LE POÈTE NEURASTHÉNIQUE 7I
son drame d'Offokar, « mais il ne conviendrait pas pour Beethoven ».
Grillparzer revient au cours de l'hiver. Il voudrait que le compositeur lui donnât une idée approximative des thèmes auxquels il a pensé, pour une scène qui comporte un Quatuor, « pour bien accorder sa pensée avec la pensée musicale » du maître. (Cette conscience poétique n’est point déjà si commune chez les librettistes. Grillparzer dut au moins pour sa récompense avoir une petite improvisation.)
Au reste, l’entreprise ne marche pas toute seule. Voilà qu'il est « nécessaire, il s’en aperçoit, d'inventer une nouvelle action... Mais cela ne peut se faire en un moment ».
Un autre projet est examiné, qui ne serait pas celui de Mélusine, car il est question des allusions à la politique actuelle de la Grèce que la censure ne manquerait pas de trouver dans la peinture de la politique grecque dans l’antiquité. (Il est à remarquer que cet entretien avait lieu à l'époque de la «guerre de libération», et des retentissants poèmes de Byron.)
Enfin, scrupule qui laissait du temps à Beethoven pour se mettre à l'ouvrage :
— On ne doit pas se produire devant le public si l’on n’est pas sûr d’avoir fait une œuvre grande et parfaite.
On ne s'explique que trop facilement que Mélusine n'ait pas pris figure et vie musicales, quand on voit Schindler faire cette commission :
— Grillparzer a un sujet qu'il veut travailler pour vous, et dont il espère faire une chose excellente : Dragomira la Bohémienne.
— « Je suis le brigand Dragomir », c’est une poésie assez connue, mais pas fameuse.
Lichnowski est d’un avis différent.
— Il l’écrira tout exprès pour vous. Il est prêt à beaucoup changer ce poème pour en faire l’opéra.
Il insiste pour une nouvelle entrevue. Vraiment « Dragomira est une grande œuvre tragique ».
Raison déterminante ? « Grillparzer est un homme aimable et plein de cœur. » Mais Lichnowski ne devait pas réussir
mieux avec les poèmes de ce protégé, qu'avec les tragédies de Voltaire.
Peut-être Beethoven ne voulut-il pas faire à Grillparzer la peine de dire franchement ses autres projets à un homme aussi aimable et sensible, car celui-ci voyait déjà le ténor idéal pour Merlin : « Cramolini, qui est jeune et de belle apparence, plutôt que Forti, quoique de belle mine lui aussi. »
Sans que cela avançât davantage, Grillparzer rendit encore une visite lors d'un séjour à Hetzendorf. Entretien plutôt esthétique d’ailleurs.
— En général les Allemands du Nord ne comprennent pas beaucoup la musique.
— On ne peut pas faire une œuvre plus élevée que le Freischütz.
Pourtant pas si esthétique, si on en juge par cette conclusion de Grillparzer, suivie d’un profond soupir.
— C'est donc la perspective d’avoir une femme et des enfants ? Ne vous mariez jamais ! Les spirituelles n’ont pas de corps, et celles qui ont un beau corps n’ont pas d'esprit.
Fin de l'entretien revenant à l’art :
— À mon avis, il y a deux sortes d’opéras : celui qui procède de l’opéra même, et celui qui part de la musique ; celuici c’est l’opéra italien. »
Il est douteux que Beethoven se soit montré d'accord avec Grillparzer sur cette théorie assez contestable, ou tout au moins obscure. L’opéra italien traversait une crise, à laquelle il est fait allusion dans le même dialogue. Le poète semble avoir eu pour lui un faible. Dans ces conditions, Mélusine. Est-ce à cause des interprètes ?
— Lablache et en partie la Fodor sont de bien meilleurs acteurs que n'en eut jamais l'opéra allemand.
Ce n'est que durant l'été de 1826, près de trois ans après toutes ces paroles intéressantes mais infructueuses, que nous voyons, plus dolent que jamais, Grillparzer revenir prendre, sinon des thèmes musicaux à versifier, du moins des leçons d'énergie.
— La censure m'a tué, gémit-il.
— Il faut aller en Amérique pour donner libre cours à ses idées.