CHAPITRE X
La toilette chez les animaux.
La manière dont on comprend la propreté varie évidemment avec les individus et les latitudes. Un vrai disciple de saint Hubert fait ses délices d’une pièce de gibier faisandée, c'est-à-dire putréfiée et farcie de microbes. Certaines peuplades considèrent que se laver le corps où même seulement le visage est une pratique ridicule. En Égypte, sur le littoral méditerranéen, les pêcheurs laissent s’amonceler dansle voisi-
nage de leurs habitations des amas de coquilles pourries dont l'odeur est insupportable pour l'étranger.
Mais, à vrai dire, ce sont plutôt là des exceptions, et l’on peut, d’une manière générale, poser comme principe que l'homme est propre (ou, du moins, cherche à en avoir l'air), c'est-à-dire éloignant de son logis et de son corps les substances tendant à le souiller, précaution d’origine à la fois esthétique et hygiénique.
Des faits rappelant par certains Côtés la propreté, peuvent se rencontrer chez quelques animaux.
En ce qui concerne la propreté du tégument, remarquons tout d’abord qu'il ÿ a de nombreuses dispositions naturelles favorisant l'intégrité de la peau à l'égard des souillures. Le corps des animaux est presque toujours arrondi de manière à faciliter le roulement des poussières. De plus, les poils ou les écailles qui revêtent le corps sont toujours inclinés, imbriqués les uns surles autres, ce qui protège la peau bien plus efficacement que si ces productions étaient dressées verticalement; les sourcils etles cils défendent les yeux; le pavillon de l'oreille protège le tympan; enfin les mues renouvellent la peau et ses dépendances et donnent un tégument plus net que le bain le plus prolongé.
Le D° Ballion a publié sur l'instinct de la propreté chez les animaux un très intéressant travail qui nous sert de guide dans ce chapitre. Il y fait, entre autres, la
remarque que la nature a pourvu les animaux de moyens suffisants pour qu'ils puissent donner satisfaction au besoin universel de la propreté. Elle a mis partout à leur
disposition l’eau, qui est le meilleur des cosmétiques; une sorte de savon naturel, la salive ; la matière sébacée, qui remplace pour eux les pommades; la poussière des chemins, qui leur tient lieu de poudre de riz; enfin divers produits de sécrétions, dont l'odeur forte est à leur gré plus suave que tous les produits de notre parfumerie.
La nature a aussi distribué aux animaux tout un assortiment d'outils de toilette : éponges et houppes, plumeaux et grattoirs, démêloirs et peignes fins, brosses
dures et brosses molles, cure-dents et cure-oreilles, éventails et mouchoirs, étrilles et époussettes. On ne peut pas affirmer, il est vrai, qu'aucun animal ait reçu en partage un appareil organique spécialement destiné à Ja toilette. Mais la plupart des espèces utilisent pour entretenir la propreté de leur corps ou celle d'autrui certains organes affectés à d’autres fonctions plus immédiatement nécessaires à la vie. Ainsi que le note avec juste raison le D’ Ballion, d’une manière générale ceux qui sont destinés à la préhension des aliments sont aussi ceux dont les animaux se servent pour leur toilette.
Les singes prennent soin de leur personne, mais n'emploient l’eau que très rarement. Le fait rapporté par de Duvancelle d’un gibbon qui portait ses petits à la rivière pour les débarbouiller est tout à fait exceptionnel. De même pour cette femelle de chimpanzé noir qui, d'après Boilard, se lavait tous les matins les mains et la figure avec de l’eau
SE
froide.
Mais si les singes
n'aiment pas les lotions, par contre ils
Fig, 93. — Singe se livrant à la toilelte de son pelage. abusent presque du
Le geste n'est peut-être pas trés beau, mais ii est si utile au point de vue grattage et de ’6hygiénique... =
pouiliage. Toute leur
existence, en somme, comme on peut le voir dans les jardins zoologiques, se passe
à fouiller les poils pour manger tout ce qui s’y trouve, parasites et écailles épider-
miques (Jig. 73). Cette besogne leur est rendue facile grâce aux mains dont la nature
les a pourvus. On a vu souvent des mandrilles s’en servir pour se moucher. Pour un homme, évidemment, ce ne serait pas très propre, mais pour un singe.
La plupart des singes mangent aussi très proprement, beaucoup s’essuyent la
bouche après le repas, et Brehm cite même une femelle d’orang-outang captive qui:
se servait d'un cure-dents, absolument comme un homme. Un chimpanzé, élevé par Buffon, s’essuyait la bouche chaque fois qu’il avait bu.
A l’état sauvage, les singes boivent dans les étangs ou les rivières en inclinant le corps et en humant le liquide. On connaît quelques exceptions à cette règle: le chiropote et le saki satan se servent de leurs mains pour puiser l’eau. Cette habitude vient de ce que tous deux possèdent une barbe luxuriante qui, sans cette précaution, tremperait dans l’eau.
Les makis, aye-ayes, chéiromys et autres prosimiens agissent comme les singes, d'autant mieux qu'ils sont pourvus d’un doigt très long et de griffes allongées, grâce auxquels ils peuvent se gratter et même se curer les oreilles.
Les félins sont des animaux propres au premier chef. Tout le monde a été témoin du soin que le chat met à se lécher les babines après le repas ou ses poils en temps
ordinaire.
Le chat à Jeannette
Est une jolie bête;
Quand il veut se faire beau,
Il se lèche le museau ;
Avecque sa salive
Il fait la lessive (!).
Quandl'endroit qu’iis veulentnettoyer est inaccessible à leur langue, ils se débarbouillent avec la patte enduite au préalable de salive.
C'est ce qu'ils font notamment pour le dessus de la tête et l’on sait que ce geste gracieux est surtout fréquent quand il va pleuvoir.
Tous les félins d'ailleurs
sont admirablement outillés pour la propreté. Leur langue est hérissée de papilles dures qui en font une admirable brosse, peut-être un peu rude, mais bien faite pour polir et lustrer le poil. Grâce à la souplesse de leur corps, ils peuvent la promener presque partout.
Les pattes, avecles griffes rétractiles, sont d'admirables tampons; avec les griffes
Fig. 74. — Maman ourse faisant prendre un bain à son petit, étendues, ce sont de très qui, à sa mine, n’en parait guère réjoui... ce qu’il a de Te , CEE à commun avec beaucoup d'enfants. forts graltoirs, des PECRE
bien faits pour purger les poils de leurs nombreux.parasites. Quant à la queue, longue et flexible, elle constue, pour les lions, une excellente époussette avec laquelle ils se battent les flancs. Mais toujours les félins aiment les nettoyages à sec : on sait combien les chats redoutent l’eau et les précautions qu'ils prennent pour ne pas se mouiller quand ils doivent traverser un endroit boueux.
(!) Jérôme Bujeaud. Chants et chansons populaires de l'Ouest. COUPIN. — ANIM. EXCENTR a
Les ours font aussi un grand usage de leur langue pour eux-mêmes ou leurs petits. Les ours « mal léchés » ne se voient que rarement. Mais cependant leur propreté n’est pas comparable à beaucoup près à celle des félins. Elle est beaucoup plus grossière, bien qu'eux ne craignent pas l’eau. En été, l'ours brun recherche les rivières pour s’y plonger ; les femelles portent aussi leurs petits avec leur gueule et
les font tremper à plusieurs reprises (/ig. 74) : cette scène a maintes fois été repro-
duite par les artistes.
Tous les autres carnassiers se lèchent avec soin les babines et les griffes après le déjeuner, surtout lorsqu'ils ont dévoré une proie vivante et qu'ils sont souillés de sang.
Les chauves-souris se lèchent et se grattent souvent. Un auteur plutôt superficiel a même été jusqu’à dire que l’une d’elles qu'il élevait en captivité « mettait un soin
particulier à sa toilette, consacrant beaucoup de temps à nettoyer sa fourrure, et à la partager en deux parties par une raie droite qui suivait le milieu du dos; pour cela, elle se servait des extrémités postérieures comme d’un peigne. » Cette chauvesouris se faisant une raie comme le « pschutteux » le plus « verni » est une pure invention, ou plutôt la raie se forme d'elle-même par suite de l’écartement des poils et aussi par l'effet des griffes qui, chacune, ne peut gratter que de son côté.
Sous le rapport de la toilette, les rongeurs sont certainement les plus délicats des mammifères. C’est presque pour eux une question de vie ou de mort, car ils sont d’une complexion très délicate qu’abat le moindre parasite ou le moindre microbe. On en a un exemple frappant chezles lapins dont l'élevage ne réussit que si leclapier où on les élève est maintenu très propre. Les rongeurs ont comme instruments de toilette leurs fortes incisives, leur langue, leurs lèvres charnues, leurs ongles acérés qui font l'office de peigne etenfin leur pouce rudimentaire. La propreté des souris, des écureuils, des lapins, des surmulots est bien connue de tout le monde. L'écureuil noir d'Amérique choisit toujours une branche qui descend jusqu’à l'eau; il s’y suspend, atteint la surface du liquide, boït à longs traits, puis finalement se lave le museau avec les pattes de devant, qu'il trempe l’une après l’autre dans l’eau.
D’après Brehm, le hamster est très habile de ses pattes de devant; il s’en sert, comme de mains, pour porter sa nourriture à la bouche, pour retourner les épisjusqu’'à ce que les grains en sortent, pour enserrer ces grains dans ses abajoues, pour lisser son poil.
Lorsqu'il est sorti de l’eau, il se secoue, s’assied sur son derrière, se lèche et se nettoie. C’est toujours par la tête, comme du reste tous les animaux, qu’il commence sa toilette. Il met ses pattes sur ses oreilles, les ramène sur la face, prend chaque mèche de poils l’une après l’autre, et la frotte jusqu'à ce qu’elle soit sèche. Pour mettre en ordre les poils du dos et des cuisses, il se sert de ses dents, de ses pattes et de sa langue. Cette opération dure assez longtemps et il l’accomplit avec assez de contentement.
Le même auteur donne aussi d’intéressants détails sur la toilette de la gentille gerboise (fig. 75), laquelle ne se fait qu'au commencement de la nuit; ses observations ont porté sur un animal captif qu'un de ses amis lui avait procuré :
Aucun rongeur n’est aussi propre qu’elle. Elle emploie à sa toilette une très grande
partie de son temps, lèche ses poils un à un, les lisse, n’en oubliant aucun. Le sable lui est fort utile, et elle semble ne pouvoir s’en passer. Quand je la reçus, elle avait dù en
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