‹ Les animaux excentriquesChapitre 97 sur 102 · FT · texte numérisé non relu

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Ces sentiments des parents à l'égard des enfants, de l'époux pour son épouse, d’un individu envers ses congénères n’ont rien, en somme, que de très naturel. Les témoignages de deuil entre espèces différentes sont bien plus remarquables. Les exemples où des chiens ont péri de chagrin à la suite de la mort de leur maître sont innombrables. D’autres fois, la tristesse se manifeste chez eux d’une façon moins tragique : ils se contentent de se jeter sur le corps, et de pousser des hurlements plaintifs et tout à fait spéciaux, de hurler à la mort, comme l’on dit, de suivre le convoi jusqu’au cimetière, et enfin de rester sur la tombe et d’y gémir (fig. 215) pendant longtemps. Voulez-vous des exemples ? En voici deux historiques.

A l’époque de la Révolution, lors des scènes sanglantes qui se passaient aux Brotteaux, à Lyon, un chien suit son maître condamné à être fusillé. Après l’exécution, le chien se couche sur le cadavre, refuse obstinément de s’en séparer, repousse toute nourriture et meurt de faim et de chagrin quelques jours après.

Tout Paris, raconte un autre auteur, a vu un chien fixé pendant plusieurs années sur le tombeau de son maïtre, au cimetière des Innocents, sans que rien püût l'en arracher. Plusieurs fois on voulut l'emmener, l’enfermer à l’extrémité de la ville ; dès qu'on le lächaït, il retournait au poste que sa constante affection lui avait assigné ; il y restait malgré la rigueur des hivers. Les habitants du voisinage, touchés de sa persévérance, lui portaient à manger ; le pauvre animal ne semblait manger que pour prolonger sa douleur et donner l'exemple d’une fidélité héroïque.

Autre exemple, celui-ci dû au docteur Salivas ; il est relatif à...

.... une dame de trente-neuf ans, amie de M"* A. S., qui mourut subitement pendant la nuit. Elle avait un petit chien auquel elle tenait beaucoup et qui lui était en retour très attaché. Ce chien n'avait jamais, dans aucune circonstance, accordé la moindre attention à M°*° A. S., l’intime amie pourtant de la défunte qu’elle voyait presque tous les jours. Or quand, appelée en toute hâte le jour du décès par la fille de la morte, M”° A. S. se fut transportée au domicile de son amie, le chien.

LES BÊTES QUI ONT CONSCIENCE DE LA MORT 385 mm

sans aucune raison apparente, se précipita vers elle, puis, tout en gémissant, tout en allant au seuil de la chambre mortuaire et en revenant, lui prodigua toutes sortes de marques d'affection, comme s’il eût voulu lui faire comprendre par là la perte qu'il venait de faire et la part qu’il sentait qu'elle devait prendre elle-même à sa douleur, en qualité d'amie intime de sa maîtresse. Ce manège dura tout le temps

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Fig. 215, — Chien « hurlant à la mort » sur la tombe de son maître.

Tableau touchant qui donne une haute idée des sentiments affectueux des bêtes.

que M®° A.S. resta sur les lieux, et, chose importante à noter, des nombreuses personnes présentes, elle seule et la fille de la défunte furent l'objet de ces mani- {estations du chien. ,

On peut aussi lire partout l’histoire, racontée par Frédéric Cuvier, du chien qui mourut de chagrin après la mort de la lionne dont il était le compagnon. Dans une autre histoire, où les rôles sont intervertis, Toseau nous a laissé le touchant tableau de la noire tristesse qu’un lion de la ménagerie du Muséum ressentit à la perte d’un chien dont il était l'ami.

Il est, enfin, des animaux qui simulent la mort pour échapper à leurs ennemis, preuve qu'ils se rendent compte de l’état d'immobilité dans lequel on se trouve quand on a passé de vie à trépas.

Les renards, bien connus, d’ailleurs, pour la finesse de leur intelligence, sont, à

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cet égard, des sujets d'observation très favorables. Les faits de simulation de la mortont été si souvent rapportés, qu'il ne peut y avoir de doutes sur leur authenticité. En voici deux pris au hasard.

M. Coral G. White, d’Aurara (New-York), a raconté qu’un renard était entré dans un poulailler par une ouverture trop étroite. Quand il se fut gorgé de nourriture, son embonpoint énorme ne lui permit plus de repasser par le même orifice; force lui fut donc de rester sur le lieu du carnage. Quand, le lendemain matin, le propriétaire entra dans son poulailler, il trouva maître renard étendu à terre, couché sur le flanc. Le croyant mort d’indigestion, il le prit par les pattes, et le portant au dehors, le jeta sur un tas de fumier. Mais à peine l’animal se sentit-il libre, qu'il prit « ses jambes à son cou » et ne reparut plus.

M. G. de Cherville a aussi narré les péripéties de l’élevage d’un renardeau qu'il avait capturé dans les bois. Malgré tous les soins affectueux qu'on lui prodiguait, le jeune renard, auquel on avait donné le nom de Nicolas, ne s’apprivoisa jamais et ne cessa de distribuer des coups de dents à ceux qui l’approchaient de trop près. « Un matin, au saut du lit, descendant pour rendre mes devoirs à Nicolas, comme j'en avais l'habitude, je le trouvai étendu tout de son long devant un tonneau, les yeux clos et sans mouvement. Je l’appelai sans qu’il bougeât. A plusieurs reprises, je passai ma main sur sa tête, et, pour la première fois peut-être il n’essaya pas de mordre.Aux mouvements de son flanc, il était évident qu’il n’était pas mort; mais à la dérogation que je viens de signaler à ses habitudes, j'en conclus qu’il pouvait être fort malade et je m’alarmai. J'avais plusieurs fois recommandé que l’on desserrât son collier, véritablement trop étroit; je pensai qu’il pouvait bien y avoir un commencement de strangulation dans son triste état, et je me décidai à le détacher. Je n’eus pas plutôt décroché l’ardillon et laissé tomber le collier et la chaîne, que le scélérat, subitement ressuscité, était sur ses pattes; avant que j'eusse eu le temps de faire un mouvement, il avait passé entre mes jambes, s'était jeté dans le massif : je l’aperçus qui gagnait le bois en traversant le potager à uneallure indiquant qu’il se portait fort bien. On eût dit que la satisfaction de m'avoir vu la dupe de sa comédie lui prêtait des ailes. »

Les faits qui concernent le loup sont un peu moins nombreux, mais cependant aussi nets. Le capitaine Lyon avait fait rapporter sur le pont de son navire un loup que M. Griffiths avait cru tuer. En l’examinant avec soin, cependant, on remarqua que ses yeux clignotaient, et l’on crut prudent de lui attacher les pattes avec une corde et de le suspendre la tête en bas. Et en effet, à peine dans cette position, il fit un bond prodigieux et montra d’une façon très manifeste qu'il était loin d’être décédé.

Il paraît aussi, d’après Romanes, que, lorsqu'un loup tombe dans une fosse, il simule la mort à tel point qu'un homme peut descendre dans le trou, l’attacher et l'emmener, ou bien lui frapper sur la tête sans que l’animal donne signe de vie.

Si des carnassiers nous passons aux rongeurs, nous aurons à signaler des faits du même ordre. J'ai eu souvent l’occasion d'observer, comme tout le monde d’ailleurs, que les souris capturées par des chats simulent la mort quand ceux-ci les lâchent. À peine le matou s'est-il éloigné, que les souris s’enfuient au plus vite. Les chats eux-mêmes connaissent cette particularité, et pour s'amuser, font mine de croire à la mort des souris, mais, sans en avoir l'air, veillent avec soin sur leurs victimes et s'élancent sur elles dès qu’elles cherchent à déguerpir. Le chat et la souris jouent au plus fin, mais c’est invariablement le premier qui remporte la palme. Il n'est pas rare non plus, quand on ouvre brusquement la porte d’une pièce obscure où se trouvaient des souris, de voir celles-ci demeurer en place, sans bouger, comme mortes, et mème se laisser prendre sans manifester aucune émotion.

Voici maintenant une anecdote concernant un taureau, fait tellement curieux que nous tenons à en donner in extenso le récit dû à un Anglais, M. G. Bidie, chirurgien de brigade.

Il y a quelques années, dit-il, alors que j'habitais la région occidentale de Mysore, j'occupais une maison entourée de plusieurs acres de beaux pâturages. Le beau gazon de cet enclos tentait beaucoup le bétail du village, et, quand les portes étaient ouvertes, il ne manquait pas d’intrus. Mes domestiques faisaient de leur mieux pour chasser les envahisseurs; mais, un jour, ils vinrent à moi, assez inquiets, me disant qu’un taureau brahmin qu’ils avaient battu était tombé mort. Je ferai remarquer en passant que ces taureaux sont des animaux sacrés et privilégiés qu'on laisse errer partout, en leur laissant manger tout ce qui peut les tenter dans les boutiques en plein vent des marchands.

En apprenant que le maraudeur était mort, j’allai immédiatement voir le cadavre : il était là, allongé, paraissant parfaitement mort. Assez vexé de cette circonstance, qui pouvait me susciter des ennuis avec les indigènes, je ne m'’attardai pas à faire un examen détaillé, et je retournai aussitôt vers la maison avec l'intention d'aller instruire aussitôt de l'affaire les autorités du district. J'étais parti depuis peu de temps quand un homme arriva tout courant et joyeux de me dire que le taureau était sur ses pattes et occupé à brouter tranquillement. Qu'il me suffise de dire que cette bête avait pris l'habitude de faire le mort, ce qui rendait son expulsion pratiquement impossible, chaque fois qu’elle se trouvait en un endroit qui lui plaisait et qu’elle ne voulait pas quitter. Cette ruse fut répétée plusieurs fois afin de jouir de mon excellent gazon.

Il n’y a pas jusqu’à l'éléphant qui ne puisse, dans certaines circonstances, faire le mort. M. E. Tennent rapporte, d'après M. Cripps, qu'un éléphant récemment capturé fut conduit au corral entre deux éléphants apprivoisés. Il était déjà entré assez loin dans l’enclos, quand il s’arrêta brusquement et tomba à terre inerte. M. Cripps fit enlever les liens et essaya vainement de faire entraîner le corps au dehors. Il commanda alors d'abandonner le cadavre; mais à peine les hommes furent-ils à quelques mètres, que l'éléphant se releva vivement et courut vers la jungle en criant de toutes ses forces. ,

La simulation de la mort, dans tous les exemples que nous venons de citer, était faite dans un but de défense, la plupart du temps manifeste. Pour terminer ce

sujet, il nous faut citer un cas de simulation offensive. Il s’agit d’un singe captif attaché à une tige de bambou fichée en terre, et à laquelle il était réun+ par un anneau assez large et glissant facilement. Quand le singe était au sommet de la perche où il se plaisait, les corbeaux du voisinage venaient dévorer sa nourriture, renfermée dans une écuelle.

Un matin que ses ennemis avaient été particulièrement désagréables, il simula ame indisposition : il ferma les yeux, laissa tomber la tête et sembla souffrir vivement. À peine sa ration habituelle fut-elle placée au pied de la perche, que les corbeaux s’y abattirent en foule et la pillèrent à qui mieux mieux. Le singe descendit

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Fig. 216. — Le singe a plusieurs tours dans son sac ; l'infortuné corbeau l’apprend à ses dépens.

alors du bambou le plus lentement possible, et comme si c'était pour lui un travail pénible. Arrivé à terre, il se roula, comme affolé par la douleur, jusqu’à ce qu’il füt proche de l’écuelle.

Dès lors il resta immobile, comme mort : bientôt un corbeau s’approcha pour manger les derniers morceaux qui restaient; mais à peine eût-il allongé le cou, que le singe, ressuscitant, le saisit et l’immobilisa (fig. 216). Sa capture une fois faite, il se mit en devoir de le plumer tout vivant. Quand il ne resta plus que les plumes des ailes et de la queue, il le jeta en l’air. Les corbeaux vinrent tuer leur compagnon à coups de bec et ne reparurent plus.

En finissant ce chapitre, il nous faut encore aborder un autre problème. Les animaux se cachent-ils pour mourir ? Telle est la question posée par M. le D' Paul

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Ballion dans le travail que nous avons cité plus haut. Il est de fait que, dans la campagne, on ne rencontre pour ainsi dire jamais de cadavres d'animaux, pas plus des mammitères ou des oiseaux que des grenouilles ou des insectes. Et cet état de choses frappe d'autant plus qu'on le rapproche de la quantité extrêmement nombreuse des animaux qui peuplent la surface du globe. On peut expliquer le phénomène de deux façons : ou bien les cadavres disparaissent très rapidement, ou bien les animaux ont l'habitude, au moment de mourir, de se réfugier dans des trous et, par suite, d'échapper à la vue. La question n’est pas résolue, mais les faits déjà connus que nous allons exposer mettront sur la voie les personnes qui voudront faire des recherches sur les nombreux points encore obscurs.

C’est une habitude chez les chats et chez les chiens, au moment de mourir, d'aller agoniser dans quelque coin et souvent assez loin de leur domicile habituel, reste sans doute de ce qu’ils faisaient à l’état sauvage.

Quant aux lapins, ils semblent faire l'inverse et sortir de leur terrier pour mourir, non repoussés par leurs cohabitants, comme on l’a dit, mais de leur propre volonté ; les lemmings et les campagnols agissent de même. Mais ce n’est pas un fait général chez les rongeurs : les souris notamment semblent en effet quitter leurs retraites, mais seulement pour aller mourir dans d’autres endroits abrités, par exemple les tuiles creuses qui recouvrent les toits.

Le chamois qui a reçu une blessure grave, au dire de Tschudi, se sépare du troupeau, se retire dans un endroit désert, se couche entre des pierres et lèche sa blessure. Il ne tarde pas à guérir ou.à périr.

Les éléphants se retirent à l'écart pour cacher leur mort. Quand ils se sentent malades, ils vont mourir dans les lieux cachés, dans des retraites qu'ils sont seuls à connaître.

Les lamas ne meurent pas au premier endroit venu. Ils ont des lieux fixes, qui deviennent à la longue de vastes ossuaires. « On a remarqué, dit M. Houzeau, que ces animaux, aussi bien domestiques que sauvages, choisissent une place particulière où tous se retirent pour mourir. On trouve, sur les bords des rivières, de grands espaces qui sont tout blanchis par leurs os.» C’est peut-être de la même façon que l'on peut expliquer l'abondance des débris osseux fossiles d'ours, d'hyènes, etc., que l’on trouve dans les grottes.

Les oiseaux moribonds fuient la lumière du jour et recherchent les retraites les plus sombres. C’est, du moins, ce qu'affirme M. Ballion et ce qui expliquerait pourquoi on ne voit jamais d'oiseaux morts (ainsi que me l'ont affirmé les balayeurs du Jardin du Luxembourg et du Jardin des plantes) dans les allées des jardins publics. A moins, tout simplement, que les chats ou les rats ne se soient transformés en croque-morts pour la circonstance. Les faits concernant les invertébrés sont trop peu importants pour être cités.

D'après ce qui précède, dit M. Ballion, on pourrait supposer que la plupart des animaux sauvages, à l’approche de la mort, se sont cachés, dérobant ainsi leurs restes à nos yeux. ILen est ainsi certainement dans beaucoup de cas. Mais il convient d'ajouter que le plus souvent les cadavres ont disparu parce qu'ils sont devenus la

proie de tout ce qui vit de la mort. On se fera une idée de la rapidité avec laquelle cette disparition s'effectue, en voyant ce que deviennént, par exemple, les bêtes à laine, dont les cadavres jonchent trop souvent les landes. Sitôt que l’essaim des mouches carnivores a sonné la curée, les chiens, les buses, les corbeaux arrivent pour se repaître des viscères et des parties molles. La nuit venue, les bêtes puantes, les rongeurs arrivent à leur tour, pour le festin. Entre temps, surviennent une multitude d'insectes, qui achèvent l’œuvre de destruction. Après quelque jours, il ne reste plus d’une brebis que quelques os longs dispersés et des flocons de laine éparpillés.

Toutefois, ajoute le même auteur, je n’aurais pas supposé qu’il en püt être ainsi des restes d’éléphants, ces ossements gigantesques n'étant pas de ceux qui doivent facilement disparaître. On a remarqué, en effet, qu’on ne rencontre pour ainsi dire jamais de squelettes d’éléphants décédés. La rareté de ces restes s’expliquerait-elle par l'habitude qu’aurait cet animal de s’en aller mourir, comme nous l’avons dit plus haut, dans des refuges reculés ? S'il faut en croire M. A.-G. Cameron, il faut invoquer ici l’action, non des intempéries, mais des ruminants. Ces animaux auraient un goût prononcé pour les os, qu’ils useraient peu à peu, en les rongeant, de sorte que, en deux ans, un squelette, si gigantesque fût-il, pourrait avoir totale- . ment disparu. Un fait que j'ai souvent observé serait de nature à donner quelque crédit à cette opinion, assez étrange au premier abord. Nos ruminants domestiques appètent et avalent avec avidité des substances minérales, telles que les mortiers, les platras, la terre même, qui renferment des sels calcaires, utiles sans doute à leur nutrition. Comment l'oiseau échapperait-il à toutes ces causes de destruction ? Sa chair délicate n’est-elle pas la proie préférée de tous les animaux prédateurs, comme elle est le plus grand régal des gourmets ? Les oiseaux qui, de leur vivant, ont échappé à la voracité de ces ennemis naturels, leur appartiennent après la mort; et, s'ils n’ont pas été avalés tout d’une pièce, on ne trouve en fait de restes que des plumes éparses, rejetées au loin par les rapaces diurnes. Puis, ces plumes disparaissent à leur tour, rongées, pulvérisées par des myriades d’insectes et par le monde vorace des êtres inférieurs auquel rien ne résiste de ce qui a eu vie.

S'il n’y avait pas de microbes, la terre serait un affreux charnier |

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