‹ Les animaux excentriquesChapitre 87 sur 102 · AT CPP PE OT APTE · texte numérisé non relu

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podes dont il a bourré sa panse et, comme il n’a pas d’ennemi et comme personne n'ose s’atttaquer à sa graisseuse majesté, point ne lui chaut ce qui se passe autour. Nous étions fort humiliés de l’extraordinaire dédain avec lequel il nous voyait approcher. Il ne prenait même pas la peine de nous regarder, et des coups de bec dédaigneux répondaient seulement à nos attouchements. Mais la scène changeait lorsqu'on voulait le saisir : avec ses larges battoirs il distribuait des calottes tout à la ronde; un homme avait peine à s’en rendre maître, et cela non sans récolter force bleus et horions.

Lentement il déambulait sur la banquise, mettant avec componction une patte devant l’autre. Sa grosse bedaine ballottait à chaque pas, sa tête rentrée dans les épaules suivait le mouvement, tandis que sa queue traçait un sillon sur la neige et que l’ensemble était animé d’un majestueux dandinement.

Vu de dos, lorsqu'il marchait ainsi sur ses pattes courtes et à peine visibles sous les fondements puissants de son corps, il ressemblait à s’y méprendre à un vieux monsieur, très cassé et très gros, qui aurait perdu ses bretelles.

Le manchot de la terre d’Adélie (Pygoscelis Adeliæ) est un seigneur de moindre envergure et de moins riche costume. La tête et le bec sont noirs et l’œil encadré dans une paupière blanche; le dos est noir à taches bleues et le ventre et la poitrine blancs. Beaucoup plus petit de taille, à peine 60 centimètres, sa vivacité contrastait avec le calme et la lenteur de l'empereur manchot. Curieux et naïf, il ne manquait jamais de venir à notre rencontre. A trois pas de nous il se plantait sur ses pattes, et curieusement nous dévisageait tout en poussant de petits cris interrogatifs et en agitant ses ailes. Quand il n’est pas dérangé, il marche sur ses deux pattes en se dandinant, la tête penchée en avant, les bras le long du corps. Mais lorsqu'il veut courir rapidement, il se couche sur la neige et, se poussant avec les ailes et les pieds, il arrive à se donner une vitesse telle, qu'un homme peut difficilement l'attraper en courant derrière. Il se nourrit aussi en pêchant dans les bancs de crustacés, et son agilité dans l'eau est réellement remarquable. Pour prendre pied sur la glace, il prend son élan dans l’eau en décrivant un vaste cercle et il s’élance sur les plaques de glace, qui ont souvent 2 à 3 mètres de haut, sans jamais manquer son Coup.

D'habitude, nous les rencontrions par petites bandes et souvent isolés ; mais à la fin de l'automne, ils se rassemblent en troupes nombreuses à l'abri d’une colline de glace pour procéder à une opération nécessaire, mais délicate. Il s’agit en effet de muer pour avoir un plumage frais et en bon état pouvant résister au dur hiver. La mue dure deux à trois semaines, et pendant ce laps de temps ces animaux ne peuvent aller chercher leur nourriture ; aussi cette triste époque de jeûne fait disparaître la ronde bedaine qu'ils s'étaient amassée pendant l'été. Cette opération de la mue neles met pas en bonne humeur, d’autant plus que, pendant cette époque, ils ont la fièvre de mue ; aussi les voit-on couchés sur la neige, la tête rentrée dans les épaules, grelottants et malheureux, et gare à tout ce qui passe à portée: phoque ou oiseau, manchot ou explorateur, tout être animé est violemment conspué et injurié par la colonie entière, maintenant debout sur ses pattes. Il leur arrive bien d’autres aventures, comme celle que je vais vous lire et que j’extrais telle quelle de mon carnet de notes.

Mercredi, 22 février 1899. — «Journée bien commencée, mais mal terminée pour la petite colonie de Pygoscelis en train de muer. Par le beau soleil de ce matin et dans le calme de l'air, les seize membres de la société des mueurs trouvaient la vie agréable et le monde bien fait. Paresseusement roulés sur le ventre ou faisant le gros dos comme des gens un peu indisposés, ils se laissaient chauffer par la bonne chaleur du soleil et savouraient leur quiétude et leur tranquillité. Vers deux heures

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de l'après-midi, ils furent un peu dérangés par huit compatriotes arrivés de loin, par voie de terre, et qui voulaient entrer aussi dans la société. Après quelques grognements des anciens, les nouveaux purent se caser et commencèrent comme les autres la veillée de la mue. Mais voilà que se montre sur leur plaque un pygoscelis, qui sans doute est un jeune de l’année à en juger d’après sa queue courte et sa petite taille, Comme tous les êtres jeunes il est un peu bruyant, pas mal étourdi et ne

tenant pas en place; aussi dès qu'il s’est introduit dans le groupe et qu’il a commencé

à courir de tous côtés en dérangeant les personnages graves et moroses dela société, un concert d’injures etde grognements se fait entendre, et le jeune intrus est vigoureusement expulsé, emportant comme souvenir une volée de coups de bec. Le voilà maintenant sur la plaque voisine promenant de tous côtés sa petite personne inquiète, allant sans but tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, maïs, toutes les fois qu’il fait mine de retourner sur le champ de la mue, quelques grognements lui rappellent de cuisants souvenirs.

« Mais changement de tableau. Le vent se met à souffler avec violence, des tourbillons de neige balayent la banquise, obscurcissant la vue. Il fait froid, et le froid est pénétrant, car il est poussé par le vent à travers tout. La société de la mue, tout entière sur ses pattes, donne des signes évidents de mauvaise humeur et d'inquiétude. On cherche des abris derrière les blocs de glace et l’on essaye les meilleures positions. Est-ce que couché ce ne serait pas mieux ? Peut-être en tournant le dos au vent? Non. Et le ventre? Non plus; sac à papier, que c’est ennuyeux! Ah! mais voilà qu’un malin a vu de loin un hummock ou monticule de glace, dont l'élévation lui paraît offrir un abri sérieux. Il pousse des cris en se dirigeant vers l'endroit, et voilà que toute la bande se met en branle et, en file indienne, cahin-caha, déambule par le milieu de la plaque. Les voici arrivés et ils procèdent à leur installation. Le jeune isolé de tout à l'heure n'avait pas ses yeux dans la poche ; dès qu'il voit les autres filer, il s’élance aussi rapidement qu'il peut à leur poursuite et, profitant du tumulte qu'il y a toujours dans les déménagements, il se glisse au milieu de la troupe. Le tour est joué; chacun est trop occupé de ses propres misères pour regarder ce qui se passe autour.

« Hélas ! le hummock ne sert à rien, le vent tourbillonne autour, mieux vaut la rase campagne, et voilà les manchots en retraite vers le milieu de la plaque ; douze d’entre eux, probablement ceux qui peuvent encore se mettre à l’eau, partent chercher un autre gite meilleur, mais treize restent, présentant l'aspect le plus comique qu'on puisse imaginer. Ils ont tous la tête rentrée dans les épaules et les plumes hérissées, et c'est dans cet équipage qu'ils errent tristement sur la plaque.

« Voici l’un qui se place le nez au vent, mais il n’y reste pas longtemps! La neige l'aveugle ; il se retournent, présentant alors au vent une extrémité moins délicate. Brrr ! mais c’est pis ! la neige chassée par le vent violent pénètre sous les plumes souffiées à rebours et glace le corps. Ennuyée, la bête se remet sur les pieds, mais le vent la fait osciller, la neige l’aveugle. Plein de rage, voici le petit bonhomme qui fait aller ses pattes et gare au compagnon rencontré sur sa route. Un'violent colloque s'engage et les injures pleuvent sur le collègue qui n’en peut mais. :

« Un peintre japonais seul pourrait croquer sur le vif le profond comique de la silhouette du manchot furieux parce qu’ennuyé, cherchant vainement un gîte dans la perspective brouillée d‘un tourbillon de neige... »

Les manchots avaient jadis pour collègues et amis'les pingouins, aux mœurs d’ailleurs analogues, mais la plupart des espèces — le grand pingouin notamment — ont aujourd'hui disparu de la surface du globe.

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