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CHAPITRE XVII

Les animaux qui se maquillent.

Les personnes qui se déguisent ne se contentent pas toujours de se mettre des costumes fantaisistes ou de prendre des attitudes inaccoutumées: elles modifient aussi leur teint en se couvrant les joues d’un fard, rouge ou blanc, suivant les cas. Le même fait peut s’observer chez divers animaux, avec cette différence que le fard est placé ici au-dessous de la peau au lieu d’être au-dessus.

Le cas le plus connu est celui du poulpe, cet animal si fréquent sur nos côtes et dont la tête est armée de huit bras garnis de ventouses, L'animal au repos présente une couleur jaune pâle analogue à celle du sable; mais cette couleur n’est pas fixe; quand le poulpe se transporte d’un point à un autre où le fond n’a pas la même teinte, on voit la couleur du céphalopode se modifier, s'identifier à celle du nouveau milieu et se propager à la surface de l’animal en formant des ondulations marbrées. En quelque point qu’il se trouve, l’animal se confond avec les-objets environnants. À cette faculté de changer de couleur, utile pour échapper à la vue, le poulpe joint celle de pouvoir troubler l’eau autour de lui lorsqu'il est attaqué par un ennemi. Il possède à cet effet une assez grosse glande, la poche du noir ou poche à encre, contenant un liquide noirâtre. Lorsqu'on veut s'emparer d’un poulpe, celui-ci contracte brusquement sa glande et, aussitôt, un nuage noir très obscur se répand autour de lui. En même temps sa peau, naguère claire, devient très foncée, de telle sorte que nuage et poulpe se confondent à tel point qu’il est impossible aux plus clairvoyants de dire où l'animal est passé. Celui-ci profite du moment de stupeur de son ennemi pour s'échapper au plus vite à reculons ou pour s’enfoncer non moins rapidement dans le sable en se couvrant de granulations difficiles à distinguer des grains de sable.

Ces changements de coloration sont produits par de petits organes disséminés sous la peau et qui, à cause de leur propriété, ont reçu le nom de chromatophores : ce sont de toutes petites cellules, d’une forme vaguement arrondie et renfermant de nombreuses granulations de différentes couleurs. Tout autour d’elles s’attachent de petites fibres musculaires qui, en se contractant, les font augmenter de volume. C’est à ces contractions plus ou moins puissantes que sont dus les changements de couleur : en effet, à l’état ordinaire, les chromatophores forment une petite boule et sont à peine visibles ; mais, s’ils viennent à s’étaler, leur couleur deviendra de plus en plus intense. Comme l’a fait remarquer Pouchet, on peut comparer le phénomène au fait suivant : qu’on imagine une feuille de papier blanc placée à 15 ou 20

mètres; on n’y distingue pas une gouttelette d’eau grossecomme une tête d’épingle; mais qu’on vienne à étaler cette gouttelette sur le papier, on aura une tache parfaitement visible, sans que la quantité d’eau ait varié.

La propriété de changer de couleur se rencontre aussi chez différents pOAnes etnotamment chezles turbots. Pouchet a fait sureux de nombreuses observations que nous allons relater. De pâle, un turbot devient foncé et réciproquement en un temps très court si on le fait vivre, par exemple, dans une vasque dont une moitié est sablée, tandis que l’autre est couverte d'herbes marines. YŸ a-t-il plusieurs turbots dans ces conditions, on les voit, chaque fois qu’ils changent de place d’un fond à l’autre, faire tache d’abord : ceux qui passent du sable sur le goémon sont plus

fi > MARINE Fig. 111. — Le turbot ou la manière de transformer un poisson en arlequin.

I. On a sectionné les branches ventrales des nerfs rachidiens au-dessus du point où elles reçoivent le filet sympathique.

II, Mème opération, mais au-dessous.

UT. On a détruit les organes nerveux contenus dans le canal vertébral.

clairs ; ils sont plus foncés s’ils quittent le fond brun pour le sable. Au bout de quelques instants, le contraste a disparu, et, de part et d’autre, les animaux ont pris exactement la couleur du fond où ils sont posés: sur le goémon on les distingue à peine, et sur le sable encore moins. Dans les rivières où on les engraisse, on en voit bien çà et là quelques-uns qui nagent dans l’eau, et l’on croit d’abord que ce sont les seuls hôtes du bassin; mais que l'on jette un appât aimé, tel que des têtes de sardines salées, on aperçoit aussitôt tout le fond du bassin, ce qu’on prenait pour la terre même, s’ébranler et venir au-devant du régal.

On trouve parfois des turbots d’une sensibilité extrême. Vivant sur le sable, ils en ont la couleur grise, au point qu'on les distingue à peine ; mais il suffit d’approcher d’eux quelque objet pour les voir aussitôt se bigarrer de taches noires, larges comme le doigt et foncées comme un lavis d’encre de Chine. On a démontré d’une manière certaine que le milieu dont l'animal prend le ton n’a pas d’action directe sur le pigment pour en amener le retrait ou l'épanouissement. Tout prouve, au contraire, que l'influence de ces changements part du cerveau. Si l’on vient, en effet, à aveugler un turbot, les changements ce couleur ne se produisent plus. En section-

nant certains nerfs, on obtient dans la région qu'ils innervent des taches noires, par suite de la paralysie des chromatophores (fig. 111). *

Ne quittons pas le sujet des changements de teintes plus ou moins rapides sans citer le caméléon (fig. 112), qui est devenu un emblème à cet égard. En général, il prend une teinte claire à l’obscurité et une teinte foncée à la lumière. Paul Bert, qui a particulièrement étudié cet animal, a montré que, dans la peau, il existe deux couches différentes de chromatophores, l’une superficielle, jaune päle, l’autre plus profonde, allant du brun au noir. Le jeu des chromatophores est le même que celui que nous avons décrit chez les poulpes. Paul Bert a montré, en outre, par une expérience élégante, que les changements de couleur sont bien dus à la puissance de la lumière : un caméléon étant au repos, on interpose entre lui et le soleil une feuille de carton percée de trous de forme différente. Au bout de peu de temps, on enlève la feuille, et l'on voit sur la peau du caméléon les trous des cartons reproduits en une teinte foncée, parce que ce sont les points qui sont éclairés. Dans nos pays, les changements de robe du caméléon sont insignifiants et la gamme des couleurs qui parcourt sa peau est très restreinte, allant du gris et du vert clair au brun verdätre.

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Fig. 112. — Le caméléon.

Pourrait servir d'emblème à pas mal de politiciens.

Sous le ciel d'Afrique, dit Pouchet, leur livrée change incessamment, quoique dans une gamme peu étendue. Tantôt l’animal offre un rang de larges taches alignées sur les flancs, tantôt toute sa peau se sème de mouchetures comme celle des truites, ou bien c’est un piqueté à grains très fins qui prend leur place. Parfois, on voit les mêmes figures se dessiner en clair sur fond brun, qui, un instant auparavant, apparaissaient en brun sur fond clair, et ainsi tant que dure le jour... Nous nous souvenons d’avoir vécu pendant plusieurs semaines sur le Haut-Nil en compagnie de deux caméléons qu’on laissait à peu près libres dans la barque. Ils étaient simplement attachés l’un à l’autre par un bout de ficelle, et, ne pouvant s'éloigner, soumis par conséquent aux mêmes influences ; ils ne cessèrent d'offrir un contraste de coloris qui attachait par sa variété même ; mais le soir, quand ils dormaient sous les barreaux d’une chaise dépaillée où d’un commun accord ils avaient élu domicile, ils devenaient de la même couleur pour tout le temps de leur sommeil, un beau vert d'eau qui ne variait pas. La peau se reposait comme le cerveau.

Certains animaux changent de couleur soit pour effrayer leurs ennemis, soit pour exprimer leur « état d'âme ». Un exemple facile à observer se rencontre chez les épinoches, ces petits poissons si communs dans nos mares. Quand on les met dans un aquarium, ils entrent dans une grande colère, nageant dans tous les sens, et vont se cogner si fort aux parois que certains en périssent; puis le calme se rétablit lentement et ils finissent par vivre comme si de rien n’était. Mais il ne faut pas les exciter, car ils sont d’une irritabilité sans pareille ; leur colère se manifeste par des changements de couleur. Voici ce que dit Brehm : Les diverses passions exercent une grande influence sur la coloration des épinoches. La colère du vainqueur transforme la couleur vert argenté de son corps en teintes les plus vives ; le ventre et la mâchoire inférieure deviennent d'un rouge vif, le dos passe du jaune rougeâtre au vert clair ; l'œil luit d’un vert d’émeraude. Cette coloration ne dure parfois qu’un instant, et, le vainqueur est-il vaincu à son tour, il pâlit de suite, tandis que l’adversaire, de gris, de terne qu'il était, revêt immédiatement sa brillante parure de triomphateur. Even a fait à ce sujet de nombreuses et curieuses observations, et rien qu'en voyant la coloration de ses petits hôtes, il pouvait savoir quels étaient, pour ainsi dire, les sentiments qui les faisaient agir. Tout mâle qui s'était emparé de la place qui lui convenait était paré des plus brillantes couleurs ; ceux qui aspiraient à prendre cette place de gré ou de force étaient également parés ; si, brusquement, une épinoche, soit un mâle, soit une femelle, devenait d’un rouge rosé, on pouvait affirmer qu'elle se préparait au combat; si la coloration disparaissait soudain, il était certain que l’animal avait échoué dans son entreprise et que, tout honteux de sa défaite, il devenait humble, ainsi que cela convient à un vaincu. Lorsqu'un animal paré de toutes ses couleurs était brusquement placé dans un autre bassin, la parure disparaissait de suite et ne revenait pas tant que la bête était au repos. Parfois, cependant, les épinoches isolées ainsi se coloraient brusquement, sans qu'on pût bien exactement en savoir la cause ; essentiellement irritable et despote, l'épinoche prenait feu et se mettait en colère contre un roseau agité par le vent, contre un grain de sable ou un caillou qu'elle ne trouvait sans doute pas bien placé, parfois contre l'ombre de l'observateur.

Pendant tout le temps que le mâle construit son nid, on assiste à des changements de teintes très remarquables. L’épinoche qui, naguère encore, était d’une couleur verdâtre assez terne se revêt d’une brillante livrée : le dos devient d’un beau vert émeraude, l’œil devient plus vif, l'abdomen et les joues se couvrent du plus beau rouge vermeil,

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