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CHAPITRE XXXIII

Les mammifères à la physionomie bizarre.

Au cours de cet ouvrage, nous avons déjà vu défiler devant nous un nombre respectable de mammifères curieux : rappelons seulement l’apar et le tatou qui se roulent en boule, les cétacés dont la forme du corps rappelle celui des poissons, les girafes au cou gigantesque, les pangolins à la cuirasse d’écailles imbriquées, les paresseux, qui vivent le ventre en l'air, les chauves-souris qui tentent de marcher sur la trace des oiseaux dans la conquête du domaine des airs, etc.

On pourrait croire la liste épuisée ; il n’en est rien et un volume ne suffirait pas pour étudier comme ils le méritent les autres mammiferes curieux. Nous nous contenterons d’en citer encore quelques-uns, qui n’ont pas pu rentrer dans nos chapi-

tres précédents.

Il y a d’abord la catégorie des « cornus ». Ceux-là sont légion et très variés. C’est surtout chezles ruminants qu'on les rencontre. Dans nombre de genres, en effet, le mâle possède de longues cornes alors que la femelle n'en a pas ou n'en porte que de rudimentaires ou tout au moins différentes de celles de l’autre sexe. Ces cornes paraissent être surtout utiles aux mâles pour se battre entre eux. Mais, généralement, ce sont, en somme, des armes peu redoutables et dont ils ne se servent d’ailleurs qu'avec une conviction très restreinte.

Chez les cerfs et autres animaux voisins, les « bois » sont caducs, c’est-à-dire tombent tous les ans pour être remplacés par de nouveaux. La première année, il n’y a qu’une seule branche, un « andouiller » comme on dit. La seconde année, le bois se ramifie et présente deux andouillers. La troisième année, il en présente trois, la quatrième, quatre, etc. On peut ainsi connaître l’âge d'un cerf à la ramification de ses cornes.

La forme des cornes dans le groupe des cervidés est assez variée. Chez l'élan, elles peuvent peser jusqu'à vingt kilogrammes. Ce sont de longues raquettes, très dentelées sur les bords, et portées par une tige courte. Les dentelures augmentent de nombre chaque année et, finalement, s'élèvent à une vingtaine. Le mâle seul possède des bois. |

Chez le renne, les deux sexes possèdent des cornes, mais celles de la femelle

sont sensiblement plus petites et moins divisées que celles du mâle. Elles sont formées d’une tige mince, cylindrique à la base, mais s’aplatissant vers le haut, à mesure qu’elles se divisent en un nombre variable d’andouillers, eux-mêmes plus ou moins aplatis. L’andouiller le plus inférieur — celui que l’on appelle l’andouiller d'œil — forme une large palmure. L’andouiller du milieu — l’andouiller de fer — est également aplati et digité. Les deux bois s’insèrent sur le crâne très près l’un de l’autre : on peut à peine mettre le doigt dans l'intervalle. On a prétendu que les bois des rennes leur servaient en hiver à remuer la neige pour y trouver les végétaux dont ils se nourrissent, mais il n’en est rien: ils fouillent avec leurs sabots de devant, ce qui, on l’avouera, est bien plus commode.

Citons encore, parmi les cornes caduques remarquables, celles recourbées en avant du cariacou de Virginie, du daguet, qui porte seulement deux dagues courbes terminées par une pointe aiguë,du cervule muntjac, qui ne porte qu’un andouiller d'œil et dont la tige principale ne porte que deux andouillers.

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Chez les cervidés, les cornes sont constituées surtout par un axe osseux, peu ou pas recouvert de peau, ou seulement d’une peau molle.

Il existe d’autres mammifères à cornes, mais celles-là fort différentes des premieres. Elles ne tombent, en effet, jamais, et, de plus, l’axe osseux est recouvert d'un épais étui corné : ce sont les « cavicornes, » qui comprennent les antilopes, les gazelles, les chamois, les chèvres, les moutons, les bœufs, les bisons, etc. Chez eux, les cornes ont beaucoup plus que chez les cervidés la signification d'armes de combat; ce sont de véritables guerriers, tandis que les cervidés ne sont que des soldats d’opéra-comique.

Il serait trop long d’en énumérer toutes les formes, qui varient à l'infini avec les espèces. Contentons-nous de remarquer qu’elles sont ordinairement simples, c’està-dire non ramifiées comme chez les cerfs. Cela ne les empêche pas d’être fort élégantes. Ainsi celles du capricorne à bézoard, de l’antilope canna, de l’addax à nez tacheté et du strepsicère coudou sont comme tordues sur elles-mêmes à la manière d’une vis; celles du capricorne à pieds noirs, du mouton à cornes pointues — une véritable canne d’ « incroyable » — et du bolésaphe canna affectent dans leur ensemble la forme d’une lyre, de même que chez la gazelle et le springbock euchore.

Elles sont recourbées en avant chez le bœuf à bosse d'Afrique et l’éléotrague des roseaux.

Elles sont, au contraire, recourbées en arrière chez nombre d'espèces, l’'égocère bleu, l’antilope noire, l'oryx leucoryx, où elles ont plus de la moitié de la longueur du corps ; le gnou, le bouquetin des Alpes, où elles peuvent peser jusqu’à vingt kilogrammes ; les chèvres, les moutons, les chamoiïs, où elles n’ont pas leurs pareilles pour faire des manches de parapluies ou de cannes, orgueil des alpinistes.

Chez le buffle de la Cafrerie, le bœuf des steppes, le bison, elles se dirigent sur les côtés.

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On trouve encore chez les cavicornes des cornes un peu ramifiées, par exemple chez le dicranocère à cornes fourchues ; quelquefois même, comme chez le tétracère tchickara, quatre petites cornes. Mais, sans en avoir l'air, ce sont des armes solides et que je ne vous souhaite pas de recevoir dans l'abdomen.

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Les mammifères précédents avaient des cornes paires, c’est-à-dire situées à droite et à gauche sur la tête. Il en est quelques-uns qui, pour des raisons qu’il esl bien difficile de discerner, en possèdent d’impaires, c’est-à-dire placées au milieu du crâne. Ce n’en sont pas moins des armes terribles et d’une solidité à toute épreuve,

Fig. 201. — Le rhinocéros keitloa,

Don Quiehotte se battait sans raison contre les moulins à vent. Lui en veut à cet infortuné arbrisseau. Chacun a son petit grain.

insérées qu’elles sont sur une partie rugueuse des os du crâne et composées d’une matière cornée excessivement dure. Le rhinocéros de l'Inde n’a qu'une corne, conique, un peu recourbée en arrière, d’une longueur d’environ soixante centimètres. La plupart des autres espèces en ont deux placées l’une derrière l’autre et non à droite et à gauche comme chez les ruminants. Chez le rhinocéros bicorne, la corne antérieure est plus grande que la postérieure ; chez le rhinocéros keitloa (Jig. 201), elles sont à peu près de même longueur. Bien que d’un naturel assez apathique, les rhinocéros deviennent terribles quand on les attaque et fondent tête baissée sur

leur ennemi, qu'ils transpercent de leur corne en la relevant brusquement. Leur chasse est, pour cette raison, fort dangereuse. Je me contenterai d'en citer un exemple.

Au retour d’une chasse à l'éléphant, raconte Anderson, je vis à une faible distance un grand rhinocéros blanc. Je montais un excellent cheval de chasse, le meilleur que j'aie jamais possédé. J'avais l’habitude de ne point chasser le rhinocéros à cheval, car on peut bien plus facilement l’approcher lorsqu'on est à pied. Cette fois, cependant, il me semblait que le sort en décidait autrement. Me tournant vers mes compagnons : Par le ciel, m'écriai-je, le camarade a une bien belle corne ; je veux le tuer. Aussitôt, j'éperonnai mon cheval, j’eus bientôt rejoint l'animal et lui logeai une balle dans le corps, mais sans le blesser mortellement. Au lieu.de prendre la fuite comme d'ordinaire, le rhinocéros resta immobile, à ma grande stupéfaction ; puis tout à coup se retourna, et après m'avoir considéré un moment, s’avança lentement vers moi. Je ne pensais pas à prendre la fuite, néanmoins je cherchaiï à éloigner mon cheval. Mais lui, d'ordinaire si docile, qui obéissait à la plus légère secousse des rênes, refusa de bouger, et, quand il le fit, il était trop tard ; le rhinocéros était tout près; une rencontre était inévitable. Je le vis baïsser la tête, puis la relever brusquement, en enfonçant sa corne entre les côtes de mon cheval, et avec une telle violence qu'elle lui transperça le corps, la selle avec, et que j'en sentis la pointe acérée pénétrer ma jambe. La force de ce coup fut telle que le cheval fit une véritable culbute, les jambes en l'air, et tomba sur le dos. Pour moi, je fus violemment lancé à terre, et à peine étais-je tombé que je voyais près de moi la corne de l'animal; mais sa fureur était calmée, sa vengeance assouvie. Il quitta au petit galop le théâtre de ses exploits. Mes compagnons étaient arrivés sur ces entrefaites. Courant à l’un d'eux, je pris son cheval, je sautai en selle, et, sans chapeau, le visage plein de sang, je m'élançai à la poursuite de l'animal. Quelques instants après, je le vis, à ma grande joie, étendu à mes pieds.

Au lieu de se défendre avec des cornes, certains mammifères se protègent avec des piquants ; ils se transforment en pelotes d’épingles, et ces armes, quoique purement défensives, leur sont quelquefois utiles.

Le type classique des mammifères de cette catégorie est le porc-épic, dont la physionomie est bien curieuse, avec son dos couvert de piquants acérés, marqués chacun de taches alternativement blanches et noires et dont on fait de légers porte-plumes. Quand l'animal est excité, il relève ses piquants et s’imagine de la sorte avoir l’air menaçant; en réalité, il n’est que grotesque et donne plutôt l'impression d’une armée qui, au lieu de brandir des fusils, agiterait des roseaux ou des fétus de paille. Malgré leur pointe aiguë, on «sent» que ces piquants ne sont pas sérieux : la preuve en est qu'il est très fréquent d’en voir tomber un ou deux au moment où le porc-épic les redresse. C’est de là que vient la fable représentant cet animal lançant ses piquants contre ses ennemis, chose dont il est bien incapable, d'autant plus que

son intelligence est très bornée.

Le sphiggure mexicain (/ig. 202) est aussi à signaler pour ses piquants. Lorsque

l'animal est au repos, on ne soupçonne pas en effet la présence de ceux-ci, tant ils sont bien recouverts par les poils qui les entourent. Mais vient-on à l’exciter, les

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piquants se relèvent et apparaissent comme les baïonnettes d’un régiment caché au milieu des blés et. se lançant à l'attaque. Comme tous les animaux épineux, c’est d’ailleurs un animal insignifiant et incapable de faire du mal à une mouche.

Son cousin, l’urson, dont les piquants pointent par tout le corps entre les poils, n’est pas plus terrible. « Quand nous nous en approchämes, raconte le prince de Wied, il hérissa seslongs .

poils en avant, baïssa la tête pour la cacher, et se mit en cercle. Voulait-on le toucher, il se ramassait en boule; l’approchait-on de trop près, il agitait sa queue et s’enroulait rapidement sur lui-même. Sa peau est molle et mince; les piquants y sont si faiblement implantés qu'au moindre attouchement, ils restent enfoncés dans la main de celui qui veut les saisir. »

Citons encore comme

animaux épineux, l’athé-

Fig. 202. — Le sphiggure.

Un animal transformé en pelote d’épingles.

rure africain, le chétomys, l'échidné épineux, qui, quoique mammifère, pond des œufs, et enfin le hérisson, trop connu par son habitude de se rouler en boule pour qu’il soit nécessaire d’en parler ici. Tous font plus de peur que de mal, et je ne comprendrai jamais pourquoi la nature, en les recouvrant de piquants, n'a pas donné à ceux-ci une solidité suffisante pour en faire des armes vraiment sérieuses.

Après les «cornus » ét les « pointus », leurs frères en bizarrerie sont les «trompés », dont le nez s’est allongé d’une longueur plus ou moins grande. L'éléphant en est l'exemple le plus classique. et trop connu pour que nous ayons à nous appesantir sur son cas. Mais il n’est pas le seul. Ainsi le tapir est pourvu d’une véritable petite trompe qui lui donne l’air un peu godiche. Il n’en est pas plus fier pour cela et, sans doute, honteux de. son appendice nasal, ne sort que la nuit lorsque les autres habitants de la forêt ne peuvent le goguenarder. Dès le crépuscule on voit les tapirs se mettre en marche, avec la gravité de philosophes, et agiter continuellement leur trompe, qui leur sert à flairer à droite et à gauche. Le prince de Wied dit que

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