AUX DEVANTURES DES LIBRAIRES
peine besoin de rappeler que Schumann en a fait une de ses suites de Æeder, et vraisemblable de penser que Beethoven a eu le même projet.
Un Guide en Suisse et dans la Salz:kammergut. À avoir, souligne-t-il. Cela se rattache à ses innombrables velléités de voyage dans toutes les directions... hors de Vienne.
« Theater Zeitung, n° 15. Il y a une belle poésie qui commence ainsi : « Combien de temps veux-tu rester fâchée ? »
Un livre de Feszler sur Aristide et Thémastocle. (Certes des héros selon son cœur.)
Pausanias, etc., avec un plan d'Athènes, publié à Munich.
Il prend, en mars 1824, des notes détaillées, certainement en vue toujours de l’éducation de Karl, sur l’ «enseignement de la philosophie » ; il ajoute que cet enseignement est équivalent à Grätz et à Salzbourg, et, pour la jurisprudence à Vienne : « Salzbourg a beaucoup perdu depuis la mort de Bauer. »
Un Voyage de découvertes dans la mer du Sud.
Édition de la Traduction des classiques grecs en 16 volumes. S’il a pu satisfaire ce désir, il est possible que les seize volumes aient été emportés par Karl à sa pension ou chez Schlemmer pour « raison d'étude », ou sous prétexte.
« Un livre de Voyages en Écosse » s'explique naturellement par les invitations réitérées de son éditeur et admirateur Thomson, et par l'intention de s’y rendre... quand il serait en bonne santé (1825) !
À AVOIR, Chateaubriand, nach Jerusalem, avec une carte de la Grèce et une carte de la côte asiatique.
Pèlerinage à Mariazell.
L'Art de guérir les maladies de l’ouïe, avec une planche sur cuivre, Gotha 1825, trois florins.
Les meilleurs moyens de guérir les yeux (a-t-il craint ce surcroît de calvaire ?) ef les oreilles du Dr Zinger, 1823, relié, 3 florins. Plusieurs autres notes ont été prises sur le poignant et acharné sujet.
IL Parnasso 1taliano.
La divina Commedia di Dante Alighieri.
La Gerusalemme liberata di Tasso.
L'Orlando furioso di Ariosto, ornato di quattro rittratti, 4 florins.
Populäre Astronomie by Hittorff. (Il s'est très souvent préoccupé de la mécanique céleste, et il est superflu de commenter cette « élévation » vers les astres.)
Un livre sur l’'Homæopathie », autre périodique sujet d’une curiosité assez vivement réprimée par un de ses médecins habituels.
Il s'intéresse beaucoup, et fréquemment, à l'invention récente de la lithographie, voyant sans doute le parti à en tirer pour l'édition musicale.
Il y aurait encore beaucoup de notes à relever, maïs la liste en deviendrait monotone. Qu'il nous ait suffi d’entrevoir ce trait expressif d’un esprit avide de connaître les questions les plus variées, et sans cesse détourné par la maladie, les tracas, ou, heureusement, absorbé de façon impérieuse par la création.
Sur le lit des dernières souffrances, il se préoccupait encore de lire, mais il revenait à ceux qui avaient dominé sa pensée et sur qui il avait voulu se modeler.
— Le Plutarque entier, on ne peut l'avoir, dit Schindler (février 1827). Les volumes sont en circulation. J'ai donc pris Epactète. (Tout à fait de circonstance, candide Schindler !)
— Lis-tu Les Antiquités des Romains et des Grecs ? dit le gentil petit Breuning. Si tu veux, je t'en apporterai avec illustrations.. Je n’en ai pas besoin. Je l’ai de l’an passé ; tu peux bien les prendre.
Le désir de cette lecture n'avait pas abandonné le moribond.
— Aujourd’hui, écrit Schindler, je me ferai donner une liste des Grecs antiques ; vous choisirez vous-même.
Ainsi, en ce moment où la vie échappe, mais où l'espoir persiste, Beethoven pensait au projet magnifique de la Dixième Symphonie.
Mlle Caroline Unger était de stature imposante, Sa voix était forte, mais dure à l’aigu. D’après une réponse faite à Beethoven en 1824, vers le moment du fameux concert de la Neuvième, voici quel était son registre par rapport à celui d’une autre cantatrice alors en vue :
Unger, de l’uf grave au sol aigu, Mombelli, du la grave au la aigu.
En 1923 (Unger a juste alors vingt ans et Bcethoven cinquante trois), l'avocat Bernard, que l’on voit assez souvent dans la maison, donne sur elle au maître ce renseignement :
— C'est une personne très intéressante. Après la représentation de La Libussa, le compositeur de la cour, Noll, lui a adressé deux sonnets.
[Est-ce qu’on peut les voir ? demande supposée].
— La Unger me les a remis, mais je les avais donnés au Journal de la Mode pour qu’il les publiât. [ls ne sont vraiment pas mal. Mais la Censure les a interdits, parce qu’on ne doit pas exprimer en public des sentiments aussi tendres.
La Libussa était, d’après une autre indication donnée par le même Bernard, un des succès de Unger. La représentation qui occasionnait ce renseignement, avait été « précédée d’un bal d'enfants ». «Le roi de Naples y assistait. Il a l'air d’un vieux faune, avec une barbe qui lui descend jusque sur les épaules. Il portait un tout petit chapeau pointu. Quand il rit, il ouvre la bouche jusqu'aux oreilles. On dirait que pour lui tout est une plaisanterie.
Ainsi cherche-t-on à divertir le grand reclus.
Mais voici, à la fin d'octobre 1823, la jeune fille en sa présence.
— Je viens, maître, malgré ma grande peur de vous déranger. Je voulais vous remercier de votre lettre que je conserverai comme une chose sacrée.
— J'ai essayé de gagner Duport (le directeur de l'Opéra, sans doute pour quelque arrangement relatif au grand concert projeté, ou plutôt pour un traité concernant Mélusine), mais je n'ai pas réussi.
— Ru s bientôt terminée, Mélusine ? Forti l’a lue (elle veut sans doute dire que Forti connaît le sujet). Il a été enchanté. C’est lui qui serait le plus capable de jouer le rôle de l'amoureux.
— Je dois visiter toute l'Allemagne.
— Est-ce que je peux oser! (Oser, supposons, une façon de prendre congé un peu tendre, mais plus ou moins retenue par la timidité respectueuse.)
— Je m'excuse de me priver de votre chère compagnie. Je vous ai volé votre temps... Je reviendrai bientôt.
Karl, après cette visite, à quelque question sur la jolie artiste, fait cette réponse, en sa qualité de jeune homme qui prétend être bien informé.
— La Sontag est plus prudente. La Unger est plus impulsive. Elle ne fait aucune attention à sa santé. Elle a souvent des évanouissements. »
Elle revient en effet en automne, et voici son salut d’entrée.
— Sontag regrette de n'avoir pas pu vous rendre visite. Mais elle doit chanter. Moi, je n’ai pas pu résister au désir de revoir notre cher grand maître.
— Pourquoi n'êtes-vous pas venu nous voir ? depuis si longtemps !
— C’est de la paresse, rien que de la paresse.
— Nous donnez-vous bientôt votre nouvel opéra ?
Puis, après quelques gentils bavardages sans importance :
— Si seulement le bon Dieu avait assez de grâce pour vous illuminer de sorte que vous daiïigniez écrire quelque chose pour moi ! Alors je ne craindrais aucune peine, et vous seriez récompensé.
— Je viendrais donc alors tous les jours chez vous.
Schindler qui assiste à l’entretien, met ce grain de sel.
— Alors engagez-la comme ménagère. Elle sait très bien faire la cuisine.
Unger devient tant soit peu plus coquette.
— Venez donc une fois avec moi au Lusthaus. Nous irons en voiture et nous reviendrons à pied.
— Exaucez ma prière !.…
Mais de qui donc peut-il s’agir dans l'entretien, de la part de Beethoven, quel est le musicien de qui la vie permet à Caroline cette transition, qui sait ? peut-être pas si facétieuse ?.…
— À présent, il a beaucoup plus d’application et d’ardeur au travail parce qu'il est marié. Vous devriez vous marier, et vous aussi vous deviendriez plus appliqué.
C'était, on le sait hélas ! jouer avec la secrète douleur de Beethoven. Toutefois il prend assez bien la plaisanterie, car, à sa réponse, la chanteuse écrit :
— Je vous jure, sur l’autel de Vesta, de ne pas me marier... jusqu’à ce que j'aie changé d’avis.
La conversation bifurque toutefois.
— Qui peut ne pas vous connaître quand on connaît Fidelhio et vos Symphonies ? Si vous saviez combien souvent je chante vos Lieder !
— C'est bien difficile à dire, car je les aime tous.
Réponse assez dépourvue d'originalité, qui n'empêche pas Schindler d'écrire sur le calepin aussitôt sa sortie.
— C’est un diable, et plein de feu et de franchise.
La même saison, les deux cantatrices revinrent plus d’une fois dans les causeries. Grâce à Schindler, la Sontag eut son tour.
— Elle est, écrit-il, excellente. C’est un rare exemple de moralité.
— Vous pourriez vous servir de la Sontag. Elle est d’un zèle et d’une instruction rares. Elle voudrait vous voir depuis longtemps, mais elle n’a pas le courage.
Mais voici qu'à la fin de l’année nous connaissons les motifs de cette timidité si rare. Schindler annonce la prochaine visite de la Unger et de la Sontag !
— [D'où vient la Sontag ?| — De Prague. J'entends dire qu’elle a sa mère avec
elle. Elle gagne 17.000 florins, les « bénéfices » compris.
— Elles vivent très simplement et semblent penser à
l'avenir.
Beethoven, tout comme nous, voudrait savoir le fin de ces visites retardées, et Schindler.
— Si elles ne viennent pas, c’est sans doute la jalousie qui en est cause, et parce que Unger veut venir seule. Elle me l'a dit. Je leur ai dit que vous auriez double plaisir à les voir toutes les deux.
[On devine que l’impatience va prendre un autre caractère].
— Je leur ai seulement exprimé le désir qu’elles viennent ensemble.
(Peut-être ce qui suit est-il pour éviter la bourrasques
— Très belle et très douce.
Un moment se passe.
— Les jeunes filles ne vont plus venir maintenant...
— Je gronderai Mamsel Unger pour son mensonge.
(La belle avance !)
suite et fin de l'épisode :
— Je l'ai rencontrée en chemin, elle a dit qu’elle n’avait pas pu venir à cause du froid.
Là-dessus, se présente comme cuisinière la veuve du commissaire de police Sertzter « qui vit de sa pension », et qui, aux conditions proposées, « demande deux jours de réflexion », ce qui fit à Beethoven une fin de journée moins agréable qu'il n'avait espéré.
Il devait pourtant avoir plus tard une compensation, car elles finirent par venir toutes les deux... au bout d’un an.
Le 8 septembre 1822, Beethoven écrivait à son frère Johann :
« Deux cantatrices nous ont rendu visite aujourd’hui, et comme elles voulaient absolument me baiser les mains et qu'elles étaient fort jolies, j'ai mieux aimé leur proposer de me baiser la bouche. »
Il y a là quelque chose qui ne paraît pas concorder exactement, soit comme date de cette lettre (dans la traduction Chantavoine), soit dans la numérotation des Cahiers, car en été de 1824 (concert de la Neuvième) nous trouvons bien les deux rivales ensemble chez Beethoven, sans que les Cahiers aient fait aucune mention d’une visite antérieure, particulièrement en septembre 1822.
Caroline Unger pourtant, et c’est là sans doute que pourrait se produire la confusion, vint bien le revoir avec une autre personne qu’elle présenta en ces termes :
— Ma compagne est la baronne Lirveeld, qui vous adore !
Et voici, entre autres, les propos enjoués qu’elles tinrent :
— Ma compagne et moi nous vous ferons un cordon de sonnette digne de vous.
— Comment Beethoven peut-il avoir un pareil cordon de sonnette |
[— Il n’est pas bien, mon cordon! (Réponse facile à supposer.)|
— Si ce n'était pas que votre main l’a sanctifié, on dirait plutôt la corde d’un pendu.
— Mariez-vous donc. Un vieux garçon est un citoyen inutile (compliment assez peu heureux pour le compositeur et pas autrement agréable pour... l’auteur de la Sonate du Clair de lune. Maïs elles sont jolies, et il paraît de bonne humeur.)
— Moi ?.… je n’en ai pas un. ( Un quoi ? La réplique suivante le dit.)
— Et vous, combien comptez-vous d’amoureuses ?
— Les yeux de ma voisine pourraient bien devenir dangereux pour vous.
La jeune baronne Lirveeld, revenue à son émotion première, prend ainsi congé :
— C'est le jour où j'ai eu le bonheur de faire votre connaissance qui marquera entre tous dans ma vie.
En tous les cas, il ne semble pas avoir autrement ému
Beethoven qui demanda simplement à Schindler quelque
indication après la visite.
— C'est une vraie baronne, je n’en sais pas davantage. Unger dit qu’elle chante bien.
Unger et Sontag, Sontag et Unger devaient cependant à la fin venir ensemble. Et même dîner chez Beethoven !
Sontag avait le même âge que Unger. « Elle a peu d’éducation du chant, et elle s’en rend compte, écrivait Schindler sur le carnet. Elle m’a demandé de repasser avec elle l’école de Durante, Léo, Porpora, etc., et je le lui ai promis. » IL ajoutait : « Cette gargarisation italienne les a détournées toutes les deux du travail sérieux. » Ce dontons’est bien aperçu lorsque les cantatrices dépourvues de cette forte « éducation du chant » devaient interpréter Fidelio ou les soli de la Messe en ?é.
— Mlle Sontag chante toujours mezza voce, écrit cette mauvaise langue de Holz. Pour jouir de son chant une fois, il faut l'entendre deux, et encore après on ne l’a entendue qu'à moitié.
Elle est, de toute façon, au moment de ce fameux dîner, d’un caractère plus timide que sa camarade. Sa petite écriture menue est presque enfantine auprès de celle de Unger, plus hardie, presque plus emportée.
C’est elle qui prend la parole cérémonieusement.
— Mlle Sontag se réjouit avec moi que vous ayez eu la bonté de nous inviter. Pardonnez-nous de venir si tôt. Nous arrivons de la répétition.
— Je ne suis pas venue ici pour bien manger, écrit Henriette, mais pour faire votre honorable connaissance. Je m'en réjouis depuis si longtemps !
Elles se confondent encore en compliments et en remerciments d’avoir été choisies pour les soli de la Neuvième.
Puis : « Pouvons-nous aller dans votre chambre pour vous chanter quelque chose ?.…
— Avez-vous ici le Fidelio ? (I1 y a des chances. Enfin !)
Comment le dîner se passa, nous ne le saurons que le lendemain. Schindler avait inscrit sur le cahier une assez longue note qu'il a si soigneusement biffée qu’on ne peut la deviner sous son caviar.
Donc, le lendemain, cependant que Beethoven se proposait
de demander chez le libraire un ouvrage dont il avait noté le titre ou du moins le sujet : « Un livre sur le voyage de découvertes dans la mer du Sud », Schindler apporta de fâcheuses nouvelles.
— La Sontag vous ferait de la peine. Les quelques gouttes de vin qu'elle a bues ont déterminé chez elle une grande explosion. Elle n’a pas pu, le soir, chanter Le Plongeur… (x). Mais elle était mieux dans la soirée. La Unger... a eu le contraire. Ce sont des héroïnes !
— [Des héroïnes !!!]
— Elles ne sont pas habituées à boire du vin, mais ce vin était mauvais.
Il faut cependant rassurer l'hôte, patron d’une aussi désastreuse Hanshälterin.
— La Sontag devait venir hier à la répétition du concert de la Cour. Lorsqu'on lui a dit qu’elle perdrait les vingt-quatre florins, elle a déclaré qu’elle ne souffrait plus, et qu’elle irait.
Tout est pour le mieux, relativement : « Les deux belles se recommandent à vous et vous prient de leur donner à l'avenir du vin meilleur et plus sain. Leur dîner leur coûterait trop cher. »
Le respectueux famulus ne note pas la façon dont Beethoven a pu accueillir sa lourde franchise, mais certaines lettres qui le concernent, et du moins celle bien connue, où le maître lui interdit sa table, permettent de la deviner.
Nous retrouverons les gentilles cantatrices au concert de 1824. Mais nous pouvons aller tout de suite aux épilogues de cette petite comédie.
Holz (janvier ou février 1826) : « Mlle Unger a épousé à Naples le vice-Kappelmeister Bénédict, élève de Carl Maria de Weber. »
Mais que veut dire la réplique suivante ? Oserons-nous soupçonner la vertu définitive de Caroline ?
— Mais d'autant plus d’audace. (Il est vrai que Holz n’est pas la bienveillance même.) t
— Il me semble que c’est un Matrimonio secreto.
(1) Ici des détails par trop réalistes malgré l’intérêt « documentaire »,
Et Sontag ? |
— La Sontag devient comtesse, écrit ie frère Johann, toujours fier d'apporter un renseignement mondain.
‘Le même dénigrant et caustique Holz raconte (juin-juillet 1826) une petite histoire assez peu édifiante, épisode de « roman comique », où la Unger ne joue pas le rôle le plus éthéré.
— Il (le musicien Vivenot) n’a pas eu de chance avec sa fille aînée. Elle était fiancée au flûtiste Drouet... Puis on a appris que celui-ci était marié à Paris et qu'il avait fait la même chose dans différentes villes. On dit qu'il est fils du maître de poste qui a trahi (sic/) Louis XVI. Il était si modeste et si comme il faut qu'il a trompé tout le monde.
« Il a rattrapé la Unger à Breslau ». Puis :
«C'était à un concert de la Sontag où il y avait beaucoup de collaborateurs. Sontag, Drouet, moi, etc. Nous dînions ensemble. Après dîner nous allons à Helenenthal, et bien en arrière de nous se perdent Drouet et Unger, en haut de la montagne. Nous avons attendu plus d’une heure, au bout de la vallée. Enfin tous les deux très échauffés, Unger embarrassée et.
Mais décidément le finale de cette fugue est trop scabreux. La pauvre Unger devait, l’année suivante, donner de ses nouvelles à Schindler lui-même et pour divertir (janvier 1827 !) le maître qui l'avait reçue si gaie, insouciante et tendre, voici ce qu'il lui raconta.
— J'ai reçu une lettre dans laquelle elle me communique l'aventure, assez désagréable pour elle, de son mariage avec l’architecte royal Nicolini. (Qu'était devenu le Kappelmeister ?) Mais les médecins à celui-là ont défendu le mariage. Elle est très ennuyée parce que M. Nicolini se chargeaïit de payer les fortes dettes de sa mère. Elle reviendra ici en avril. Drouet lui avait fait des offres de mariage, maïs il l’a âchée.
« Holbein lui avait proposé de l’épouser. À présent je suppose qu’elle veut renouer cette liaison, car elle a joint une lettre pour que je la lui fasse tenir ici. Il a de l’argent et les moyens de payer les vingt-cinq mille florins de sa mère.
— La mère est une bonne femme, mais elle a une passion
in —
abominable : celle de faire des dettes et de se porter caution pour d’autres personnes.
Tels étaient les mesquins scandales dont en entretenait à la veille de sa mort le grand idéaliste si sévère sur la morale. Heureusement d’autres chanteurs et chanteuses nous ramènent dans des régions où règnent des préoccupations plus purement musicales. |
D'abord, au cours de l'été de 1823, un « chanteur de Cassel » lui rend visite. C’est un enthousiaste sincère et il s'exprime avec distinction. Il lui exprime sa reconnaissance pour la joie que lui ont causée ses œuvres. « Cet hiver, nous avons exécuté toutes vos Symphonies avec l'orchestre de la Cour, sous l’habile direction de Spohr.
- « Tous les habitants cultivés de la ville m'ont chargé de leurs compliments pour vous. (Lorsqu'on sait le charme de raffinement et d'art qui régnait à Cassel, la commission n’était pas sans valeur). Spohr conserve le bon goût dans notre petite cité. Dieu soit loué, le goût de villes comme Vienne n’a pas de prise sur nous. (Encore une parole qui ne pouvait déplaire).
« Nous avons joué aussi Fidelio, et tout le monde attend avec impatience un nouvel opéra de vous. »
Puis revenant sur des questions qui semblent avoir fort intéressé Beethoven :
— On ne comprend plus la bonne composition à Vienne.
— Cela semble une maxime de l'Autriche que les génies doivent y mourir de faim. Exemple : Mozart.
— Chez les Italiens la cuisinière chante aussi bien que la reine.
— En Allemagne les chanteurs existent pour les compositeurs. En Italie ce sont les compositeurs qui existent pour les chanteurs.
Ce dernier trait pouvait bien être pour Rossini qui disait avec une malice assez dénuée de conscience artistique : « Ma “musique n'est pas terminée encore ; les chanteurs y travail- : lent. » Beethoven paraît, aux intervalles de l'écriture, avoir remercié le chanteur de Cassel, en se faisant entendre au piano, comme il le souhaitait. |
Une autre artiste semble avoir éveillé sa curiosité, la
Schrœder (Mme Schrœder-Devrient), alors en sa première jeunesse et dans toute la ferveur des débuts, et demeurée légendaire interprète de Fidelio du point de vue dramatique. (Voir Mémoires de Berlioz.)
Le prince Lichnowsky (mars-avril 1823) parle d’elle en ces termes :
— Pour le chant la Sontag est meilleure. Elle a une grande hauteur et une bonne intonation. Mais quant au jeu et à la force, c’est la Schrœder.
Une singulière passion semble avoir animé, à l'égard de Beethoven, la Cibbini. L'éditeur Maurice Schlesinger venant le visiter lui raconte (été 1825) quel enthousiasme cette étoile avait manifesté à l'audition d’un de ses Quatuors. Puis, après lui avoir demandé quelques œuvres à publier, soudain il revient à la charge, en lui posant à brûle-pourpoint cette question :
— On a dit que vous alliez épouser la Cibbini. Est-ce vrai ?
Plus tard, lors du dîner à l'Homme sauvage, le même Schlesinger, qui ne semble pourtant pas dépourvu d'esprit, recommence. faut-il dire : sa commission ?
— La Cibbini était aujourd'hui tout à fait transportée (à un concert où sans doute prenaient part Beethoven et ses œuvres). Elle ne vous a pas un instant quitté des yeux.
— Pourquoi pas ? Elle n’est pas mal.
Est-ce d’elle qu’il s’agit dans cette dernière réplique ?
— Elle est fiancée au comte Wimpffen.
Cette même année 1825, enfin, intervient dans les Cahiers un autre nom de femme remarquable, la Schechner, que Schindler demande aïnsi à présenter au maître. On reconstitue sans peine, d’après les réponses, la curiosité qu'elle a pu inspirer à celui-ci.
— Elle désire vous connaître. Vienne n’a jamais connu sa pareille ss
— C’est un portentum naturæ. (Schindler n’est pas avare de latin, nous le savons.)
— Si la bonne jeune fille avait un nom italien, elle serait une des grandes merveilles du monde.
— La nature l’a si bien comblée à profusion qu’elle aurait pu encore fournir l’étoffe pour trois autres.
— La Milder (Milder-Hauptmann, voir correspondance de B.) reste beaucoup en arrière d'elle.
— Vous ne verrez pas une beauté, mais une brunette à l’air assez sage. A côté de l’art elle s'occupe du ménage, parce qu'il y a là six enfants qu’il faut soutenir avec les revenus. Elle a seulement chez elle sa mère, une sœur et un frère.
Il faut abréger les préparations et renseignements préalables à cette présentation, qui ne devait pas avoir lieu si vite ! En février 1827 seulement, Schindler reparlait encore de la Schechner au milieu d’un entretien sur les mauvais procédés du frère Johann et sur le testament en faveur de Karl. Une digression sur la représentation de Semiramis, en pleine fureur rossinienne, amenaït ceci :
— Sion avait en Allemagne des chanteurs comme Lablache et la signora Lalande, on pourrait être fier.
— Ces gens-là étudient, et c’est pour cela qu'ils donnent quelque chose. (Mais alors les Allemands, contrairement à l’assertion du « chanteur de Cassel », n’approfondissaient-ils
pes tant la Coloratur ?) = ?
voix n'est pas assez souple pour qu’elle puisse faire ce chant coloré.
— Sa voix est colossale. (On est aussi impatienté que Beethoven lui-même. Schindler ne pouvait pas trouver un autre mot ?)
Dans le dernier des Cahiers, la mort est à la porte. Le Dr Wawruch a donné sa consultation. Une angoisse plane sur ces pages. Et, parmi l’incohérence des visites, des agitations, Schindler :
— La Schechner demande de vos nouvelles.
— Duport ne veut plus la faire chanter. Mais le public lui en voudra.