‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 15 sur 32 · LE POÈTE NEURASTHÉNIQUE CHEZ LE STOICIEN · texte numérisé non relu

LE POÈTE NEURASTHÉNIQUE CHEZ LE STOICIEN

Victor Hugo a exprimé en termes sublimes cette pensée que : « Le génie est la région des égaux.» Beethoven, le grand poète des sons, si avide, en outre, de culture intellectuelle, s'étant créé la sienne par mille lectures de toute sorte, devait naturellement être en commerce assidu avec les grands poètes du verbe,

On connaît assez, pour qu'il n’y ait pas à les rappeler ici, ses relations avec Gœthe, et l’anecdote amusante où nous le voyons affirmer ironiquement son indépendance, dans la promenade avec son grand « égal » (Excellence, c’est peutêtre moi qu'ils saluent).

Lorsque l'inspiration de la Symphonie avec chœur s'empare de lui, c'est une ode de Schiller qui lui vient à l'esprit. £ gmont lui fournit un de ses chefs-d’œuvre lyriques, et nombreuses sont les poésies de Gœthe ou de Schiller qu’il met ou a l'intention de mettre en musique. Sa correspondance est pleine de citations, d’allusions aux poètes (non moins qu’aux phi- Josophes). Il aurait voulu, pour sa'dernière Symphonie, tracer le magnifique tableau de l'opposition entre la beauté antique et la beauté mystique. Sa parole était pleine de grandioses comparaisons, d’ardentes envolées. À vrai dire, même, il ne parlait et n'écrivait qu’en poète. Il invoquait les Muses et ce n'était pas banalité chez lui.

À chaque instant dans ses carnets, esquisses ou entretiens il transcrit, soit pour se fortifier, soit pour se justifier visa-vis de lui-même, contre le monde, des sentences de ses poètes et de ses penseurs. On le trouve plein de questions à ses visiteurs sur le mouvement des idées, et ceux-ci sachant l'intéresser et lui plaire, lui apportent des nouvelles, et pour le flatter l’égalent, pas toujours avec discernement, aux souverains de la littérature d’alors, car la postérité a détrôné quelques-uns de ceux-là.

Plus d’un des interlocuteurs, dans sa famille principalement, font ressortir, moins agréablement pour lui, les profits que Gœthe tire de sa plume. Un familier lui affirme que Byron (on s’entretient beaucoup de Byron à Vienne), reçoit vingt

guinées pour chacun de ses vers. Il vit où il veut, en Grèce,

en Italie, en France. Il est actuellement le plus grand en

Europe. «Ses œuvres ont été traduites et ont paru à la foire

de Leipzig. »

Un autre lui rapporte que Gœæthe a dit : « C’est seulement après avoir entendu Beethoven que j'ai su ce qu’on pouvait faire avec un piano. »

Le comte Maurice Lichnowski vient lui soumettre un livret d'opéra du professeur de physique Reumann, ce qui n’est qu’une commission, mais pas la meilleure des idées; toutefois ce protecteur préférerait un plus grand poète :

— Moi, mon désir serait que ce soit une des belles tragédies de Voltaire, Mérope, Zaïre, ou toutes ces tragédies françaises. Toutes les tragédies de Voltaire sont propres à faire de grands opéras.

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Beethoven qui s'était interessé au sujet, sensiblement infé- .

rieur, de Fidelio, mais pour des raisons d'ordre sentimental et moral que M. Vincent d’'Indy a si bien discernées, fut encore sur le point de magnifier de ses harmonies l’œuvre d’un poète national, supérieur du moins à notre médiocre

Bouilly, Grillparzer. Le voulut-il réellement ? Enfin, il reçut |

avec bienveillance, plus même, avec une vive sympathie,

l’auteur de Mélusine. Les circonstances, ou bien quelque .

résistance de l'inspiration, firent qu'il n’écrivit pas même, comme Mendelssohn, une Ouverture (on sait combien

celle-ci est exquise). Mais les relations de Beethoven avec :

Grillparzer forment une partie des Cahiers de conversation assez curieuse pour être transcrites dans leur détail.

Le contraste est vraiment saisissant entre le génie qui se redresse et grandit dans les épreuves, et le talent qui se

laisse terrasser. Il suffit de regarder Beethoven cou |

et de lire Grillparzer lui parler.

C’est encore Maurice Lichnowski, semble-t-il, qui ait per- :

suadé Beethoven d'entrer en relations avec Grillparzer pour.

un livret d'opéra. Du moins nous lisons dans un carnet de

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