CHAPITRE XXXI
Oiseaux de tempêtes.
Nuls êtres, mieux que les oiseaux marins, ne peuvent donner l’idée de l’âpreté de la vie au hord de la mer et de l'adaptation des animaux au milieu dans lequel ils vivent: obligés de lutter constamment contre les rafales de vent les plus terribles, ils ont acquis une puissance musculaire énorme, et la difficulté de se procurer de la nourriture en a fait de véritables oiseaux de proie au bec crochu, en même temps que la nature du milieu où ils trouvent des poissons leur a donné les attributs ordinaires des animaux plongeurs et nageurs. Toujours occupés à lutter contre les éléments et souvent entre eux, n'ayant presque jamais l’occasion de se poser, ils n’ont bien entendu jamais le temps de chanter comme nos petits virtuoses vivant en sybarites dans nos bois : leurs chants sont des cris farouches, cris de victoire, cris de haine, cris de mort, jamais d'amour ni de gaîté. La lutte est leur plaisir ; la tempête est leur vie. Chacun prend son plaisir où il le trouve.
Au point de vue de l’aspect général, tous les oiseaux marins se ressemblent, non seulement au vol, mais encore lorsqu'on les examine de près. Aussi les simples amateurs, voire même les chasseurs et les naturalistes, éprouvent-ils très souvent des difficultés à leur donner un nom et s’imaginent-ils que les mots mouettes, goélands, pétrels, etc., sont synonymes. Il n'en est rien ainsi qu’on va le voir par l'étude des mœurs des principaux oiseaux de nos plages, ceux que nos lecteurs ont le plus souvent l’occasion d'observer pendant les vacances ou la période des grandes chasses ; on verra combien sont souvent erronées les idées qui ont cours à leur sujet.
Ainsi, l’on s’imagine volontiers que les mouettes et les goélands plongent dansles flots pour aller chercher les poissons dont ils se nourrissent : ce n’est qu’une apparence due à ce que ces oiseaux, lorsqu'ils volent près de la surface, sont souvent cachés à la vue par des vagues. Ils ne plongent, en effet, jamais et se contentent de recueillir la nourriture qu’ils rencontrent flottant à la surface de la mer ou rejetée sur la grève. Quand la mer est haute, ils croisent au large, se précipitant sur tout ee qui flotte et l’engloutissant quand c’est une proie vivante, par exemple un malheureux poisson ou un infortuné mollusque.
Dès que la mer baisse, ils arrivent dare-dare sur la plage, où le flot leur a apporté un riche butin d'animaux qui n’ont pas eu la précaution de se retirer en même temps
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que la mer. Pendant le festin, on les voit courir de droite et de gauche au milieu des galets, en sautillant et en poussant des cris rauques, informes, désagréables, faisant croire à une dispute générale. En somme, les mouettes et les goélands ne mangent que des proies vivantes et presque jamais ils ne mangent des animaux corrompus, comme on leur en a fait la réputation; on voit combien est erronée l’épithète qu'on leur a donnée souvent de «vautour de mer» ou de «corbeau de mer », voulant faire allusion ainsi à leur goût immodéré pour tout ce qui est charogne. J'ai vu souventdes cétacés échoués sur la plage: jamais je n’ai vu une mouette ou un goéland s’en rapprocher pour en manger. En captivité d’ailleurs, ces oiseaux n’acceptent que des poissons frais et de la viande saignante; bien plus, lorsque celle-ci — ainsi qu’on peut le voir au Jardin des plantes — est souillée par la poussière, les mouettes vont laver le morceau dans de l’eau avant de l’engloutir : les rapaces en captivité sont loin d’être aussi propres.
On a fait aussi aux mêmes oiseaux une réputation évidemment exagérée de stupidité, sous prétexte qu’ils se laissent approcher et tuer sans difficulté. Ceux qui parlent ainsi sont des naturalistes en chambre. En réalité, ces oiseaux savent très bien distinguer un chasseur d’un promeneur paisible, et s’éloignent du premier, fuyant juste à temps pour éviter les coups de fusil. Du moins ceci est-il exact pour les plages désertes où ils comprennent que leur seule sauvegarde est la fuite. Dans les ports de mer ou les villages du littoral, ils se savent en sûreté et deviennent plus familiers : mais c’est là plutôt un trait d'intelligence que de stupidité.
Voici, d’après M. Louis Ternier, quelques renseignements sur leur chasse. Pour les tirer, il faut ou les surprendre ou les tromper. On les surprend à marée baissante en se couvrant du talus formé par les galets ou des déclivités du terrain ; à marée basse, on les trompe, soit en tournant autour d’eux, sans avoir l'air de les voir, soit en faisant des allées et venues qui leur permettent de croire que vous avez autre chose en vue. C’est surtout le regard du chasseur qu'ils observent. Leur œil est toujours rivé au sien et, si on les fixe un instant, à n’importe qu’elle distance, ils s’enlèvent. En mer, ils sont moins défiants ; habitués à voir les barques de pêcheurs et les navires à voiles, ils passent souvent à portée. Pour tuer les mouettes et les goélands, il est préférable d'employer le gros plomb, par exemple le n° 2 de Paris.
Mettant à profit l'habitude qu'ont les goélands et les mouettes de venir reconnaître leurs congénères, on peut se servir d’appelants pour les attirer à portée. On attache devant un affüt disposé sur la grève une mouette privée. Quand un goéland ou une mouette passe au large, on tire le fil qui retient la captive. Elle ouvre les ailes et ses évolutions attirent l'attention de l'oiseau, qui vient alors tournoyer à courte distance.
La chasse des goélands et des mouettes, quand il n’y a pas d’autre gibier en vue, permet de passer quelques heures d’une façon agréable. Il y a à cette chasse un double intérêt : sur les grèves, les goélands et les mouettes sont très difficiles à approcher. Il faut ruser pour les tirer, et, quand le succès a couronné les tentatives, on a la satisfaction de la difficulté vaincue. D'un autre côté, l'étude des variétés de