‹ Les animaux excentriquesChapitre 55 sur 102 · SN STORE ME · texte numérisé non relu

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La grotte de la Maddalena, à Adelsberg, nous demanda plus d'attention que le lac souterrain de Zirknitz. Nous la visitâmes maintes fois en détail comme le méritent son caractère géologique et les conséquences biologiques de sa situation souterraine pour les êtres qui l’habitent. Plusieurs fois, nous nous entretinmes, dans cette caverne, des phases curieuses de l’histoire de la nature.

Je me souviens, entre autres, d’une conversation instructive que j'eus là sur le protée et ses métamorphoses. Je crois utile et intéressant de les faire connaître en la reproduisant aussi fidèlement que ma mémoire me le permettra.

EuBatTaÈs. — « On doit être ici de plusieurs centaines de pieds au-dessous de la surface ; cependant la température de cette caverne est bien agréable. L'Ixcoxxu. — Cette caverne a la température moyenne de l'atmosphère, ce quiest la

condition générale de toutes les cavités soulerraines situées hors de l'influence solaire. Au mois d'août, par un temps de chaleur comme aujourd’hui, je ne connais pas de manière plus salutaire ni plus agréable de prendre un bain froid que de descendre à des profondeurs établies à l'abri de l’action des températures élevées.

EuBaTHËs. — Avez-vous déjà visité ce pays dans vos nombreuses pérégrinations scientifiques ?

L'Incoxxu. — Voilà le troisième été que j'en fais l’objet d’une visite annuelle. fndépendamment des beautés naturelles de ces régions charmantes de l'Illyrie et des sources variées d'agrément que l'amateur des curiosités de l’histoire naturelle peut y trouver, il a eu pour moi un objet d'intérêt tout particulier dans les animaux si extraordinaires qui se trouvent au fond de ces cavités souterraines. Je fais allusion au proleus anguinus, lequel est incontestablement plus merveilleux à lui seul que toutes les autres curiosités zoologiques de la Carniole, dont le baron Valvasor a entretenu la Société royale, il ÿ a un siècle et demi, avec un enthousiasme un peu romanesque pour un savant.

PæiLaLéTHÈs. — En voyageant dans ce pays jai déjà vu ces animaux ; je serais désireux cependant de mieux connaître leur histoire naturelle.

L’Ixcoxxu. — Nous allons entrer tout à l’heure dans les solitudes de la grotte où ils se tiennent. Je vous ferai part volontiers du peu que j'ai pu apprendre sur leur caractère et sur leurs mœurs.

EUDATHÈS. — À mesure que nous avançons dans cette vaste et silencieuse caverne, je sens mon âme plus impressionnée devant des constructions géologiques si longtemps cachées au regard de l’homme. Ces piliers naturels, ces voûtes qui se soutiennent d’ellesmêmes paraissent prendre maintenant, voyez, des proportions gigantesques. Je n'ai vu aucune caverne souterraine réunissant de pareils traits de beauté et de magnificence. L’irrégularité de sa surface, la grandeur des masses brisées en morceaux dont elle est tapissée, et qui paraissent avoir été arrachées au sein de la montagne par quelque grande convulsion de la nature, leurs couleurs sombres, aux teintes variées, forment un contraste singulier avec l’ordre et la grâce des blanches concrétions de stalactites suspendues à ses voûtes. La flamme de nos flambeaux en rejaillissant sur ces bijoux calcaires qui brillent et étincellent crée une scène merveilleuse qui paraît appartenir au monde de l’enchantement.

Pmirazérès. — Si les déchirures sinistres de ces immenses rochers noirs qui nous entourent nous paraissent l’œuvre de démons échappés du centre de la terre, cette voûte paturelle fait songer, dans ‘sa parure et dans sa splendeur, à ces temples féeriques dont on parle dans les Mille et une Nuits.

L'Incoxnu. — Certainement un poète pourrait à juste titre placer ici le palais d'un roi des gnomes et trouver des témoignages de sa puissance créatrice dans ce petit lac qui s'étend devant nous, sur lequel se réfléchit la flamme de mon flambeau, car c’est là que je pense trouver l’animal singulier qui, depuis longtemps, a été pour moi un objet de recherches persévérantes.

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Euparnës. — J'aperçois trois ou quatre êtres vivants, semblables à de sveltes poissons qui se remuent dans la vase à quelques pieds au-dessous de l’eau. L'Inconnu. — Les voilà précisément ! Ce sont bien des protées..,. Essayons d'en prendr 2 quelques-uns avec nos filets.

Tenez, en voici tout un choix.

Le sort nous a favorisés, et nous pouvons les examiner maintenant tout à notre aise. Au premier abord, on peut supposer que cet animal est un lézard, mais ses mouvements sont semblables à ceux du poisson. La tête, la partie inférieure du corps et de la queue ressemblent beaucoup à celles de l’anguille, sans nageoires cependant. J’ajouterai que ses branchies, fort curieuses, ne sont pas analogues aux ouïes des poissons; elles forment une structure vasculaire bien singulière autour de la gorge, presque comme une crête que l’on peut couper sans occasionner la mort de l'animal, lequel est égale. ment muni de poumons. Grâce à ce double appareil par lequel l'air pénètre jusqu'au sang, cet être singulier peut vivre au-dessous comme au-dessus de la surface de l’eau avec la même facilité. J Les pattes de devant sont pareilles à des mains, mais elles ne sont garnies que de trois griffes ou doigts, qui sont trop faibles pour lui servir à se cramponner ou à porter son propre poids; les pattes de derrière n’ont que deux griffes ou orteils, qui, dans les espèces plus grandes, sont tellement imparfaites que c’est à peine si on peut les discerner. Là où les yeux doivent exister, il n’y a que deux petits points, comme pour conserver l’analogie de la nature.

Dans son état naturel, le protée est d’une blancheur de chair transparente; mais lorsqu'elle est exposée au jour, la peau devient graduellement plus foncée jusqu’à ce qu'elle prenne une teinte olivàtre.

Les organes de l’odorat sont généralement assez développés chez lui, et ses mâchoires jouissent d’une denture magnifique.

On peut en conclure que c’est une bête de proie ; cependant, dans toutes les expériences qu’on a faites sur les conditions de son existence, lors même qu’on l’a gardé plusieurs années en renouvelant l’eau du vase dans lequel on le renfermait, jamais on ne l’a vu manger.

EUBATHÈS. — Est-ce que ces animaux n'existent pas en d’autres endroits de la Carniole ?

L’Ixconnu. — C’est ici que le baron Zoïs en fit la découverte, mais, depuis lors, on les a trouvés, quoique rarement, à Sittich, à quelques lieues de distance d’ici, rejetés par l’eau d’une cavité souterraine.

J'ai également entendu dire qu’on a reconnu les mêmes espèces dans ies couches calcaires de Sicile.

EuBarTaÈs. — Ce lac, où nous avous trouvé ces animaux, est très petit, supposez-vous qu'ils aient pu être engendrés ici ? é

L’Ixcoxxu. — Nullement. Dans les saisons de sécheresse ils ne paraissent ici que rarement ; mais après les grandes pluies, ils sont en assez grand nombre. Pour moi, je crois que l’on ne peut douter que leur demeure naturelle ne soit dans quelque lac souterrain très étendu, et d’une grande profondeur, d’où, au moment des inondations, le flux liquide les fait jaillir des fissures du sol et les amène jusqu'ici.

Aussi, quand on considère la nature particulière du pays où nous sommes, il ne me semble pas impossible que la même cavité étant sans doute d’une vaste étendue, puisse envoyer à la fois à Adelsberg et à Sittich ces êtres si singuliers.

EuBarTës. — C'est une manière assez bizarre d’envisager le sujet. Ne croyez-vous pas qu'il soit possible que cet être soit une larve de quelque grand animal inconnu habitant ces cavernes souterraines? Ses pattes ne sont pas en harmonie avec le reste de son organisation et en les enlevant, il possède la forme caractéristique du poisson.

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L’Ixcoxxu. — Je ne puis supposer que ce soit là des larves. Je ne crois pas qu’il y ait dans la nature un seul exemple d’une transformation analogue à cette espèce de métamorphose d’un animal parfait à un animal imparfait. Le têtard ressemble au poisson avant de se transformer en grenouille ; la chenille et le ver ne reçoivent pas seulement des organes de locomotion plus parfaits, mais acquièrent encore ceux qui leur sont nécessaires pour habiter un autre élément.

Il est probable que cet animal, dans son lieu naturel et dans son état parfait, est beaucoup plus grand que nous le voyonsici, mais l’examen de son anatomie comparée s'oppose entièrement à l’idée qu’il puisse être dans un état de transition. On en a trouvé de grandeurs bien variées, depuis la grosseur d’un tuyau de plume jusqu’à celle du pouce, sans qu'ils présentent cependant la moindre différence dans la forme des organes. Mon avis est que c’est très probablement un animal parfait d’une espèce particulière.

Ceci nous est encore un exemple de plus de la manière merveilleuse dont la vie se produit et se répète en chaque coin de notre globe, même dans les endroits les moins appropriés aux manifestations de la vie.

Aussi découvre-t-on que la même sagesse et la même puissance infinies, dont on reconnait les manifestations particulières, là dans l’organisation du chameau et de l’autruche créés pour les déserts d'Afrique, plus loin dans l’hirondelle apte à cacher son nid sous les cavernes de l’ile de Java, plus loin encore dans la baleine des mers polaires, dans le morse et l’ours blanc des glaciers arctiques, se manifestent également dans le protée créé pour les lacs profonds et souterrains de l'Illyrie.

J'admire plus encore que la présence de la lumière ne lui soit pas nécessaire, que l'air ou l’eau de la surface d'un rocher ou les profondeurs vaseuses lui offrent, les unes comme les autres, autant de conditions diverses d'existence.

PHILALÉTHÈS. — Il y a dix ans, lors de ma première visite à cet endroit, je fus extrêmement désireux de voir le protée, et je vins ici avec mon guide le soir du jour même où j'arrivai à Adelsberg ; mais malgré un examen rigoureux du fond de la caverne, on n’en trouva pas un seul. Le lendemain matin, nous recommençämes nos recherches avec un meilleur succès, car nous en découvrimes cinq tout près du rivage dans la vase qui s’'étendait au fond du lac. La vase n’avait été remuée d’aucune façon et l’eau était parfaitement limpide.

Leur arrivée pendant la nuit me parut être un fait si remarquable que je ne pus m'empêcher de voir en eux des créations nouvelles, des générations spontanées. Je ne pus découvrir aucune fissure par laquelle ils eussent pu entrer, et la léthargie du lac m'affermit dans mes idées.

Ces observations m'’entrainèrent à des réflexions rétrospectives sur l'histoire de la vie à la surface de notre globe. Je me laissai emporter sur les ailes de l'imagination vers l’état primitif de la terre au temps où les grands animaux de l'espèce saurienne furent créés sous la pression d’une lourde atmosphère. Et mes pensées sur ce sujet furent corroborées lorsque j'appris d’un anatomiste célèbre (à qui j'avais envoyé les protées péchés par moi) que l’organisation de l’épine dorsale du protée était analogue à celle d’un animal du genre saurien, dont les restes gisent dans les plus anciennes couches secondaires.

On disait alors qu’un physiologiste n’avait jamais pu découvrir d'organes de reproduction chez le protée, ce qui ajoutait un certain poids à mon opinion sur la possibilité de leur génération spontanée, idée que sans doute vous considérez comme entièrement visionnaire et indigne d’un homme qui a consacré sa vie aux sciences positives.

EuBaTnès. — Le ton sur lequel vous venez de prononcer vos dernières paroles semblerait indiquer que vous ne croyez pas vous-même à cette génération spontanée. Pour moi, je n’y crois pas de tout. Par la même raison apparente, on pourrait regarder les anguilles comme des créations nouvelles, car on n’a jamais vu de leurs ovaires en matu-

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