout au milieu du jour qu'il faut pêcher la Truite ; dans la saison chaude, le matin et le soir sont les temps les plus favorables. En général, la soirée vaut mieux que la matinée, probablement parce que la Truite, ne mangeant pas du tout pendant la chaleur, a faim vers le soir; par la raison contraire, lorsqu'elle a chassé librement pendantla nuit, elle se montre moins friande de l'amorce le matin; rien de plus logique que cette conclusion : au pêcheur d'en faire son p ofit.
De toutes les espèces qui composent la famille des Clupéoïdes, le Hareng (Clupea Harengus, fig. 184) est la plus célèbre par sa fécondité et par les ressources alimentaires qu'elle nous procure. Chaque année, des flottes entières partent pour la pêche de ce poisson ; elles en prennent des quantités prodigieuses, mais toujours il reparait en légions immenses, véritable manne providentielle dont profitent des peuples entiers, depuis le pôle arctique jusque sur les bords de TOcéan.
Ainsi que la plupart de ses congénères, le Hareng a la mâchoire proéminente et le corps allongé, comprimé en carène tranchante, surtout vers le ventre ; sa tête est petite, son œil grand ; son dos, épais et noirâtre, contraste avec ses côtes argentées et ses nageoires grises.
Sur nos marchés, les Harengs delà Manche ne mesurent guère que vingt-cinq centimètres de longueur; ceux des mers du nord ont plus de taille ; les plus forts se rencontrent dans la mer Blanche et au voisinage du cercle polaire.
Le Hareng n'existe pas dans la Méditerranée : aussi paraît-il avoir été inconnu des Grecs et des Romains ; sans nul doute, ils auraient apprécié, comme nous, sa chair fine et délicate, imprégnée d'une sorte de graisse qui lui communique une saveur agréable.
Bien des fables ont été débitées sur ce poisson et ont cours encore, même parmi les pêcheurs de profession; ce qu'on connaît de ses mœurs suffit cependant pour lui assigner sa part d'intérêt, sans le secours de la fiction.
D'après certains naturalistes, les Harengs entreprendraient des courses périodiques avec une régularité et une précision mathématiques. Le Nord serait leur point de départ. A des époques déterminées, une colonne immense déboucherait du pôle arctique, s'avancerait vers l'Océan et se dirigerait vers des climats plus tempérés. Elle se partagerait en deux bandes : l'une, se portant à l'ouest, irait peupler les rivages de l'Amérique; l'autre, prenant la direction du sud, se rendrait dans les mers d'Europe. Celte supposition de poissons voyageurs ponctuels dans une route uniforme ne s'accorde pas avec les faits bien observés. On sait au-
jourd'hui que les migrations des Harengs n'ont pas lieu chaque année suivant un programme invariable : on les pêche sur d'autres points que ceux qui leur sont fatalement assignés ; l'espèce d'Amérique diffère de celle d'Europe ; l'une et l'autre ne proviennent donc pas de la môme migration ; rien n'atteste enfin qu'après leurs évolutions elles rentrent, ainsi qu'on le prétend, sous les glaces des contrées hyperborées ; ce qui n'est pas douteux, c'est que le Hareng vit par troupes innombrables dans^toutes les eaux où on le poche ; à certaines époques, il se tient dans les pro-
Fig. 184. Hareng.
fondeurs de la mer, et il quitte ces retraites quand le momentdu frai est arrivé.
On croit généralement sur nos côtes que le Hareng, par un privilège tout spécial, vil d'eau pure, surtout à l'époque du frai; il n'en est rien : il se nourrit, bel et bien, de petits Crustacés, de petits Mollusques et de Vers marins; lorsque la faim le presse, tout appât lui est bon.
C'est encore bien gratuitement qu'on le fait mourir aussitôt qu'il est hors de l'eau, sans pouvoir être ramené à la vie, même quand on le rejetterait à la mer immédiatement après qu'il a été pris. Son énergie vitale est plus grande. Il saute dans les paniers môme après plusieurs heures de capture ; il peut rester impunément renfermé sous la glace, et donne encore signe de vie dans l'eau, quoique ayant les nageoires coupées et le ventre ouvert : il est vrai qu'une fois la tète engagée
dans les mailles du filet, il expire étranglé, suffoqué aussitôt par son contact direct avec l'atmosphère ; en mourant, il jette un petit cri.
Le Hareng, excellent nageur, se plaît à lutter contre le vent et les courants, mais il reste peu de temps à la même place ; sa marche consiste en avances et reculs alternatifs ; lorsque le courant est trop fort, il louvoie avec persévérance et parvient à son but en tirant d'habiles bordées.
Par la pleine lune et un temps calme, le Hareng se tient assez loin de la surface ; au décours de la lune, au contraire, et par un gros temps, il s'en rapproche ; pendant la tempête, il s'entasse au fond de la mer: il s'y renferme également pour se soustraire à l'impression d'un froid subit, et pour échapper à ses nombreux ennemis, Gades, Requins, Roussettes et Chimères qui lui font une guerre acharnée. Toutefois il n'est pas rare de le voir se fixer à fleur d'eau; dans les nuits calmes de l'automne, des troupes entières de ce poisson sortent leur tête hors de l'eau ; leur jeu produit un clapotement dont le bruit ressemble à celui de larges gouttes de pluie : c'est un mauvais pronostic pour la pêche, car il faut alors relever tellement les filets, que la plupart des Harengs y échappent.
Selon toute probabilité, les Harengs habitent dans les profondeurs de la mer, et ne s'approchent des côtes que pour frayer. Leur ponte suit à peu près la marche des saisons, mais sans y être rigoureusement assujettie. Les femelles les plus Agées commencent les premières à se débarrasser de leurs œufs, les plus jeunes pondent les dernières. Celles qui ont frayé au printemps sont désignées sous le nom de Harengs vides ou gais; celles qui frayent en été sont appelées Harengs vierges; les femelles qui pondent en automne et en hiver portent le nom de Harengs pleins.
Le Hareng multiplie d'une manière prodigieuse ; une femelle ne contient jamais moins de vingt mille œufs, et l'on en compte jusqu'à soixante-dix mille dans les individus de forte taille; le nombre des mâles est toujours inférieur à celui des femelles. Ce poisson ne semble pas rechercher tel parage plutôt que tel autre pour sa ponte : il l'eflectue tantôt en mer, tantôt sur un fond de sable, sur la roche nue ou sur les prairies sous-marines; pendant cette opération, les femelles se frottent contre des corps durs, agitent l'eau avec force et y lâchent leurs œufs ; dès qu'ils sont vivifiés, ils se fixent en pelotons.
Après avoir frayé, le Hareng gagne la haute mer; quand il reparaît sur les côles, ce n'est que par petites troupes.
On ignore le temps que les œufs mettent à éclore. Les jeunes nés pendant Tété restent sur la côte jusqu'aux approches de rhiver : ils ont alors douze à quinze centimètres de longueur; ceux nés en automne, le long des côtes de France, d'Angleterre et de Hollande, y séjournent tout l'hiver, maisensetenantà u&e certaine profondeur; quand ils ont atteint une plus grande dimension, ils s'enfoncent tout à fait dans l'Océan et y vivent en troupes : leurs bancs, dans la Manche, ne sont jamais plus considérables qu'après l'époque du frai.
D'habitude le Heu^eng, pendant le jour, se tient dans les couches profondes de la mer; le soir, il se rapproche de la surface, mais pour regagner son gîte dès la pointe du jour.
Les Harengs voyagent toujours par bancs considérables ; ils embrassent souvent plusieurs kilomètres, sur une épaisseur d'un mètre et plus. Dans les belles nuits d'été, lorsqu'ils effleurent la surface, la mer présente un spectacle féerique : de toutes parts, sur leur passage, jaillissent des milliers d'éclairs, de longues traînées de feu se mêlent aux scintillements qui s'échappent de cette niasse phosphorescente; l'illumination est complète, elle les signale aux pécheurs. D'autres indices trahissent encore leur présence : la laitance couvre la mer de taches huileuses désignées sous le nom de graissin, qui, la nuit venue, brillent d'une lueur phosphorique; Mouettes et Goélands volent sans cesse au-dessus des bancs de Harengs, les poursuivent sans relâche, et les pèchent nuit et jour, soit pour leur propre compte, soit pour nourrir leurs petits.
A certaines époques qui n'ont rien de fixe, les Harengs éprouvent le besoin de se déplacer; ils sont erratiques, et, bien que la cause réelle de leurs migrations soit encore inconnue, on l'attribue généralement au climat et à la nature des eaux. De même qu'ils apparaissent tout à coup, ils disparaissent de la môme façon, sans motifs appréciables ; leur réapparition tantôt ne se fait pas attendre, tantôt n'a lieu qu'après plusieurs années ; lorsqu'ils se dirigent vers la côte, ils s'y lancent à fond de train et s'y entassent pêle-mêle, au point de s'étouffer. Leurs bancs cependant ne présentent pas toujours l'image de la confusion: les Harengs s'avancent parfois en colonnes régulières ; dans ce cas, ils se tiennent près de la surface, et, quel que soit le bruit qui survienne, sauf celui du tonnerre qui les met en désarroi,
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ils poursuivent leur roule sans dévier. Leur marche est d'autant plus rapide, que les eaux sont plus claires; elle est sensiblement ralentie en eau trouble. Le Hareng plein navigue volontiers dans les grandes eaux, le Hareng gai nage plus près de la côte.
Dans le Nord, on pêche indistinctement le Hareng le soir ou le matin, de jour comme de nuit; il n'en est pas ainsi sur les côtes de la Manche : les pêcheurs de Saint- Valéry, de Boulogne, de Dieppe, de Fécamp, estiment que c'est au lever et au coucher de la lune, coïncidant avec la molle eau, que ce poisson s'emmaille plus facilement; de là le dicton : A lune levant^ Hareng brognanl. La lumière artificielle a la propriété de les attirer : aussi les embarcations ont-elles toujours un fanal à Tavantdans la pêche de nuit. Comme toutes les pêches, celle du Hareng a ses jours d'heur et de malheur; mais, en général, elle est fructueuse, et si le poisson fait défaut dans une saison, il est rare que l'abondance ne reparaisse pas dans une autre, pour faire compensation. Heureuses les embarcations qui tombent sur un banc épais de Harengs, elles ont bien vite leur chargement ; chaque maille du filet est chargée de son trophée. On cite des sorties pendant lesquelles, dans une seule nuit, des pêcheurs ont pris jusqu'à huit cent mille Harengs; d'autres se sont vus forcés de jeter à la mer une partie de leur butin, sous peine de sombrer, tant leurs bateaux étaient combles. Les pêches sont encore bien plus miraculeuses dans le nord de l'Europe. D'après Lacépède, il est telle petite anse de Norvège où l'on prend vingt millions de Harengs dans une seule pêche; à Gothembourg, le produit de la pêche annuelle s'élève à plus de sept cents millions de Harengs; sur nos côtes, moins peuplées de ce poisson, on regarde la pêche comme excellente quand, deux heures après qu'on a jeté le filet, on est obligé de le retirer; ce temps suffit pour le garnir de Harengs, lorsqu'on €st en bonne veine; toute une marée, au contraire, suffit à peine quand la chance est contraire. Les pêcheurs augurent bien de la pêche, lorsque, après une tempête, survient un calme accompagné de brouillard ou de brume, ou lorsque le vent soufQe du .côté d'où viennent les Harengs.
En Hollande, où la pêche du Hareng se pratique sur une grande échelle et avec plein succès, les filets ont de mille à douze cents mètres de long et les mailles trois centimètres de large ; on les jette à la mer et on les retire avec un cabestan. C'est en voulant forcer l'obstacle qui s'oppose à leur marche que les Harengs s'engagent dans les mailles du filet; ils y restent accrochas par les
ouïes : les uns sont livrés à la vente^ sans 'préparation aucune, pour être consommés frais ; les autres destinés à être conservés, sont salés ou séchés.
La salaison commence à bord des embarcations, munies, à cet effet, de tonnes, de barils et de provisions de sel. Dès que les Harengs sont hors de Teau, on les habille^ c'est-à-dire qu'on leur coupe la gorge et qu'on leur enlève les ouïes et les entrailles; on les lave ensuite dans Teau salée, puis on les plonge dans une saumure assez épaisse pour qu'ils y surnagent. Lorsqu'ils ont séjourné pendant quinze ou vingt heures dans ce bain, on les en retire et on les encaque dans une tonne fortement garnie de sel ; ils y restent jusqu'à ce que la pêche soit terminée et qu'on soit rentré au port; une fois à terre, on change les Harengs de tonne, on renouvelle la saumure et on les encaque avec soin : dans cet état, ils sont livrés au commerce.
La préparation des Harengs qu'on veut faire sécher, autrement dit des Harengs saurs fumés, est différente. On choisit les plus beaux ; on les met d'abord dans la saumure comme les Harengs salés ; vingt-quatre heures après, on les enfile par les ouïes dans de petites baguettes et on les suspend à une cheminée où ils sont exposés à un feu de bois très-léger, mais qui jette beaucoup de fumée. On attend qu'ils soient bien secs pour les mettre en vente; c'est l'affaire de vingt-cinq à trente heures quand l'opération est bien conduite.
L'art de préparer le Hareng remonte au quinzième siècle; on en est redevable au Flamand Guillaume Benkels, humble pécheur dont l'industrie est devenue européenne et a fait la fortune de la Hollande. Ses compatriotes, dans un juste sentiment de reconnaissance, ont élevé un monument à sa mémoire; son tombeau, objet d'un pèlerinage national, se voit encore au village de Biernlist : Charles-Quint ne crut pas déroger à sa grandeur en le visitant en 1536.