CHAPITRE XXII
les Joujoux des bêtes.
L'enfant aime à courir, danser, sauter, lutter avec un ami, faire des niches à son voisin, mais les jeux auxquels il se livre le plus souvent sont ceux où il emploie différents objets pouvant être maniés comme bon lui semble. La petite fille a sa poupée, le petit garçon sa toupie; au bord de la mer, l'enfant joue avec des galets, avec du sable. Les « tout petits » — ces chers petits — se contentent d’une bobine de filet l’on en voitsouvent s'amuser des journées entières avec des morceaux de papier, des perles ou de simples boutons. Quel que soit le peu de valeur de ces engins, cen’en sont pas moins des jouets, et quelle est la fillette qui ne préfère une affreuse « pépée » d’un sou, qu'elle peut habiller elle-même, à la belle poupée d’un louis à laquelle elle ne peut toucher que du bout des doigts ?
Ces jouets modestes, ces humbles divertissements, les bêtes les ont aussi à leur disposition et ne se font pas faute d’en user pour leur plaisir, se contentant d'un simple caillou quand elles n’ont que cela pour jouer, se servant d’objets plus compliqués quand on en met à leur disposition.
Au premier rang des animaux joueurs, il faut assurément placer les singes. Pechuel-Losche cite, par exemple, un singe qui s'était fabriqué une balançoire. Descartes n’en serait pas revenu ! Il s’agit d’une guenon apprivoisée qui était fort intelligente. Elle avait trouvé une série d’incisions sur un arbre, sur un toit de hutte et sur le tonneau qui lui servait de dortoir; elle s’en servait pour y fixer une longue corde au bout de laquelle elle pouvait se balancer à cœur joie; elle se mit à l'œuvre avec beaucoup d'attention et sut fort bien adapter aux circonstances la longueur de sa corde et la manière de la fixer.
Le même naturaliste parle de babouins qui choiïsissaient pour joujoux des objets inanimés avec lesquels ils se couchaient le soir, comme les enfants le font avec leur poupée, et qu'ils cachaient pendant la journée dans leur lit. «Isabelle, par exemple, chérit pendant assez longtemps une petite boîte en fer blanc; Pavy, un morceau de bois courbé qu'il faisait sauter en l’air en tapant sur l’un des bouts. »
Les singes, pareils aux enfants, aiment toucher aux allumettes. L'observation suivante, due à Fr. Ellendorf et relative à un petit singe noïr à tête blanche, est intéressante à cet égard.
Le premier jour où je le laissai libre dans ma chambre, il s’assit devant moi sur la table et visita tout ce qu'il y trouva. Il finit par trouver une boîte d’allumetles, qu'il réus-
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sit bientôt à ouvrir. Il les flaira et les jeta sur la table. J'en pris une, l’allumai et la lui montrai. Il ouvrit ses petits yeux tout grands d’étonnement et regarda la flamme sans la quitter des yeux; j'en allumai une deuxième et une troisième et les lui tendis. Il avança la main en hésitant, prit l’allumette, la tint devant son visage et la regarda, étonné. Puis la flamme se rapprocha de ses doigts et il jeta l’allumette. Je fermai la boîte et la mis sur la table, croyant qu'il s’en emparerait immédiatement. Mais il s’assit à côté de la boîte, la regarda et la flaira de tous côtés, sans oser la prendre ; puis il s’approcha de moi, se frotta contre moi, et fit entendre les sons qui lui servaient à demander, comme s'il eût été plein d’étonnement et qu’il eût voulu me dire: qu'est-ce que cela? Puis il revint à la boîte, la retourna de tous côtés et essaya de l’ouvrir. Il y réussit bientôt et je, croyais qu’il allait prendre des allumettes. Il se garda bien de le faire. Il semblait anxieux et hésitant ; il sautilla tout autour de la boîte et revint vers moi, comme pour me demander quelque chose. De nouveau j’allumai une allumette et la lui tendis. Lorsqu'elle eut brèlé, il en prit une, la frotta sur le couvercle de la boîte qui était devant lui et le renversa. Vite il le retourna, le côté préparé en haut, et frotta de nouveau. Mais il avait saisi l’allumette à l'envers, je la retournai ; il recommença à la frotter jusqu’à ce qu’elle s’allumât. Il montra alors une grande joie et une grande excitation. Il prit tout une poignée d’allumettes et les frotta sur le couvercle jusqu’à ce qu’elles s’allumassent.
Un chimpanzé appartenant à Brehm n'était pas moins amusant. Après chaque repas, il éprouvait le besoin de se divertir un peu, soit avec un morceau de bois, soitavec des pantoufles avec lesquelles il se « gantait », et qu'il utilisait pour glisser dans la chambre. Il se plaisait particulièrement à nettoyer, laver et épousseter; quand il avait réussi à s'emparer d’un torchon, il ne le rendait qu’à contre-cœur. Son jeu évidemment manquait de distinction, mais c'était un jeu tout de même.
Les singes d’ailleurs sont très habiles à tout ce qui est « mécanique » et éprouvent un plaisir manifeste à en découvrir les secrets : c’est pour eux un jeu des plus passionnants. Rien ne le montre mieux que les observations de miss Romanes, la sœur du célèbre naturaliste, sur un singe capricieux qu'elle garda assez longtemps en captivité et dont elle nota avec soin les faits et gestes, bien qu'il prît trop souvent pour jouets des objets de ménage, rappelant ainsi les enfants brise-tout.
Un jour, il put mettre la main sur un balai dont le manche était réuni à la brosse par un pas-de-vis. Il trouva vite le moyen de dévisser le manche et, immédiatement, il s’efforça de le revisser. Il y réussit avec le temps. Tout d’abord, il mit le bout du manche dans le trou, maïs le tourna quand même dans le bon sens ; trouvant que le manche ne tenait pas, il le retourna et mit l’autre bout dans le trou avec beaucoup de soin, puis recommença à tourner dans le sens qu'il fallait. C'était naturellement quelque chose de très difficile pour lui, car il avait besoin de ses deux mains pour tenir le manche en bonne position et pour le retourner. Les longues soies de la brosse empêchaient celle-ci de se tenir tranquille et de présenter toujours le côté du trou au manche. Il se mit à tenir la brosse de son pied ; mais, même alors, il lui était très difficile de faire entrer le premier tour du pas-de-vis d’aplomb dans le trou. Néanmoins, il travailla avec une persévérance imperturbable jusqu’à ce que la vis mordît ; puis il tourna rapidement le manche jusqu’au bout. Il est remarquable qu’il n’ait jamais essayé de tourner le manche dans le faux sens, bien que les premiers essais eussent été malencontreux. Aussitôt son but atteint. il dévissa de nouveau le balai, le revissa une seconde fois plus facilement
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que la première et continua ce manège plusieurs fois. Lorsqu'il sut avec habileté suffisante dévisser et revisser le balai, il ai .ndonna ce jeu et s’adonna à un autre.
Les chiens sont aussi, comme chacun sait, des joueurs endiablés. Ils jouent d'eux-mêmes avec des cailloux, des morceaux de bois; mais ils préfèrent de beaucoup que ce soit leur maître qui leur envoie des projectiles. J'en ai eu un qui manifestait la joie la plus grande lorsqu'il avait trouvé un cône de pin ou de sapin : il me l’apportait et, si je faisais semblant de ne pas le voir, le malheureux prenait un air lamentable, penchant la tête comme le fait un enfant câlin. Si je continuais à paraître indifférent, il aboyait d’une façon spéciale et se lançait de toutes ses forces, les pattes en avant, sur le cône de pin, de manière à me l’envoyer dans les jambes. Quand je me décidais à le ramasser, il ne se tenait plus de joie; je lui envoyais le cône en l'air presque à perte de vue; il s’élançait dans sa direction et jamais il ne manquait de le recevoir dans sa gueule ouverte, ce qui représente une jolie adresse. Ceci me rappelle un chien d’un music-hall qui jouait au ballon avec son nez; évidemment on lui avait appris cet exercice, mais, à la manière dont il l’exécutait, on voyait bien qu'il y prenait un grand plaisir.
Alix parle d’un chien qui, le soir, s’amusait avec les ombres projetées par sa tête sur un mur: « Tantôt dressant ses deux longues oreilles, tantôt les inclinant à droite ou à gauche, tantôt les reportant en arrière, il produisait ainsi des figures bizarres qui paraissaient l’amuser fort. »
Un chien jouant aux ombres chinoises ! Hum !.…
Le même observateur rapporte un autre fait tout aussi curieux :
Étant en manœuvres dans les Alpes avec un escadron de mon régiment, j’herborisais un jour dans les environs du col de Galibier (près de Briançon, Hautes-Alpes), suivi d’un de ces chiens vagabonds qui s’attachent si fréquemment et si facilement aux troupes en marche, lorsqu'au moment où je me disposais à descendre par l’interminable lacet qui donnait accès au col, je vis mon chien, au lieu de me suivre, se diriger vers une coulée en pente rapide de la montagne, où la neige s'était amoncelée. Quelque peu intrigué par cette manière d'agir, je m’arrêtai et ne perdis pas un de ses mouvements. Bien m'en prit, car je fus alors témoin du spectacle le plus imprévu auquel puisse assister l’homme même qui sait, par expérience, combien est inépuisable le sac à malices du chien : se mettant sur le dos, les quatre pattes repliées, la tête en bas, dans le sens du poil, l’intelligent animal se laissa ainsi glisser sur la neige gelée presque jusqu’en bas de la montagne! Arrivé au point où la neige cessait, il se releva tranquillement, jeta un coup d'œil vers moi, agita un instant la queue et se coucha sur l’herbe en m'attendant.
Quand les chiens n’ont pas d’autres jouets, ils jouent avec leur queue, tournant ‘en cercle de la façon la plus comique.
En cela, ils rappellent les chats qui se livrent aussi fréquemment à cet exercice. On sait combien les jeunes chats sont joueurs. Ils s'amusent des journées entières avec des pelotes, des bobines, des bouchons, du papier roulé en boule ; je ne connais pas de spectacle plus gracieux. Ils aiment surtout les objets qui roulent;
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d’une tape de leur patte un peu recourbée du bout — la patte de velours, — ils les envoient au loin et luttent de vitesse avec eux. Avant que le projectile soit arrêté, le minet est dessus et d’une chiquenaude l'envoie promener plus loin.
Tous les félins, d’ailleurs, sont très amateurs de jouets. Les jaguars et les ocelots s'amusent des heures entières avec des morceaux de papier, des oranges et des bouts de bois. Un puma apprivoisé, qu'Hudson connaissait, était très .satisfait quand on le faisait jouer avec une ficelle ou un mouchoir; lorsqu'on ne voulait plus jouer avec lui, il allait chercher une autre personne mieux disposée à le
distraire.
Les ours blancs captifs aiment les morceaux de bois et les boules qu'ils se plaisent à poursuivre. « Les ours, dit Gross, semblent également s'occuper quelquefois du lavage des objets; mais ce qu'ils font, c’est plutôt patauger dans l’eau que laver. Du moins j'ai observé une ourse blanche qui roulait ur pot de fer dans son bain, le prenait sous son bras, le mettait dans une petite auge à eau courante et le lavait sérieusement et avec zèle. »
Également très joueur est le raton laveur, ainsi qu’on peut l’observer dans tous les jardins zoologiques, et que l’on montre même pour cela dans les foires. Comme son nom l'indique, il aime à jouer à la blanchisseuse. Pendant les nombreuses heures de loisir qu'a tout raton prisonnier, dit L. Beckmann, il s'amuse à mille choses pour chasser l'ennui; tantôt il se met sur son séant dans un coin solitaire, et essaie avec une mine très sérieuse de s'attacher un brin de paille autour du museau ; tantôt il joue avec les doigts d’une de ses pattes postérieures ou tente d'attraper le bout toujours remuant de sa longue queue. Après une sécheresse quelque peu prolongée, la vue d’un peu d’eau peut le mettre en extase et il fera tout son possible pour s'approcher de l’objet désiré. Tout d’abord il étudiera avec précaution la profondeur de l’eau, car il aime à n’y plonger que ses pattes pour laver différents objets : il n'aime pas à être dans l’eau jusqu'au cou ; son examen terminé, il entre avec une joie visible dans l'élément humide, au fond äuquel il cherche un objet qu'il pourrait laver. Une vieille anse de pot, un morceau de porcelaine, une coquille d’escargot sont des objets qu’il aime beaucoup et dont il s’occupe immédiatement, le cas échéant. Maintenant il aperçoit à quelque distance une vieille bouteille qui lui semble bien avoir besoin d’un bain. Aussitôt il sort de son seau, mais sa chaîne trop courte l'empêche d'atteindre l’objet de ses rèves ; sans hésiter, il se retourne comme font les singes, gagne par là une distance égale à la longueur de son corps et ramène la bouteille en la faisant rouler avec sa patte de derrière. Un instant après, on le voit, debout sur ses pattes, retourner d’un pas pénible vers l’eau, embrassant la bouteille de ses pattes de devant, et la serrant . convulsivement contre sa poitrine. Si on le dérange dans ses projets, il se conduit comme un enfant mal élevé et entèêté, se jette sur le dos et serre sa bien-aimée bouteille si fort qu’on peut presque le soulever de terre si l’on essaie de la lui arracher. S'il a assez de son travail dans l’eau, il retire son jouet, s’assied dessus et se
roule pour se balancer, tout en essayant d'introduire sa patte dans le goulot étroit de la bouteille.
Cet amour pour une bouteille rappelle une autre histoire, vraiment étrange, rapportée par Romanes :
Un pigeon-paon vivait avec sa famille dans un colombier de notre ferme. Le mâle et la femelle avaient été importés de Sussex et vivaient déjà depuis assez longtemps, admirés et vénérés, pour voir leurs descendants à la troisième génération, lorsque le pigeon devint tout à coup victime d’un égarement fort curieux. Nous ne nous étions aperçus d'aucune excentricité dans sa conduite jusqu’au jour où je trouvai dans le jardin une bouteille à bière en grès brun et la jetai dans la cour ; elle vint tomber sous le pigeonnier. Au même instant, le pater-familias descendit et, à mon grand étonnement, commença à faire une série de révérences, évidemment pour témoigner à la bouteille toute l'admiration qu'il avait pour elle. Il marcha autour d’elle, tout en saluant, gratta le sol, roucoula et se livra aux jeux les plus fous que j’aie jamaïs vus chez un pigeon amoureux. Il ne cessa qu’au moment où nous éloignâmes la bouteille ; sa conduite ultérieure prouva du reste que cette aberration bizarre de l’instinct s'était transformée en une illusion complète. Toutes les fois qu’on apportait la bouteille dans la cour, qu’on la tint horizontalement ou verticalement, immédiatement la scène ridicule recommençait.
On sait combien les perroquets, perruches et cacatoès aiment à jouer avec des morceaux de bois qu’ils peuvent ronger. Comme pour tant d’enfants, le jeu de destruction est celui qu’ils préfèrent : ils arrivent même à dévisser les vis et à percer
jusqu’à des plaques de tôle.
Il faudrait enfin compter, au nombre des joujoux des animaux, les innom-
brables objets que se plaisent à «chiper » tant d'animaux, depuis les pies et les corbeaux jusqu’aux viscaches et aux rats des champs, mais cela nous entrainerait trop loin. Ceux-là sont très difficiles, et, au lieu de se contenter d'un bouchon, comme les chats, ou d’une pierre, comme les chiens, il leur faut des objets qui brillent, et ils ne reculent même pas devant le rapt de bijoux précieux, qu'ils se contentent d’entasser bêtement. Si encore ils jouaient avec |
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