‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 21 sur 32 · ENS · texte numérisé non relu

ENS

— Quand vous irez mieux elle souhaite de vous voir.

Mais, après les médecins, quelques jours plus tard, après les amis intimes, après le prêtre même qui vient de faire sa dernière visite : |

— Mlle Schechner viendra demain.

Et voici bien le dernier roman de Beethoven :

— Je suis immensément heureuse de vous connaître.

— J'ai eu tant de chance avec le Frdelio |

— L’admirable Adelaïde a décidé de ma fortune. Elle à été la cause que je me suis donnée à la carrière théâtrale.

— Lorsque j'étais à Munich, j'avais tant désiré (Schechner

emploie même une tournure incorrecte) connaître le maître

de tels chefs-d’œuvre !

Nous avons un peu abrégé l’émouvante et charmante banalité du dialogue. Cela suffit. On aime à penser qu'un des derniers regards du musicien, qui cette fois ne se fâchait point, contre sa coutume, d’un rappel de la trop fameuse Adelaïde, s'est arrêté sur le joli visage d’une jeune femme partagée entre le ravissement et les larmes.

LS cs h

Le soleil ne gagne pas d'argent.

Il n'en attire pas moins les humaïns qui exigent beaucoup de lui et, sauf dans la religion de Zoroastre, ne se croient pas astreints à la reconnaissance. Beethoven vit graviter autour de lui quantité de gens de toute sorte, fascinés par sa lumière ou alléchés par la possibilité, cependant que lui gagnait à peine sa vie, de faire, grâce à lui ou sur lui, des profits.

C’est pourquoi les quelque dix mille pages des Cahiers bruissent des bavardages, sollicitations, importunités de personnages les plus divers, musiciens, gens de qualité, éditeurs, fanatiques, simples curieux, plus ou moins intelligents, plus ou moins grotesques. Les uns lui apportent un hommage souvent intéressé ; les autres essaient de l’exploiter. Les personnages principaux de cette comédie quotidienne, rien que pendant ces huit années, nous les avons vus jouant leur rôle dans les pages qui précèdent : ceux-ci inconsciemment, ceux-là avec la meilleure intention, le mettant au supplice ou l’obsédant. Nous n'avons donc plus guère à revenir sur le Wagner, le Méphisto, le frère, le neveu et les cuisinières. Il nous reste à donner une idée des principaux types de visiteurs qui vont, viennent, reviennent, ou ne paraissent plus. Comme beaucoup d’entre eux apportent des nouvelles et arrivent de pays divers, il y aurait matière à tracer d’après eux un tableau très touffu et varié de la société et de l’art à Vienne, de l'opinion, même politique, de l’Autriche et de l'Europe à ce moment. On fera donc encore bien des récoltes dans les Cahiers, de même qu'on élucidera ou complétera beaucoup de questions relatives à

l’œuvre même du musicien. Mais, sauf pour ce dernier point

qui relève de la critique musicale proprement dite, — et ceci, nous l’avons dit, dépasse le but que nous nous sommes

assigné, — un grand nombre, le plus grand nombre des questions, répliques ou cancans est trop indifférent à Beethoven ou trop éloigné de lui pour entrer dans notre travail. Nous avons voulu avant tout l'entendre, ou croire que nous l’entendions parler.

Présentons donc quelques-uns des épisodiques personnages à qui, présents ou déjà lointains, Beethoven, à la veille de mourir, adressait son Plaudite amici, cet adieu d’une ironie à laquelle, peut-être, s’il l’a jamais fait, certains de ses biographes n’attachent pas toute sa profondeur.

Les importuns d’abord.

Voici un certain « Stich, di nazione Polaco ». Ce Polonais ne sait pas l'allemand, il faut croire.

— Mi stima ben felice di conoscer 1l famoso, e per dicere la verità, Apollo della musica di nostri giorni.

[— Vous êtes bien aimable.]

— La stima per suo talento e il dolor per la sua sciagura non finira mai nella tomba.

[— On vous a assez vu.]

— Resto con somma stima et sumissione, doittore della medicina, Stich di nazione Polacco.

Un visiteur, resté anonyme, parle politique au libéral Beethoven (1820) :

— L'aristocratie se soutient encore en Autriche ; l’esprit républicain couve sous la cendre.

— Une fédération des États allemands ? Je n’y crois pas jusqu'à ce que tous les souverains, en telle quantité, abandonnent leurs privilèges. Mais d'ici à là, l’Europe pourrait être engloutie par la Russie.

Opinion qui s'explique par un autre entretien avec l’avocat-poète Bernard :

— En Allemagne, le peuple a à soutenir trente-huit Cours et près d’un million de princes et de princesses. » Il dit également : « En Espagne l’armée n’est pas payée depuis deux ans. Les officiers sont réduits à mendier. L’Autriche a cinquante millions de dettes. »

« Herr David Hamilton », un jeune Écossais :

— Amoureux de la divine musique, est venu ici pour vous

connaître et emporter quelque chose de nouveau de vos compositions qu'il connaît toutes (sic/), en Grande-Bretagne.

Un courrier de cabinet part pour Londres (1823) et offre de se charger de ce que le musicien voudra lui confier.

— Monsieur Van Beethoven, vous devriez venir à Londres où l’on vous porterait en triomphe.

— Un ami de Londres m'a écrit que Beethoven est le dieu de la musique. — M. de Beethoven serait heureux du contact avec les Anglais.

— L’Angleterre est presque l’unique pays actuellement où l’on connaisse et rémunère l’art.

Un « monsieur de Leipzig », présenté par l’éditeur Haslinger, « connaît deux médecins qui ont rétabli en quatre à six semaines des gens encore plus sourds que Beethoven, par une méthode simple et facile », et il conclut par ce vœu, qui n'est pas moins efficace :

— Ce jour est le plus beau de ma vie. Que le ciel vous protège ! Il ne peut pas faire autrement.

Un « musicien de Québec » présente des compliments et des protestations d’admiration qui nous seraient indifférents s'ils ne nous apprenaient que Beethoven était apprécié jusqu’au Canada.

Un bon type de raseur est l’administrateur des bains de Guttenbrunnen, qui, en 1825, «fait l’article » à Beethoven en ce moment à Baden. Il lui vante les avantages de l’endroit, et « l'instruction de la fille du propriétaire ; la compagnie de Mlle von Gans, si cultivée, si distinguée, qui serait si heureuse d’accompagner monsieur dans ses promenades comme elle accompagnerait son père (merci mille fois) et il pourrait lire, s’asseoir où il voudrait... on peut commander des voitures » etc., etc.

Un Anglais, de nouveau, qui écrit en « français ».

— Les meilleures pièces à vendre à Londres sont les duettos pour le piano-forte.

— Mais je dis pour vous de composer à présent.

— J'ai voyagé ici par le Rhine et la Danau.

— Je suis protestant. La première chose est d’être honnête homme.

— On faite de badinage contre moi en Allemagne. — Moi, je suis garçon. » ;

Mais voici s’avancer un Hollandais : « De Boër, membre de l’Académie de bildende Kunst. »

— Ich bin Dilettant.

— Nicht verdiene mit die Kunst (Trop de modestie. Sa profession de foi :)

— Mahlen und musik sind schwestern.

— Die Angenemkheit von Kunste 1st ein Goile's Geschenk an die menschen.

Ses plaisirs, malgré cet hommage à l’art « présent des dieux » :

— Essen, schlafen, trinken, und sexe genus hat es, sich auch (1!)

— Ich spreche 6 Sprache (s’il parle les cinq autres langues comme cela !)

Un étudiant vient de la part de Czerny et se propose pour accompagner Beethoven en Angleterre.

— Je ne sais pas l’anglais, mais je l’apprendrai vite.

Les visites et entretiens des éditeurs sont plus intéressants. Ce sont gens, sinon bienveillants pour ceux de qui ils parlent (ils réservent leurs égards, quand ils ont des raisons, pour

celui à qui ils parlent), du moins bien informés, sinon désin-

téressés, du moins habiles.

Un de ceux qui ont laissé le plus de témoignages de leur manière est Maurice Schlesinger, de qui le nom est demeuré célèbre dans le monde de l'édition. Nous l'avons déjà vu occasionnellement badiner avec Beethoven à propos d’une passion, ou soi-disant telle, de la cantatrice Cibbini pour le maître. Voici (1825) une longue conversation, où il se laisse même aller à faire au début des confidences sur sa propre

vie privée, ce qui n’est pas un moyen maladroit d’intéresser

le sentimental interlocuteur, meilleur peut-être que l’assaisonnement de grosse flatterie.

— Kulhau m'a raconté que vous avez fait un magnifique canon sur son nom. Il vous enverra la « réponse » demain. * — Je voudrais le publier dans la Berliner musik Zeitung.

De complimenteur, Schlesinger devient soudain sentimental:

* 451 o 2, af QE

— Mon aventure est extraordinaire. C’est une jeune fille qui était alors ma fisncée. Mais dans ce monde tout est passager, et l'apparence est si trompeuse ! Un ange au dehors, un démon en dedans, voilà ce qu'est souvent la femme !

— Avez-vous lu Les Méditations de Lamartine? C’est un livre extrêmement poétique et musical.

[Un dîner avait eu lieu avec Kuhlau, Schuppanzig, etc. Beethoven demande de leurs nouvelles.]

— Kuhlau m'a dit : « Je ne sais pas comment je sui: rentré à la maison et comment j'ai trouvé mon lit. » (Ce n’est pas un trait d'histoire à citer en exemple aux jeunes enfants qui jouent ses Sonatines universellement imposées aux débutants.) |

On parle d’un Quatuor à envoyer au roi de France. Schlesinger se flatte de connaître le « gentilhomme du Roi, M. le duc de Damas ». Mais : « Si vous tenez à avoir un cadeau de valeur, il vaut mieux l’empereur de Russie, parce qu'il donne de grandes croix en brillants. »

Weber est mis sur la sellette, « Frerschütz a eu un succès surprenant. C’est sans doute à cause de la bizarrerie et de la nouveauté du livret (!). Weber écrit maintenant Oberon, pour l’Angleterre. Il vient de terminer Les deux Pinto. On ne pourra pas rendre en anglais la Gemüthlichkeit du lied (d'Oberon) qui le caractérise. Cette langue ne s’y prête pas. »

Il était inévitable qu'on parlât une fois de plus des projets de voyage à Londres.

— Vous n'y mangerez pas de bonne soupe, mais la viande est bonne.

A son tour Spontini a son paquet.

— Ce serait une splendide caricature que de le représenter en aigle rouge (allusion à une décoration récente) avec les serres et le bec, et volant !

Puis Cherubini :

— Je viens de dire à votre neveu que vous êtes le dieu de Cherubini. Il a souvent dit à ses élèves que vous étiez le plus grand homme qui ait jamais vécu et vivra.

(Schindler en relisant plus tard la conversation a annoté : « C'était juste le contraire. » Nous le savons ; mais un bon point au famulus. Puis vient cet absurde racontar :)

— Cherubini a une haute idée de ses œuvres. Un jour Napoléon critiquait un passage d’une de ses compositions. Il a répondu : « Votre Majesté n’y comprend pas plus que moi à une bataille. » Napoléon s’est montré mesquin et lui a retiré sa situation (?)

Il est de nouveau question de Weber à propos de l’emploi qu'il a fait du métronome en écrivant le Freischütz. Puis la conversation bifurque sur la politique, à propos du rôle de Napoléon ainsi que de l'Amérique : Restera-t-elle toujours libre ?

Mais Schlesinger juge le moment venu de passer à la question affaires. Toujours dangereux quand un éditeur, après avoir si longtemps parlé de choses indifférentes, à la fin se souvient de demander « des Trios, des Quatuors, des Quintettes, des Ouvertures » et surtout ajoute cette parole menaçante : « Je vous ai dit que je ne marchanderais pas avec vous. »

Schlesinger était d’ailleurs, en même temps qu’un causeur abondant, un convive agréable et facétieux, comme on le voit dans ce dîner à l'Homme sauvage où il badina sur la Cibbini, amoureuse de Beethoven. Il y parla aussi de la Création d'Haydn, « grande œuvre » et engagea Beethoven à composer aussi une Création; dé Pan, l’Apollon avec des cornes (ce qui n’est pas d’un illettré) ; de Haendel, qui a écrit pour les trompettes des passages que les musiciens anglais sont incapables d'exécuter, du moins en ce moment, les Anglais étant les plus mauvais trompettes qu’on puisse avoir. Un trompette (de quel pays ?) a mesuré ses forces avec l’ « Impératrice Catherine (!!!) ».

Au moment des toasts, M. Smart, organiste anglais et président de la Société philharmonique, qui assistait au dîner, chargea Schlesinger d'écrire à Beethoven qu'il buvait à sa santé au nom de tous les musiciens, ses compatriotes. Un convive inscrivit un « Vive le Quartett ! » qui était vraisemblablement une flatterie à Schuppanzig, chef du quatuor attitré pour les œuvres de Beethoven. On décerna à Carl Holz le titre de « guter Kerl » de bon luron, ce qui dut faire de la peine à Schindler. On but à la santé du neveu, lui faisant beaucoup d'honneur, et l’on souhaïta qu'il sortît bientôt

du comptoir du banquier Enkelès, ajoutant ce vœu par trop chimérique : « Mademoiselle Enkelès en prendra bien soin. — C’est une bonne et aimable jeune fille. — Elle a beaucoup d'intelligence, et du cœur, et aussi passablement de talent. »

Enfin l'éditeur eut l’idée saugrenue de demander à Beethoven d'écrire son nom dans le piano, comme souvenir; et il pria le maître de lui laisser conserver ce petit calepin, comme souvenir également... Mais cette fois, ce fut Schindler qui fit la sourde oreille.

Un autre grand éditeur allemand, Tobias Haslinger, fut un des assidus. Sa rencontre est fréquente dans les Cahiers. Intéressé mais serviable, il est estimé de Beethoven. On sait que celui-ci avait envoyé à l'éditeur Schott, à titre privé, un canon accompagné d’une notice humoristique sur Haslinger. Canon et notice ayant été publiés sans autorisation, il se fâcha tout rouge, très mécontent de penser que cela avait pu désobliger un ami.

Entre autres indications, Haslinger en donne d'assez curieuses sur la Censure à Vienne :

— À présent, même les morceaux de musique sans paroles doivent lui être souris. (On peut dire tant de choses rien qu'avec des notes, sous les régimes absolus ! Mais c’est tout de même aller un peu loin. Beethoven s'étonne d’un exemple cité.)

— Probablement à cause du titre et de la dédicace.

— Iln'y a pas moins de vingt censeurs.

Haslinger, le chanteur Piringer, Fischer et Holz voulurent inviter Beethoven à faire un tour en été (1825) à Trieste et à Venise, en chaise de poste particulière. De ce projet il ne devait rester que le joyeux dialogue suivant :

[— Combien durerait le voyage ?]

— Si Dieu veut, trois semaines.

— Nous commencerions par le calme plat ; la tempête viendrait après.

— Avez-vous déjà vu la mer ?

[— On sait que Beethoven ne la vit jamais].

— Une baleine vous fera les honneurs.

— Ou tout au moins un Haïfisch (requin).

— Pourvu que ce ne soit pas seulement une morue!

— Steiner (calembour habituel sur Sein, pierre) lui jettera des pierres.

— Fischer (le pêcheur) pêchera des truites.

— Et on coupera Holz (du bois). (Les musiciens, ayant une âme candide et des nerfs à détendre, sont coutumiers de ces plaisanteries inoffensives.)

Haslinger propose un autre jour à Beethoven de publier

en quatuor le Ballet de Prométhée. I] fut un des derniers visiteurs du malade, à qui il demanda la faveur de publier, quand il serait rétabli, un recueil de ses Valses. C'était peu d’ambition.

On peut assimiler aux éditeurs les facteurs de pianos, qui jouaient un grand rôle dans les organisations de concerts, les mises en relations entre compositeurs et virtuoses, etc. Un des sympathiques est Stumpf, de Londres, facteur de

harpes. Nous le voyons apporter des nouvelles de Maelzel,

l'inventeur du métronome, avec qui Beethoven se brouilla et qui, par des inventions moins heureuses, tortura ses oreilles et peut-être acheva de le rendre sourd. (Voir au Musée de Bonn ses énormes et barbares engins.) « Maelzel est à Paris. Il court de mauvais bruits sur lui. Il a une boutique où il vend ses automates.» Stumpf fait à Beethoven la cour par trop traditionnelle du « débinage » de Weber : « Le Freischütz plaira moins dans dix ans que le Figaro de Mozart dans cinquante. » Il raconte des sottises de musiciens : « Je demandais

a Kramer quelles étaient les conditions actuellement pour : aire un bon compositeur. Il m'a répondu : « Du bruit (forte) ;

«du bruit (forkissimo) ; enfin du bruit (f. f. f.).»

Stein est un autre facteur de pianos estimé, que Schuppanzig ne peut pas sentir, le traitant de « maudit juif » dans ses conversations intimes avec son maître : « Il s’est fait un

capital avec ses compositions » dont Holz ne paraît pas faire grand cas. « Malheureusement nous vivons à une époque où

tout prend la forme commerciale. » (Quoi qu’il en soit, Stein sollicite très instamment de Beethoven la faveur de jouer en public sur ses instruments, « la Fantaisie de Moschelès (autre Juif pourtant) paraissant très fade pour ceux quiont

entendu le grand maître », etc. De toute façon reportons quelque sympathie sur Stein, puisque sa fille, Anna, qui épousa le facteur viennois Stricher, fut une des plus charmantes et dévouées amies de Beethoven en dehors de toute velléité romanesque.

Après ces figures plus caractéristiques, il est fréquemment fait mention des grosses affaires que font, selon les musiciens « sur leur dos », des éditeurs dont le nom est devenu « colossal ». Nous avons vu Holz parler d’Artaria qui, lui, paie bien, aux débuts de son entreprise. Les confidents qui figurent dans les premiers Cahiers (1820) et deviennent plus rares vers la fin, Oliva, par exemple, renseignent sur « le Vieux Breitkopf qui vient d'installer une imprimerie, où son fils sera occupé, parce qu'il a fait des études approfondies, et qui va éditer des œuvres musicales. » (II a assez

bien réussi !) — Clementi, comme éditeur, « vend très bien les ouvrages dès qu'ils ont été appréciés en Angleterre ». Le Mozart alors (1820) se vendait mieux à Londres que le Beethoven, qui ne tarda pas à se rattraper, tout au moins quant à la gloire.

I] y a cependant un revers à cette médaille : « Les éditeurs - de Londres font venir un exemplaire de tout ce qui se publie

‘en musique allemande et ils en font des copies. »

Aussi, en Angleterre « au bout de six mois, Beethoven serait capitaliste ». Et dire qu'on devait lui chanter ce refrain encore pendant six ans!

Passons donc aux musiciens. Ils sont ingénument médisants.

La lutte était dure pour eux et la concurrence multiple, et dans Vienne, ville prodigieusement musicale, ils ne roulaient pas sur l'or. La comparaison avec notre époque ne s'impose pas dans ces pages, mais nous aimons à supposer qu’elle serait extraordinairement à son avantage.

Le plus équitable dans les concours de saccharotomie, * qui tiennent tant de place autour de Beethoven, et un des plus judicieux est, sans contredit, le gros violoniste, chef de quatuor, Ignaz Schuppanzig, que sa corpulence (et son appé- tit) ont fait surnommer Mylord Falstaff. Il casse peu de sucre,

Cette nature placide n’a été troublée qu’une fois, du moins pendant nos sept années. Ce ne fut pas à l’occasion de bourrasques et de sautes de vent comme en subirent les autres familiers, car le maître l’a visiblement en estime complète. «Il n’a pas trop d'esprit, dit le neveu, mais c’est un bon homme. »

Mais une fois, il vint en 1825 se défendre avec indignation contre des calomnies du frère Johann et une intrigue fort louche où celui-ci (de quoi se mêlait-il ?) avait essayé de le faire supplanter comme violon solo par Mayseder. Il fit alors au maître, dont il avait si souvent soutenu les combats, des protestations d'amitié profonde qui n’eurent pas de peine à être acceptées.

Quant à ses appréciations, réflexions, petites nouvelles, en voici des spécimens :

Cahier n° 82, de 1823. — Henning est un honnête homme. Ses compositions ne sont pas mauvaises ; mais elles ne sont pas raisonnables.

— Dans ses compositions Ries copie des passages entiers de Beethoven.

— À l'étranger on mange très bien en général ; maïs très mal à Berlin. La vie y est très mesquine.

Caer n° 89, de 1823. — Le Juif Moschelès est de retour. Les Juifs en font un tapage terrible. (Schuppanzig est un de ceux qui cherchent à exciter le plus le compositeur contre les Israélites.)

— Si Beethoven voulait faire une édition de ses œuvres par prémunérahion (x), il gagnerait beaucoup. Schuppanzig pourrait l'aider ; il deviendrait riche avec toutes ses œuvres antérieures.

— Weber dit : « S'il plaît à Dieu. » Beethoven dit : « S'il plaît à Beethoven. »

Caher n° 110, de 1823. — Ries vole trop Beethoven. Tous le volent, mais Ries le fait trop ostensiblement. (Le maître se brouilla avec son élève, fils du Ries qui lui avait été serviable dans sa jeunesse. Fut-ce justement ? Il ne paraît pas qu’à part ces hommages trop marqués, indice d’un

(1) Un système de souscription.

tempérament trop peu original, il ait eu des torts très graves. Mais on avait « monté » son maître contre lui.)

Détails intéressants sur un pianiste qui eut une immense réputation et qui, à part un célèbre et fort banal Nocturne est totalement oublié, Field.

— Field joue bien.

— Il faut l'entendre jouer Beethoven. C’est une joie rare.

— Un très brave homme et votre plus grand admirateur.

— Je n'ai jamais entendu un pareil traitement de l’instrument. En comparaison de lui tout le reste est. (oh! Mylord Falstaff !)

— Ce jeune Bube (galopin) de Moschelès (encore !) excite à Londres une admiration que je ne puis comprendre.

— Field gagne beaucoup d’argent avec ses leçons ; mais il n’a jamais cent florins à lui : il dépense tout ce qu'il gagne en vin de Champagne.

— Beethoven l’aimerait bien, car c’est un véritable Falstaff. (Enfin, tout s'explique.)

— Hummel a joué à quatre mains avec lui; mais les connaisseurs comme les profanes ont senti la grande différence.

(Puis dernière raison :)

— Son jeu m'a beaucoup rappelé le vôtre.

Cahier n° 47, de 1825. — Chose curieuse, les Quatuors de Haydn tiennent plus longtemps que ses Symphonies.

— On ne peut pas écouter une Symphonie d'Haydn. (Suit un des coups d’encensoir dans la forme que nous connaissons, puis, un plat richement servi à Cherubini, décidément une des béfes noires de premier ordre ; puis sur d’autres confrères.)

— Je ne veux pas juger Cherubini, mais je cherche toujours l'originalité chez lui. Il n’a pas d'imagination, il se copie lui-même ; avec lui on n’entend que du déjà entendu.

— Eybler m'a dit s'être voué à la musique religieuse « pour que le genre ne soit pas entièrement perdu ». Qu'est-ce que vous dites de cela ? |

— Warzieck est à peine mort qu’on l’a remplacé par

Assmayer, un âne sans pareil. N'est-ce pas une honte que Beethoven n'ait pas cette place ! Un service où il n’y a rien à faire et qui rapporte trois mille florins, quatre cents pour le logement et un équipage de la Cour! » Il est vrai que, quant à faire, on eût pu remplacer par Beethoven «le plus grand âne qui existe, et si timoré qu’il n'ose rien se permettre ».

Dans le dernier mois de vie du maître, poignée de petites nouvelles et de conseils capables de l’intéresser, de le distraire. |

— Hier Czerny nous a fait jouer un trio de sa composition.

— C'est son premier essai. Je n'ai rien fait jouer de vous pour ne pas l’écraser.

Il le met aussi au courant de l'affaire des Quatuors impayés par Galitzin. « C’est un bon homme, mais vraiment pas riche. Vous feriez mieux de vous adresser ici à l'ambassade, car je ne crois pas que l’archiduc Rodolphe s’adresserait directement au czar pour une affaire privée.

— Il vaut mieux tâcher d’avoir de l'argent peu à peu par la douceur, que par la contrainte.

— Écrivez donc à Pétersbourg, à Franz Bôhm. C’est le premier violon de l’empereur, et mon élève. Alors l’orgueil russe sera offensé et ils auront honte, et Bühm sera très honoré d’avoir une lettre de vous ; il prendra l'affaire à cœur.

— Franz Brunswick vient ici pour longtemps. (Mais il n’est pas venu, que nous sachions, voir le pauvre Beethoven.)

— Il a perdu son enfant, mais il en a déjà un autre.

Mélancolie ! Mélancolie dans tout cela ! Finissons-en avec les visiteurs, et nentionnons ceux que nous n'avons pas encore nommés, mais plus ou moins typiques.

Le comte (pas le prince) Lichnowsky, dédicataire de la Sonate caractéristique, inspirée par ses amours, personnage zélé, renseigné, et de qui l’avarice et la table affamante font le sujet de quolibets dans le petit cercle. Entre autres nouvelles, il annonce que « Salieri s’est coupé la gorge ». On le voit critiquer sévèrement Euryanthe dont la musique ne va pas avec le texte et « est pleine de dissonances forcées », s'intéresser aux études de grec du jeune Karl, etc. L'aristo-

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