CHAPITRE XXIII
Les pieuvres, terreur des matelots.
Il y a peu d'animaux marins qui inspirent autant de répugnance que le poulpe ; son aspect sournois, ses ventouses nombreuses, son toucher visqueux, tout cela est bien fait pour produire du dégoût et même de la crainte ; ses mœurs et sa biologie sont cependant fort intéressantes, comme nous allons le voir par la suite.
On peut se procurer des poulpes en explorant le dessous des rochers encore cachés par l’eau à marée basse, ou en plongeant dans la mer des crochets de fer sur lesquels sont embrochés des crabes et en relevant l’appât de temps à autre. Le mieux est encore d'accompagner les marins qui vont pêcher à peu de distance des côtes ; quand vous les entendrez pousser des jurons, vous pourrez être sûr qu’ils ont pris involontairement un poulpe ou une seiche qui ont noirci le filet, nous avons déjà vu comment au chapitre xvur.
Le poulpe vit dans les creux des rochers complètement submergés ; de temps à autre, il va se promener dans la mer et c’est ce qui explique qu'on le trouve souvent pris dans le filet des pêcheurs. Son corps charnu, de forme ovale, porte une grosse tête assez rigide, munie de deux gros yeux ressemblant étonnamment à ceux des poissons ou des chats. Plus haut, la tête se termine par huit grands bras s’eflilant jusqu’à leur extrémité, et garnis à leur face interne de nombreuses ventouses servant à l’animal pour s’emparer de sa proie. C’est au centre de la couronne des bras qu’est placée la bouche, armée d’un bec corné qu’on ne peut mieux comparer qu’à celui d’un perroquet. Leur taille est assez considérable : un ou deux mètres de longueur sont assez communs ; on doit cependant faire table rase des récits fantaisistes des marins ; ceux-ci qui, sans doute par habitude du métier, ne cherchent qu’à vous « monter des bateaux », vous racontent le plus sérieusement du monde qu'ils ont vu des poulpes atteignant la grosseur d’un cuirassé et d’autres avaler une barque devant eux : ce sont là des histoires à dormir debout.
Quand il est dans son rocher, le poulpe est placé de telle sorte que ses bras touchent le fond par leurs ventouses, tout en se recourbant en arrière, et que son corps en forme de sac infléchi d’avant en arrière, décrit un arc à concavité inférieure : il a l’air de marcher sur la pointe des bras à peine recourbés.
Comme nombre de plantes et d'animaux marins, dont le corps est généralement mou, le poulpe est très disgracieux quand on le place à sec sur un rocher ou sur le sable ; mis dans l’eau, au contraire, ses formes s’épanouissent et il devient très élégant, surtout quand il nage comme il Le fait, avec aisance. Il progresse ainsi presque
toujours en arrière et par soubresauts ; il peut aussi nager en avant, mais les bras réunis en deux faisceaux symétriques sont alors rabattus d'avant en arrière par la résistance de l'eau.
La voracité du poulpe, ou de la pieuvre comme l’appellent les matelots, est extrème. On peut les nourrir avec ces coquillages que l’on mange sous le nom de cardiums, de palourdes, de coques, etc. ; malgré les deux valves qui sont rabattues très fortement l’une sur l’autre, il trouve moyen, à l’aide du bec, de manger l’animal intérieur. Une jeune dame, Jeannette Power, une des rares femmes qui se soient adonnées à l'étude de l’histoire naturelle, raconte qu’elle a vu un poulpe transporter un fragment de pierre entre les valves d’une grande coquille bâillant aux corneilles et qui fut ainsi dans l'impossibilité de les refermer ; il put par suite dévorer sa proie facilement. Mais les crabes paraissent être leur aliment préféré.
Dès que le poulpe, raconte M. P. Fischer, voit un de ces crustacés s'approcher de sa retraite, il se précipite sur lui, le couvre complètement de ses bras étendus ; les bras se replient autour de sa victime qui, saisie de toute part par un corps qui s'attache et se moule à ses téguments, ne peut plus exécuter de mouvements défensifs. Pendant une minute, le malheureux crustacé agite faiblement ses membres maintenus dans la flexion, puis les laisse tomber inertes. Alors le poulpe emporte la proie dans son antre. Là, il fait prendre au corps du crabe différentes positions, mais il ne l’abandonne jamais et une heure après en rejette les débris. Plusieurs fois j'ai fait lâcher prise aux poulpes qui avaient saisi des crabes depuis une ou deux minutes, mais ceux-ci étaient déjà morts, sans présenter à l'extérieur aucune lésion apparente.
Le poulpe est assez intelligent ; il a soin de protéger l'entrée du creux de son rocher avec les résidus de ses copieux festins, soit surtout des coquilles ou des carapaces ; il va même chercher au loin des petits cailloux et en barricade sa porte. Lorsqu'un ennemi cherche à le saisir dans sa tanière, il présente sa bouche avec son bec entouré par la couronne étalée des bras couverts de ventouses, en même temps que sa peau devient très foncée et se couvre de papilles hérissées ; son aspect est alors véritablement terrifiant.
Le poulpe est employé à la pêche comme appât. Dans le midi de la France et particulièrement en Espagne, on le mange conjointement avec la seiche, la sépioie, l’élédone ; on l’assaisonne de différentes façons et l’on y ajoute habituellement du safran. Son goût tient le milieu entre celui du poisson et celui de la moule cuite ; en général il plaît peu aux palais parisiens. Il paraît que, sur la côte méditerranéenne, les pêcheurs mangent les poulpes sans les faire cuire, à la manière des huitres.
Le poulpe nous offre un bel exemple du phénomène si curieux et si répandu, le mimélisme, dont nous avons déjà parlé à propos des animaux qui se maquillent (Chapitre xvn).
Certaines pieuvres peuvent atteindre de grandes tailles. Dans plusieurs récits plus ou moins authentiques, on parle de pieuvres capables d’avaler une barque entière ou venant cueillir, avec leurs bras armés de ventouses, un matelotse reposant ‘sur le pont d’un navire. Ces fables paraissent bien exagérées. Nous nous contenterons d'en citer quelques-unes.
Voici un récit de Pontoppidan, un évêque doublé d’un zoologiste d’une cer-
laine valeur, et dont nous parlerons encore un peu plus loin au sujet des serpents de mer :
Les gens du Nord, dit-il, affirment tous et sans la moindre contradiction dans leurs récits, que, lorsqu'ils poussent au large à plusieurs milles, particulièrement pendant les
Si la profondeur de l’eau va toujours diminuant, si ce bas-fond accidentel et mobile remonte, les pêcheurs n’ont pas de temps à perdre; c’est le kraken qui se réveille, qui se meut, qui vient respirer l'air et étendre ses larges bras au soleil.
Les pêcheurs font force de rames, et quand, à une distance raisonnable, ils peuvent enfin se reposer en sécurité, ils voient, en effet, le monstre, qui couvre de la partie supérieure de son dos un espace d’un mille et demi. Les Poissons, surpris par son ascension, sautillent un moment dans les creux humides formés par les protubérances inégales de son enveloppe extérieure; puis, de cette masse flottante sortent des espèces de pointes ou de cornes luisantes qui se déploient et qui se dressent semblables à des mâts armés de leurs vergues; ce sont les bras du kraken, et telle est leur vigueur, que s’ils saisissaient les cordages d’un vaisseau de ligne ils le feraient infailliblement sombrer.
Après avoir demeuré quelques instants sur les flots, le kraken redescend avec la même lenteur, et le danger n'est guère moindre pour le navire qui serait à porlée, car en s’affaissant, il déplace un tel volume d’eau, qu’il occasionne des tourbillons et des courants aussi terribles que ceux de la fameuse rivière Maëlstrom.
L'Histoire naturelle d'Eric Pontoppidan est très curieuse à consulter 4 case de la grande quantité de documents que le savant évêque a recueillis ; ais elle manque de méthode; les faits positifs sont mêlés à des fables ; il n’y a vas de critique. Pontoppidan avait trop de science pour croire au kraken qu'il dépeint, et lui-même note son incrédulité, mais il ne cherche nullement à dégager la vérité sous tout ce fatras. Il n’en est point de même d'Auguste de Bergen, qui, COMparant avec soin
tous les récits scandinaves, en conclut qu'il doit exister un poulpe énorme, pourvu
fond ; qu'il laisse rarement entrevoir ses tentacules ; qu'il monte et descend en ligne
Linné, après avoir admis l’existence du poulpe géant dans sa Faune suédoise et dans les six premières éditions de son Système de la nature, s’y refuse dans les suivantes : on ignore pourquoi. Cependant, les marins avaient toujours foi dans les légendes sur le kraken ou encornet géant, et, sur les côtes de France, un proverbe très répandu disait : l'encornet est le Dlus petit et le plus grand animal de la mer. Dans plusieurs chapelles étaient suspendus des ex-voto retraçant les dangers courus par les équi pages de divers navires dans des combats avec ces hotribles animaux.
L'un de ces ex-voto, Œui existe encore à Notre-Dame-de-la-Garde de Marseille, rappelle une lutte qui eut lieu sur les côtes de la Caroline du Sud. Un autre qu’on peut voir dans la
- chapelle Saint-Thomas, à Saint-Malo, fut placé là par les matelots d’un navire négrier,
- attaqué par un poulpe au moment où il levait l'ancre pour s'éloigner d’Angola. Du reste,
le voyageur Grandpré dit qu'il a souvent entendu parler, ‘par Ics indigènes de ces côlcs
COUPIN, — ANIM. EXCENTR, 16
africaines, du terrible céphalopode ; ils en ont une grande peur, mais soutiennent qu'il se tient constamment dans la haute mer.
En 1783, un baleinier assura au D: Swediaur, qui raconte cette observation dans lo Journal de Physique, qu’il a trouvé dans la gueule d’une baleine un tentacule de 27 picds de long. Denys Montfort, ayant lu cette note, eut l’idée d'interroger les baleiniers quo Calonne avait fait venir d'Amérique pour tenter de relever la grande pêche en France, et qui étaient établis à Dunkerque. Deux d’entre eux lui dirent qu’ils avaient également examiné des bras de krakens. L'un, Benjohson, en avait trouvé aussi, une fois, un de 35 pieds dans la bouche d’une baleine, de laquelle il sortait; l’autre, Reynolds, en avait pêché un de 45 pieds, qui flottait, et dont la couleur était rouge ardoise. (A. Landrin.)
Voici maintenant un récit, écrit en 1786 par Denys Montfort :
Le capitaine Jean-Magnus Dens, homme respectable et véridique après avoir fait quelques voyages à la Chine, pour la Compagnie de Gottembourg, était enfin venu se reposer de ses expéditions maritimes à Dunkerque, où il demeurait, et où il est mort depuis peu d'années, dans un âge très avancé. Il m'a raconté que, dans un de ses voyages, étant par les quinze degrés de latitude sud, à une certaine distance de la côte d'Afrique, par le travers de l’île Sainte-Hélène et du cap Nigra, il fut pris d’un calme qui dura quelques jours, et il se décida à en profiter pour nettoyer son bâtiment et le faire approprier ct gratter en dehors. En conséquence, on descendit le long du bord quelques planches suspendues, sur lesquelles les matelots se placèrent pour gratter et neltoyer le vaisseau. Ccs marins se livraient à leurs travaux, lorsque subitement un de ces encornels, nommés en danois anchertroll, s’éleva du fond de la mer et jeta un de ses bras autour du corps do deux matelots, qu’il arracha tout d’un coup avec leur échafaudage, et les plongea dans la mer; il lança ensuite un second de ses bras sur un autre homme de l'équipage qui so proposait de monter aux mâts, et qui était déjà sur les premiers échelons des haubans. Mais, comme le poulpe avait saisi en mème temps les fortes cordes des haubans et qu'il était entortillé dans leurs enfléchures, il ne put en arracher cette troisième victime qui se mit à pousser des hurlements pitoyables. Tout l'équipage courut à son secours; quelquesuns, sautant sur les harpons et les fouanes, les lancèrent dans le corps de l'animal, qu'ils pénétrérent profondément, pendant que les autres, avec leurs couteaux et des herminettes ou petites haches, coupèrent le bras qui tenait lié le malheureux matelot, qu'il a fallu retenir de crainte qu’il ne tombât à l’eau, car il avait entièrement perdu connaissance.
Ainsi mutilé et frappé dans le corps de cinq harpons, dont quelques-uns, faits en lance et roulant sur une charnière, se développaient quand ils étaient lancés de façon à prendre une position horizontale et à s’accrocher ainsi par deux pointes et par un épanouissement dans le corps de l’animal qui en était atteint, ce terrible poulpe, suivi do deux hommes, chercha à regagner le fond de la mer par la puissance seule de son énorme poids. Le capitaine Dens, ne désespérant pas encore de ravoir ses hommes, fit filer les lignes qui étaient attachées aux harpons ; il en tenait une lui-même et lächait de la cordo à mesure qu'il sentait du tiraillement; mais quand il fut presque arrivé au bout des lignes, il ordonna de les tirer à bord, manœuvre qui réussit pendant un instant, le poulpe se laissant remonter; ils avaient déjà embarqué ainsi une cinquantaine de brasses, lorsquo cet animal lui ôta toute espérance en pesant de nouveau sur les lignes qu’il força de filer encore une fois. Ils prirent cependant la précaution de les amarrer et de les attacher fortement à leur bout.
Arrivés à ce point, quatre de ces lignes se rompirent; le harpon de la cinquième quitta prise et sortit du corps de l’animal en faisant éprouver une secousse très sensible au vaisseau. C’est ainsi que ce brave et honnête capitaine eut à regretter d’abord ses deux hommes, qui devinrent la proie d’un mollusque dont souvent il avait entendu parler dans le Nord, que cependant, jusqu’à cette époque, il avait entièrement regardé comme fabu-
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leux, et à l'existence duquel il fut forcé de croire par celle lrisle aventure. Quant à l'homme qui avait été serré dans les replis d’un bras du monstre et auquel le chirurgien du navire prodigua, dès le premier instant, tous les secours possibles, il rouvrit les yeux et recouvra la parole; mais, ayant été presque étouffé et écrasé, il souffrait horriblement, bien que la frayeur eût aliéné ses sens; il mourut la nuit suivante dans le délire. | La partie du bras qui avait été tranchée du corps du poulpe, et qui était restée engagée dans les enfléchures des haubans, était presque aussi grosse à sa base qu’une vergue du mât de misaine, terminée en pointe très aiguë, garnie de capsules ou ventouses larges comme une cuiller à pot; elle avait encore 5 brasses ou 25 pieds de long, et comme le bras n’avait pas été tranché à la base parce que le monstre n'avait pas même montré sa tête hors de l’eau, ce capilaine estimait que le bras entier aurait pu avoir 35 à 4o pieds
de long.
Il rangeait cette aventure parmi les plus grands dangers qu'il eùt courus en mer.
Fig. 133. — licuvre gigantesque et, d’ailleurs peu sympathique, observée <t dessinée par M. Rouyer.
Voici enfin un récit plus moderne, dû à M. Rouyer, lieutenant de vaiscezu à bord de lAlecton (fig. 133). C’est un matelot qui vint le prévenir de la présence du monstre :
« — Commandant, la vigie a signalé un débris flottant par bäbord. — C'est un canot chaviré.
— C'est rouge, ça ressemble à un cheval mort. — C’est un paquet d'herbes.
— C’est une barrique.
— C’est un animal : on voit les pattes.
Je me dirigeai aussitôt vers l’objet signalé et qui était si diversement jugé, ct je recornus le poulpe géant, dont l’existence constatée semblait reléguée dans le domaine de fa fable.
Je me trouvais donc en présence d’un de ces êtres bizarres que la mer extrait parfois de ss profondeurs, comme pour porter un défi aux naturalistes. L'occasion était trop inespérée et trop belle pour ne pas me tenter. Aussi eus-je bien vite pris la résolution de m'enparer du monstre, afin de l’étudier de plus près. Aussitôt, tout est en mouvement à bo;d, on charge les fusils, on emmanche les harpons, on dispose les nœuds coulants, on fait tous les préparatifs de cette chasse nouvelle. Malheureusement, la houle était très forte et, dès qu'elle nous prenait par le travers, elle imprimait à l’Aleclon des mouxements de roulis désordonnés qui gênaient les évolutions, tandis que l’animal lui-même, quoique restant toujours à fleur d’eau, se déplaçait avec une sorte d’instinct et semblait voulcir éviter le navire, Après plusieurs rencontres qui n'avaient permis encore que de le
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frapper d’une vingtaine de balles auxquelles il paraissait insensible, je parvins à l’accoster d'assez près pour lui lancer un harpon, ainsi qu’un nœud coulant, et nous nous préparions à multiplier le nombre de ses liens, quand un violent mouvement de l’animal ou du navire fit déraper le harpon, qui n'avait guère de prise dans cette enveloppe visqueuse : la partie où était enroulce la corde se déroula, et nous n’amenämes à bord qu’un tronçon de la queue.
C’est un encornet colossal ; son corps mesure 5 à 6 pieds de longueur ; les tentacules, au nombre de huit, ont la même dimension. Il est d’un rouge brique ; son corps est très renflé vers le centre ; ses yeux aplatis, glauques, grands comme des assiettes, fixes. Dans le combat, qui dura trois heures, il vomit de l’écume, du sang et des matières gluantes qui répandirent une forte odeur de muse. La queue se termine par deux lobes, ce qui caractérise le genre calmar.
Officiers et matelots me demandèrent à faire amener un canot pour essayer de garrotter de nouveau le monstre et de l’amener le long du bord. Ils y seraient peut-être parvenus si j'eusse cédé à leurs désirs; mais je craignais que, dans cette rencontre corps à corps, l'animal ne lançàt un deses longs bras armés de ventouses sur le bord du canot, ne le fit chavirer, n’étouffàt plusieurs hommes dans ces fouets redoutables, chargés, dit-on, d’effluves électriques et paralysants, et comme je ne voulais pas exposer la vie de mes hommes pour satisfaire une vaine curiosité, je dus m'’arracher à l’ardeur fiévreuse qui nous avait saisis tous pendant cette poursuite acharnée et j’ordonnai d'abandonner sur les flots le monstre mutilé qui nous fuyait maintenant, et qui, sans paraitre doué d’une grande rapidité de déplacement, plongeait de quelques brasses et passait d’un bord à l’autre du navire dès que nous parvenions à l’aborder.
La partie de sa queue que nous avions à bord pesait 14 kilogrammes. C’est une substance molle, répandant une forte odeur de musc; la partie qui correspond à l’épine dorsale commençait à acquérir une sorte de dureté relative. Elle se rompait facilement et offrait une cassure d’un blanc d’albàtre. L'animal entier, d’après mon appréciation, pesait 2 à 3 tonneaux (4 à 6000 livres. Il soufflait bruyamment, mais je n’ai pas remarqué qu'il lançàt cette substance noiràätre au moyen de laquelle les petits encornets que l’on rencontre à Terre-Neuve troublent la transparence de l’eau pour échapper à leurs ennemis. Des matelots m'ont raconté qu'ils avaient vu, dans le sud du cap de Bonne-Espérance, des poulpes pareils à celui-ci, quoique de taille un peu moindre. Ils prétendent que c’est un ennemi acharné de la baleine; et, de fait, pourquoi cet être, qui semble une grossière ébauche, ne pourrait-il alteindre des proportions gigantesques? Rien n'arrête sa croissance, ni os, ni carapace; on ne voit pas a priori de bornes à son développement.
Quoi qu’il en soit, cet horrible échappé de la ménagerie du vieux Protée me pour£uivra longtemps dans mes nuits de cauchemar. Longtemps je retrouverai fixé sur moi ce regard vitreux et atone, et ses huit bras qui m'’enlacent dans Jeurs replis de serpent. Longtemps je garderai la mémoire du monstre rencontré par l’Aleclon, le 30 novembre 1861, à deux heures de l'après-midi, à 4o lieues de Ténériffe.
Depuis que j'ai de mes yeux vu cet étrange animal, je n’ose plus fermer de mon esprit la porte de la crédulité aux récits des navigateurs. Je soupçonne la mer de n’avoir pas dit son dernier mot et de tenir en réserve quelques rejetons des races éteintes, quelques fils dégénérés des trilobites, ou bien encore d'élaborer dans son creuset toujours actif des moules inédits pour en faire l’effroi des matelots et le sujet des mystérieuses légendes aes océans.
De son côté, M. Richard Lecton assure qu’en 1873 deux pêcheurs trouvèrent dans la baie de la Conception (Terre-Neuve) une seiche gigantesque, dont les bras avaient 35 pieds de longueur, tandis que le corps avait une longueur de 60 pieds etun diamètre de 5 pieds. Les pêcheurs coupèrent à un des bras un morceau de 25 pieds
de longueur et ie rapportèrent dans leur pays.
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LES PIEUVRES, TERREUR DES MATELOTS 245 RE eee Se OUR UNE à En somme, il n’y a pas de pieuvres « gigantesques » à proprement parler, mais simplement « des pieuvres de grande taille », et encore celles-ci sont-elles très exceptionnelles.
Les pieuvres sont des mollusques appartenant au groupe des céphalopodes. Celui-ci comprend encore plusieurs types bizarres. Les seiches (/ig.134)se trouvent fréquemment dans les filets des pêcheurs ; en outre des huit bras ordinaires, elles possècent deux très longs tentacules, terminés par des
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Fig. 134. — Seiche.
Autrefois fabricant de couleur (sépia), aujourd'hui utilisée par les marins pour amorcer leurs hamecçons
et par les petits oiseaux, qui trouvent dans sa coquille interne un excellent « polissoir » pour aiguiser leur bec.
ventouses, qu'elles dardent au loin sur les animaux qu’elles veulent capturer. C’est leur coquille interne que l'on donne aux oiseaux pour aiguiser leur bec, sous le nom d’ «os de seiche » ; ces prétendus os sont souvent rejetés par le flot sur la plage et tous les amateurs de bains de mer les connaissent bien. Les seiches pondent de gros œufs noirs réunis en paquets sur les plantes aquatiques ; les pêcheurs les appellent des raisins de mer. En ouvrant les œufs déjà mûrs, on en fait sortir de toutes petites seiches qui se mettent à nager quand on les met dans un peu d’eau. J'ai même vu un de ces avortons me jeter du noir cinq fois de suite parce que je le tracassais trop. Il n’y a plus d’enfants .….
Les calmars ont le corps plus allongé ; ils possèdent aussi de longs bras tentaculaires et une coquille interne, longue et cornée, appelée « plume ».
Les élédones sont de petits poulpes à une seule rangée de ventouses sur les bras. Elles dégagent une odeur musquée qui n’a rien d’agréable.
Les sépioles (fig. 135), pourvues de deux petites nageoires latérales arrondies, vivent dans les flaques d’eau ; leur corps d'environ 4 ou 5 centimètres de long présente
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des reflets irisés produisant un effet charmant; on ne peut se lasser de les
admirer.
Mais l'espèce la plus curieuse des céphalopodes est l’argonaute de la Méditerranée, qui a longtemps intrigué les naturalistes. Le mâle ressemble à un petit noulpe, avec cette différence que l’un des bras diffère des sept autres, alors que,
Fig. 135. — Sépiole.
Tout petit poulpe, pas plus gros qu'une noix, et faisant un singulier contraste avec ses confrères gigantesques.
chez les pieuvres, ils sont tous semblables. La femelle en est profondément différente. Son corps est enfoncé dans une large coquille contournée sur elle-même et, de plus, deux des bras — les «bras véligères » — sont de larges lames constituées par une fine membrane maintenue tout autour par un rebord plus épais et garni sur un de ses côtés de ventouses.
Cette coquille et ces bras ont été un sujet de discussion parmi les zoologistes.
La coquille, dont la forme rappelle celle d’une corne d’abondance aplatie latéralement, présente, en effet, ce fait unique parmi les mollusques de ne pas être reliée au corps par un muscle. On sait aujourd’hui d’une manière certaine que cette prétendue coquille n’en est pas une en réalité; c'est un simple appareil destiné à protéger la ponte, en même temps, sans doute, qu’elle sert à protéger l’animal lui-même.
Quant aux bras véligères, on supposait jadis que l’argonaute s'en servait en guise de voiles tandis que la coquille était une nacelle. C'était très joli, mais malheureusement inexact. M. de Lacaze-Duthiers, qui a eu l'occasion d’en observer un vivant, ne l’a jamais vu déployer ses bras véligères au-dessus de l'eau pour donner
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prise au vent. Ces bras restent constamment et étroitement appliqués contre la coquille, dont le crochet se trouve à fleur d’eau.
Quand, dit de Lacaze-Duthiers, par une brusque pression sur le sommet du crochet saillant hors de l’eau, on poussait l’animal vers le fond du bac, on l’immergeait très facilement, mais il remontait tout desuite au niveau de l’eau et semblait ramené et maintenu dans cette situation non seulement par les contractions de son manteau, mais surtout par la présence d’un ludion placé dans le sommet du crochet de sa coquille, où, sans doute, il avait enfermé de l’air, ce dont je n'ai pas voulu m'assurer, redoutant de trop tracasser l'animal, car j'étais, on le comprend, fort désireux de le voir vivre le plus longtemps possible, et pour cela, je ne le fatiguais pas.
Fig. 136. — Argonaute femelle.
Les anciens décrivaient sa coquille comme une véritable nacelle et ses bras aplatis comme des voiles. Il n'en est rien : l'argonaute n'emprunte rie au royaume d'Eole.
L'aspect général de l’argonaute est fort différent de celui des poulpes nageant(fig.136). Il est, en général, fort tranquille, mais il respire avec beaucoup d’activité, ce qui lui donne l'air essoufflé. Les gros yeux des poulpes sont, on le sait, doués d’un véritable regard qui a même quelque chose de félin ; ici rien de tel, le regard est mort: son œil est rond, bordé de noir; sa pupille, très noire aussi, est absolument circulaire, centrale, régulière et immobile. C’est comme l’œil d’un poisson, mais sans cette mobilité donnant une expression particulière. Ici c’est l’impassibilité absolue, aucun mouvement de menace ou d'excitation n’a pu faire changer cette apparence de tranquillité.
L'œil est dépourvu de cristallin et semble même ne pas servir du tout à la vision, du moins des objets: on peut faire circuler tout près de l’argonaute des petits poissons, dont il est très friand, sans qu'il songe à s’en emparer. Au contraire, si le poisson vient à toucher une ventouse, aussi légèrement que possible, il est immédiatement happé et porté à la bouche. Lorsqu'une ventouse a saisi le poisson. toutes celles du voisinage s’inclinent vers la proie, qui bientôt est attirée dans la bouche armée d’un véritable bec de perroquet.
Le dernier céphalopode que nous ayons à présenter est l’octopus Digueti qui [
habite la Californie et que nous a fait connaître M. de Rochebrune. Cet animal, de la grosseur du poing et du plus beau rose tendre, ne mène pas une existence vagabonde comme la plupart de ses congénères : il fait choix de sortes de coquilles Saint-Jacques vides et s’y blottit comme un ermite dans son antre. Appuyant son corps contre la charnière, il étale largement sa couronne de bras et ceux-ci se fixent en partie par leurs ventouses sur la coquille, qu'il peut, dès lors,ouvrir et fermerà volonté. Malgré sa petite taille, il a un aspect effrayant, d'autant plus que si l'on vient à le toucher, il émet une grande quantité de substance noire qui forme un nuage dans la mer. Dans la même coquille, on rencontre aussi des œufs, parfois une soixantaine. Chaque œuf est contenu dans une coque épaisse, parcheminée et transparente, longuement elliptique, à sommet arrondi, d’un blanc nacré. Cette coque est attachée par un filament de 4 millimètres de long, ténu et résistant généralement ondulé à sa base et s’épaississant à son point d'insertion en une sorte d’empâtement d’un brun jaunâtre.
Ces œufs éclosent et, bientôt, tout autour de l'animal, on voit nager des petits d'âges différents, qui, au moindre danger, viennent demander aide et protection à leur mère.
Ainsi que l’a remarqué M. Edmond Perrier, il est impossible de ne pas rapprocher le genre de vie adopté, au moins pendant la période d’incubation, par l’octopus Digueti, du genre de vie que mènent les bernards l’ermite, dont nous avons parlé à propos du commensalisme. Chez notre poulpe, comme chez ces derniers, l'instinct qui pousse l'animal à se loger dans une coquille n'apparaît pas d'emblée ; il est une simple modification de l'instinct plus vague, répandu dans le genre octopus tout entier, qi pousse l'animal à s’abriter dans des cavités, à y pondre et y couver. D'habitude le poulpe, faute de roches, se contente d’un abri quelconque, espace laissé libre entre un bloc de rocher et le sol, carapace de crustacé, coquille de mollusque ; parmi tous ces genres d’abri, l'octopus Digueti fait un choix, il s'arrête aux coquilles de grands bivalves ; l'instinct se trouve alors spécialisé et revêt ainsi un caractère exceptionnel qui retient l'attention.
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