CHAPITRE XX
Grenouilles fantasques.
A côté des grenouilles que tout le monde connaît, ilest quelques espèces plus rares, mais fort intéressantes. L’alyte ou crapaud accoucheur a une taille ne dépassant pas 10 centimètres. C’est la plus terrestre des grenouilles de notre pays. Il se promène dans les vieilles carrières, le long des murailles, dans les prés. Ce qu’il présente de vraiment curieux, c’est que le mâle porte les œufs attachés à ses pattes postérieures. « Fatio, dit F. Lataste, suppose que le mâle chargé de son précieux fardeau se retire aussitôt sur le sol, où il attend dans le jeüne et la retraite le moment d'aller porter ses œufs à l’eau. Il n’en est rien. Il continue à sortir tous les soirs de son trou pour faire sa provision d'humidité et de nourriture. J’en ai vu se promenant ainsi avec des œufs à tous les degrés de développement, et ils n’en paraissaient pas fort gênés. » Si on les tourmente cependant, ou si on les réduit en captivité, ils s’en débarrassent et les laissent sur le sol pour ne plus les reprendre.
Le sonneur ou bombinator est assez commun en France. Au premier abord on le prend pour un crapaud à cause de sa peau rugueuse. Le dos est brun terreux ; le ventre, orangé avec des taches bleues, presque noires. Pendant presque tout l'été, il reste à l'eau à quelque distance du rivage. A l’automne seulement, il va se promener dans les champs. Quand on vient alors à le tracasser, il prend une position des plus comiques, il se renverse sur le dos, creuse son échine, relève ses cuisses et se met les pattes antérieures dans les yeux, comme un enfant coléreux à qui l’on a fait mine de prendre sa tartine de confiture. Le sonneur a un chant plutôt doux que l'onomatopée : houhou, houhou, houhou, rend assez bien.
Toutes ces petites bêtes sont fort jolies. Mais la plus agréable de toutes à contempler est certainement la petite rainette, si gentille dans son costume d’un vert idéal.
À propos de l'emploi de la rainette pour la prédiction du temps, M. de Guerne a présenté à la Société nationale d'acclimatation de France l'intéressante note que l’on va lire ci-dessous :
Dans une longue série de recherches fort judicieusement conduites, M. von Lendenfeld, professeur à l’Université de Czernovitz, en Bukovine, a résolu de soumettre à la critique de la méthode expérimentale la fameuse question de l'influence des conditions météorologiques sur les mouvements d’ascension des rainettes.
Une vaste cage vitrée, destinée à renfermer les batraciens en expérience, reçut une échelle de dix échelons, numérotés de un à dix; des points de repère, marqués sur les
os, à, hr: D
vitres, permettaient en outre d'évaluer rapidement la position des rainettes, qui ne se trouvaient pas sur les échelons. Le nombre d’animaux en observation était de dix, chaque lecture de ce baromètre à rainettes, suivant l’expression même de l’auteur, se faisait de la manière suivante : en multipliant le numéro d'ordre de chaque échelon par le nombre de batraciens qui étaient posés sur celui-ci, et en additionnant ces produits partiels, on obtenait finalement la hauteur du baromètre à rainelles ; les indications recueillies variaient donc de o à (10 X 10) ou 100.
Dans une nouvelle série d’expériences, M. von Lendenfeld a quelque peu modifié son premier dispositif : il s’est servi d’une vaste cage en toile métallique, de 1 mètre de large ct de long sur 2 mètres de haut ; le nombre des échelons, dans ce cas, était de vingt.
On prenait soin, d’ailleurs, de donner aux rainettes une abondante ration de viande finement hachée et collée avec du sirop sur un cordon pendant librement dans la cage.
Les observations étaient faites neuf fois par jour, à deux heures d'intervalle, entre six heures du matin et dix heures du soir, soit par le professeur lui-même, soit par son garçon de laboratoire.
M. von Lendenfeld a étudié successivement, en ‘comparant les courbes de position des rainettes et celles des instruments qui convenaient à chaque cas particulier, l'influence des différentes conditions météorologiques.
1° Pression atmosphérique. — Sur 48 jours, les courbes ont concordé 26 fois: elles ont fourni des indications contraires 22 fois. Pour les deux jours pendant lesquels a été observée la plus basse pression barométrique (736"*,5) la courbe des batraciens a été une fois haute et une fois basse. En outre, pendant les trois jours de forte pression, cette même valeur a été deux fois élevée et une fois faible.
2 Étal hygrométrique. — Les courbes ont concordé 22 jours; elles ont fourni des indications contraires 26 fois.
3 Pluie. — Pendant les 48 jours qu'ont duré les observations, il a plu 19 jours. Pendant ces 19 jours, la courbe des rainettes a été 12 fois au-dessus et 7 fois au-dessous de la moyenne. ë
On peut donc, d’après M. von Lendenfeld, conclure de ces expériences que la pluie n’a aucune influence sur la position des batraciens ; il en est de même pour les autres conditions météorologiques. Par contre, on peut observer une certaine concordance entre les variations de la courbe des rainettes et les heures de la journée. La moyenne quotidienne donne, en effet, les chiffres suivants pour la culmination :
G'heures du matin CM. ee Le ce 9 fois 8 — PR SEM A ET Où— 10 — NUE dre MS Let Don aise o — 12 — SAS LS RENE SE EL 2 — a-BéUTES AU SOI EE AN tie lee out L ee 1 4 — ee De Male Pme tee 2 — 6 — RE En la lee ol tel te 5 — 8 — CRC PE EME 18 — 10 —=> La le ra le ontete LL" ==
Il ressort nettement de ces chiffres que les rainettes opèrent, le soir, un mouvement d’ascension correspondant à leur plus grande activité, et qu’elles redescendent le matin. C’est, d’ailleurs, le seul résultat positif qu’ait obtenu M. von Lendenfeld dans ses intéressantes observations.
Les charmants batraciens. qui en font l’objet pourraient donc bien plutôt servir d'horloge que de baromètre.
Pendant que nous en sommes sur la question des animaux météorologiques,
disons un mot d’un animal qui est un véritable calendrier, tant ses déplacements sont réguliers.
On sait que les récifs de coraux laissent entre eux etla terre une lagune où nagent de nombreux animaux et où vivent d’abondants êtres sédentaires. C’est là notamment que se trouvent les volumineux bénitiers que mangent les indigènes, et le tiépang, holothurie qui, fumée, est un mets si délicieux qu’on l’expédie au loin, en Chine tout particulièrement, où l’on aime les aliments sortant de l'ordinaire. On y rencontre encore un autre ar:iual comestible, celui-là moins connu que les deux précédents, mais fort iitéressaat au pain! de vue biologique. C’est un ver que les riverains appellent paic et que les naturalistes ont rangé sous le nom de /ysidice viridis. Il vit en temps ordinaire au fond de l’eau, et l’on ne se serait jamais douté de son existence s’il n'avait pris l'habitude de venir nager à la surface deux fois par an, en octobre et en novembre, exactement le jour du dernier quartier de la lune ainsi que le jour qui précède et le jour qui suit.
Cette précision est telle que les indigènes l'ont notée pour régulariser leur calendrier dont ils ne prennent pas un soi:
excessif. Pour eux, octobre el
novembre sont respectivement PO DA ROAD en A née ! mA ie le petit et le grand mois du
palolo. À ce moment, les paloios sont tellement abondants à la surface de la mer que celle-ci en est comme
houeuse : une feuille de papier blanc, plongée à 10 centimètres de profondeur seulement, disparaît à la vue. Les indigènes récoltent cette sorte d’écume en grande quantité et la mangent à bouche que veux-tu : les mois du palolo sont bien connus d’eux comme étant l’occasion de fêtes et de festins.
Le palolo se trouve surtout aux îles Samoa et dans le groupe voisin (Fidji, Tonga). C’est un ver de 5o centimètres de long, large de 3 à 5 millimètres, véritable fil par conséquent. Fait encore plus curieux, les éléments qui viennent flotter ne sont qu’une partie de l'animal : la tête reste au fond de l’eau, sans doute pour régénérer l’animal par bourgeonnement, tandis que c’est le reste du corps décapité qui vient flotter. Cette dernière partie abandonne dans l’eau les œufs dont elle est bourrée et c’est certainement là la raison de sa pérégrination. Les riverains ont dès longtemps remarqué cette émission d'œufs ; palolo veut dire : animal qui donne de l'huile (lolo) en crevant (pa). Une fois les vers débarrassés de leurs œufs, ils redescendent au fond de la mer au moment où le soleil commence à monter à l'horizon.
Fig. 122. — Le rhacophore.
GRENOUILLES FANTASQUES 217 ————— TT TT I! faut donc les récolter sans tarder: bien qu'ayant « perdu la tête », il savent ce
qu ils font.
Revenons aux rainettes exotiques dont certaines méritent d’être signalées. L'une d'elles, qui habite le Brésil, l’hyla faber, élève du fond des étangs des sortes de volcans de vase et dans la cavité desquels elle dépose ses œufs pour les protéger
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Fig. 123. — Le pipa de la Guyane,
Cet animal prend souvent des attitudes dépourvues d'esthétique. Peut-on imaginer rien de plus stupide
que l'air du mâle dressé sur ses pattes de derrière? Et que dire d $ comm . : art e la femelle avec son dos troué co une écumoire, où vivent les petits pipas ? 4 pe, e
contre les dangers des ennemis et l’assèchement. (Voir mon livre: Les Arts el Métiers chez les animaux.)
Une autre rainette de Java, le rhacophore de Reinwardt (Jig. 122), est intércssante à un autre point de vue: ses pattes, démesurées et palmées, lui servent de parachute et lui permettent de voler en quelque sorte d’un arbre à un autre.
Mais la plus curieuse de toutes les grenouilles, bien que la plus laïde, est le pipa.
Les premières notions que nous ayons eues sur l’animal singulier à tous les points de vue dont nous nous occupons en ce moment sont dues à M!!° Sibylle de Mérian, qui, en 1705, dans un ouvrage sur les insectes de Surinam, nous apprend que ce crapaud produit ses petits par la peau du dos, qu’il se trouve dans les eaux marécageuses et que les esclaves nègres en mangent la chair.
Philippe Firmin, qui exerçait la médecine à Surinam, nous apprend, en 1762, que la femelle est plus grosse que le mâle, que celui-ci place les œufs sur le dos de la femelle, et que les petits sortent de l'œuf lorsque leurs membres peuvent leur servir, ce qui n’arrive que quatre-vingt-deux jours après que les œufs ont été pondus.
Les récits des voyageurs nous confirment en partie ces données.
Le pipa habite les marais des forêts obscures, il rampe lentement et maladroïitement sur le sol et répand une forte odeur sulfureuse. Le frai est déposé dans l’eau comme pour les autres anoures ; le mâle, qui prend soin des œufs, ne les enroule pas autour de ses pattes comme le fait l’alyte, mais les étend sur le dos de la femelle ( fig.
123). Il se forme alors dans la peau du dos une petite cavité pour chaque œuf, cavité qui prend alors la forme hexagonale d'une cellule d'abeille et se re- Fig. 124. — Le protée. ferme par une sorte d’o-
Être aveugle qui, néanmoins, sait se diriger sans béquilles et sans percule. Dans cette cellule, chien dans les $ombres grottes que la nature lui a données pour abri. E x 4 le jeune pipa achève ses
métamorphoses, brise sa prison, et l’on voit apparaitre ici une patte, là une tête; les jeunes quittent bientôt le dos maternel. |
Firmin, dont nous venons de citer le nom, ajoute que la femelle dépose ses œufs dans le sable, et que le mâle s’empresse alors d’accourir ; celui-ci saisit la masse des œufs avec ses pattes de derrière, si longuement palmées, et les porte sur le dos de la femelle. Sitôt qu'il a fait cela, il se retourne et place son dos contre celui de la femelle, fait plusieurs tours, quitte la femelle pour se reposer, revient quelques minutes après et recommence le même manège. Après que l’éclosion des petits a eu lieu, la femelle se débarrasse des restes de cellules en se frottant contre les pierres, contre les plantes ; elle fait ensuite peau neuve. (E. Sauvage.) <
Le pipa se trouve aux Guyanes et au Brésil.
Pour terminer ce chapitre, nous citerons les protées (fig. 124), qui sont entièrement aveugles et vivent dans les grottes de la Carniole.
Sir Humphryÿ Davÿ en a donné une curieuse description, dont la forme sort un peu de l'ordinaire, et qui, par conséquent, est bien ici à sa place.