CHAPITRE VII
Les êtres étranges du fond des mers.
Allons plus au fond des choses en général et de la mer en particulier.
Il y a encore peu d'années, on pensait que les grands fonds marins étaient absolument déserts. Cette idée préconçue se basait sur trois faits importants : 1° À partir de 200 mètres environ, la lumière solaire s'éteint tout à fait; 2° au-dessous de 4oo mètres, la végétation disparaît complètement; et 3° la pression de l’eau augmente dans des proportions considérables avec la profondeur. Comment, disait-on, la vie pourra-t-elle se manifester dans des conditions d'existence si peu favorables, si contraires à tout ce que l’on connaît ? Ce raisonnement était très spécieux, mais malheureusement inexact. En 1861, en effet, on apporta à Alph. Milne-Edwards un fragment du câble méditerranéen qui s’était rompu à une grande profondeur; en examinant attentivement ce fragment, le savant professeur du Muséum trouva à sa surface une multitude d'animaux pour la plupart inconnus. Sa communication à l’Académie des sciences eut un retentissement considérable, car elle montrait d’une façon péremptoire que la vie existait là où on la croyait impossible. De là à explorer les grands fonds pour leur arracher leurs secrets, il n'y avait qu'un pas ; il fut franchi, non pas, comme on le croirait, par la France, mais par l'Angleterre (c’est toujours elle qui retire les marrons du feu...). Les expéditions du Blake et du Challenger rapportèrent des matériaux si intéressants et si considérables que la France, qui avait marqué la route à suivre, sortit de son indifférence. Sous la vive impulsion du marquis de Folin et des professeurs du Muséum, le ministre de l’Instruction publique, en 1880, mit l’aviso le Travailleur à la disposition des explorateurs. La première campagne eut lieu dans le golfe de Gascogne, la deuxième (1881) dans la Méditerranée et les côtes du Portugal, la troisième (1882) sur les côtes d’Espagne, les côtes du Maroc et des Canaries.
Le Travailleur ne pouvant prendre qu’un faible approvisionnement de charbon ne convenait qu’à des campagnes restreintes d’une courte durée. Aussi le gouvernement fréta-t-il un éclaireur d’escadre, le Talisman, qui put aller beaucoup plus loin que son prédécesseur, sur les côtes de la péninsule Ibérique, les côtes du Maroc, les Canaries, les côtes du Soudan, les îles du Cap-Vert, la mer des Sargasses et les Acores. D’autres explorations vinrent après et augmentèrent nos connaissances sur la vie des abysses.
Avant de donner un aperçu des animaux des grands fonds, il est intéressant de jeter un coup d’œil sur leurs conditions d'existence.