AUX DEVANTURES DES LIBRAIRES
I] lisait avec passion, on le sait, et sa curiosité était multiple. Comme tous les hommes de génie de qui l’éducation première a été négligée, sans doute devinait-il et transformaitil maintes notions ; dans son impatience de savoir, ilcherchait aliment dans des ouvrages secondaires qu’il jetait bientôt ; et dans sa négligence de célibataire voué aux fréquents déménagements, il laissait derrière lui les déchets de sa bibliothèque ; on le volait ; son neveu, un jour, vendit son Gœæthe (peut-être seulement les doubles, qu’il possédait ainsi que nous le voyons d’après son inventaire).
Des livres de chevet, comme l’Homère, qui avait été son maître et son inspirateur, manquent à cet inventaire, qui d’ailleurs est dressé sans méthode, et qui paraît incomplet de beaucoup, et pour cause sans doute, ayant été rédigé en juin, plus de trois mois après la mort. Plus d’une main familière a dû sans scrupules s'approprier des reliques qui ne frustraient pas gravement la succession ; et il vaut mieux que ces livres se soient trouvés entre les mains sympathiques d’un Holz, d’un Schindler ou d’un petit Breuning, que dans celles, ignares, d’un Johann, ou insouciantes, d’un Karl.
L’inventaire serait déconcertant sans ces conjectures ; un seul trait suffira ; il ne s’y trouve, pour ainsi dire, pas trace des lectures de Beethoven sur l'antiquité, dont il s'était passionnément et assidûment nourri, sauf un volume sur une « Promenade à Syracuse » — dont la censure interdit la mise aux enchères. Ce ne sont que disparates et dépareillages. De
Kant La Théorie du Firmament, Les Fables de La Fontaine, L'Imitation de Jésus-Christ, L'Anthologrie lyrique de Matthison (source de sujets de lieder) ; un Gœte et un Schiller complets ; un Klopstock ; Shakespeare ; les Lettres de Cicéron; Plutarque (ces trois derniers dans des éditions qui doivent
avoir été incomplètes ou sans valeur, car ils sont groupés pêle-mêle avec « de nombreuses brochures en fort mauvais état », le lot étant évalué quatre fiorins), voilà tout ce que le document offrirait de plus typique à notre imagination. Une vieille Bible à figures, éditée à Liége en français et en latin, paraît avoir été une relique de famille. Il y a peu d'ouvrages théoriques ou historiques sur la musique, et aucun d'important.
Tout cela, en somme, n’ajouterait pas grand'chose à ce que nous savons d’autre part sur la constante ébullition de cet esprit. Mais les Cahiers de conversation, de 1819 jusqu'à l'année qui précéda sa mort, s'ils ne nous renseignent sur ce qu'il savait que d’une manière rapide et rare au cours de ses entretiens, jettent du moins une curieuse lumière sur ce qu’il voudrait savoir. Ce sont les notes prises au hasard des promenades, à la devanture des libraires ou à l'étal des bouquinistes. Suivons-les sans autre ordre que celui dans lequel livres et désirs se présentaient.
Les Œuvres du Maître chanteur Hans Sachs. (Beethoven aurait-il un moment entrevu le sujet traité par Wagner ?)
Principe d'une méthode de dichion et d'action oratoires. (Sans doute ceci pour les rêves d’avenir sur Karl.)
« Dans toutes les librairies on peut acheter le Testament de Frédéric Christian à ses fils. »
En passant, notons qu’une « exposition d’une collection d’antiquités égyptiennes » a lieu, que l'entrée coûte deux florins et qu'il ira la visiter à cinq heures.
L'Éleveur d'oiseaux et l’oiseleur, avec bonnes illustrations.
Un livre sur la Léfhargie (Scheintod). Cette curiosité, ou anxiété, l'a préoccupé au point qu’il a deux fois noté l’ouvrage. Craignaït-il de longs évanouissements ?
Traduction des classiques romains et Vie d’A gricola.
Tous les classiques chez Herter et Breuning. (Rêve certainement arrêté faute de fonds.) |
Il n'est pas sans intérêt de citer l’adresse, soigneusement notée, d’un orfèvre qui fait « des plumes à remplir que l’on peut transporter », primitif exemple de nos stylos.
Ceci, intéressant du point de vue composition musicale. Collection de mélodies hébraïques, par Lord Byron. Il est à