CHAPITRE XXVI
Les auto-chirurgiens.
Chez les animaux porte-armures, dont nous nous sommes occupés au chapitre précédent, a lieu très fréquemment un curieux phénomène qui, par son importance, mérite une étude spéciale.
Lorsque vous serez au bord de la mer, retournez les nombreuses pierres qui garnissent la grève, vous apercevrez certainement un de ces gros crustacés connus sous le nom de crabes, qui vont s'enfuir d’une allure grotesque en marchant de côté : essayez d’en prendre un par une patte, celle-ci vous restera dans les doigts. Rattrapez l'animal par une autre patte, cette patte tombera encore sans que vous exerciez la moindre violence. Vous pourrez répéter l'expérience avec le même succès autant de fois que l'animal a de pattes.
Voilà certes une série de phénomènes bien curieux et qui méritent une étude plus approfondie. M. Léon Fredericq, professeur de physiologie à l'Université de Liège, a étudié la question dans tous ses détails, et c’est lui qui a réuni, sous le nom d’autotomie, les divers cas d’auto-amputation.
La première question à se poser est celle-ci : la rupture est-elle due à la fragilité ? C’est évidemment la pensée qui vient à l'esprit. Mais examinons les choses d’un peu plus près, en prenant pour exemple le crabe. Chaque patte est constituée par des parties molles intérieures, entourées à la périphérie par une série de tubes calcaires, placés à la file les uns des autres. Chaque tube est relié à son voisin par une gaine membraneuse qui permet aux articles d’être mobiles les uns par rapport aux autres. Chez le crabe, on distingue sept articles dans une patte. Les deux premiers articles de la base ne sont pas mobiles entre eux ; ils sont soudés, mais une ligne transversale indique suffisamment leur dualité originelle. Les autres pièces sont réunies par des jointures molles. Ceci étant posé, il est évident que si la rupture est due à la fragilité, elle s’est produite en un point de moindre résistance, c'est-à-dire au niveau d'une articulation molle. Or, il n'en est rien, la rupture s'effectue au beau milieu d’une partie dure, dans la région qui représente les deux segments soudés, suivant le sillon transversal que nous y avons signalé. L'observation est très importante, mais le doute est encore permis. Qu'est-ce qui nous dit, en effet, que le sillon en question est précisément une partie moins résistante qu’une articulation ? L'expérience va nous répondre. Prenons un crabe mort et suspendons à l’une de ses pattes une ficelle avec un plateau de balance sur lequel nous mettrons des poids. Nous verrons que la patte peut
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soutenir une masse énorme ; elle ne se brise même pas lorsque ce poids atteint cent fois celui du corps de l'animal. Loin d'être un appendice fragile, la patte est donc un organe très résistant. Cependant, si le poids devient très considérable, la rupture finit par se produire, mais jamais au milieu d’une partie dure, toujours au contraire au niveau d’une articulation. D'ailleurs, dans le cas naturel d'amputation la rupture est circulaire et des plus nettes, tandis que dans la rupture par traction la surface brisée est irrégulière et porte une houppe de muscles violemment arrachés : les deux choses ne sont pas comparables.
La fragilité étant ainsi écartée, il est évident que l’autotomie est un phénomène physiologique ; mais quelle en est la nature? Est-ce un phénomène conscient ou inconscient? est-ce un acte volontaire ou un acte réflexe, c’est-à-dire auquel la volonté ne participe pas ? Telle est la question qu'il s’agit maintenant de résoudre. MM. Huxley et Parize se rangent à la première manière de voir.
Si les faits qu'ils rapportent sont bien exacts, il ne semblerait pas y avoir de doute que l'animal est capable de rompre ses pattes à volonté. Mais les expériences de M. L. Fredericq nous obligent à mettre un gros point d'interrogation à côté de ces observalions et même à admettre la deuxième manière de voir.
On enfonce à moitié, dit le professeur de Liège, une demi-douzaine de clous dans le fond d'un grand tiroir de bois, dont l'atmosphère est maintenue humide au moyen de plusieurs éponges mouillées. À chacun des clous est attaché par une patte un gros cancer mænas, possédant toute sa vigueur. Les uns ont la patte fixée directement contre le clou ; aux autres on laisse un peu plus de liberté en allongeant le bout de ficelle qui les retient. De temps à autre on imprime à leur prison une série de chocs brusques pour les exciter à fuir. Aussi les prisonniers font-ils des efforts violents, mais infructueux, pour se détacher ; aucun d’eux n’a l’idée de se sauver en brisant le membre qui le retient captif.
Serions-nous, par hasard, tombés sur des crabes réfractaires à l’amputation ? Non pas. En effet, détachons un crabe et pressons assez fortement une patte : elle se détachera aussitôt. Pour que la patte se rompe, il faut que l’excitation que l’on porte sur elle soit assez puissante pour aller agir sur le nerf intérieur. Et c’est la patte touchée seulement qui se détache. Ainsi, lorsque l'animal est attaché dans le üroir, écrasons une patte quelconque, elle se détachera, tandis que la patte reliée au
- clou par un fil restera indemne.
L'autotomie est donc due à un acte réflexe. L'origine en est dans le nerf sensitif de la patte et l'excitation peut être quelconque. Lorsque l’on cherche à attraper un crabe par une patte, on la serre si fortement que le nerf est comprimé et communique sa sensation aux centres nerveux : c’est une excitation mécanique. Couper brusquement une patte en l'un de ses points à l’aide de ciseaux est le sûr de moyen de faire briser cette patte en un autre point. Témoin l'expérience suivante due à M. Fredericq :
On soulève un crabe vivant en le saisissant par le milieu d’une patte (au niveau du troisième article, par exemple), entre le pouce et l'index. Sur l'animal ainsi suspendu le corps en bas, on coupe brusquement l'extrémité de la patte (au milieu du quatrième ou du cinquième arlicle, par exemple) qui dépasse. L'excitalion du nerf sensible, causée
par la section, provoque immédiatement une violente contraction des muscles de la patte. Celle-ci se porte vivement dans l'extension forcée et casse aussitôt près de sa base, au niveau du deuxième article. Le bout de la patte reste entre les doigts de l'opérateur, le crabe tombe à terre et s'enfuit. On peut répéter la section sur chacune des dix pattes que l'animal rompra successivement lui-même.
L'expérience peut aussi se faire d'une autre façon ; je la recommande à tous ceux qui vont aux bains de mer ; c’est un spectacle très curieux. On met le crabe sur le dos, position qui lui est particulièrement désagréable. On le voit agiter désespérément ses pattes dans tous les sens pour chercher à se retourner. A l’aide d’une paire de ciseaux, on sectionne brusquement l'extrémité libre d'une patte; aussitôt la patte se détache en un autre point, à sa base; on a fait coup double :
on a deux sections au lieu d’une. On peut recommencer ainsi avec les autres appendices locomoteurs. Cette opération
paraît un peu cruelle ; il n’en est rien, car le crabe ne s’en porte pas plus mal, surtout si l’on n’opère que sur une patte ou deux, ce qui, d’ailleurs,
JT
est suffisant.
Comment s'opère la cas-
TLig. 144. — Appendices des crabes.
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