LE THON
de la carène cartilagineuse des côtés de sa queue, et de ses nageoires dorsales, contiguës Tune à l'autre.
Le corps du Thon, plus épais dans sa partie médiane qu'à ses extrémités, ressemble à un fuseau aplati; la mâchoire inférieure avance sur la mâchoire supérieure, et toutes deux sont garnies de petites dents pointues; le dos est bleu-noirâtre d'acier, le ventre grisâtre avec des taches argentées; la queue, courbée en croissant, est très-grande et tire sur le gris noir (fig. 186).
Le Thon atteint de grandes dimensions ; il n'est pas rare d'en voir de plus de deux mètres de long, et plusieurs fois on en a pris qui dépassaient quatre cents kilogrammes. Ce poisson na*re
Fig. 186. Thon.
avec rapidité et accompagne volontiers les naviresjpour jouir de l'ombre qu'ils projettent sur la mer, et aussi sans doute afin de profiter des débris de cuisine qu'on jette par-dessus bord. Sa voracité est extrême; il donne la chasse aux bancs de Maquereaux, de Harengs, de Sardines, et se précipite avidement sur les amorces les plus grossières; mais s'il^ravage les faibles poissons, il est à son tour relancé par les Dauphins et l'Espadon qui ne l'épargnent guère.
On le rencontre moins communément dans l'Océan que dans la Méditerranée où il fraye d'habitude. A certaines époques de l'année, ses légions innombrables longent les côtes: selon les
parages, il se montre au [printemps et se dirige vers Torient ; aux approches de l'automne, il suit une marche inverse. De ce fait on avait conclu que, simplement de passage dans la Méditerranée, il y entrait par le détroit de Gibraltar, pour s'avancer au delà du Bosphore, et revenir ensuite vers Touest; mais, d'après les observations de Cetli, qui a étudié le Thon d'une manière spéciale et qui en a vu, de temps à autre, de grandes troupes, en hiver, autour de la Sardaigne, il semble prouvé que ce poisson fraye surtout dans la Méditerranée, qu'après avoir séjourné une partie de l'année dans les profondeurs de la mer, il se rapproche des terres et les côtoie : sur les côtes de Provence, à la Ciotat, par exemple, on fait une pêche d'arrivée depuis le mois de mars jusqu'à la fin de juin, et une pêche de retour depuis la mi-juillet jusqu'à la fin d'octobre.
La pêche du Thon sur nos côtes remonte à la plus haute antiquité; les Phocéens s'y livraient déjà aux environs de Marseille ; au dix-huitième siècle, elle était pratiquée avec activité sur les côtes d'Espagne ; aujourd'hui, elle est en vigueur dans le golfe du Lion, sur les côtes de Provence, dans la rivière de Gênes, en Sardaigne et en Sicile; on la fait aussi avec succès dans le golfe de Gascogne, non loin de Bayonne; mais cette industrie n'y a pas autant d'importance que dans la Méditerranée. Les procédés varient selon les pays; toutefois c'est principalement à la thonaire ou à la madrague qu'on prend les Thons.
La thonaire consiste dans une enceinte de filets qu'on jette pour ainsi dire sur le coup même, pour arrêter les Thons au passage. Dès que leur arrivée a été signalée par les vigies placées à cet effet en observation, les pêcheurs dirigent leurs embarcations vers l'endroit indiqué ; ils se rangent sur une ligne courbe, et forment, avec des filets lestés et flottés, une enceinte autour de la troupe voyageuse qui, effrayée par tous ces mouvements, se réfugie vers le rivage. De nouveaux filets, placés en dedans des premiers, rétrécissent de plus en plus l'enceinte, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que trois ou quatre brasses de profondeur, et qu'on puisse amener les Thons au rivage à l'aide d'un dernier filet, terminé par une poche ou en cul-de-sac ; le poisson, une fois acculé dans cette impasse, et ne sachant plus où donner delalèle, s'entasse pêle-mêle ; on n'a plus qu'à le saisir avec les mains ou à le tuer à coups de croc.
Tout autre est la madraguq. C'est un établissement à demeure, composé d'une série d'enceintes qu'on forme avec des filets et
qu'on maintient verticalement en les flottant et en les lestant comme la thonaire. Chacune de ces enceintes s'ouvre du côté de la mer; un autre grand filet ferme le parc et en relie les labyrinthes à la terre, tout en arrêtant les Thons dans leur direction première. Ceux-ci passent d'abord entre la madrague et la terre; mais, trouvant le chemin barré par le dernier filet, ils se détournent, côtoient l'engin et pénètrent dans les diverses enceintes où ils s'égarent; des dispositions particulières les forcent à passer de chambre en chambre jusqu'à la dernière enceinte désignée sous le nom de corpou ou chambre de mort. A peine y sont ils engagés, qu'un filet horizontal les soulève jusqu'à la surface de l'eau; dans cette extrémité, et serrés par l'espace, ils s'amoncellent à qui mieux mieux, et alors commence le dernier acte du drame. L'équipage n'attendait que ce moment pour s'armer de crocs, de tridents, de harpons, en un mot de tout instrument capable d'accrocher ou d'assommer. La mêlée devient bientôt affreuse ; les coups pleuvent de toutes parts; tous les Thons enfermés dans la madrague sont voués à une mort violente; pour eux la fuite est impossible, et ils n'ont pour se défendre que des bonds désespérés : la mer ne tarde pas à être teinte de leur sang (fig. 187).
Le Thon est un des poissons dont la chair est à la fois trèssavoureuse et des plus nutritives; suivant les diverses parties de son corps, elle a des qualités difi^érentes: les unes ressemblent à du bœuf, les autres rappellent la viande de veau, mais plus faite et plus délicate que cette dernière; on la consomme fraîche ou marinée; sous ces deux états, elle n'est point indigne de figurer sur des tables recherchées.
L'histoire de l'Anguille (fig. 188) soulève plus d'un mystère encore inexpliqué. Et d'abord, comment se reproduit-elle? On est loin d'être d'accord sur ce point capital. Les uns la font ovipare; iss autres veulent qu'elle soit ovovivipare comme la Vipère; quelques-uns la considèrent comme un animal simplement ébauché dont on ne connaît pas l'état de maturité sous lequel elle multiplie; plusieurs enfin croient qu'elle ne peuple les rivières et les étangs que pendant son premier âge, et qu'en devenant adulte
elle se transforme en Congre ou Anguille de mer : celte dernière supposition ne saurait tenir devant la structure anatomique de l'Anguille commune qui n'a jamais que cent seize vertèbres, tandis que le Congre, quel que soit son développement, en compte toujours cent cinquante-six.
L'Anguille, par sa forme allongée et ses allures sinueuses, a Taspect d'un Serpent. Son corps cylindrique s'atténue vers la queue; les écailles qui le recouvrent sont si petites et tellement implantées dans le derme, qu'on a peine à les distinguer à l'œil nu ; sa peau est toujours lubrifiée par une humeur visqueuse qui la rend très-gluante. Chez ce poisson, la mâchoire inférieure s'avance en pointe au devant de la mâchoire supérieure; toutes deux sont garnies de plusieurs rangées de petites dents, ainsi que les palatins et le vomer. Les narines sont saillantes ; l'ouverture des branchies, réduite à une simple fente en croissant, porte les nageoires pectorales, les seules qui soient en nombre pair; la dorsale et la caudale se réunissent pour former une caudale pointue; les vertèbres, exceptionnellement flexibles, permettent à l'animal de se contourner dans tous les sens. Sa coloration varie suivant le milieu qu'il fréquente : dans les eaux limpides, le dos, d'un beau vert foncé, brille de reflets métalliques, quelquefois bleuâtres, et le ventre prend une teinte de blanc argenté ; dans les eaux limoneuses, le dessus du corps est brun-noir et le dessous jaunâtre.
L'Anguille, très-répandue en Europe, abonde dans les fleuves, les rivières, les étangs. Comment s'introduit-elle dans les lacs élevés? On l'ignore; pourquoi n'en sort-elle pas quand elle est assez forte pour aller frayer dans la mer? L'eau douce de ces lacs la frappe-t-elle de stérilité? Autant de problèmes dont la solution réclame les recherches des naturalistes.
L'Anguille est un des rares poissons d'eau douce qui se rendent à la mer; elle habile indifféremment les eaux courantes ou dormantes, mais sa chair est plus savoureuse dans les eaux limpides que dans les eaux vaseuses. Sa voracité est bien connue ; elle se nourrit de Vers, de Mollusques, de Sangsues, de frai de Grenouilles et de Poissons, tels que Vérons, Goujons et autre fretin; elle attaque aussi les petits Mammifères aquatiques. Musaraigne et Rat d'eau, et se jette avidement sur les cadavres en décomposition : toute tripaille lui sourit. Elle nage avec souplesse et célérité, souvent à reculons, et toujours dans une direction latérale. Le fond des eaux est son domicile habituel quand elle
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ne court pas après le gibier; mais si le temps est orageux, sous linfluence peut-être de sensations électriques, elle remonte vers la surface, certaine d*y trouver pâture. Ses chasses n'ont lieu que la nuit; pendant le jour, elle se blottit dans les trous des berges, où Ton en trouve parfois un grand nombre réunies ensemble, ou bien elle s'enfonce complètement dans la vase, ne laissant passer que son museau. Le procédé dont elle se sert pour se ménager cette cachette est assez ingénieux. Après avoir choisi un endroit où la vase à demi liquide offre peu de résistance, elle sonde le terrain avec sa tôte, y introduit Textrémité
Flp. 188. Anguilles.
de la queue et le taraude à l'aide d'oscillations rapides et d'une série d'évolutions habilement combinées; le trou creusé, elle s'enterre complètement, sans trahir sa présence par le moindre bourrelet : on ne la devine qu'au petit nuage bourbeux que soulève un petit courant d'eau qui passe dans les branchies.
L'Anguille sort volontiers de l'eau pour se répandre dans les prairies humides, à la recherche des Lombrics et des petits Mollusques dont elle est fort avide. On la rencontre aussi quelque-
fois à d'assez grandes distances des rivières et des étangs, au milieu des champs, dans les haies et les buissons ; maints chasseurs Ty ont surprise à Taube du jour. On s'explique, du reste, facilement comment ce poisson peut vivre un certain temps hors de Teau ; il ne fait Técole buissonnière que la nuit ; sa peau visqueuse lui permet de supporter Faction modérée de Tair: il y résiste surtout grâce à la membrane qui ferme presque hermétiquement l'ouverture branchiale. Les viviers et les autres pièces d'eau les mieux encaissées et môme bétonnées ne l'empêchent pas toujours de se livrer à ses promenades nocturnes; à l'aide de son corps souple et glissant, elle trouve sans doute moyen de se frayer un passage à travers les moindres fissures; peut-être aussi a-t-elle le secret de disjoindre les pierres, de creuser des trous, et de s'échapper par là d'une prison qui semblait infranchissable.
D'après les ichthyologistes les plus autorisés, Lacépède, Bosc, Valenciennes en France, Yarrell et Young en Angleterre, l'Anguille serait ovipare; elle viendrait frayer dans la vase des eaux salées ou saumâtres pendant les mois les plus chauds de l'été, et ses œufs formeraient une masse visqueuse, analogue à celle qui renferme les œufs de la Perche fluviale. Les petits, au moment de leur naissance, ne se séparent pas des pelotes qui les réunissent; ils ne s'en débarrassent que lorsqu'ils ont deux ou trois centimètres de long. Les pêcheurs nantais profitent de ces pelotes pour peupler d'Anguilles les étangs environnants. Les jeunes, encore peu développés, de trois ou quatre centimètres seulement, restent cantonnés dans l'endroit où ils ont vu le jour jusqu'à l'arrivée du printemps; ils sont tellement fixés à la plage, qu'ils semblent y adhérer: de là le préjugé populaire qui les fait naître de la vase de mer; dès qu'ils ont pris plus de force et que l'eau s'est suffisamment réchaufl'ée, un peu plus tôt ou un peu plus tard, selon les années, toujours cependant d'avril en mai, ils se mettent en route.
On donne le nom de montée à la migration générale des petites Anguilles ; elle commence à la fin de mars, atteint son maximum d'activité dans le courant d'avril et se prolonge jusqu'en mai. L'alevin ressemble alors à de petits fils gélatineux, transparents, et n'a de bien visible que ses deux yeux noirs; après avoir passé quelques jours aux embouchures des fleuves, toute la masse fourmillante s'ébranle. « Cette armée innombrable, dit M. de la Blanchère, monte sans trêve ni repos, nuit et jour, sur
toute la largeur du fleuve, mais principalement près des rives, séparant un peloton dans chaque affluent, grand ou petit, qu'elle rencontre, montant, montant toujours, poussée par une force irrésistible. Les premiers émigrants ne sont pas beaucoup plus gros ni plus longs qu'un tuyau de plume ; un mois après, il en passe tout autant; ils ont alors le double de grosseur, sans être beaucoup plus longs;. quatre semaines plus tard (car la montée dure jusqu'en mai), on ne prend plus que les traînards et les retardataires de la légion, plus âgés naturellement et plus développés et ayant près de trente centimètres de longueur, avec un volume proportionné à leur taille; peu à peu, le passage s'amoindrit et finit par s'effacer : tout s'est déversé dans les divers cours d'eau, ou casé dans les fossés et les étangs. »
Dans certains fleuves, tels que la Loire, la montée est si prodigieuse, qu'on en charge, en peu de temps, des voitures entières; elle ne dépasse pas Angers: que deviennent ces Anguilles jusqu'à ce qu'elles aient atteint la taille de quarante à cinquante centimètres qu'exige le marché? on en est encore, sur ce point, réduit à des conjectures plus ou moins hypothétiques ; il se peut qu'une partie des jeunes s'arrête dans les premiers étangs voisins de la mer, pour y prendre leur seconde croissance; mais ce qu'on sait pertinemment, c'est qu'après avoir passé la belle saison dans les ruisseaux, les rivières et les fleuves, toutes les Anguilles voyageuses du printemps se réunissent à l'entrée de l'automne, s'entrelacent en boules et se laissent aller au fil de l'eau, sans le moindre effort, pour descendre à la mer; le besoin d'y retourner est si impérieux chez elles que rien ne les détourne de leur chemin; rencontrent-elles un obstacle difficile à surmonter, elles se pressent, s'accumulent, s'entassent par milliers, sans que jamais une seule tente de remonter aux lieux qu'elle vient de quitter. C'est à cette descente qu'on en fait des pêches vraiment merveilleuses ; on les prend par paquets de vîngt-cinq et trente Anguilles, enroulées et comme nouées ensemble; il suffit de tendre de grandes nasses au travers du fleuve et de le barrer de chaque côté avec des clayonnages dont on ferme les ouvertures avec de la vase.
L'Anguille n'atteint son développement normal, un mètre de long et un ou deux kilogrammes de poids, qu'après un certain nombre d'années ; sa longévité est très-grande : elle dépasse, assure-ton, quatre-vingts ans; des Anguilles de un mètre cinquante centimètres de long, pesant douze kilogrammes, sont de
fort belles pièces assurément, mais nullement extraordinaires dans certaines contrées. Sous Teau, ses ennemis les plus ardents sont la Loutre, le Brochet et TEsturgeon ; à terre, son adversaire irréconciliable est cet omnivore qu'on appelle l'homme.
L'énergie vitale de l'Anguille est depuis longtemps connue; qui ne sait qu'elle peut rester huit ou dix jours hors de Teau sans en souffrir? Écorchée vive, elle ne périt pas immédiatement; coupée en plusieurs morceaux, chacun.de ses tronçons s'agite de longs mouvements convulsifs; toutefois elle meurt rapidement lorsqu'on l'expose au plein soleil, ou lorsqu'on la frappe d'un coup sec sur la queue. D'après les recherches du docteur Marshall Hall, elle serait pourvue d'un cœur lymphatique à l'extrémité de la veine caudale ; aussi est-ce là son point vulnérable : les pécheurs de profession le savent par expérience ; quand ils veulent tuer une Anguille, ils ne l'attaquent pas par la tête, mais par la queue; ils la lui choquent violemment contre un corps dur.
Aux approches du froid, l'Anguille se retire dans les trous des berges ou s'enfonce dans la vase et s'y engourdit jusqu'au retour de la chaleur ; quand on met les étangs à sec, elle cherche son salut au fond du limon : il faut alors piétiner la vase pour l'en faire sortir.
C'est presque toujours au fond de l'eau qu'on doit tendre la ligne pour prendre des Anguilles. En bonne saison, dans les eaux claires, on perdrait son temps et sa peine en cherchant à pêcher l'Anguille après huit heures du matin et avant quatre ou cinq heures du soir : elle ne mord pas. Mais si un orage vient à troubler l'eau, le poisson sort de sa retraite et s'agite, s'approche de la surface et chasse énergiquement ; on a chance alors de le capturer, pourvu qu'on use d'une certaine précaution. Lorsqu'il est pendu à l'hameçon, gardez-vous bien de le lancer à terre, et déferrez-le avec soin. L'Anguille, à terre, ne bondit pas de sauts convulsifs avant de mourir, comme font les autres poissons; elle rassemble toutes ses forces pour fuûr, rampe, glisse et se faufile rapidement à travers les herbes, et, si on ne lui coupe vivement la retraite, elle a bien vite regagné l'eau: on ne la tient vraiment que lorsqu'elle est au fond du sac. Les gros Vers de terre, les intestins de volailles, le Véron, l'Ablette, le Goujon, voire même les Sangsues, sont les meilleurs appâts qu'on puisse employer pour prendre l'Anguille.
Les pêches les plus célèbres de ce poisson, en Europe, sont
celles des lagunes salées de Commachio, près Venise. Elles ont lieu de septembre à décembre; on en prend près d'un million de kilogrammes à cette époque; on les consomme fraîches ou salées ; leur préparation se fait sur une grande échelle, à Commachio même. ^
Chez nous, les Anguilles de la Camargue et de Tétang salé de Biguglia, en Corse, sont en grande estime auprès des gourmets, et non sans raison ; leur chair ferme et blanche est infiniment plus délicate et plus savoureuse que celle des Anguilles d'eau douce.