MIREILLE
Bien que moins mélodieux que celui des oiseaux, le chant des insectes ne manque pas de charme. Non pas qu’au point de vue musical il soit bien remarquable — deux ou trois notes suffisent parfois à chacun d’eux, — mais, généralement, il se fait entendre lorsque le baromètre est au beau et que le soleil réchauffe la nature de ses gais rayons. Cette remarque, que chacun a faite inconsciemment, a eu pour conséquence d'associer en quelque sorte le chant des insectes à la joie que procure le beau temps: qui n'entend avec plaisir les grillons égayer les prairies de leurs cris-cris cependant monotones et les sveltes sauterelles susurrer une plaintive chanson sur un brin d'herbe
Le public n’a généralement que des notions assez vagues sur la manière dont se produisent ces sons et les appareils auxquels ils sont dus ; je vais résumer les renseignements que l’on possède à ce sujet.
Chez les oiseaux et les mammifères, les chants ou la voix sont comme chez l’homme produits par de l'air sortant des poumons et venant vibrer dans une sorte de tuyau sonore qui n’est autre que le larynx et que des muscles spéciaux peuvent modifier plus ou moins. Chez les insectes, rien d’analogue : les sons ne sont jamais provoqués par l’air ayant servi à la respiration ; ils reconnaissent presque toujours comme origine le frottement, l’une contre l’autre, de deux parties dures et généralement rugueuses. Ce ne sont pas des chanteurs, mais des musiciens, des « stridulateurs ».
Un des appareils stridulents les plus simples se montre chez les acridiens, auxquels leur chant a fait donner le nom de criquets, et qui, dans la catégorie des musiciens, doivent prendre place parmi les violonistes. On y observe d’ailleurs toutes les gradations, mais l’appareil se résume toujours en un archet constitué par les pattes, frottant contre les ailes, faisant par suite fonction de violon. Le plus compliqué se montre chez un criquet des ‘plus bruyants, le sténobothrus. Sur le flanc de chaque élytre, on aperçoit une tache plus ou moins translucide formée d’une membrane sèche et élastique qui est la chanterelle ; elle est rehaussée, au-dessus, d’une
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forte nervure longitudinale et, des deux côtés, par deux autres nervures beaucoup plus fines et de nervules encore plus petites. Tout cela forme un ensemble rugueux: en y faisant glisser une épingle, la membrane entre en vibration. Quant à l’archet, il est représenté par la cuisse postérieure qui, sur la face interne, présente une gouttière limitée par une petite côte saillante s'étendant tout le long du membre et striée en dentelure comme une lime. Plus cet archet frotte fort et vite sur la chanterelle, plus le son est fort. Sur l'animal mort, on peut reproduire artificiellement cette friction et produire un chant; mais, remarque que l’on peut faire pour tous les insectes stridulents, celui-ci est sensiblement moins fort que chez l'animal vivant : mais cela tient très probablement à ce que nous ne savons pas nous servir de l’instrumentaussi bien que l’insecte.
Chez les autres acridiens, la chanterelle est moins détachée du reste de l’élytre. Le plus souvent même, à l'endroit de la friction.les nervures ne sont ni plus abondantes ni plus âpres que partout ailleurs. Quant aux archets, ils sont nervés aussi bien en dedans qu’en dehors, ce qui prouve que les nervures, d’ailleurs lisses, n’ont pas été faites spécialement pour striduler. Malgré l’imperfection de cet appareil, le son produit s'entend assez loin : pour le produire, l’insecte s'arrête sur les quatre pattes de devant et plie les pattes postérieures de manière que la jambe soit logée dans la rainure de la cuisse qui lui est destinée. Puis les archets se mettent en mouvement, tantôt ensemble, tantôt l’un après l’autre, provoquant un grincement qui paraît faire plaisir à l’insecte. On dirait jusqu’à un certain point un homme se frottant les mains pour exprimer son contentement. Les grands musiciens exécutent leur stridulation d’une manière continue; les autres se contentent de passer trois où quatre fois leurs cuisses sur leurs élytres, puis de se reposer un temps assez long. Un assez grandnombre exécutent ces mouvements, mais sans qu’il nous soit possible de percevoir le moindre son : cela tient sans doute à l’imperfection de notre appareil auditif, mais il serait bien intéressant d'étudier la question avec un microphone. Les femelles notamment sont pourvues d’archets lisses et ne donnent aucun son, mais cependant on les voit assez souvent frotter leurs cuisses sur leurs élytres, comme pour chanter. Peut-être aussi est-ce là un mouvement produit par esprit d'imitation.
Les sons émis par les acridiens sont franchement en rapport avec la nécessité pour les mâles de charmer les femelles. Les premiers préludes de la pariade sont, en effet, la stridulation des mâles, qui est plus variée que dans les autres tribus d’orthoptères bruyants.
Chez le stenobothrus bigullulalus, si commun dans toute l’Europe, elle est d’abord
3 croissante en intensité, puis décroissante, et remarquable par son timbre métallique. On peut saisir, dans beaucoup d’espèces, des rythmes assez nets pour qu'ils aient été notés
en musique, aussi bien sur des espèces d'Europe que sur celles d'Amérique. On a mis
en musique également les bruits de certains grylliens et locustiens, où les différences de
rythme sont bien moins grandes que chez les acridiens violonistes. Les criquets musi-
ciens, surtout les sténobothrus, toujours diurnes, montent sur les tiges des graminées,
sur les feuilles des bas buissons, et font constamment retentir l’air d’une chanson aiguë
et monotone, composée de couplets sans nombre, de huit à dix secondes de durée,
séparés par une pause de deux ou trois secondes. Lorsqu'ils ont ainsi chanté péndant un certain temps, s'ils ne voient venir vers eux aucune femelle, ils s’envolent, et vont se poser sur une autre tige, où ils recommencent leur stridulation. S'ils sont avertis de l’approche ou du voisinage d’une femelle, ils redoublent d’ardeur tant qu'elle est au loin ; mais lorsqu'elle est voisine, ils changent la note en baissant le ton, adoucissent leurs accents d'appel, et ne font plus entendre qu’une stridulation douce et tendre, le chant d'amour. D’autres acridiens, à son moins éclatant, se tiennent presque toujours sur la terre, où ils marchent avec facilité et courent avec une assez grande vitesse. Ils y restent silencieux jusqu’au moment où ils aperçoivent une femelle ; alors ils courent à sa rencontre et s'arrêtent à petite distance. Là ils font entendre une stridulation faible, \ NS formée de quelques cris, et qu'il faut écouter avec attention si l’on veut les percevoir.
Si la femelle reste immobile, ils s’élancent vers elle ; si elle continue à marcher, le mäle s'éloigne, pour revenir ensuite ou se mettre en quête d’une autre. (M. Girard.)
Si les criquets sont des violonistes. leslocustiens (ou sauterelles) (Jig.71) rentrent : dans la catégorie des RE #. amateurs detambour
Fig. 71. — Sauterelle verte. de basque. Chez eux, Le gendarme des prairies, grand amateur de tambour de basque. en effet, les sons sont produits par la friction des deux élyÿtres chevauchant l’une sur l'autre, en deux points rugueux qui, tous deux, entrent en vibration, surtout l’un deux qui, semblable à la membrane d’un tambour, a reçu, en raison de son aspect brillant, le nom de « miroir». Nous pourrons prendre comme exemple le dectique, sorte de sauterelle courte, commune dans le Midi, et que J.-H. Fabre a décrit dernièrement (‘) de main de maitre.
Cela débute par un bruit sec, aigu, presque métallique, fort semblable à celui que fait entendre le tourde sur le qui-vive, quand il se gorge d'olives. C’est une suite de coups isolés, {ik-lik, longuement espacés. Puis, par crescendo graduel, le chant devient un cliquetis rapide où le tik-tik fondamental s'accompagne d’une sourde basse continue. En finale, le crescendo devient tel que la note métallique s'éteint et que le sen se transforme en un simple bruit de frôlement, en un frrr-frrr-frrr de grande rapidité... Les élytres du dectique se dilatent à la base et forment sur le dos une dépression piane en triangle allongé. Voilà le chant sonore. L’élytre gauche y chevauche sur l’élytre droite et masque en plein, au repos, l’appareïl musical de celle-ci. De cet appareil, la partie la mieux distincte, la mieux connue de temps immémorial, est le miroir, ainsi dénommé à
{‘) Souvenirs entomologiques, 6e série. Delagrave, édit.
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cause du brillant de sa fine membrane ovalaire, enchaînée dans le cadre d’une nervure. C’est la peau d’un tambour, d’un tympanon d’exquise délicatesse, avec cette différence qu’elle résonne sans être percutée. Rien n’est en contact avec le miroir quand le dectique chante. Les vibrations lui sont communiquées, parties d’ailleurs. Et comment ? Le voici. Sa bordure se prolonge à l’angle interne de la base par une obtuse et large dent, munie à l'extrémité d'un pli plus sailiant, plus robuste que les autres nervures, çà et là réparties. Je nommerai ce pli nervure de friction. C’est là le point de départ de l’'ébranlement qui fait résonner le miroir. L’évidence se fera quand le reste de l'appareil sera connu. Le reste, mécanisme moteur, est sur l’élytre gauche, recouvrant l’autre de son rebord plan. Au dehors, rien de remarquable, si ce n’est, et encore quand on est averti, une sorte de bourrelet transversal, un peu oblique, que l’on prendrait tout simplement pour une nervure plus forte que les autres. Mais soumettons à l’examen de la loupe la face inférieure. Le bourrelet est bien mieux qu'une vulgaire nervure. C’est un instrument de haute précision, un superbe arche à crémaillère, merveilleux de régularité dans sa petitesse. Jamais l’industrie humaine entaillant le métal pour les plus fines pièces d’horlogerie n’est arrivée à cette perfection. Sa forme est celle d’un fuseau courbe. D'une extrémité à l’autre, il est gravé en travers d'environ quatre-vingts dents triangulaires, bien égales, en matière dure, inusable, d’un brun marron foncé. L'usage de ce bijou mécanique saute aux yeux. Si l’on soulève un peu sur le dectique mort le rebord plan des deux élytres pour mettre celles-ci dans la position qu’elles prennent en résonnant, on voit l’archet engrener sa crémaillère sur la nervure terminale que je viens de nommer nervure de friction ; on voit le passage des dents qui, d’un bout à l’autre de la série, ne s’écartent jamais des points à ébranler; et si la manœuvre est conduite avec quelque dextérité, le mort chante, c’est-à-dire fait entendre quelques notes de son cliquetis. La production du son chez le dectique n’a plus rien de caché. L’archet denté de l’élytre gauche est le moteur; la nervure de friction de l’élytre droite est le point d’ébranlement; la pellicule tendue du miroir est l'organe résonnateur qui vibre par l'intermédiaire de son cadre ébranlé. Notre musique a bien des membranes vibrantes, mais toujours par percussion directe. Plus hardi que nos'luthiers, le dectique associe l’archet avec le tympanon. La mème association se retrouve chez les autres locustiens. Le plus célèbre d’entre eux est la sauterelle verte, qui, au mérite d’une taille avantageuse et d’une belle coloration verte, joint l'honneur de la renommée classique. Pour La Fontaine, c'était la cigale qui vient quémander auprès de la fourmi, lorsque la bise est venue. A quelques détails près, son instrument musical est celui du dectique. Il occupe à la base
des élytres une ample dépression, un triangle courbe et brunâtre cerné de jaune obscur. C'est une sorte d’écusson nobiliaire, chargé d'hiéroglyphes héraldiques. L’élytre gauche, superposée à la droite, est gravée en dessous de deux sillons transverses et parallèles dont l'intervalle fait saillie en dessous et constitue l’archet. Celui-ci, fuseau de couleur brune, a les dents fines, très régulières et très nombreuses. Le miroir de l’élytre droite est presque circulaire, bien encadré, avec forte nervure de friction. L’insecte stridule en juillet et août, au crépuscule du soir, vers les dix heures. C’est un rapide bruit de rouet, accompagné d’un subtil cliquetis métallique, sur la limite des sons perceptibles. Le ventre, simplement rabaissé, palpite et bat la mesure. Cela dure des périodes non réglées et brusquement cesse; cela s’entreméle de fausses reprises réduites à quelques coups d’archet, hésite, recommence en plein.
* Chez l'éphippigère ( fig. 72), le son est plus intense ; il fait entendre un plaintif et traïnant {chit-tchii-tchüi, en mode mineur, Mais il faut remarquer que chez lui,
les élytres, trop courtes, ne servent plus à voler et ont pu se transformer ainsi tout entres en organes de chant. L’écaille de gauche porte en cessous une crémaillère
raz LES MUSICIENS AMBULANTS
de quatre-vingts denticulations transversales très vigoureuses. L’écaille ‘de droite porte le miroir avec une forte nervure.
Tandis que chez les autres locustiens le mâle seul stridule, ici les deux sexes peuvent chanter, mais, fait curieux, le mâle est gaucher et opère de l'élytre supérieure, alors que la femelle est droitière et ràcle de l’élytreinférieure.Chez elle, d’ailleurs, iln’y a pas de miroir et son
Fig. 72. — Les éphippigères. re Monsieur et Madame sont musiciens, mais ils « jouent » si mal qu'ils n’ont chant est plus plaintif
pu trouver d'engagement pour la saison et en sont réduits à errer mélan- Ê A coliquement. que celui du mâle.
* L'appareil à musique du grillon est construit sur le même principe que celui des locustiens :
Les deux élytres ont également même structure. Connaître l’une, c’est connaître l’autre. Décrivons celle de droite. Elle est presque placée sur le dos et brusquement déclive sur le côté par un pli à angle droit qui cerne l’abdomen d’un aileron à fines nervures obliques et parallèles. Sa lame dorsale a des nervures robustes, d’un noir profond, dont l’ensemble forme un dessin compliqué, bizarre, ayant quelque ressemblance avec un grimoire de calligraphie arabe. Vue par transparence, elle est d’un roux très pâle, sauf deux grands espaces contigus, l’un plus grand, antérieur et triangulaire, l’autre moindre, postérieur et ovale. Chacun est encadré d’une forte nervure et gaufré de légères rides. Le premier porte en outre quatre ou cinq chevrons de consolidation ; le second, un seul, courbé en arc. Ces deux espaces représentent le miroir des locustiens ; ils constituent l'étendue sonore. Leur membrane est, en efiet. plus fine qu'ailleurs et hyaline, quoique un peu enfoncée. Le quart antérieur, lisse et légèrement lavé de roux, est limité en arrière par deux nervures courbes, parallèles, laissant entre elles une dépression où sont rangés cinq ou six petits plis noirs semblables aux barreaux d'une minuscule échelle. Sous l’élytre gauche, exacte répétition de la droite, ces plis constituent les nervures de friction qui rendent l’ébranlement plus intense en multipliant les points d’attaque de l’archet. A la face inférieure, l’une des nervures, limitant la dépression à échelons, devient une côte taillée en crémaillère. Voilà l’archet. J'y compte environ 150 dents ou prismes triangulaires d’une exquise perfection géométrique. Bel instrument en vérité, bien supérieur à celui du dectique. Les cent cinquante prismes de l’archet mordant sur les échelons de l’élytre opposée ébranlent à la fois les quatre tÿmpanons, ceux d’en bas par la friction directe, ceux d’en haut par la trépidation de l’outil frictionneur. Aussi quelle puissance de son ! Le dectique, doué d’un seul et mesquin miroir, s’entend tout juste à quelques pas; le grillon, possesseur de qua'1e aires vibrantes, lance à des cent mètres son couplet. (J.-H. Fabre.)
Il est à remarquer que l’aile gauche possède aussi bien que l’autre un archet, bien que celui-ci, ne reposant sur rien, soit inutile.
En relevant plus ou moins les élytres pour chanter, les grillons peuvent donner à volonté des sons éclatants ou étouflés. Ils semblent même susceptibles de praiiquer la ventriloquie. Lorsqu'on approche de l’un d’eux, le son s’arrête, pour s’entendre un peu plus loin. En s’en rapprochant à nouveau, le chant s'éloigne encore ou revient au point initial. Mais peut-être est-ce là une illusion. Lorsqu'on se trouve dans une prairie habitée par des grillons, il est facile de remarquer ce fait curieux qu'ils poussent tous leurs cris-cris en même temps en faisant coïncider aussi les silences qui les séparent ; ces faits prouvent, entre parenthèses, que ces orthoptères s'entendent fort bien les uns les autres ; sans quoi, ils ne chanteraient nullement à l'unisson. Cela étant, supposons que l’on s'approche d’un orifice ; le grillon qui y chantait cesse sa musique et le son que l’on perçoit dès lors est celui du terrier le plus voisin. En s’approchant de celui-ci, sa chanson cesse et c’est une autre ou même celle du premier qui répond. Il n’y a rien de la ventriloquie dans ce phénomène.
Les grillons, pour chanter, se rapprochent de l’orifice de leur trou ou même en sortent à quelques centimètres. Ils choisissent pour cela une journée bien ensoleillée et semblent chanter en grande partie pour leur satisfaction personnelle, Au moment de la pariade, les chants redoublent et ont alors pour but d'attirer l’attention des femelles — lesquelles sont muettes,
Comme roi des chanteurs entomologiques, le grillon a un rival dans la cigale, plus célèbre que lui encore à cet égard. Les Grecs avaient son chant en haute estime ; Homère et Anacréon l'ont chantée en vers, Platon ‘en prose. Les enfants enfermaient les cigales dans de petites cages pour jouir de leurs chansons. Par contre, les Latins goûtèrent fort peu celles-ci, ce qui n’étonnera certainement pas ceux. qui, dans le Midi, déjà fatigués par la chaleur étouffante, les ontentendues bruire pendant des heures entières. Bien qu'on en ait fait l'emblème de la musique, rien n'est plus insupportable ni plus monotone que leur chant, et les cigaliers — qui chantent souvent agréablement — ont été singulièrement inspirés de la choisir comme signe de ralliement.
Basés sur le même principe, les appareils stridulents des cigales, différent cependant, quant aux détails, d’une espèce à l’autre. En examinant la poitrine du mâle de la cigale commune, on remarque deux larges volets, les opercules, qui jouent simplement dans la musique le rôle d’étouffoir. En soulevant l’un d’eux, on tombe dans une vaste cavité de renforcement, la chapelle. L'ensemble des deux chapelles constitue l’église. Chaque chapelle est limitée en arrière par une pellicule irisée et dénommée miroir. Tout cela ne sert pas directement à la production des sons et n’a pour rôle que d’en modifier l'intensité. L'appareil sonore proprement dit est plus difficile à voir. En regardant la face externe de chaque chapelle, on voit une sorte de boutonnière, la fenêtre, qui donne accès dans une chambre sonore. C’est à l’intérieur de celle-ci que se trouve la cymbale, membrane ovalaire, entourée d’un cadre
rigide, bombée et parcourue par quelques nervures qui en rehaussent la solidité. A cette cymbale s’insèrent des piliers musculaires qui, en se contractant et en se relàchant successivement, déforment la cymbale et la font vibrer. Cet appareil est tout à fait analogue à ce jouet stupide, si en faveur il y a quelques années et que l’on a dû interdire, le cri-cri. L'un et l’autre bruissent par la déformation d’une lame solide qui revient à son état primitif. On peut d’ailleurs faire chanter une cigale morte en tirant avec une pince sur les piliers musculaires. On peut aussi rendre aphone une cigale vivante en perçant d’un simple petit trou d’épingle les deux cymbales que l’on atteint en passant par la fenétre.
Les opercules sont immobiles. L'animal les ouvre et les ferme en relevant ou en abaissant l'abdomen.
Quand le ventre est abaissé, les opercules obturent exactement les chapelles ainsi que les fenêtres des chambres sonores. Le son est alors affaibli, sourd, étouffé. Quand le ventre se relève, les chapelles bâillent, les fenêtres sont libres, et le son acquiert tout son éclat. Les rapides oscillations de l’abdomen, déjà chroniques avec la contraction des muscles moteurs des cymbales, déterminent donc l’ampleur variable du son, qui semble provenir de coups d’archet précipités. Si le temps est calme, chaud, vers l’heure méridienne, le chant de la cigale se subdivise en strophes de la durée de quelques secondes et séparées par de courts silences. La strophe brusquement débute. Par une ascension rapide, l'abdomen oscillant de plus en plus vite, elle acquiert le maximum d'éclat; elle se maintient avec la même puissance quelques secondes, puis faiblit par degrés et dégénère en un frémissement qui décroît à mesure que le ventre revient au repos. Avec les dernières pulsations abdominales survient le silence, de durée variable suivant l’état de l'atmosphère. Puis soudain, nouvelle strophe, répétition monotone de la première. Ainsi de suite indéfiniment. Il arrive parfois, surtout aux heures des soirées lourdes, que l’insecte, enivré de soleil, abrège les silences, et les supprime même. Le chant est alors continu, mais toujours avec alternance de crescendo et de decrescendo. C’est vers les sept ou huit heures du matin que se donnent les premiers coups d’archet, et l’orchestre ne . cesse qu'aux lueurs mourantes du crépuscule, vers les huit heures du soir. Total, le tour complet du cadran pour la durée du concert. Mais si le ciel est couvert, si le vent souffle trop froid, la cigale se tait. (J.-H. Fabre.)
Quand on la prend, elle ne cesse pas de chanter, contrairement à ce que font la plupart des autres insectes stridulents, et pousse même de véritables cris de frayeur.
La cigale de l’orne émet un son rauque et fort, une série de can ! can ! can ! sans aucun silence, ce qui la fait appeler cacan dans le Midi. Ce bruit est très monotone ; heureusement la cigale de l’orne est moins matinale et se couche plus tôt que sa voisine, la cigale commune. Son chant est aussi plus sourd, comme enroué, et ne se fait pas entendre d’aussi loin. Chez elle, il n’y a ni fenêtre, ni chambre sonore, et les chapelles sont très petites. Le renforcement du son est produit par un large creux de l’abdomen. Ce qui le prouve bien c’est que si l’on approche le doigt de cette cavité, le son diminue. Il augmente au contraire si l’on y adapte la pointe d’un cornet de papier dont la large embouchure aboutit dans celle d’une éprouvette renforcante ; dans ce dernier cas, on obtient un véritable beuglement de taureau.
Comme tant d’autres insectes stridulents, les cigales semblent ne chanter que
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LES MUSICIENS AMBULANTS 195 nt rt Ne pour leur plaisir personnel ; les mâles sont tout à côté des femelles et l’on ne voit pas pourquoi ils leur adresseraient pendant des mois la même romance. Bien plus, les cigales, quoi qu'on en ait dit, paraissent sourdes ; on peut faire éclater À côté d'elles une pièce d'artillerie sans produire le moindre arrêt dans leur chanson. Ajoutons enfin que les cigales femelles ne chantent jamais ; elles sont muettes, ce qui faisait dire au peu galant Xénarque que leurs maris avaient bien dé la chance.
A côté des princes de la musique que nous venons de citer, il faut en placer un certain nombre d’autres plus modestes et qui ne font généralement entendre qu'un grincement peu intéressant. De ce nombre sont les capricornes, les lemas, les donacias, qui font glisser le bord postérieur du prothorax sur le pédoncule du mésothorax couvert de stries transversales.
On a remarqué que le capricorne musqué mâle émet un son désigné en physique par d'ou par re” (2.141 vibrations par seconde). Chez la femelle du même insecte, nous trouvons a” ou la”, représenté par la note moindre d’une octave par rapport à la dernière note du clavier du piano.
Notons à ce propos que l’on a essayé de faire la notation musicale des divers sons d'insectes ; en voici quelques-uns.
Son émis par :
le le CAPRICORNE CAPRICORNE MALE : FEMELLE :
le à à BOURDON COUSIN ER LL La ALERT MOUSSES !
la MOUCHE DE LA VIANDE :
la MOUCHE ORDINAIRE :
Ces notations sont bien imparfaites.
Chez les nécrophores et les trox, ce sont deux bandelettes étroites, du cinquième anneau abdominal, qui frottent contre des bandelettes transversales de la face inférieure des élytres. Chez les géotrupes, le mouvement transversal du bord de la hanche postérieure contre le bord du troisième anneau abdominal produit un bruissement sec. Quant au criocère du lis, qui grince si fort quand on veut le capturer, il promène les stries du bord des élytres contre la surface granuleuse de la partie correspondante de l'abdomen. Certains papillons, le sphinx atropos, par exemple, peuvent pousser un cri perçant, mais le mécanisme de sa formation est mal connu.
Et pouravoir terminé ce sujet, il ne nous reste plus qu’à dire quelques mots des insectes bourdonneurs, dont fait partie la mouche domestique. Landois a étudié cette question du bourdonnement avec beaucoup de soin et est arrivé aux conclusions suivantes : le bourdonnement est le produit de trois sons différents. Le son le plus bas est produit par les vibrations des ailes et les balanciers en mouvement. Capturons une mouche et immobilisons ces deux organes ; aussitôt nous percevrons un deuxième son plus haut que le précédent. En examinant à ce moment les anneaux de l’abdomen, on les voit se frotter les uns contre les autres, convulsivement. C’est évidemment à ce frottement qu'est dû le second bruit, car il cesse aussitôt que l’on immobilise l'abdomen, et se trouve remplacé par un son encore plus haut. Pour comprendre ce dernier, il faut savoir que, chez les mouches, les stigmates sont limités par un rebord corné, et les trachées, avant d’y aboutir, se renflent en une grosse vésicule. L'air exprimé avec force par la vésicule vient heurter contre l'anneau corné et entre en vibration : c’est un appareil rappelant un peu le larynx des animaux supérieurs. Le troisième bruit, on le devine, est produit par les trachées : quand on oblitère les stigmates avec de la cire, il cesse complètement. Lorsqu'on saisit une mouche avec les doigts, on observe un bourdonnement très fort, en même temps qu'un chatouillement désagréable ; l'un et l’autre sont produits par les mouvements de vibrations rapides des muscles du thorax et de l'abdomen.
Les instruments à vent et les instruments à cordes. Toute la lyre !