‹ Les animaux excentriquesChapitre 96 sur 102 · MALE · texte numérisé non relu

MALE

M. Xavier Raspail a rapporté devant la société zoologique de France un cas non moins net et très détaillé. Il s’agit d’un chien de chasse, nommé Gyp, qui avait une amitié manifeste pour un vieux chien, dénommé Æébir. Un jour, M. Raspail partit à la chasse, accompagné de ce dernier.

Je suivais, dans un jeune taillis, raconte-t-il, sa quête sur un faisan qui piétait, quand, arrivé à proximité d’une route, j'entendis le bruit du passage d’une automobile en même temps qu’un cri sourd qui me fit instinctivement me précipiter hors du bois et j’eus la douleur de voir devant moi mon pauvre chien étendu sans vie dans une mare de sang. Rentré à la maison, Gyp me reçut avec ses exubérantes démonstrations habituelles, puis, me quittant pour les renouveler autour de son vieux Kébir, il parut tout désappointé de ne pas le voir, courut à la porte, flairant partout et revint tout préoccupé de cette absence inusitée. Le soir il se montra inquiet et ce ne fut que très tard qu'il se décida à manger alors que la faim ne lui permit plus d'attendre l’absent. Le lendemain matin, aussitôt libre, son premier soin fut de courir à la niche de Xébir, et son flair si délié ne lui ayant pas révélé la présence de ce dernier dans les environs, il s’assit tristement sur la dernière marche du perron où, toute la matinée, il resta attentif au moindre bruit du dehors.

Autant pour le distraire que pour atténuer chez moi la pénible impression de la veille, je l’'emmenai l'après-midi dans les bois et, sans m'en apercevoir, je me rapprochaï justement de l'endroit où l'accident était arrivé. Je voulus maintenir Gyp à mes côlés, mais il était trop tard ; son nez puissant l’avait conduit droit sur la mare de sang mélangée de débris de cervelle, qu'il se mit à flairer en s’en approchant craintivement. Sur un énergique rappel il vint me rejoindre et ayant successivement rencontré quelques pièces de gibier, il reprit vite sa bonne allure ordinaire ; aussi-je le ramenai convaincu que s'il n'avait pas oublié Xébir, du moins ses regrets étaient déjà bien atténués. Mais, à peine de retour, il disparut et on le retrouva dans le potager, oceupé à sentir la brouette sur laquelle on avait ramené le cadavre et dont les planches gardaient quelques traces de sang.

Que se passa-t-il alors dans cette cervelle de chien ? Toujours est-il que, le soir, il refusa sa soupe et même le lait et la viande. Le lendemain 18, au matin, on

3d4 LES BÊTES QUI ONT CONSCIENCE DE LA MORT

vint me prévenir qu'il n’avait touché à aucun aliment et qu'il paraissait malade. Je le trouvai, en effet, très abattu /et ce ne fut que sur mes vives instances qu'il se décida à se lever péniblement pour venir jusqu'à moi. Comme à ce moment il rendit de la bile, je n’hésitai pas à le purger et quand je le sortis pour activer l'effet du purgatif, il parut reprendre un peu de force, s’anima même, et se mit à quêter dans un massif où il avait souvent l’occasion de lever un lapin. Dans l'après-midi, sur son refus de boire, je lui fis donner de force du lait qu’il rendit presque aussitôt; j'eus alors recours à un œuf battu qui fut toléré, et le soir on luien fit avaler un second additionné de bicarbonate de soude. Le 19, en présence de son obstination à refuser toute nourriture et, ce qui était plus inquiétant, tout liquide, je décidai de lui faire prendre, coùûle que coûte, une certaine quantité de lait, quand la personne chargée de ce soin poussa une exclamation en me montrant l'intérieur de la gueule absolument décolorée, ayant l'aspect repoussant de la lividité cadavérique. Gyp, néanmoins, à l’aide d’une médication appropriée, finit par se remettre. Il avait été atteint d’anémie aiguë, manifestement causée par le décès de son ami.

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