‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 16 sur 32 · LE POÈTE NEURASTHÉNIQUE · texte numérisé non relu

LE POÈTE NEURASTHÉNIQUE

1822-23 un grand éloge par lui de celui qui est considéré comme le plus grand poète dramatique de l’Autriche.

— Et s’il écrit pour vous, ajoute-t-il, son talent brillera encore davantage.

__ Nous savons, d'autre part, avec les renseignements que prodigue Schindler, et qui sont bien propres à intéresser l’âme généreuse et les opinions libérales de Beethoven, que « Grillparzer est digne de toute compassion ; il ne peut faire représenter ses drames, tant ils sont maltraités par la censure ; de ses poèmes ont attiré sur lui les rigueurs de la police. » Ce n’était pas un bien féroce révolutionnaire pourtant ; mais on sait que le gouvernement autrichien n'était pas le plus débonnaire en matière d'opinions, et que s’il interdisait quantité d'ouvrages, ce n’était pas avec l’arrière-pensée que lui prêtait Holz, intermittente certainement, de l’empereur Joseph «qu’on les lût davantage».

Et si c'étaient les seuls malheurs du poète ! Mais il a un emploi officiel, son salaire est médiocre (il n’y a pas « dans le service de l'Autriche » que le militaire qui « ne soit pas riche »).

— Il vit beaucoup, écrit Schindler à ce moment, de la bienfaisance des amis. Mais il pense beaucoup à payer ses dettes, et il lui reste peu de chose sur son traitement.

Tel est, plus jeune de vingt ans que Beethoven, mais bien vieux et découragé par rapport au Titan que rien n’abat, ni amours déçues, ni surdité, ni tristesses de famille, le pauvre homme qui se présente, un jour de printemps de 1823, chez le musicien. On cause d’abord des santés, c’est inévitable entre le timide névropathe et le puissant phtisique. Puis, à quelque tourment avoué de ce dernier :

— Si vous étiez aussi éprouvé que moi! soupire Grillparzer.

Et la suite des doléances :

__ — Le moindre ignorant m'est préféré. Et pourtant je ne voudrais pas vivre ailleurs qu'ici.

— Les autres Allemands nagent dans leur pédantisme. (Trait de l’amour-propre intellectuel et artistique de l’Autri-

chien.) Beethoven est plus heureux que lui : « La censure ne peut

rien contre les musiciens. » (Il faut croire que dans Vienne privilégiée, l’art n'était pas confondu, partiellement tout au moins, avec la politique comme dans certains pays en notre temps.)

Question putôt vaste :

— Qu'est-ce que vous pensez en écrivant Votre musique ? (Mille fois hélas ! nous n'avons pas d'autre réponse que la musique même de Beethoven ; cela peut nous suffire. Mais rien ne nous met sur la piste de la réplique, car la conversation évolue.)

l’opéra de Beethoven, pas celui de Grillparzer.

Deux remarques ou pensées qui ne manquent pas de finesse et de portée artistique :

— C'est par la musique que j'ai appris la mélodie des vers.

— La musique est le seul art qu'ont inventé les modernes.

Maïs :

— On commence déjà à tomber dans le maniérisme. (On pourrait traduire aussi, en considérant le sens : dans la formule.)

Et il complète la pensée par cette non moins heureuse profession de foi : « La peinture et la poésie ne peuvent avoir qu'elles-mêmes pour modèles. »

Rien de cet entretien, en somme, n'est indigne du lieu. Après la sortie du poète, Schindler qui s’est tenu coiï, ne se sentant peut-être pas de force :

— Il avait grand’peur que l’on ne se comprenne pas entre vous deux, et il est étonné que cela aït si bien marché.

La curiosité évidente de Beethoven, quant à l’homme sinon encore quant au collaborateur, fut les jours suivants largement satisfaite par le même Schindler et tels autres amis. L'on reparlait des férocités policières, de sa pauvreté, de ses malheurs sentimentaux et de cette modestie qui le faisait se considérer comme bien mince auprès du grand musicien.

— Il a été très surpris que vous ayez lu avec émotion ses tragédies (fraîchement envoyées ?) D'autant plus que ses drames, il ne se donne pas beaucoup de peine pour les écrire.

Il avait été un moment question de mettre en musique

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