CHAPITRE XXIV
; Les serpents de mer.
Je distingue au milieu du gouffre où [l'air sanglote,
Quelque chose d’infâme et de hideux [qui flotte.
Victor Huco.
La légende du grand serpent de mer qui parcourt les flots pour dévorer les marins est une des plus fortement enracinées dans l'esprit de beaucoup de gens. C'est qu’en effet, elle repose sur de nombreuses attestations, la plupart dignes de foi. Mais les récits sont loin de s’accorder, quant à la description de l’animal : la vérité est que le fameux reptile, auquel certains accordent une longueur de près de 30 mètres, n’a jamais été vu nettement et l’a toujours été de très loin, de si loin même qu'il n’a jamais été possible de s’en approcher.
Néanmoins, tout bon mathurin qui se respecte prétend l'avoir vu au moins une fois dans sa vie, se présentant comme un long corps déroulant ses anneaux à la surface de l’eau, en grande partie recouvert par les flots et, par conséquent en partie caché. Il est curieux de noter que cette légende est très ancienne, puisque Aristote et Pline en parlent déjà dans leurs écrits. De nombreux auteurs scandinaves, Olaüs Magnus (1522), Aldrovan Pus (1640), Adam Obaris (1640) ont recueilli les récits de nombreux marins et s'évertuent même à le figurer sous l’aspect d’un animal gigantesque, terrible, jetant l'épouvante dans les navires et engloutissant même un infortuné matelot d’une seule bouchée.
Plus tard, en 1740, Hans Egede mit un peu plus d’exactitude dans sa description, L'animal qu’il rencontra dans les environs du Groenland était à demi soulevé audessus des flots et lançait par la bouche une trombe d'eau ; il portait des poils et quatre paires de nageoires. Ce « très terrible animal », comme il l'appelait, eut l'audace de se dresser si haut le long du vaisseau que sa tête dépassait la hune.
Vers la même époque, Eric Pontoppidan se fit le défenseur acharné du grand serpent de mer (fig. 137), dont quelques sceptiques mettaient l'existence en doute. I ne l'avait pas vu lui-même, mais... il avait vu Thorlack Thorlacksen, lequel assurait avoir vu le « très terrible animal ». Pontoppidan regarde ledit serpent comme un des sujets les plus dignes de l'étude de celui qui regarde avec joie les grandes œuvres du Seigneur. Si, ajoute-t-il, on ne le voit pas souvent, c'est qu'il passe perpétuellement sa vie dans les profondeurs de la mer, par suite d’une sage et prévoyante disposition du Créateur en vue de la sécurilé de l'homme.
Depuis, les récits se sont multipliés, mais sans jeter de profondes lumières sur
la question. Une des meilleures observations a été faite, en 1848, par le capitaine de la frégate Dœdalus, qui eut la bonne idée de nous en faire un croquis. L’animal
nageait à fleur d’eau et sa tête était seule visible; cette tête, si j'en juge parle dessin
du capitaine, étant plutôt débonnaire, avec des lèvres semblables à celles des cétacés, un museau obtus et un œil remarquablement rond.
En 1857, le D' Biccard figura la partie dorsale de la tête et du corps émergé. Un autre dessin intéressant a été fait par le commandant Pearson, à bord de l’Osborne ; il nous montre l’animal vu de dos, avec deux nageoires latérales et une crête dorsale.
Fig. 137. — Le grand serpent de mer, (Fac-similé d'une gravure... plutôt fantaisiste de Pontoppidan.)
Malheureusement, dans les récits recueillis, il en est évidemment qui sont inventés de toutes pièces, de sorte qu'on ne sait plus comment distinguer les vrais des apocryphes. L’une des mystifications les plus célèbres est celle du journal le Constitutionnel, mystification qui d’ailleurs l’a rendu immortel ; tous les ans, à l’époque des vacances, moment où, on le sait, les périodiques manquent de sujets, il publiait le récit d’un marin qui avait aperçu le grand serpent de mer, récit d’où naïssait une polémique, grâce à laquelle les colonnes étaient remplies.
Une des observations les plus récentes que nous possédions est celle du 24 février 1898, faite non loin de Saïgon par tout l'équipage du Bayard. Voici la dépêche adressée à un journal de Marseille.
M. le capitaine de vaisseau Meunier, dit Joannet, capitaine de pavillon de l’amiral Gigault de la Bédollière, et dix autres officiers du Bayard virent à peu de distance de leur navire deux animaux qui paraissaient avoir une trentaine de mètres de long et trois environ de diamètre, qui n'étaient ni des baleines, ni des cachalots, ni aucune espèce de souffleurs, et qu’on ne pouvait pas prendre non plus pour des serpents. Ces officiers ne crurent mieux pouvoir les désigner que sous le nom de dragons, à cause de leur ressemblance avec l'animal jusqu’à présent chimérique, ainsi nommé. L’amiral Gigault de la Bédollière trouva le fait si intéressant qu'il en fit faire un procès-verbal signé par tous ceux qui avaient vu, et il transmit immédiatement ce procès-verbal par télégramme à M. Doumer, alors gouverneur général de l’Indo-Chine.
Mais qu'est-ce qu'un dragon ? Et comment se fait-il qu'il n’y ait pas eu d'appareil de photographie à bord du Bayard ?
Les récits sont nombreux, mais la plus petite épreuve photographique ou le moindre morceau de l'animal ferait bien mieux notre affaire. En 1845, on exhiba un squelette à New-York, mais, à l'examen, on reconnut qu'il avait été fabriqué par un ingénieux personnage avec des ossements variés d'animaux fossiles, du type zanglodon notamment.
Que faut-il penser de tous ces faits? Évidemment la plupart des observateurs sont de bonne foi : ils ont vu quelque chose ressemblant à un serpent. Mais est-ce bien un serpent? Les descriptions permettent presque sûrement de dire qu’il n’en est rien. Serait-ce des algues ou des chaînes de salpes flottant à la surface de l’eau ? C’est très possible. A-t-on vu une série de marsouins marchant, comme ils le font d'habitude à la queue leu-leu ? La théorie est bien séduisante. S'agit-il d’un céphalopode, d’une sorte de poulpe aux bras gigantesques ? Peut-être. Enfin, a-t-on affaire à un véritable animal bien défini ? C’est ce que pense M. A. C. Oudemans, qui a rassemblé un grand nombre de récits et de dessins dans un gros volume The great sea-serpent. Voici, d’après M. Labbé, les principaux résultats de cette étude :
Le corps est très allongé, le cou long, flexible, porte une tête petite à crâne convexe. à museau court et obtus. L’œil est rond avec une paupière très nette. Le corps n'est point couvert d’écailles, il n’est point nu, mais couvert de poils serrés et courts. Sur le dos s’étend une sorte de crinière allant de la nuque à la base de la queue. Il a une queue effilée et quatre membres, deux antérieurs, deux postérieurs transformés en rames. Les dimensions sont variables. L'animal observé par l'Osborne mesurait 22 mètres de largeur, celui observé par un autre voyageur, Das Palus, 14 mètres seulement. Mais il semble qu'il puisse parvenir jusqu’à une taille de 83 mètres (3 mètres pour la tête, 18 mètres pour le col, 62 mètres pour le corps dont 4o mètres pour la queue). La largeur ne dépasse pas, pour une longueur de 83 mètres, 2 mètres! pour la tête, 7 mètres pour le tronc. La couleur varie du blanc grisâtre au gris, gris jaunâtre, brun, brun chocolat et noir.
M. Oudemans cite, comme caractères différentiels entre le mâle et la femelle, la présence de la crinière et aussi la largeur du corps.
Le grand serpent de mer est un animal méfiant, timide, qui s'enfuit à l'approche des navires ; il se nourrit probablement de poissons, de dauphins, de marsouins, Il est très bon nageur, car on le rencontre toujours à de grandes distances des terres. Mais il semble se plaire à fleur d’eau lorsque le vent ne souffle pas, se laissant parfois flotter à la dérive.
Son aire de répartition est fort étendue, puisqu'on l’a rencontré dans toutes les mers du globe. Les vieux auteurs scandinaves le montrent sur les côtes de Norvège et de Suède, dans la mer du Nord, dans la Manche (à 100 milles de Brest), dans l'Atlantique, depuis le golfe du Mexique jusqu'aux Açores, dans la Méditerranée, et encore dans la mer de Behring, enfin dans le Pacifique, depuis la Californie jusqu’à Malacca.
Voici donc les résultats de l'enquête conduite par M. Oudemans : le grand serpent de mer existe, en tant qu'être vivant, mais c'est un mammifère, megophias megophias appartenant à l’ordre des pinnipèdes. Si les observations qui lui donnent des dimensions de 83% mètres paraissent suspectes, il n’en est pas moins établi que c'est un animal de très grande taille. Réduite à ses justes limites, la légende n’est pas encore détruite, et, malgré les déductions précises de M. Oudemans, nous ne serons bien sûrs de la place qu’occupe le grand serpent de mer que lorsqu'un naturaliste aura pu examiner anatomiquement les caractères zoologiques de cet animal énigmatique, qui, jusqu'ici, a toujours échappé à toute capture.
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Si l'on met en doute l'existence du grand serpent de mer, ce n’est pas qu'il n'existe pas des serpents de mer; ils sont même bien connus, mais ils sont toujours de taille relativement faible et hors de proportion à celle que l’on assigne au fameux animal du Constitutionnel.
Les types des serpents de mer sont les espèces du genrehydrophide, dont le corps est comprimé surtout dans la région moyenne et se termine par une large queue. Ils peuvent atteindre deux mètres de long, et revêtent des couleurs vert olivâtre foncées par place en un certain nombre de taches. Les hydrophides se rencontrent fréquemment sur les côtes de la péninsule de l’Inde.
A côté des précédents, il convient de citer les platures dont le corps est presque cylindrique et les pélamydes (/ig. 138), au corps très comprimé, avec un dos épais, en carêne et un ventre mince et tranchant. Le pélamyde bicolore, noir en dessus, jaune d’ocre en dessous, est excessivement abondant sur les côtes de Bengale, de Malabar, de Sumatra, de Java ; aux îles de la Société, les indigènes les pêchent pour les manger en guise d’anguilles.
Ces serpents de mer ont le même aspect que les serpents terrestres avec, en plus, quelques caractères que leur imprime le milieu aquatique dans lequel ils vivent. Ils nagent, en effet, constamment dans la mer et ne vont jamais à terre. On les rencontre dans tout l'océan Indien et l'océan Pacifique, mais plus particulièrement sur les rivages du sud de la Chine et le nord du continent australien. Voici ce qu’en disent Duméril et Bibron.
Quoique moins nombreux que les serpents de terre, ceux qui habitent la mer sont, rapporte le naturaliste anglais Cantor, beaucoup plus abondants ; ils offrent cette différence avec les précédents, qu’on les rencontre toujours en troupes considérables. Cette circonstance est même, pour les marins, l'avertissement que l’on approche des côtes. Il est remarquable, en outre, que tous les serpents de mer soient venimeux, tandis que le pius grand nombre des espèces terrestres sont privées de dents à venin.
Contrairement à l'opinion de Schlegel, qui regarde les serpents en question comme les moins redoutables des serpents venimeux, Cantor affirme, d'après sa propre expérience, qu'il n’en est rien et que, sur terre ou dans l’eau, ils sont au contraire d’un naturel très féroce. Quand ils sont dans leur milieu habituel, ils cherchent à mordre les objets les plus voisins et même, ainsi que les najas et les bungares, ils tournent en rond comme pour se poursuivre eux-mêmes et se font des blessures.
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