‹ Les animaux excentriquesChapitre 22 sur 102 · NUIT "TU SR · texte numérisé non relu

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Tout d’abord les animaux des régions abyssales ont à subir, du fait de la colonne d’eau qui les surmonte, une pression véritablement énorme, puisqu'une colonne d’eau de ro mètres de hauteur correspond à une atmosphère (un kilogramme) pour chaque centimètre carré de surface. L'organisation de leurs tissus est, bien entendu, adaptée à cette pression considérable, comme les nôtres sont faits pour vivre sous la pression d’une atmosphère. Aussi est-il arrivé souvent que, dans les explorations, les poissons remontés par la drague éclataient en arrivant sur le pont du navire : cet accident était dû au dégagement des gaz intérieurs, par suite de la différence énorme de pression ; chez beaucoup aussi, la vessie natatoire sortait par la bouche.

Il faut également noter que dans les grands fonds la lumière ne pénètre pas et que, par suite, tout ce qui s’y trouve est plongé dans une obscurité presque complète. À ce fait sont liés deux phénomènes intéressants : c'est d’une part la réduction très grande des organes de la vue, et, d’autre part, la production de lumière par un grand nombre d’espèces: ne recevant pas de rayons lumineux du monde extérieur, ils en fabriquent eux-mêmes pour pouvoir apercevoir les animaux dont ils

font leur nourriture.

Fig. 56. — La globigérine. Les conditions d'existence qu'offre le fond

On ne it jamais tr ‘endre de pré- x :

cautions. La) globigérine se garmit de des mers étant en somme très uniformes, la

te ln qui ne Feuteut pas la faune abyssale est beaucoup moins variée que LR ONE SIL DU CPGE la faune côtière; les espèces spéciales qu’elle présente sont très cosmopolites et s'étendent sur une aire immense.

Un des faits les plus intéressants qui aient été mis en lumière par les explorations sous-marines, c’est que les formes abyssales montrent des ressemblances multiples et variées avec les formes fossiles des époques tertiaire, secondaire et même primaire ; il semblerait que les conditions d'existence ayant peu varié, les espèces se soient perpéluées dans ces parages jusqu'à nous sans éprouver de changement.

Ceci dit, jetons un coup d'œil sur quelques-uns des animaux qui ont été récoltés dans les dragages du Talisman, du Travailleur, etc.

Parmi les protozoaires, il faut tout particulièrement citer les carapaces de globigérines (fig. 56). À vrai dire, les globigérines sont des animaux pélagiques, ainsi qu'on l’a vu au chapitre précédent, mais, après leur mort, leurs squelettes se précipitent en telle abondance au fond de la mer, qu’ils y forment un dépôt parfois très épais et connu sous le nom de vase à globigérines : c’est sur les fonds qu'elles constituent que les animaux sont particulièrement riches en formes et en individus.

Les spongiaires sont très abondants ; entre 900 et 1.200 mètres il y a de véritables champs d’éponges, la plupart siliceuses, dont nous renonçons à décrire

‘élégance des formes et la délicatesse des spicules : citons entre autres les holtenia,

en forme de coupe à large ouverture et à parois constituées par un feuträge serré de spicules semblables à du verre filé.

Les échinodermes sont de beaucoup les animaux les plus abondants dans les grandes profondeurs, si abondants même que M. Ed. Perrier a pu diviser, grâce à eux, la faune abyssale en cinq zones :

1 zone. — De 100 à 500 mètres (Antedon phalangium).

2° zone. — De 5oo à 1000 mètres (Leptmoge).

3° zone. — De 1.000 à 1.500 mètres

(Brisinga).

4° zone. — De 1.500 à 2.000 mètres (Caulaster, Demorinus).

5° zone. — De 2.500 à 5.000 mètres

et plus (Bathycrinus, Hémiaster, etc).

Fig. 57. — Le nematocarcinus. Fig. 58. — Le colossandeis. Si cet animal ne fait pas son chemin dans le Un animal à montrer à la foire : le « Tout-enmonde, Ge ne sera pas faute d'avoir le — ou Pattes », dit |’ « animal-squelette », dit le plutôtles — bras longs. « Desossé ». Venez voir !

Il y a, dans plusieurs fonds, de véritables forêts d’encrines fixées qui rappellent

de très près les organismes qui vivaient à l’époque secondaire et dont les débris ont constitué des calcaires bien spéciaux (calcaires à entroques).

Les brisinga qui vivent depuis 1.000 mètres jusqu'aux derniers confins des abysses, sont des étoiles de mer aux bras multiples: ce sont de véritables merveilles de la mer qui émettent une lueur phosphorescente magique.

Les holothuries sont aussi très fréquentes ; leur étude a révélé des faits intéressants au point de vue de la philosophie zoologique. Nous en parlerons au chapitre relatif aux « concombres qui marchent ».

Les vers sont très rares.

Les crustacés sont extrêmement communs ; leur répartition géographique est surlout liée à la température de l’eau. Citons, parmi les espèces les plus remarqua-

bles, le nematocarcinus gracilipes (fig. 57), dont les pattes et les antennes sont démesurées ; le colossandeis arcuatus ( fig. 58), qui lui aussi est tout en pattes et dont le corps est si réduit que les cæœcums de l'estomac sont forcés de se loger dans les appendices locomoteurs ; le gnathophausia zoea, dont les pattes-mâchoires portent un organe phosphorescent ; l'hapalode investigateur, tout rouge, dont les pattes thoraciques sont transformées en de longs appendices en forme d'antennes ; le cystisome de Neptune, dont les yeux couvrent la tête, etc.

Mais de tous les animaux des gran-

des profondeurs, Fig. 59. — Le malacosteus. les plus singuliers

Ce poisson est pourvu en avant de plaques phosphorescentes. Les animaux % qui le voient approcher le prennent peut-être pour une automobile. Coing! SC rencontrent sur-

Coing ! :

tout chez les pois-

sons. Nous empruntons la description de quelques-uns d’entre eux à H. Filhol, dont le beau livre La vie au fond des mers est bien connu. Le malacosteus niger (fig. 59) vit sur les fonds vaseux, à 1 500 mètres de profon-

Fig. 6o. — Le stomias, ou un nouveau moyen de s’éclairer que voudraient bien connaître les miséreux qui ne peuvent se payer un demi-litre de pétrole ou même une bougie de deux sous.

deur, et paraît avoir comme grandeur maxima 13 à 14 centimètres de longueur. Sa couleur est d'un beau noir et sa peau offre un aspect velouté. Comme chez tous les, poissons des grandes profondeurs, la bouche est énorme et elle est armée, à la mâchoire inférieure, de dents longues et aiguës. La têle est arrondie sur le devant et comme tronquée. On voit immédiatement en dessous des yeux une large plaque

phosphorescente. Un peu en arrière de cette première plaque et près du bord de la bouche, il en existe une seconde beaucoup plus petite. Un des malacosteus pris dans l'expédition du Talisman donnait encore quelques signes de vie au moment de son arrivée à bord et l’on put observer que la lumière émise par les plaques n’était pas exactement la même. Celle qui provenait de la plaque supérieure était d'un jaune chatoyant, celle de la plaque inférieure était verdâtre. Voilà donc un poisson portant, à la partie antérieure de son corps, deux sortes de phares dont il se sert pour éclairer sa route au fond des mers.

Le stomias boa ( fig. 60) est également lumineux. Les parties latérales de son corps présentent, dans leur partie moyenne, une double rangée antéro-postérieure de plaques phosphorescentes. Ces plaques émettent de la lumière et font que le poisson vit enveloppé d’une brillante auréole lumineuse. Le stomias doit être un animal très redouté des habitants du fond des mers. Il est construit et armé pour la lutte. Ses dents longues et aiguës doivent lui servir à attaquer des adversaires redoutables et à les déchirer.

Fig. 61. — Le bathypterois.

Prudent, il tâte la route avec ses antennes avant de s'y engager. Il risque ainsi moins la « pelle fatale ».

Quelques zoologistes ont songé à considérer les organes de phosphorescence des stomias, des malacosteus, etc., par suite de la présence, dans leur portion profonde, de la membrane en quelque sorte rétinienne qui les tapisse et de ses rapports avec des branches nerveuses, comme constituant des yeux accessoires. Cette opinion semble bien difficile à admettre si l’on veut tenir compte du développement normal des yeux, et il paraît bien plus rationnel de penser qu'ils servent simplement à produire de la lumière qui, grâce à la lentille les limitant en avant, peut être condensée sur un point déterminé. Ce sont uniquement des foyers lumineux et non à la fois des centres d'émission et de perception de lumière.

Pourtant les yeux de quelques poissons semblent remplir la double fonction dont il vient d’être question. Ainsi, ces organes, chez des requins provenant des fonds de 1 200 à 2000 mètres, comme ceux pêchés à Sétubal, possèdent un éclat tout spécial.

Nous voyons, par conséquent, que dans les grandes profondeurs l'absence de lumière doit être compensée, pour certains poissons, par des lueurs phosphorescentes se dégageant ou de toute la superficie ou de parties limitées de leur corps.

Chez d’autres poissons il semblerait que la propriété d'émettre de la lumière füt très atténuée, ou qu’elle fit même complètement défaut. Le sens de la vue, dans ce dernier cas, ne serait excité que lors de la rencontre d’un animal transformé en une véritable source lumineuse.

Le bathypteroïs longipes\ fig. 61) paraît être dans ce dernier cas. Chez ce poisson,

FA

abondant dans les grands fonds de l'Océan, à partir de 800 à 1 500 mètres, on ne trouve en aucun point du corps de plaques phosphorescentes, et le système de glandes donnant naissance à une sécrétion lumineuse n’est pas développé. Les yeux sont, d'autre part, extrêmement petits par rapport à la taille du poisson, et, par conséquent, nullement comparables à ceux du stomias boa. En tenant compte de cette organisation relativement inférieure à celle des autres poissons des abîmes, il semblerait que le bathypteroïs longipes dût rencontrer de grandes difficultés à assurer

Fig. 62. — L’eustomias ou l’art de pècher en eau trouble. Un rival des agents d'affaires véreux.

son existence au milieu de l’obscurité profonde régnant autour de lui. Mais heureusement la nature est venue à son secours en adaptant d’une manière spéciale une partie de son organisme à ces conditions biologiques toutes particulières. Lorsqu'on examine un de ces poissons, on est surpris de la forme et de la disposition de la première paire de nageoires. Chez les poissons ordinaires, nous voyons que cet organe de locomotion est composé de différents rayons réunis entre eux de manière à constituer une rame destinée à frapper l’eau. Sur le bathypterotïs, il n’en est pas ainsi. La nageoire antérieure se compose tout à fait en avant d'un très long rayon, complètement indépendant du restant des autres rayons. En présence de ce développement extraordinaire du premier élément de la rame pectorale, on se demande la fonction, le besoin auxquels il peut bien correspondre. En étudiant de près le mode d’articulation de cet appendice, on ne tarde pas à voir qu'il est disposé de manière à permettre un rabattement complet sur la partie antérieure du corps, et alors on saisit le genre de modification qui s’est accomplie sur ce poisson

des grands fonds. Une partie de la nageoire a été détournée de ses fonctions et elle est venue constituer un organe d'exploration. Lorsque le bathypleroïs s'avance au milieu de l'obscurité profonde, il porte en avant ces deux longs tentacules, sortes d'antennes ; il tâte avec elles, et les sensations qu’elles lui transmettent l’avertissent de la présence d’une proie à prendre ou d’un ennemi redoutable qu'il lui faut s’empresser de fuir. Il doit également s’en servir pour explorer la vase et y décou- «rir des annélides, des vers qui y vivent enfouis.

Chez d’autres poissons, inconnus avant l'expédition du Talisman, il paraît exister des organes du tact d’une nature fort différente de ceux dont nous venons de parler. Chez l’eustomias obscurus(Jlq.62), on trouve inséré, au niveau de la partie

moyenne de l’espace réunissant l’une à l’autre les mandibules, un long fila-

ment blanc, très grêle, portant deux renflements successifs à son extrémité terminale. Du dernier de ces renflements se détachent des prolongements très fins et courts, disposés en demicouronne et épaissis un peu à leur sommet.

Fig. 63. — Le melanocetus. Il est très probable que

On croirait qu'il va tout avaler. N’en croyez rien : il a bien du mal : 2 Z à trouver sa nourriture et, s’il n'en gardait pas un peu en réserve les eustomias doivent agiter dans son ventre de polichinelle, il risquerait fort de mourir de

ce cet appendice après s'être

enfouis dans la vase, de manière à attirer d’autres animaux dont ils désirent se nourrir.

L’eustomias obscurus a été pêché dans l'Atlantique nord par 2700 mètres de profondeur. Sa peau est lisse, fine, noire et veloutée. Sa tête est modérément développée par rapport au corps, qui est très allongé. Les organes du mouvement des nageoires pectorales et abdominales se présentent sous un aspect absolument différent de celui que nous avions coutume de constater jusqu’à ce jour chez d’autres poissons. Ces parties ne sont plus utilisées, l'animal séjournant enfoui dans la vase, et alors elles nous apparaissent en voie de disparition.

L’eustomias obscurus n’est pas le seul poisson des grands fonds chez lequel on observe la présence de tentacules pouvant servir d’appât. Une transformation de la partie antérieure de la nageoire dorsale a eu lieu également dans ce but chez un autre poisson, le melanocetus Johnstoni (fig. 63). Il existe sur son dos un véritable appendice tactile devant servir aux mêmes usages que celui d’un autre poisson de nos côles, la baudroïe, dont nous parlerons au sujet des « poissons singuliers ». Son ventre forme une énorme bosse : c’est le polichinelle des mers !

Il semblerait que pour certains poissons la recherche d'animaux devant servir à les nourrir soit difficile à accomplir et qu’alors la nature pour leur venir en aide les

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