‹ Les animaux excentriquesChapitre 77 sur 102 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Leur galerie de portraits °.

On a l'habitude de médire beaucoup des collections de timbres-poste, ce en quoi, d’ailleurs, on a raison lorsqu'elles sont faites avec le seul désir d’emplir ur album. Cependant, à y regarder de près, elles rendent beaucoup plus de services qu'elles n’en ont l'air, en répandant chez les nombreux amateurs le goût des voyages et de la géographie. Elles deviendraient même tout à fait intéressantes et instructives siles gouvernements voulaient renoncer une bonne fois à représenter sur leurs timbres les chefs des États ou des figures allégoriques quelconques. IL faut même avouer qu'en France nous sommes bien mal servis sous ce rapport, l’affreuse République de 1849 —- une vraie cuisinière — ne valant pas mieux que le Napoléon couronné ou non et que le groupe, aujourd'hui défunt, qui semblait plutôt fait pour un dessus de pendule, ou le modèle actuel, que l’on prendrait pour une étiquette commerciale. A la place des figures souveraines — dont certaines sont plutôt déplaisantes comme celles d'Isabelle IT (Philippines, 1854) ou de Kekuanoa (Hawaï, 1871), — il vaudrait bien mieux représenter un sujet caractéristique d’un pays, soit un monument, soit une scène historique, soit une production naturelle du sol. Nous considérons par exemple comme tout à fait intéressants les timbres d'Égypte, où le Sphinx se dresse mystérieux non loin d’une Pyramide, ou ceux de la Côte des Somalis (1894), qui représentent un paysage de la région, ou ceux encore de l’État indépendant du Congo, qui sont de véritables tableaux. Un revirement tend d’ailleurs à se faire dans le sens que nous indiquons ; nous n’en citerons pour exemple que la magnifique série tirée récemment par l'Amérique à l’occasion du centenaire de la découverte, série qui est une véritable leçon d'histoire très attrayante.

Si l’histoire et la géographie semblent devenir de plus en plus en faveur dans les sujets représentés par les dessinateurs de timbres-poste, il n’en va pas de même pour la botanique, qui est absolument négligée et qui, à part deux ou trois exceptions (par exemplele palmier reproduit sur les timbres de Bornéo 1894), n’y figure qu'à titre accessoire.

Le règne animal est mieux partagé, et il me semble probable que, par la suite, il doive prendre encore plus d'importance. Ces timbres sont instructifs au premier chef et intéressent tout le monde; aussi croyons-nous devoir dire ici quelques mots sur ce sujet trop peu connu. Nous ne parlerons pas bien entendu des animaux

(*) Nous devons à l’obligeance de M. Arthur Maury, le philatéliste bien connu, la communication des clichés qui ornent ce chapitre.

figurés dans les armes d’un pays, mais seulement de ceux qui peuvent être regardés comme représentés pour eux-mêmes, comme caractéristiques d’une contrée ; ils sont bien à leur place dans ce livre parce que la plupart sont « excentriques ».

C'est le Canada qui le premier a eu l’idée de représenter un animal sur ses timbres. En 1857, en effet, fut émis un timbre de 3 pence représentant un castor (Jig. 173). Le choix était excellent, car cet animal est aussi intéressant par ses mœurs que par son utilité. Par un instinct vraiment curieux et unique en son genre, il construit de véritables digues qui élèvent le niveau de l'eau des rivières dans lesquelles il vit. IL déploie dans ce travail une activité et une intelligence remarquables. Les castors se réunissent à plusieurs pour abattre de grands arbres, les transporter et lés mettre en place, ce qui est fort difficile étant donnée la violence du courant qui tend à les en-

Fig. 173.— Castor (Timbre du Canada). trainer. Pour cette besogne, ils se servent de leurs pattes

antérieures — de véritables bras — et non de leur queue comme on le dit souvent. Peu de sociétés animales sont aussi bien policées que celles des castors et, chez elles, les paresseux ou les voleurs sont punis ou tout au moins mis à la quarantaine.

Mais si intéressantes que soient les mœurs de cet animal, il est probable que ce qui a engagé les Canadiens à le représenter c’est son utilité : le castor est en effet une véritable richesse pour le pays, car de nombreux rappeurs se livrent à sa chasse pour recueillir la peau qui a une très grande valeur. Malheureusement la destruction inconsidérée à laquelle on se livre a décimé leurs rangs qui diminuent tous les ans dans des proportions notables. Néanmoins, en 1895, on a récolté pas moins de 60000 peaux, ce qui est encore un joli chiffre. Les castors donnent encore un autre produit utile, le castoréum, très employé en parfumerie.

Le cygne noir (fig. 174), qu'ont toujours représenté les timbres de l'Australie occidentale depuis 1854 jusqu’à nos jours, est moins connu. Voici les renseignements que donne Brehm à son sujet.

En 1698, un nommé Witsen écrivait à son ami Lister qu’un navire, envoyé par la Compagnie des Indes orientales pour explorer la Nouvelle-Hollande, était de retour, et que son équipage avait trouvé dans ce pays des vaches marines, des Fig. 174.— Cysneneïir perroquets et des cygnes noirs. En 1746, deux.de ces derniers

RER NE oiseaux étaient amenés vivants à Batavia ; leur existence, dou-

teuse jusque-là, était enfin démontrée. Cook vit un grand nombre de ces cygnes tout le long de la côte qu'il explora, et depuis, presque tous les auteurs en ont fait mention,

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Le cygne de la Nouvelle-Hollande ou cygne noir est donc aujourd'hui aussi bien connu que le cygne muet, grâce aux efforts persévérants des sociétés et des établissements d’acclimatation. Sa beauté, son élégance ne le cèdent en rien à celles de son congénère, et il mérite, à tous égards, l'attention que lui prodiguent les éleveurs et les amateurs.

Il a le cou relativement plus long que le cygne muet, la tête petite et bien conformée, le bec de même longueur que la tête et dépourvu de caroncule. Son plumage est d’un noir brunâtre presque uniforme, avecles bordures des plumes tirant davantage sur le gris noir; le ventre est plus clair que le dos. Cette couleur noire contraste très élégamment avec le blanc éclatant des rémiges primaires et de la plus grande partie des rémiges secondaires. L’'œil est rouge-écarlate, la ligne naso-oculaire rouge-œæillet, le bec rouge-carmin vif; une bande en arrière de la pointe de la mandibule supérieure et l’extrémité des deux mandibules sont blanches; les pattes sont noires. Ce cygne est un peu plus petit que le cygne muet.

Bien que chassé de partout, le cygne noir est encore commun sur tous les lacs et les cours d’eau du sud de l’Australie et de l'Océanie.

Il se montre en quantités innombrables dans les parties peu explorées de l'intérieur. D’après Bennett, on trouve parfois réunis des milliers de ces oiseaux, et ils sont si peu craintifs qu'on peut en tuer sans peine autant que l’on veut. En hiver, les cygnes noirs arrivent en Australie, et s’y tiennent dans les lacs et dans les grands étangs, réunis par petites bandes, probablement formées chacune par une famille ; au printemps, c’est-à-dire pendant nos mois d'automne, ils se dirigent vers les endroits où ils nichent.

D'après Gould, la saison de la reproduction du cygne noir aurait lieu d'octobre à janvier; cet auteur trouva des œufs nouvellement pondus au milieu de janvier, et des jeunes couverts de duvet dès le mois de décembre. Le nid consiste en un grand amas de plantes marécageuses et aquatiques de toute espèce; il est tantôt flottant, tantôt établi sur quelque îlot. Les œufs, au nombre de cinq à sept, sont d’un blanc sale ou d’un vert pâle, couverts de taches confluentes d’un vert fauve. Ils ont 12 de long et 8** de large et ne sont dès lors guère plus petits que ceux du cygne muet. La femelle couve avec ardeur pendant que le mâle veille fidèlement sur elle. Les jeunes éclosent couverts d’un duvet roux ou grisâtre. Dès le premier jour de leur existence, ils nagent et ils plongent, et peuvent ainsi échapper à bien des dangers.

Le cygne noir a beaucoup des habitudes du cygne muet; toutefois il crie beaucoup plus fréquemment. Dans la saison des amours, notamment, il fait souvent entendre son cri singulier, difficile à exprimer, mais assez semblable à un son de trompette étouffé. Une note basse, peu nette, est suivie d’une seconde plus haute, sifflante, mais également peu distincte. L'oiseau ne semble les lancer qu’avec effort. En criant, il étend son long cou sur l’eau. Le cygne noir semble être aussi querelleur avec ses semblables, aussi despote et méchant avec les animaux plus faibles que ses congénères européens, surtout que le cygne chanteur avec lequel cependant il vit en assez bonne harmonie, hors la saison de la pariade.

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Nous pouvons nous expliquer, en voyant les cygnes noirs captifs, combien était fondée l'admiration des voyageurs qui, les premiers, rencontrèrent ces oiseaux en Australie. A la nage, cecygne est fort élégant ; mais il ne montre toute sa beauté que lorsque, prenant son essor, il étale ses rémiges, dont la blancheur éclatante tranche superbement avec le noir du reste de son plumage. Lorsque plusieurs de ces oiseaux volent de conserve, ils forment une ligne oblique. En volant, ils étendent loin devant eux leur long cou, et le bruissement de leurs ailes se mêle aux cris qu'ils poussent, et qui, de loin, paraissent sonores et harmonieux. Par le clair de lune, ils volent souvent d’un lac à un autre, en s’appelant sans cesse.

En Australie, on fait à ces superbes oiseaux une chasse sans pitié. On enlève leurs œufs ; on les poursuit pendant la mue, époque à laquelle ils sontincapables de voler, on les tue pour le plaisir de les tuer. Gould raconte que les canots d’un baleinier remontèrent un fleuve d'Australie et revinrent remplis jusqu’au bord de cadavres de cygnes noirs. L'arrivée des Européens a été la perte de ces oiseaux; partout où des colons se sont établis, les cygnes ont dû disparaître. Aujourd’hui déjà, ils sont complètement détruits dans les endroits où on les trouvait autrefois par milliers, et nous ne pouvons espérer, malheureusement, de voir la fin de cette destruction.

Le cygne noir se prête aussi bien que tout autre de ses congénères à faire l’ornement de nos pièces d’eau. La rigueur de l'hiver l’'incommode peu, et sous le rapport de la nourriture, il est on ne peut plus facile à contenter.

C'est encore une colonie anglaise, celle de Terre-Neuve, qui, en 1866, par conséquent après le Canada et l'Australie occidentale, émit deux timbres zoologiques. L'un d’eux représente une morue (fig. 175), nageant dans la mer, la bouche ouverte et la queue peut-être un peu plus courbée que nature. On sait que ce poisson constitue une des principales richesses de l’île et des pêcheurs qui viennent la pêcher de toutes les parties du monde. C’est d’ailleurs ce que nous montre un autre timbre émis en > Ne te 1897. Une des principales clauses du traité d’Utrecht fut même la réglementation de cette pêche: une bonne partie de la côte, la French-Shore, fut réservée aux Francais pour y pêcher, tandis que le reste appartenait aux pêcheurs anglais. Depuis ledit traité, l'Angleterre et la France n’ont cessé de discuter au sujet de Terre-Neuve. Dans ces dernières années même, le conflit est devenu aigu, surtout par suite de la mauvaise foi du gou-

vernement du Royaume-uni et des Terre-Neuviens eux-mêmes, qui sont véritable-

ment insupportables. L'une des causes du conflit doit être recherchée dans la morue elle-même qui, très abondante autrefois, devient de plus en plus rare. Les pêcheurs français, ne trouvant pas la pêche suffisamment rémunératrice, vinrent de moins en moins le long de la French-Shore. Les Anglais considèrent cela comme un abandon et prétendent que toute l’île doit désormais leur appartenir. D'un autre

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côté, tandis que la morue disparaissait, les homards se multipliaient dans des proportions fabuleuses. Aussi un certain nombre de pêcheurs se mirent-ils à les recueillir et à en faire des conserves. Pour confectionner ces dernières, ils furent obligés d'établir un certain nombre d'usines — des homarderies — sur la French- Shore. C’est alors que les Anglais et les Terre-Neuviens intervinrent, prétendant que, d’après le traité d'Utrecht, nous avions bien le droit de pêcher des poissons, mais non des homards qui sont des crustacés. En réalité, c’est là une querelle qui ne repose sur rien car, à l’époque du traité d'Utrecht, on appelait poisson tout animal vivant dans la mer.

Mais revenons à la morue. Elle peut atteindre 1,50 de long et peser jusqu’à ho kilogrammes. A la fin du printemps elle se rapproche des côtes, tandis qu’en hiver elle va dans les profondeurs de la mer. On la pêche surtout avec des lignes de fond amorcées avec des morceaux de poisson. On utilise surtout la chair, que l'on fait sécher à l’air et que l’on sale, et le foie, dont on retire l'huile.

Dès que la morue est ouverte, on retire le foie, on le lave et on le jette dans une grande euve en bois, percée de trous à sa partie inférieure et exposée au soleil. Les foies accumulés dans la cuve sont constamment remués; ils y restent jusqu’à ce que la putréfaction fasse éclater les cellules de leur parenchyme. L'huile qui s'échappe de celles-ci surnage, tandis que le sang et d’autres liquides s’écoulent par les trous percés plus bas. On obtient ainsi l’huile blanche inférieure ou huile médicinale naturelle, de saveur franche, peu odorante, limpide et d’un jaune clair. À mesure que la putréfaction s’avance, la couleur de l'huile se rembrunit et devient successivement blonde, ambrée, brun clair, puis brun foncé. Quand on a soutiré l'huile naturelle, les foies déjà putréfiés à demi sont mis à bouillir dans de grandes marmites en fonte, jusqu’à ce que toute l’eau renfermée dans leur tissu soit évaporée. L'huile ainsi obtenue est d’un brun noir, non transparente, âcre et nauséabonde; elle sert en corroierie pour donner de la souplesse au cuir. Actuellement, on a recours, pour la préparation de l’huile de foie de morue, à des procédés plus perfectionnés. Les foies, dont on fait un choix, sont lavés et séchés, puis jetés dans des récipients en fer blanc à double paroi, dans l’épaisseur desquels circule un courant de vapeur ou d’eau chaude. L'huile est enlevée avec de grandes cuillers en fer à mesure qu’elle se sépare, puis on la porte dans de grands bassins où elle se clarifie et laisse déposer un abondant résidu. On la décante alors et on la filtre, après quoi elle peut être livrée à la consommation. Dès qu'ils cessent de donner de l’huile blanche, les foies sont portés dans une chaudière chauffée doucement et donnent une huile blonde, recherchée en Norvège pour l'éclairage; en aclivant un peu le feu, on en obtient finalement une

huile noirâtre, utilisée pour la préparation des peaux (R. Blanchard).

On utilise aussi les œufs sous le nom de rogue, comme appàt pour la pêche de la sardine.

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L'autre timbre de Terre-Neuve émis avec le précédent

RE MENT représente un phoque (fig. 176) à l’air débonnaire se reposant (Timbre de Terre- sur un glaçon. Comme les morues, les phoques sont très ne utiles à la colonie. Nous nous sommes entretenus de ces ani-

maux au chapitre : «les bêtes bien emmitouflées » ; nous n’y reviendrons pas.

A Terre-Neuve, les timbres zoologiques paraissent être très en faveur. En 1897, on en émit de très jolis au milieu desquels s’étale la bonne figure d’un chien de la magnifique race qui porte le même nom que l'ile (fig. 177).

Les New/foundlands anglais, chiens de Terre-Neuve, dit M. Revoil, race herculéenne, très aimée et fort estimée en Europe, sont — chacun le sait — des épagneuls géants, originaires de l’île près de laquelle on pêche la morue et dont les habitants s’occupent, l'hiver, à couper du bois pour le conduire à la ville de Saint-John, l’été, à encaquer des morues. À Terre-Neuve, ce sont les chiens qui remplissent l’office de chevaux et de mulets; ce sont eux qui trainent les fardeaux sur les traineaux, comme les rennes en Laponie. Ces pauvres animaux, dont la nourriture est fort insuffisante et se compose très souvent de poisson pourri, sont d’un courage et d’une résignation uniques et admirables. Un très grand nombre de ces quadrupèdes ilotes meurent de fatigue et d’épuisement avant la fin de l'hiver. Pendant la saison de la pêche, la plupart de ces pauvres bêtes sont abandonnées à elles-mêmes. Forcées par la faim, on les voit se réunir en nombre pour chasser et braconner, de façon à assurer leur vie contre les atteintes de la famine.

Dociles et serviables, les «terre-neuve » sont d’une fidélité à toute épreuve et d’un dévouement tel qu'ils défendent au prix de leur existence leurs maîtres et leur propriété, de quelque nature qu'elle soit, le logis ou les objets confiés à leur garde. Il ne leur manque qu’une chose, selon moi, la faculté de la parole, à laquelle

dur Ra e ils suppléent par l'expression de leurs yeux. Terre-Neuve). Il est inutile, sans doute, de mentionner ici ce fait connu que

l'élément dans lequel vit un terre-neuve est plutôt l’eau que la terre : et les cas de sauvetages accomplis par ces nobles bêtes sont si nombreux qu’on ne les compte plus. Chacun a lu les vers célèbres où Byron pleure la mort d’un terre-neuve qui l’avait suivi dans ses voyages et qui traversa avec lui à la nage la voie liquide où passait Léandre pour retrouver Hélo :

The poor Dog! in life the firmest friend,

The first to welcom, foremore to defend;

Whose honest heart is still his masters’ own ;

Who labours, fighls, lives, brealhes for him alone !

L'intelligence du terre-neuve est surprenante; je ne cilerai pour le prouver que le fait suivant, dont je garantis l’authenticité :

Un de mes amis demeurant à Asnières, M. de R., possède une très belle chienne de cette race, qui dédaigne d'ordinaire les roquets des environs, habitués à lui aboyer aux jambes quand elle passe sur les chemins. Un jour un loulou, plus téméraire que les autres, poussa l’audace jusqu’à mordiller les talons de Zora — tel est le nom du chien de mon ami. Cette liberté passait les bornes. Le terre-neuve, qui n’a pas, après lout, la patience d’un ange, saisit le coupable par la peau du cou, le porta tranquillement au bord du quai et le laissa tomber dans la Seine. Le malheureux loulou pataugeait d’une terrible façon ; la berge était abrupte ; il avait déjà fait mainte et mainte tentative inutile pour prendre pied, et poussait des cris lamentables. En un mot il allait couler, lorsque la grosse chienne, sévère, mais juste, qui avait assisté à cette scène avec une impassibilité plus apparente que réelle, se jeta à l’eau et alla elle-même repêcher sa victime.

Voici une autre anecdote (Bull. de la Soc. prot. des anim.) qui prouve l'excellence de cœur du terre-neuve.

Un individu que, pour son honneur, il vaut mieux ne point nommer, avait un chien de terre-neuve dont il voulut se défaire par économie, dans l’année où la gent

canine fut frappée d’un impôt. Get homme, en vue d'exécuter son méchaït dessein, mène son vieux serviteur au bord de la Seine, lui attache les pattes avec une ficelle et le fait rouler de la berge dans le courant. Le chien, en se débattant, parvient à rompre ses liens, et voilà qu'il remonte à grand’peine et tout haletant sur la rive escarpée du fleuve. À cet endroit même, son indigne maitre l'attendait, un bâton à la main. Il repousse l'animal, le frappe avec violence ; mais il perd l'équilibre dans cet effort et tombe à la rivière. IL était perdu sans ressource, si son chien n’eût été qu’un homme comme lui. Mais le terre-neuvier, fidèle au mandat que les chiens de son espèce ont reçu, et qu'on nomme instinct, pour se dispenser de la reconnaissance, oublie en une seconde le traitement qu'il vient de recevoir, et il s'élance dans les eaux mêmes qui avaient failli l’engloutir, pour arracher son bourreau à la mort. IL y parvient non sans peine. Et tous deux retournent au logis: l’un, humblement, joyeux d’avoir accompli sa bonne œuvre et obtenu sa grâce, l’autre désarmé, repentant peut-être.

L'oubli des injures se montre aussi dans l’anecdote suivante, racontée par Brehm.

Un chien de cette race et un mâtin se détestaient. Chaque jour amenait entre eux de nouveaux combats. Or, il advint que, dans une de ces batailles violentes et prolongées sur la jetée de Donaghadée, ils tombèrent tous les deux à la mer. La jetée était longue et escarpée : ils n’avaient d’autre moyen de salut que la nage. Seulement la distance qu'ils devaient parcourir était considérable. Le terre-neuve étant un excellent nageur se tira lestement d’affaire : il aborda tout mouillé sur la côte, où il fit quelques pas en se secouant. Puis, au même instant, témoin des efforts de son récent antagoniste qui, n’étant point nageur, s’épuisait à lutter contre l’eau et était sur le point de s’engloutir, le

terre-neuve fut pris d’un généreux sentiment. Il se précipita de

sl pions nouveau à la mer, prit le mâtin par le collier et lui tenant la tête

Neuve). hors de l’eau, le ramena sain et sauf sur le bord. Cette heureuse

délivrance fut suivie d’une scène de reconnaissance vraiment tou-

chante entre les deux animaux. Désormais ils ne se battirent plus: on les voyait toujours

ensemble ; enfin, le terre-neuve ayant été écrasé par un wagon chargé de pierres, l’autre chien se lamenta et fut longtemps inconsolable.

Un tel animal ne mérilait-il pas de figurer sur des timbres ?

A l’occasion du Jubilé de la feue Reine Victoria, on créa pour Terre-Neuve un cerlain nombre de timbres très intéressants, représentant des mineurs, un chasseur, une forêt en exploitation, des pêcheurs, des banquises de glace, des phoques et enfin des lagopèdes (fig. 178), animaux qu’on ne s'attendait guère à rencontrer ici, et qui font sans doute la joie des chasseurs terre-neuviens.

Cet oïseau est très connu des plumassiers car ses plumes sont très utilisées pour la confection des chapeaux. Il est remarquable en ce que ses teintes varient avec les saisons. En hiver, il est entièrement d’un blanc éclatant de telle sorte qu'il se confond tout à fait avec la neige quand elle couvre le sol. En été, il est brunälre, avec un plumage très varié. Sa taille se rapproche de celle de là perdrix grise.

Le lagopède habile surtout la plaine, et plus particulièrement dans les régions

où croissent les saules et les bouleaux. Là où on le rencontre, il est toujours très commun, les couples isolés pendant la période de la reproduction, les femelles en grandes bandes aux autres époques. Vif et alerte, il est très adroit dans ses mouvements, courant avec autant d'assurance sur la mousse que sur la neige. De temps à autre, on le voit se dresser pour inspecter l'horizon et il prend alors une allure fière. Son vol, quoique plus léger et plus facile, rappelle un peu celui de la perdrix.

C'est dans la neige que le lagopède blanc est surtout dans son milieu favori : il s’y creuse de longs couloirs pour trouver la nourriture qu’elle recouvre ; lorsqu’un rapace le poursuit, il se laisse tomber verticalement, et y plonge littéralement ; dans les mauvais temps, il y cherche un refuge contre le vent. Souvent, on trouve des bandes entières de lagopèdes enfouis dans la neige, les uns à côté des autres, ne laissant sortir que leur tête de dessous le blanc tapis qui les recouvre.

Grâce à l’acuité de ses organes des sens, il est facile au lagopède de reconnaître à temps le danger qui le menace, et il sait parfaitement s’y soustraire. Loin d’être craintif, il est au contraire hardi et courageux ; mais quand il a été plusieurs fois poursuivi, il devient prudent et méfiant.

Il se nourrit surtout de substances végétales. En hiver, il ne mange guère que des bourgeons, des baïes desséchées ; en été, des feuilles, des fleurs, de jeunes pousses, des baies et des insectes. Il aime les graines de toute espèce.

La femelle creuse sur un versant exposé au soleil, dans une touffe de bruyère, dans un buisson de saules, de bouleau nain ou de genévrier une légère dépression, et la tapisse de quelques herbes sèches, de plumes, Ce nid est toujours tellement bien caché qu'il est fort difficile de le trouver, bien que le mâle paraisse faire tous ses efforts pour trahir la place qu’il occupe. Il se montre plein d’ardeur et de courage ; tout homme, tout carnassier qui approche, il le salue de son cri: gabaouh, gabaouh. Il se pose hardiment sur une petite éminence, fuit quelquefois plus loin ct cherche, dirait-on, à attirer l'ennemi vers lui, à l’éloigner ainsi du nid. Il défend énergiquement son domaine contre les autres mâles, mais qu’une femelle encore célibataire vienne à se montrer, sa fidélité conjugale est en péril; malgré tout l'amour qu’il a pour sa compagne, il est facilement enclin à demeurer quelque temps avec la nouvelle venue. (Brehm.)

C'est en hiver surtout que l’on fait la chasse aux lagopèdes, car, à cette époque, le gibier se transporte plus facilement. Comme alors il faut marcher dans la neige, la chasse est assez pénible ; on se sert plus souvent de collets et de filets que

d'armes à feu.

La Nouvelle-Galles du Sud est, comme Terre-Neuve, un pays riche en timbres zoologiques ; il n’y en a pas en effet moins de trois émis en même temps, en 1888, à l’occasion du centenaire de sa fondation.

Le premier de ces timbres représente un émou (Jig. 179), ce grand oiseau qui remplace l’autruche en Australie, et où malheureusement il devient de plus en plus rare. Voici quelques renseignements sur ses mœurs, d'après Ramel :

Partout où il y a de l'herbe ot de l’eau, on entend, au lever et au coucher du soleil, le cri guttural de l’'émou qui rappelle le bruit du tambour. Dans les parties vierges du continent, il aime à paître :ur les vastes plaines ou sur les collines basaltiques ; mais dans les milieux irc} ientés par les troupeaux de bœufs ou de

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moutons, les individus en petit nombre qui ont survécu à l'envahissement de la civilisation, cherchent les abris des taillis ou des forêts, prennent leur nourriture dans les ravins et les vallées étroites, donnant toujours la préférence à la végétation luxuriante des terrains où ont campé les moutons.

Comme le chameau, l’émou peut avaler une grande quantité de liquide, et, par une température moyenne, vivre plusieurs jours sans renouveler sa provision. Même par les fortes chaleurs de l'été, on en rencontre dans les lieux éloignés de l’eau à des distances de quinze à vingt milles. Quand il vient boire, il s'arrête sur la rive pendant quelque temps, et regarde avec le plus grand soin s’il n’y a pas d’ennemis ; tout à coup, il se précipite vers l’eau, en prend une bonne provision, remonte avec promplitude, et s’il ne voit aucun danger, il se retire tranquillement.

Je vais signaler quelques faits caractéristiques des mœurs de cet oiseau. En 1845, j'eus un merveilleux exemple de son courage maternel. Dans les plaines du bas Galburn, j'aperçus un vieil oiseau entouré d’une demi-douzaine de petits qui avaient à peine atteint la moitié de leur croissance; j'eus le désir de m’emparer de l’un deux.

Je les avais approchés à peine d’un mille sans qu'ils m’eussent aperçu ; mais dès qu'ils me virent, ils prirent la fuite en bon ordre, le vieux formant l’arrière-garde.

J'avais avec moi un grand lévrier pour

Fig. ï79. — Émou la chass d Pi Fig. 180.— Kanguroc [Timbre de la Nou- a chasse au kanguroo ; il devance un peu (Timbre de la Nouvelle-Galles du Sud). mon cheval pour s’élancer sur un des jeunes: velle-Galles du Sud).

à ce moment, la mère se retourne vers le chien comme il saisissait un petit et lui fait lâcher prise. Le chienrevient à la charge et s'empare encore du petit ; le vieil émou saute sur son dos, le jette à terre et le frappe de ses pattes. Sur ces entrefaites j'arrive et je mets en fuite les émous. Quand une troisième fois, le chien eut pris un petit, le vieil émou allait se ruer de nouveau vers lui; ma présence l’arrêta. Bel et puissant animal, reconnu comme un rude jouteur, mon lévrier avait été complètement battu par le vieil émou.

Une autre fois, je traversais les plaines de Morton dans le Wimmera, avec un nègre qui devait me montrer le lac Marlbeï; j'avais | déjà eu l’occasion de me convaincre que l’'émou, comme le lièvre, voit très imparfaitement les objets qu’il à devant lui, et que souvent il prend un cavalier monté pour un autre émou. Comme nous avançons doucement, nous en apercevons trois à une si grande distance que c’est à peine si nous pouvons les distinguer. Tout à coup l’un deux se

Fig. 181. — Lamas (Tim- dirige vers nous à toute vitesse. Je m'imagine ie Use F : DE . 2 7 : imbre du Guabre du Pérou). tout de suite qu'il s’est trompé et nous prend témala).

pour d'autres émous. Pour ne pas le désabuser, nous {ournons nos chevaux la tête en avant et demeurons immobiles; dès que sa marche rapide l’a assez rapproché de nous, le nègre me dit: « C’est une vieille femelle ». Quand elle fut à quinze pas de nous, elle s'arrêta court, tourna la tête de côté, vit son erreur, et s'enfuit poursuivie par les chiens. Pendant le premier mille, elle sembla les gagner de vitesse, mais avant le deuxième, les chiens s’en étaient rendus maîtres.

LEUR GALERIE DE PORTRAITS 327 nn RC et A

Quand j'arrivai, je trouvai celui de mes chiens qui était le plus rapide blessé à la tête et par tout le corps et laissant voir à nu sa trachée-artère. Il avait dû recevoir cette blessure au moment où il avait sauté au cou de l'émou pour l’abattre. Le nègre, nous ayant rejoints, fut dans le ravissement de la perspective du riche festin qu'il avait devant lui. Il dépeça les deux cuisses de l’oiseau, ainsi que l'estomac, qui renfermait de l’oseille et deux morceaux de minerai de fer de la grosseur des œufs de poule. (Ramel.)

Pour capturer les émous, les indigènes attendentle moment où ils vont se désaltérer. Ils les cherchent et les percent de flèches. Leur chair, très bonne, rappelle celle du bœuf ; ce sont surtout les cuisses que l’on mange.

Le deuxième timbre de la Nouvelle-Galles du Sud dont nous ayons à parler représente un oiseau-lyre ou ménure superbe (voir page 94, Jig. 68).

Ce magnifique oiseau australien est ainsi nommé à cause de sa queue dont les plumes recourbées au sommet figurent tout à fait une lyre.

Il vit sur les collines

Tête de cerf. Paon. Crocodile.

Fig. 183. — Timbres de Bornéo. et au milieu des ro-

chers couverts de forêts épaisses et recherche particulièrement les régions impraticables. I vit presque toujours à terre, et ne vole que rarement. Sa prudence est telle qu'il est très difficile de l’approcher et fait que, bien qu'assez abondant, on ne connaît ses mœurs que très imparfaitement. L'oiseau-lyre est remarquable, non seulement par sa beauté, mais aussi par la facilité avec laquelle il imite le chant de tous les oiseaux et les divers bruits de la forêt, ainsi que nous l'avons déjà dit à propos de l'étude du chant chez les oiseaux.

Enfin le troisième animal des timbres de la Nouvelle- Galles du Sud est un kanguroo (fig. 180) (voir aussi page 23, fig. 19) auquel le dessinateur à donné un air tout guilleret. Tout dans cet animal est extraordinaire. Au

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