CHAPITRE XXXVI
Les bêtes qui ont conscience de la mort.
C’est un fait d'opinion courante — et que l’on trouve exprimé d’ailleurs par un grand nombre de philosophes — que la notion de la mort n’existe pas chez les animaux. Pour être exact, il faut dire que cette notion est en effet peu répandue chez nos frères inférieurs, mais que, cependant, elle peut s’y manifester d’une manière très nette et sous des formes multiples. C’est ce qui résulte d’une volumineuse étude, dans laquelle le docteur Paul Ballion a rassemblé, avec ordre et logique, tout ce que les naturalistes ont noté sur la question, étude que nous allons faire connaître dans ses grandes lignes, en citant les exemples les plus probants, et en la complétant par des exemples glanés de ci de là.
Tout d’abord, il faut noter la faculté que possèdent les bêtes de distinguer la proie vivante de la proie morte ou vouée à une mort prochaine. Ainsi, les rapaces se nourrissant d'animaux morts ne s’abattent jamais sur des animaux vivants, même lorsqu'ils sont endormis et absolument immobiles. Les loups de prairie découvrent immédiatement les accidents, les maladies, l’état de faiblesse par inanition du bison, et alors, ou bien ils le veillent jour et nuit jusqu’à ce qu'il meure, ou bien ils tuent la bête sans défense, en la mettant en pièces. Comme le remarque M. Ballion, dans nos pauvres landes girondines, parcourues journellement par des troupeaux de maigres brebis, souvent décimées par la cachexie aqueuse, des corbeaux plus maigres encore attendent que la mort de ces ruminants leur procure leur subsistance. Lorsqu'une brebis tombe dans les bruyères, les corbeaux savent d'avance que leur proie est assurée et souvent sans doute hâtent la fin de la pauvre bête en l’assaillant avant qu'elle ait rendu le dernier soupir. Les rapaces diurnes agissent de même: dès que ces oiseaux aperçoivent un animal assailli par le malheur, ils s’attachent à lui, le suivent sans relâche jusqu'à ce que, la vie l'ayant tout à fait abandonné, ils n’aient plus qu’à fondre sur leur proie. Un vieux cheval accablé de misère, un bœuf, un daim embourbé au bord du lac où le timide animal s’est enfoncé pour échapper aux mouches si insupportables par les chaleurs sont, comme le remarque Audubon, un spectacle délicieux pour les busards, qui déjà spéculent sur leur détresse. Et il est à remarquer que ces mêmes oiseaux passeront souvent au-dessus d’un cheval se réchauffant immobile au soleil, comme s’il était mort, sans changer pour cela leur vol le moins du monde.
Quand un des leurs vient à succomber, les animaux agissent différemment suivant les espèces. A côté de ceux — très nombreux — qui ne manifestent qu'une
indifférence absolue, il y a ceux, d’une moralité encore moins élevée, qui mangent purement et simplement leur compagnon mort : de ce nombre sont les taupes, les loups poussés par la faim, les rats à jeun. D’autres se contentent de manifester de l'étonnement. Le Vaillant avait tué quatre cercopithèques à face noire, qui furent portés sous sa tente ; un singe familier, dont il avait fait sa société, montra de l’étonnement à la vue des cadavres de ses congénères ; il les considérait les uns après les autres, les tournait et les retournait en tous sens pour les examiner. De même, il n'est pas rare de voir un ours flairer le cadavre de l’un d'eux, en le retournant comme pour mieux l'examiner. Gordon Cumming a noté un fait analogue, à propos d'un âne sauvage, un onagre, qu'il avait abattu; le reste de la troupe l'entoura en renâclant et en bondissant; puis tous, comme épouvantés, repartirent à fond de train à travers la plaine.
Mais c'est surtout la classe des oiseaux qui fournit de nombreux exemples de ces singulières manifestations. Si un oiseau est tué et tombe à terre, tous les autres accourent, entourent la victime, et poussent des cris lamentables, comme pour donner l'alarme. Tout le monde l’a observé chez les corneilles ; après un coup de fusil qui en a abattu une, on voit la troupe entière arriver de tous les points de l'horizon, et, les unes après les autres ou toutes à la fois, en poussant des cris lugubres, décrire de larges cercles au-dessus de leur infortunée compagne, et se livrer à des évolutions grotesques, sans songer qu'elles s’exposent à subir le même sort.
Des faits encore plus curieux peuvent se rencontrer chez les insectes. Ceux qui vivent en colonie transportent les défunts hors du logis. « Les bourdons, dit le docteur Hoffer, si placides et si débonnaires d'habitude, m'ont toujours paru féroces et brutaux pendant la pônte ; et si la femelle vient alors à mourir, son cadavre n’est point ménagé; petites femelles et ouvrières se jettent dessus, le mordillent aux ailes, aux pattes, aux antennes, el font de vains efforts pour mettre dehors la gigantesque morte. » Quant aux fourmis, dont l’histoire offre toujours quelque nouveau sujet d’étonnement, elles ne se contentent pas de donner à leurs morts une froide marque d'intérêt, et de les emporter hors du logis ; elles leur rendent à leur manière les derniers devoirs. C’est ce qui résulte des observations de divers auteurs, observations qui, d’ailleurs, auraient besoin d’être vérifiées. Ne voulant pas prendre parti dans la question, je me contenterai de citer ce qu’en dit M. Ernest André, qui connaît particulièrement bien le monde des fourmis.
La plupart des espèces, sinon toutes, dit-il, ont en effet de véritables cimetières, et ce fait, tout invraisemblable qu'il puisse paraitre au premier abord, est parfaitement exact et attesté par un grand nombre d'observations consciencieuses,
émanant des naturalistes les plus dignes de foi. Ces cimetières, situés en général à une petite distance de la fourmilière, sont des emplacements absolument réservés
cette destination, où les cadavres sont transportés et déposés, tantôt en petits tas réguliers, tantôt en rangées ou alignements plus ou moins symétriques.
Chose ma orable les fourmis n’accordent les honneurs de la sépulture qu’à leurs compagnes défuntes, dont les restes sont toujours respectueusement portés au champ du repos sans avoir subi aucun outrage; mais elles agissent tout différemment à l'égard des cadavres de leurs ennemis tués dans une rencontre individuelle ou collective. Ces victimes de la guerre sont, au contraire, tantôt simplement
abandonnées ou mises dehors comme des objets immondes, tantôt même éventrées
et dépecées par les vainqueurs qui, après s’être gorgés de leur sang, rejettent à la voirie les débris informes de leurs membres disloqués. C’est ainsi que chez les cannibales, dont les fourmis nous rappellent les mœurs, les malheureux prisonniers de guerre servent à nourrir la tribu victorieuse et que les convives, le repas achevé, jettent au vent les restes à demi rongés de leur hideux festin.
En rendant à leurs morts les honneurs funèbres, les fourmis, malgré le régime égalitaire qui caractérise leurs institutions, ne sont cependant pas exemptes de certains préjugés de castes, et dans de rares circonstances, elles semblent partager sous ce rapport nos humaines faiblesses. C’est ainsi que les morts de distinction, c'est-à-dire les maîtres du logis chez les espèces esclavagistes, jouissent du privilège d'un enterrement de première classeavec concession perpétuelle, tandis que les serviteurs sont bien plus modestement traités et n’ont que la fosse commune pour dernier asile. Cette différence detraitement, dont le récit peut paraître fantaisiste, a été observée par une américaine, mistress Treat, à qui la science est redevable de très judicieuses études sur les fourmis de la Floride. La formica sanguinea qui se trouve à la fois en Europe et dans l'Amérique du Nord, s’adjoint fréquemment comme esclave la formica fusca, répandue également dans l’ancien et le nouveau monde. Or mistress Treat a remarqué que les fières sanguinea ont un cimetière spécial assez éloigné de l'habitation, où leurs cadavres privilégiés sont déposés isolément et côte à côte, tandis que ceux de leurs noirs esclaves sont entassés pêlemêle dans un autre emplacement situé plus près du nid et presque à l'entrée des galeries, comme si les corps de ces parias ne valaient pas la peine d’un transport plus lointain réservé aux restes mortels de fourmis de noble caste.
Il serait intéressant d'observer si, dans notre pays, la formica sanguinea se comporte de même, et si les autres espèces esclavagistes font aussi de semblables
distinctions entre elles et leurs serviteurs. Je livre ce sujet de recherches à l’activité :
des jeunes naturalistes, car le fait est assez curieux pour mériter examen, et je n’ai pas eu jusqu’à ce jour l’heureuse chance de pouvoir résoudre le problème.
Dans un livre curieux, le Rév. White a consacré plusieurs pages aux cimetières des fourmis, et ses observations présenteraient un réel intérêt si l’auteur ne paraissait trop disposé à admettre comme certains des faits fort douteux, pour ne pas dire invraisemblables. Il me paraît difficile, par exemple, d'accepter sans restriction la conduite du lasius flavus dans la circonstance suivante : Une fourmilière artificielle de cette espèce avait été établie dans un vase de verre, et au bout de peu de temps, un grand nombre de fourmis étaient mortes et avaient été transportées par leurs compagnes à la surface du nid. Le sixième jour de leur installation, le Rév. White plaça près des cadavres trois petites auges en carton, contenant du miel qu'il destinait à la nourriture de ses pensionnaires. Après un jeûne assez prolongé, on devait croire que les fourmis se seraient jetées sur le miel pour s'en gorger avec avidité. Point du tout, dit l’auteur de l'observation ; elles transformèrent immédiatement les petites auges en cimetières, y déposèrent leurs morts et ne touchèrent pas à l'aliment tentateur.
J'avoue que, malgré tout mon respect pour la personne du Rév. White, et
toute mon admiration pour les nobles sentiments de ses élèves, je ne puis croire de leur part à un pareil désintéressement des besoins matériels, et que mes études personnelles m'interdisent tout à fait d'accorder aux lasius flavus ce brevet de tempérance inusitée.
Un peu plus loin le même auteur nous parle de l'émotion d’une fourmi inconsolable, que ses compagnes étaient obligées d'entraîner pour l'empêcher d'exhumer une défunte qu’on venait de mettre en terre, et dont elle voulait sans doute revoir une dernière fois les traits chéris. Là encore la note me semble extrèmement forcée, et c’est par de semblables exagérations qu'on enlève tout crédit à des observations, dont les plus exactes deviennent suspectes dès qu'on ne peut compter sur une sévère critique de la part de celui qui les a faites.
Voici un dernier récit qui met le comble à cet amour du merveilleux, si nuisible aux vrais intérêts scientifiques. L'histoire, il est vrai, n'émane pas du Rév. White, mais en l’admettant sans protestation il en accepte la responsabilité et contribue à propager des erreurs manifestes, d'autant plus dangereuses qu'elles discréditent, comme je viens de le dire, les faits avérés, en ne permettant pas de distinguer l'ivraie du bon grain. Bien que je me sois fait une loi d’écarter impitoyablement tous ces romans fantaisistes qu'on s’est plu à accumuler sur les faits et gestes des fourmis, je ne puis résister au désir de donner, à titre de curiosité, cette prétendue observation, transmise par une dame de Sidney, Mistress Hatton, à la Société linnéenne de Londres, et résumée dans l’ouvrage du Rév. White : « Un petit garçon s'étant couché, par mégarde, sur un tertre occupé par une fourmilière, fut bientôt attaqué par les habitants du nid, furieux de cette violation de domicile. Aux cris de l'enfant accourt la mère qui, pour délivrer son fils, tue une vingtaine de fourmis restées attachées à son corps. Une demi-heure après cette exécution vengeresse, les victimes étaient encore à la même place, entourées d’un grand nombre de leurs compagnes paraissant fort affairées. Un groupe se détache pour se diriger vers un monticule voisin, occupé par les mêmes fourmis. La députation entre dans l'intérieur du nid, rend compte de l'événement et ressort au bout de cinq minutes accompagnée par un certain nombre d'habitants du monticule. L'assemblée se forme en cortège sur deux rangs et s’avançe lentement, en ordre parfait, jusqu’à l'endroit où gisent les restes inanimés des pauvres défuntes. Deux porteuses se détachent, s'emparent d’un cadavre qu’elles chargent sur leur tête, puis deux fourmis sans fardeau viennent se placer derrière elles pour les relayer au besoin. Des groupes semblables de quatre fourmis, porteuses et relayeuses, s’alignent derrière le premier, et la colonne s'organise ainsi jusqu’à ce qu'il ne reste plus de cadavres sur le terrain. Le convoi funèbre s’ébranle alors, suivi d’un groupe irrégulier d'environ deux cents assistantes, et se dirige solennellement vers un endroit sablonneux, voisin de la mer. De temps en temps les porteuses s'arrêtent, déposent doucement à terre leur fardeau qui est repris par les deux fourmis auxiliaires, et la procession se remet en marche. On arrive bientôt à destination, et le groupe d'arrière se met à creuser des fosses dans chacune desquelles un cadavre est placé. Ce métier de fossoyeuses paraît déplaire à quelques fourmis qui essaient de s’en retourner avant d’avoir accompli leur tâche. Mais la discipline est sévère et l’on ne transige pas avec le devoir. Les récalcitrantes sont poursuivies et ramenées de force au cimetière. Là, elles sont jugées par le conseil des fourmis, qui décide leur mort immédiate, et l'exécution a lieu sur place. Ce n’est toutefois pas assez de la mort pour un tel forfaitet, au lieu de donner aux suppliciées, comme aux honorables défuntes, une sépulture soignée et individuelle, leurs corps sont entassés dans une fosse commune creusée à la hâte par les impitoyables justiciers. » | ,
Est-il besoin d’insister sur l’invraisemblance absolue de cette anecdote, que j'ai
abrégée sans la travestir, et qui a peut-être pour origine l'observation d’un fait exact, mais complètement dénaturé par l'imagination trop vive de la narratrice ? Ce qui m'étonne, c'est qu’un semblable récit ait pu être accueilli par la Société linnéenne de Londres, qui compte dans son sein tant d'hommes éminents, et dont les publications sont justement estimées.
De pareilles cérémonies funèbres sont uniques dans le règne animal. J'en ai cependant «déniché » deux qui peuvent jusqu’à un certain point passer comme telles, chez un animal bien placide cependant, le bœuf. L'anecdote a été rapportée par André Theuriet.
Le fait s’est passé dans un canton de la Haute-Marne, et la sincérité du témoin qui me l’a rapporté, dit l'éminent littérateur, m'a paru indiscutable. Un cultivateur du Bassigny avait acheté un troupeau de bœufs qu'il avait mis au pré. Un jour il l'alla visiter. De loin, il aperçut quatre de ces bœufs accroupis autour du cinquième, qui était couché sur l'herbe du pâtis. Celui du milieu avait une pose étrange, et les bœufs de l'entourage étaient plus immobiles, plus contemplatifs encore que ne le sont leurs pareils. Il s'approche : le bœuf autour duquel les autres faisaient cercle était mort. Ses compagnons avaient l’air de le veiller. Le cultivateur eut grand peine à franchir ce cercle de fidèles gardiens qui semblaient se concerter pourdéfendre l'approche du défunt. N'y a-t-il pas quelque chose de virgilien et de profondément pathétique dans cette mystérieuse veillée du mort par ses compagnons de pâturage ?
Le second fait que j'ai à signaler également chez le bœuf a été de même relaté par un littérateur, Pierre Loti. Dans son Livre de la pitié, il dépeint les angoisses d'un bœuf, seul survivant d’un troupeau embarqué pour la nourriture de l’équipage, lorsqu'il assista à la mort du dernier de ses compagnons : «Alors, écrit-il, l’autre tourne lentement la tête pour le suivre de son œil mélancolique, et voyant qu’on le conduisait vers ce même coin de malheur où tous les précédents avaient péri, il comprit ; une lueur se fit dans son pauvre front de bête ruminante, et il poussa un beuglement de détresse ! »
Certains animaux semblent sentir venir la mort. En voici deux exemples très intéressants et fort bien racontés par M. Cunisset-Carnot, qui, toutefois, les regarde comme des exceptions.
J'ai possédé, il y a quelques années, un setter gordon croisé de braque, vigoureux, intrépide et d’une intelligence supérieure. Un jour que, dans son enfance, il courait comme un fou, il se cogna la tête contre un pieu fiché en terre, et se donna une telle taloche qu'il resta sur le coup. Je le crus mort, et il mit plus d’une demiheure à reprendre ses sens. De cet accident, il lui resta une disposition aux étourdissements. Par les grosses chaleurs et par les froids très vifs, il s’arrêtait parfois en pleine course, titubait sur ses jambes, tournait une ou deux fois, puis, au bout de quelques minutes, reprenait son aplomb. Ces indispositions passagères ne paraissaient d’ailleurs présenter aucun danger.
Une certaine après-midi de septembre, où la chaleur était étouffante, il quêtait
sagement devant moi, quand tout à coup je le vis s’arrêter, se raïdir, puis tomber
LES BÊTES QUI ONT CONSCIENCE DE LA MORT 381 RE D ER LP TR SCENE EN SUR E
comme une masse. Je me précipitai. Il était étendu, les pattes droites, le cœur sans battement. En vain j'essayai de tout ce que je pouvais imaginer de moyens pour le secourir, le ranimer, rien n'y faisait; il restait là, inerte, comme foudroyé. Je ne vous parle pas de mon chagrin, vous le devinez, vous, les vrais chasseurs qui aimez votre bon compagnon! Je pris tristement le chemin de la maison pour donner des ordres afin qu'on vint l'enlever. Je n’avais pas fait un kilomètre que j'entendis galoper derrière moi; je me retourna et je vis mon brave Faust qui arrivait à toutes jambes sur mes pas. Il revenait des portes du tombeau, et son petit esprit de chien, sa conscience obscure de bête affinée près de l'humanité, capable peut-être de sentir sans comprendre, lui révéla probablement qu'il venait de courir un grand danger. Il en conserva le souvenir, et dut se rendre compte qu'il ne pouvait résister seul à de pareilles crises et qu’il lui fallait, pour échapper à un péril dont il avait maintenant conscience, un secours venant de haut, l’aide du maître qui, pour le chien, doit être quelque chose comme une sorte de toute-puissante divinité. Quelques mois après, nous étions rentrés à ma résidence de la ville, où la discipline des chiens est plus sévère et plus compliquée qu'à la libre vie des champs. Aïnsi, il leur est interdit de pénétrer dans la maison sans autorisation, et, sous quelque prétexte que ce soit, de mettre les pattes dans d’autres pièces que les vestibules et la cuisine. Ils ont vite fait de comprendre cette prescription, et ils s’y conforment sans difficulté. Or, un Jour que je travaillais dans mon cabinet, on gratta vigoureusement à la porte. J'ouvris, prêt à gronder, prêt à punir sévèrement même. Mais ma rigueur tomba devant le regard de mon pauvre Faust. Je compris qu'il venait m’annoncer quelque chose d’insolite, de grave même, et qu'il ne s'était permis une telle infraction que sous le coup d’une redoutable nécessité. Il ne souriait pas, il ne remuait pas la queue : son œil disait je ne sais quelle mystérieuse angoisse dont je ne devinais pas la cause. Nous nous regardions tous les deux, et le seul sentiment que nous parvenions à échanger était celui d’une indicible inquiétude. Cela dura une dizaine de secondes, puis le bon chien tomba à la renverse, pris d’une crise syncopale comme celle qu'il avait déjà subie à la saison précédente. Évidemment, il avait senti venir le mal, il s'était souvenu du terrible anéantissement où il avait failli rester une fois, et il était venu me demander du secours.
Je n’eus pas occasion de renouveler l’observation sur le même chien, çar après s'être remis de cette secousse comme de la première, il vécut plusieurs années encore sans que sa crise reparut. Mais je pus saisir chez un braque que j'avais vers la même époque la trace de ce sentiment assez difficile à analyser, et même à définir, qui serait la vision de Ja mort, sa crainte, la pensée que le maître tout-puissant peut jouer un rôle dans l'événement, l'espoir que, peut-être, il saurait le conjurer.
Tom était vieux, très vieux, il avait ses invalides, et nous lui faisions aussi douce que possible la fin de son existence. Podagre, presque perclus, il allait péniblement de sa baraque à la cuisine, ou bien, quand il faisait beau, il s’installait au coin ensoleillé de la terrasse sur un vieux tapis, et, les yeux mi-clos, révait des journées entières — pourquoi pas ? — au jeune temps de ses chasses folles et de ses batailles! Il restait là tant qu'il voulait, ne s’allant coucher que quand il lui plaisait. Parfois, lorsqu'il faisait chaud, il demeurait fort tard. Un soir, comme toute ma famille était réunie au salon donnant sur la terrasse, et dont la porte-fenêtre était ouverte à cause de la douceur du temps, nous vimes tout à coup Tom apparaître à la porte. Il nous regarda ; il hésitait à faire un pas de plus, connaissant et respectant la consigne : ses yeux étaient sérieux, solennels, dirais-je presque, ses yeux parlaient, mais que voulaient-ils dire ? I] fit un pas, hésitant toujours : personne ne protesta ; il avança jusqu’au milieu du salon, remuant la queue doucement pour exprimer sans
doute qu'il venait en ami, malgré son air si étrangement sérieux ; puis il s’approcha de moi, posa sa tête sur mes genoux, je le caressai ; il me quitta, passä à une autre personne, et successivement à toutes celies qui étaient dans la pièce, reçut une caresse de chacune, puis sortit, nous laissant étonnés, et même un peu émus de cette singulière visite. Il regagna son paillasson. Deux minutes après j'entendis un gémissement qu'il poussa ; j'allai le voir ; il était mort!
Souriez si vous voulez, ou bien haussez les épaules, mais rien ne m'ôtera de l'esprit que mon pauvre Tom, sentant qu'il allait mourir, était venu nous demander protection et nous dire adieu !
On sait combien l'amour maternel est développé chez les bêtes. Il est curieux de constater qu’il semble décroître considérablement au moment de la mort des jeunes, mort acceptée souvent sans émotion apparente. On a cependant cité des femelles de mammifères qui. auprès de leurs petits morts, ont donné des marques de tristesse et de deuil. L’ourse, par exemple, reste en gémissant à côté de ses oursons tombés sous le plomb meurtrier. Mais le cas le plus net a été rapporté par un fauconnier du nom d’Arcussia. |
Je veux vous dire, raconte-t-il, une autre chose qui m'est arrivée, d'une levrette qui fit des petits chez moy, desquels ie n’en fis nourrir qu’un. Il arriva qu'ayant ce levron environ six mois, comme nous iouïons au polomail, on luy donna un coup de boule, qui le tua. On le porte à la voirie, où cette levrette le va chercher. Là elle se tenoit sans en bouger: et fallut durant quinze iours luy porter du pain et de l'eau; et tant qu’en fin on fut contrainct de faire enterrer cette carcasse. Mais ce n'est pas tout: tant que le levron demeura descouvert, elle chassoit avec une extrême furie les oyseaux charongniers qui en vouloient approcher.
Je suis persuadé que des exemples analogues pourraient se multiplier beaucoup si on voulait se donner la peine de les remarquer. De même pour les sentiments manifestés par les petits à la mort de leurs parents. On ne les a notés que chez l'éléphant. Dans la relation d’une chasse aux éléphants dans le Népaul, il est dit qu’un jeune éléphant, âgé de dix ans, restait près de sa mère tombée sous les coups des chasseurs et la caressait pour l’engager à se relever. Harris, de son côté, parle d’un petit éléphant d'Afrique, plus jeune que le précédent — il n’avait qu'un mètre de haut — qui donna les signes du plus vif chagrin après que sa mère eût été tuée. Il courait autour d'elle en criant, et il essayait inutilement de la relever avec sa
petite trompe.
Les sentiments éveillés dans les espèces monogames par la mort de l’un des conjoints ont été notés avec plus de soin. Ainsi Frédéric Cuvier raconte qu'un des ouistitis du Jardin des plantes étant venu à mourir, l'époux survivant fut inconsolable. Il caressa longtemps le cadavre de sa compagne, et quand il fut convaincu de sa mort, il se mit la main sur les yeux et resta sans bouger, sans prendre de nourriture, jusqu’à ce qu’il succombât lui-même. Chez les antilopes, le survivant reste toujours quelque temps auprès de son conjoint décédé en poussant des sou-
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